Pétersbourg.--Fêtes de Petershoff.--Les princes de la maison de Bourbon
se retirent soudainement.--Communications de l'empereur Alexandre à cet
égard.--Réponse de l'empereur Napoléon.--Les princes peuvent venir
habiter Versailles.--Mission de M. de Blacas.--Ma biographie.--Allusions
de l'impératrice.
Au moment de mon arrivée à Pétersbourg, on récitait publiquement, dans
les églises, des prières contre nous et particulièrement contre
l'empereur Napoléon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis
tout ce qu'on y avait semé. Pendant cette rigoureuse quarantaine à
laquelle je fus soumis, j'employai mon temps à visiter tout ce que cette
belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu
moi-même, dans des églises, réciter les prières dont je viens de parler;
il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus,
et qu'il les fit cesser aussitôt.
Pétersbourg est bâti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de
granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir été
remarquée dans les villes anciennes dont le nom seul nous est resté. On
n'y voyait pas encore de musée ni d'académie de belles-lettres; mais le
germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de
temps, ce pays fera peut-être trembler le monde. Ses peuples sont neufs
et vigoureux; ils ne sont point énervés par la jouissance; chaque guerre
qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de
plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains
qui gouvernent des pays riches et des peuples aisés, que d'ouvrir leurs
barrières à ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien
apporter que le fléau inséparable d'une multitude avide de jouissances
qui lui étaient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le
chemin, qui les empêchera d'essayer de le reprendre?
J'ai eu occasion de voir les fêtes de Petershoff. C'est un très beau
spectacle: je l'ai trouvé assez ressemblant à celui que présentent en
France les fêtes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette
résidence; mais j'ai trouvé la classe des bourgeois et artisans russes
plus aisée et étalant plus de luxe dans sa mise extérieure qu'on ne le
voit dans la classe correspondante en France.
Petershoff a été construit à l'imitation de Marly près Saint-Germain. La
cour y a une quantité de petits pavillons isolés les uns des autres, et
contenant chacun tout ce qui est nécessaire à l'établissement complet
d'une maison de représentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de
ces petits pavillons pour le temps que durèrent les fêtes de Petershoff,
et il eut la bonté de s'occuper de moi les jours où le public et la cour
étaient tout occupés de lui.
Les fêtes ont régulièrement lieu pendant les premiers jours d'août. On y
célèbre le jour de naissance ou de nom de sa majesté l'impératrice-mère.
Elle donne à toute la Russie l'exemple d'une grande piété et de grandes
vertus; sa protection est accordée à tous les établissemens de charité,
et, en général, son nom est inséparable des actes de bienfaisance de ce
pays-là.
C'est au retour de Petershoff à Pétersbourg que j'appris la nomination
de M. de Champagny au ministère des relations extérieures, et celle de
M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand-électeur; on apprit aussi,
par le gouverneur de Mittau, le départ des princes de la maison de
Bourbon, qui étaient retirés dans cette résidence. Ils s'étaient
embarqués pour la Suède: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je
me rappelle très bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher
tout exprès, et me dit: «Général (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous
ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de
mon gouverneur à Mittau.» Il me montra la lettre, qu'il avait eu la
bonté de faire traduire en français. «Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me
rend compte du départ inopiné du comte de Lille et de sa famille; je
n'en ai pas été prévenu d'une autre manière, et n'ai reçu à l'avance, ni
même au moment de leur départ, aucune communication relativement à cette
résolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part
pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne
ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les
déplacemens de cette famille ont été, en France, les précurseurs
d'agitations, et je serais désespéré que l'empereur crût que j'y ai la
moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il eût la
moindre chose à redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte
de Lille, quoiqu'il résidât à Mittau. En partant pour la Moravie, en
1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite.
«Je suis persuadé, qu'à moins d'événemens bien extraordinaires que
l'intelligence humaine ne peut pas prévoir, cette famille ne remontera
jamais sur le trône; elle finira comme celle des Stuarts.»
Je reçus cette communication avec le respect que je devais, et
conformément aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte à l'empereur
Napoléon.
