L'empereur reçoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nommé
gouverneur de cette place.--Ressources de toute espèce.--Affluence des
blessés qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des
hôpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt.
L'armée russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des
régimens des gardes, prit en toute hâte le chemin du Niémen par
Tilsitt[9].
Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à
Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y
avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le
bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée
du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle
de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma
le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas
d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les
hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour
l'armée qui marchait sur Tilsitt.
J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son
quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de
cette grande ville.
En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y
trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre
mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si
l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par
cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.
L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon
installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule
où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de
tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris
de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et
réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers
de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à
Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps
auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital.
Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes
armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai
reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens
corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu,
me firent porter mon attention sur une branche d'administration à
laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de
connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des
recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas
moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses
combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois
plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait
tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis
quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera
apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si
grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais
faite.
_Première époque._
«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des
blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par
des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de
suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours
que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et
ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer
des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et
de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de
recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt,
Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne
d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam
et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen.
«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des
ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner
des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être
prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le
moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille
cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de
Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable
sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes;
cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient
dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les
commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des
réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes
affaires.
«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni
beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des
hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et
entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des
hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent
supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des
fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que
pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires
dans plusieurs établissemens.
«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne
d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à
Varsovie.
«Avant le premier janvier 1807, tous les hôpitaux établis dans le
Wurtemberg et la Bavière étaient évacués, et les malades en étaient tous
sortis, à l'exception d'environ deux cents incurables qui furent évacués
sur Strasbourg; et le seul hôpital qui fût encore en activité dans cette
partie, était celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la
garnison.
«Pendant cette époque, la mortalité fut dans la proportion de cinquante
sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journées.
_Deuxième époque._
«Cette époque a été la plus pénible pour le service des hôpitaux:
l'armée se trouvait dans un pays où les communications étaient
difficiles, soit par le mauvais état des chemins, soit par le défaut de
moyens de transport; cependant, après l'affaire de Pultusk, il y avait
en Pologne plusieurs milliers de blessés ou de malades, et il fallait
créer ou organiser des hôpitaux pour les recevoir. Les emplacemens
étaient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni
ustensiles.
«Les employés et les officiers étaient en nombre insuffisant; plusieurs
avaient été retenus dans les établissemens qui se trouvaient sur les
derrières de l'armée; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y
avait vingt-un hôpitaux en activité dans la seule ville de _Varsovie_,
et plus de dix mille malades y avaient été reçus. Le mobilier et
quelques denrées provenaient de réquisitions; mais on avait passé des
marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicamens. Les
malades arrivaient dans ces établissemens sur des voitures ou des
traîneaux; ceux qui étaient légèrement blessés, s'y rendaient à pied:
c'est ainsi qu'on trouva moyen d'évacuer en partie les établissemens de
première ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_.
«Après la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts;
on était éloigné des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes
ressources. Les hôpitaux que l'on réussit à établir se trouvèrent
encombrés, parce que les évacuations étaient difficiles.
«L'empereur ayant désiré que l'on constatât, par un recensement exact,
le nombre de nos blessés après la bataille d'_Eylau_, et aux affaires
qui l'avaient précédée, il fut fait le même jour une revue nominative
dans tous ces hôpitaux: le résultat en est établi dans un des états
ci-joints.
«On ouvrit des hôpitaux à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg,
Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing.
«Dans quelques uns de ces établissemens, le vin, les alimens légers
étaient payés sur le fonds des hôpitaux; il en était de même pour les
dépenses de propreté et de médicamens.
«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille
journées.
_Troisième époque._
«Dans les premiers jours de mai, les circonstances étaient beaucoup plus
favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postérieurement
l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et
le passage des évacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur
Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe,
Marienverder, etc. L'encombrement des hôpitaux de la Pologne avait cessé
en partie; on avait précédemment évacué sur Breslau environ trois mille
malades; ils y trouvèrent de superbes casernes qui servirent d'hôpitaux.
Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les médicamens; on n'eut
besoin que de quelques officiers de santé français pour surveiller et
diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit après
guérison.
«Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois
de juin 1807. Il était, le 30, de vingt-sept mille trois cent
soixante-seize, et on calculait, à cette époque, que le nombre des
établissemens en activité pouvait en recevoir plus de cinquante-sept
mille; mais la prompte paix qui fut le résultat de la victoire de
Friedland, obligea de resserrer la ligne des hôpitaux, pour évacuer le
pays qui allait être rendu à l'ennemi.
«Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule
durent être envoyés à _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y
eut d'exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de Koenigsberg,
Elbing, Marienverder et Marienbourg.
«Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades à
Koenigsberg; jusqu'au 25 août il y eut six cent quatorze entrans, sept
cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi, à cette
dernière époque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque
tous évacués après guérison.
«Cet hôpital fut formé le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure
d'évacuation, les hôpitaux de Thorn et de Bromberg étaient menacés
d'encombrement; il fallait prévenir cet inconvénient: on passa un marché
pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les
évacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de
vingt mille malades furent transportés de cette manière. Ceux qui
appartenaient au 3e corps restèrent en Pologne, et ceux du 4e furent
répartis dans les hôpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_.
«L'hôpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservés. Le premier
fut supprimé le 26 mars 1808, après la guérison de presque tous les
malades; le dernier subsiste encore et va être évacué.
«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille
journées.
_Quatrième époque._
«Au mois de décembre 1807, les évacuations étaient finies; les malades
ne sortaient des hôpitaux qu'après guérison, pour rejoindre leurs corps.
La ligne d'établissement s'étendait depuis _Elbing_ jusqu'à _Mayence_,
et embrassait la Pologne, la Silésie, la Saxe, la Poméranie, la
Westphalie, le Hanovre et les villes anséatiques. Chaque établissement
recevait les malades des corps cantonnés aux environs, en sorte que les
hommes guéris n'avaient qu'un court trajet à faire pour rejoindre leurs
régimens. Dès le mois de septembre 1807, les officiers de santé français
avaient remplacé les officiers de santé du pays, que le besoin du moment
avait forcé de mettre en activité.
«Les hôpitaux avaient des fournitures et des effets en quantité
suffisante; les comptes et les registres de l'état civil étaient tenus
avec autant de soin que dans l'intérieur. Le pays faisait presque tous
ces frais, comme par le passé; les officiers de santé, les employés et
les servans français étaient seuls payés par la caisse des hôpitaux. Il
n'y avait eu exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de
_Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait passé un marché à la
journée, à raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour
l'autre. Enfin, dans plusieurs établissemens, et notamment dans ceux de
la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens légers, et quelques
objets de pansement et de médicamens; cette objection avait cessé
entièrement lorsqu'on avait eu connaissance de la décision de
l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dépenses quelconques
des hôpitaux à la charge du pays où ils étaient établis.
«Depuis cette époque, le service dans toute l'étendue de l'armée a été à
la charge des villes.
«Ce principe a éprouvé depuis une autre modification, relativement au
duché de _Varsovie_; l'empereur, d'après une convention conclue avec la
cour de Saxe, ordonna que toutes les dépenses de l'armée en Pologne
seraient acquittées par la caisse française, et même remboursées à
partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de
Saxe, et le remboursement était l'objet d'une liquidation, dont
l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction.
«Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise à la disposition
de cet ordonnateur pour assurer le service des hôpitaux de la Pologne;
mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hôpitaux, ce qui
laissait beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir; ces incertitudes
cessèrent, le ministre de l'intérieur du duché de _Varsovie_ consentit à
un accommodement, au moyen duquel la journée du soldat revint à 2 fr. 30
cent. et celle d'officier à 3 francs, payables en bons, ou susceptibles
de compensation avec la valeur des magasins réunis à la Pologne. Ces
prix étaient très élevés, mais le 3e corps ayant quitté la Pologne, il
n'y eut pas beaucoup de malades dans les hôpitaux du duché.
«Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades
augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacés d'encombrement: on
ouvrit quelques nouveaux établissemens, et on donna de l'extension à
ceux qui existaient déjà, et toute inquiétude fut bientôt dissipée à cet
égard.
«Cependant, il y avait dans les hôpitaux un grand nombre de militaires,
que leurs infirmités ou leurs blessures rendaient incapables de servir;
ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies.
«Ce fut l'objet d'un rapport à son altesse le prince vice-connétable,
qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, après leur avoir fait
subir deux inspections. La première, dans l'hôpital où ils se
trouvaient; la dernière, qui était définitive, dans trois villes
centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette
inspection eut pour résultat de débarrasser l'armée de quelques
centaines de bouches inutiles.
«Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visités à Berlin, et
trente-neuf à Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent réformés
définitivement, et deux cent soixante-un furent envoyés en convalescence
aux dépôts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur
l'inspection qui devait avoir lieu à _Francfort_, parce que M. le
maréchal duc de Valmy l'a fait faire à Mayence, et que les résultats en
ont été adressés directement au ministre de la guerre. Elle a dû être
moindre que celle du _Hanovre_.
«La position stationnaire de l'armée fit penser qu'on pourrait profiter
de la belle saison pour établir des hôpitaux près les eaux minérales.
_Warbrunn_, en Silésie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent désignées
par le premier médecin comme les points les plus convenables.
Malheureusement les corps d'armée ne purent envoyer leurs malades aussi
promptement qu'il eût été à désirer, et l'étendue de chaque
établissement ne permettait pas de les traiter tous à la fois. Les
malades durent être admis successivement; plus de cinq cents militaires,
soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixième de ce nombre en a
ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoyé des malades aux
eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont
fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a
envoyé qu'une trentaine d'hommes, parce que les événemens survenus en
Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les
hôpitaux d'eaux minérales ont été formés le 1er octobre.
«Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'armée se
trouvaient approvisionnés au grand complet; mais l'empereur, ayant
décidé qu'il serait attaché à chaque régiment d'infanterie et de
cavalerie de la grande armée, un caisson d'ambulance, muni d'objets de
premiers secours, des mesures furent prises pour l'exécution de cette
décision.
«Les régimens qui n'avaient pas de caissons reçurent des fonds pour en
faire construire sur le modèle adopté par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge à
pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir à
l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre
furent envoyés et distribués aux 1er, 5e et 6e corps, à la division des
grenadiers, et à vingt-deux régimens de la réserve de cavalerie.
«Cinquante-six nouveaux assortimens envoyés de France sont encore
arrivés à Berlin, et sont destinés aux différens régimens de l'armée du
Rhin et des villes anséatiques.
«On n'a point acheté ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient
coûté beaucoup plus; et d'ailleurs la qualité en est bien meilleure en
France. Cette observation est surtout applicable au linge à pansement et
aux caisses de chirurgie.
Pendant tout le cours de 1808 on a travaillé à faire blanchir et réparer
les effets du magasin général, et ceux qui y ont été versés des autres
établissemens de l'armée, et on a cherché à compléter
l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas où l'armée
devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze
mille aunes de toile blanche ont été achetées à Berlin; deux mille
matelas ont été confectionnés avec des laines qui existaient en magasin;
le linge hors de service a été converti en bandes et compresses. On a
fait quarante caisses de linge préparé, et autant de caisses de premiers
secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procuré six mille paires de
draps à une place. Cette dernière fourniture complétait un
approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle était
avantageuse dans tous les cas par la modicité du prix d'achat. La paire
de draps revenait à 16 francs 70 centimes, pendant qu'elle était estimée
20 francs en France, malgré la différence de qualité dans la toile.
«Tous ces objets furent emballés, et le magasin fut prêt à suivre le
mouvement de l'armée.
On donna des ordres pour faire expédier sur le magasin général tous les
objets appartenant à l'administration française dans les hôpitaux, à
mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre
des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois
réunis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures.