Ce départ me surprit; je ne savais à quoi l'attribuer. Je me mis à
écouter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite
précipitée était attribuée à quelques démarches de ma part. L'on ne
craignait pas même de répandre, qu'on avait laissé entrevoir à la
famille royale qu'elle n'était pas à l'abri d'une nouvelle entreprise
semblable à celle qui avait été tentée lorsqu'elle habitait Varsovie.
Tout cela étant de l'énigme pour moi, je n'en devins que plus curieux,
et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec
l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-même,
qu'effectivement il y avait eu une entreprise formée contre les jours du
comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait
été long-temps incertaine là-dessus, mais qu'il avait fini par
reconnaître que c'était l'oeuvre de quelque basse intrigue à laquelle un
gouvernement comme celui de l'empereur Napoléon n'avait pu jamais avoir
part. Ce ne fut qu'après mon installation au ministère, en 1810, que je
pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on
n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors
l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une
suite sérieuse; et j'appris que les soupçons s'étaient arrêtés sur un
sieur Galomboyer, chef de division aux relations extérieures de France,
qui, à cette époque-là, avait effectivement paru à Varsovie; qu'il y
avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en
était parti subitement lorsque tout fut découvert, était revenu en
France, et était mort peu de temps après son arrivée, sans avoir été
réemployé.
Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien étaient naturelles les
craintes du roi, en voyant arriver à Pétersbourg un ministre de
l'empereur, et qui était en même temps un homme de sa confiance.
Je donne ces détails au public, parce qu'il existe encore des
contemporains de l'époque où ces faits ont eu lieu, et qui pourront
juger de leur véracité.
J'étais encore occupé d'éclaircir cette affaire, lorsque je reçus la
réponse que l'empereur fit à ma dépêche; elle était conçue en ces
termes:
«M. le général Savary, j'ai reçu votre lettre de ... Remerciez
l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a chargé de me
faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre
importance à ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter
la Russie, il peut venir à Versailles, je ferai pourvoir à tout ce qui
lui sera nécessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.»
Je suis très sûr d'avoir laissé cette lettre dans le nombre de celles
que j'ai remises à mon successeur, comme document appartenant à
l'ambassade: s'il l'a conservée, elle doit se retrouver dans le dossier
du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma
vie qu'elle est vraie, à de très légers changemens près dans les
expressions de la dernière phrase. Je l'ai laissée dans les dossiers de
ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore
quelques cas semblables, il fût dispensé d'en écrire à Paris pour
connaître les intentions de l'empereur sur cette matière.
Lorsque cette lettre me parvint, cette question était déjà loin, et il
n'en fut plus fait mention dans les conversations subséquentes: il y en
avait une autre qui m'occupait dans ce moment-là. L'empereur Napoléon,
d'après les arrangemens de Tilsit, avait érigé la Hesse, avec quelques
pays qu'il y avait réunis, en royaume de Westphalie, et y avait placé le
prince Jérôme, le plus jeune de ses frères. Le mariage de ce prince avec
la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure à Paris, et l'on
m'avait envoyé des lettres des nouveaux époux pour leur tante
l'impératrice-mère de Russie: je ne voulais point faire une affaire
ministérielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre
caractère officiel que celui que la bonté de l'empereur Alexandre
m'accordait; ce fut donc à lui-même que je confiai les deux lettres, en
ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais à
l'impératrice-mère pour nous, m'avait ôté le courage de lui demander la
permission de les lui remettre moi-même.
L'empereur Alexandre les reçut, en me disant qu'il s'en chargeait; il
partait pour Paulwski, où résidait sa mère, et effectivement je reçus le
lendemain les deux réponses aux deux missives dont il avait daigné se
charger; elles étaient accompagnées d'une lettre de l'empereur Alexandre
pour moi, qui aurait satisfait la vanité d'un premier-ministre.
J'envoyai le tout à Paris, cherchant par tous les moyens possibles à
persuader à l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et
j'ajoutai que je ne pouvais qu'être satisfait de tout ce que je voyais.
Il y avait à Pétersbourg, comme envoyé de M. le comte de Lille, M. de
Blacas; il y était arrivé peu de temps après moi. Les affaires qu'il
pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles étaient
purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demandé son
éloignement, si même j'avais laissé entrevoir que cela me faisait
plaisir, j'aurais été satisfait à l'instant; mais j'étais si loin de
cette pensée, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur
laquelle il avait de la peine à obtenir satisfaction, j'ai contribué à
faire disparaître les difficultés qu'il rencontrait; non pas que j'en
aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employé un
moyen qui a également réussi.
M. de Blacas avait, entre autres choses, à solliciter des réparations
d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse
d'Angoulême. Était-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins
on le disait dans la société; le fait est que, soit crainte d'un côté de
se mettre l'envoyé de la France à dos, ou, ce qui est vraisemblable, le
peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur
Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir.
Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages
que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accordée a été de
m'expliquer là-dessus en termes catégoriques, vis-à-vis des personnes
auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais
pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que
les réparations qu'on sollicitait fussent exécutées, et me chargerais
d'y faire face, bien persuadé que je serais approuvé par l'empereur.
Cela fut droit à son adresse, et M. de Blacas a sûrement ignoré ces
détails.
Au milieu de l'ennui dont j'étais accablé, et de la tristesse qui était
entrée dans mon esprit, j'étais allé dans un grand magasin de librairie:
en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques
pamphlets imprimés en Angleterre, contre les Français, et
particulièrement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus
complète que je pus réunir; ma voiture en était pleine: je les ai lus
tous d'un bout à l'autre; et, comme véridiquement parlant, c'était un
tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine à deviner même ce que
les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes
dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la
philosophie pour en supporter la lecture.
C'étaient cependant ces méprisables productions qui avaient formé
l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre
ministre de la police n'avait fait paraître aucune réponse à tous ces
mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages,
accompagnée de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre
n'était flatté: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochère; que
je m'étais engagé, à la suite de quelque mauvaise action, pour me
dérober à la justice; et qu'à travers les désordres de la révolution,
j'avais fait remarquer ma perspicacité dans les scènes sanglantes dont
elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu répondre à
cette injurieuse assertion; mais enfin cette idée était logée dans
toutes les têtes.
Mon portrait moral était encore pire, et à en croire ces lumineux
directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait guère d'exécuteur
de hautes-oeuvres qui eût mieux mérité que moi les épithètes qu'ils me
prodiguaient.
Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'être présenté sous ces
couleurs à l'opinion des étrangers, qui pouvait toujours réagir un peu
sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait,
ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur
juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du
mépris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il
n'en est resté dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus
d'une fois l'occasion de me venger.
Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon
esprit à aider aux plaisanteries que l'on cherchait à m'en faire. On a
tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnête homme,
que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je
me rappelle qu'un jour je dînais chez l'empereur de Russie; il n'y avait
jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impératrice régnante me fit
l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: «Général, de quel pays
êtes-vous?--Madame, je suis de la Champagne.--Mais votre famille
est-elle française?--Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de
Sedan, qui est le pays où l'on fait les beaux draps.--Je vous croyais
étranger, on m'avait dit que vous étiez Suisse.--Madame, je vois ce que
votre majesté veut dire; je sais qu'on l'a écrit; j'ai lu tout cela, et
je la prie de ne pas arrêter son opinion sur de pareilles productions.»
L'impératrice vit que je l'avais devinée, et la conversation en resta
là. Le hasard avait fait que le même jour j'avais lu ce qui me
concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impératrice de
Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vérité,
et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du
côté où elle devait être.
Différentes petites circonstances de cette espèce contribuèrent à me
rendre la société moins défavorable, et, peu à peu, je parvins, non sans
peine, à me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles,
quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranchée; et comme
les extrêmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par
la suite, autant à faire pour me dérober aux prévenances du grand monde
que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs.
Je ferai observer ici que c'était précisément dans ce temps que
l'ambassadeur de Russie arrivait à Paris. Je m'étais employé à le
recommander, ainsi que toute sa suite, à tout ce que les cercles de
cette capitale présentaient de dames aimables; je n'en avais excepté
aucune. Paris était enivré de plaisir lorsqu'ils y arrivèrent: on les
invitait partout, et certes, alors, je n'étais pas payé de retour en
Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premières dépêches d'un
ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frappé son
esprit en arrivant, laquelle dépend aussi fort souvent de l'accueil
qu'il a reçu tant du souverain que de la société.
Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'être bien dédommagé de toutes les
bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais
évité un accueil pareil à la légation russe qui allait à Paris.