«Le magasin général des médicamens était approvisionné pour assurer le
service de l'armée pendant deux mois. Dans le courant de mars,
l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes à
Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le
procès-verbal de réception dressé à Berlin le 9 avril. Malgré cette
précieuse ressource, on ne s'écarta point du système d'économie qu'on
avait suivi jusqu'alors. Afin de ménager les ressources du pays, on fit
des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'écorce
du marronnier; mais les épreuves n'ayant point été assez multipliées, il
n'a pas été possible d'apprécier bien au juste l'efficacité des
médicamens qu'on essayait.
Les travaux du matériel n'ont pas fait négliger les autres parties du
service. Les registres de l'état civil ont été tenus avec une régularité
qui ne laissait rien à désirer. Les feuilles d'appel des militaires
décédés dans les hôpitaux de l'armée ont été dressées afin de faciliter
les moyens de satisfaire aux demandes des familles; enfin, on a suivi
ponctuellement les dispositions arrêtées par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, pour la destination à donner aux effets
laissés par des morts. On s'est assuré chaque mois de l'exécution
précise de ces dispositions dans tout l'arrondissement de l'armée.
«Pendant cette époque, le nombre des morts a été dans la proportion de
trente-cinq sur mille malades, ou de treize sur dix mille journées.»
Qu'on juge d'après ces détails, qu'on aura sans doute trouvés bien
longs, si l'empereur était un homme à coeur dur qui livrait bataille pour
le plaisir de la livrer, et pour qui les souffrances de ses soldats
n'étaient rien. Qu'on me cite un souverain qui ait gémi davantage du
prix auquel s'achète la gloire, et qui ait fait preuve d'une sollicitude
plus paternelle pour les blessés? Mais il est un fait que personne ne
contestera, c'est l'enthousiasme et le dévoûment que les soldats avaient
alors pour sa personne; c'est, au moment où je parle, le respect
religieux qu'ils ont tous gardé pour sa glorieuse mémoire. Ils disent
que ce n'est pas lui qui causait leurs maux, et que c'était à lui seul
qu'ils devaient les consolations et les bienfaits.
Qu'on me pardonne cette digression, je reprends le fil de mon récit.
L'armée avait réparé ses pertes; elle avait des magasins dans
Koenigsberg, dans Dantzick et tout le long de la Vistule; une navigation
par le Frisch-Haff de Dantzick à Koenigsberg, un canal superbe de
Koenigsberg à Tilsitt; on pouvait donc transporter dans cette dernière
ville une surabondance de tout.
De plus, les ennemis avaient fait construire à Koenigsberg un équipage de
ponts de bateaux, qu'ils destinaient au passage de la Vistule; je
trouvai cet équipage tout entier avec ses agrès à Koenigsberg; ainsi ce
n'était donc pas le passage du Niémen qui nous aurait arrêtés. Avec cela
plus d'armée russe, tout au plus vingt ou vingt-cinq mille Prussiens, en
y comptant ce qui était rentré de la garnison de Dantzick.
En outre, l'empereur avait les corps des maréchaux Davout et Soult qui
ne s'étaient pas trouvés à la bataille, et il était au 20 juin, ayant
détruit l'armée ennemie.
Je demande à tout homme raisonnable si un souverain qui aurait aimé la
guerre, qui l'aurait préférée à tout, qui aurait eu une ambition
dangereuse pour la sûreté des autres États, si, dis-je, un souverain
possédé de ce mal pouvait désirer une position meilleure? et si l'on ne
doit pas rendre justice à celui qui a renoncé à tous les avantages qu'il
avait, pour accepter les conditions qu'on est venu lui demander, tandis
que peu de mois auparavant on avait refusé les siennes!
Il n'y a nul doute que, dans cette position, l'empereur pouvait ce qu'il
aurait voulu; quels qu'eussent été ses projets, leur exécution ne l'eût
pas obligé de passer plus que l'automne en Pologne.
Par exemple, s'il eût passé le Niémen (cela pouvait être fait avant le
24 juin), il est incontestable qu'il se fût trouvé sur la Dwina dans les
premiers jours de juillet; il n'y avait pas de bataille à redouter; il
n'y avait pas d'armée ennemie; qu'arrivé à Wilna, il eût proclamé
l'indépendance de la Pologne, et il y a d'autant moins de doute qu'elle
n'eût éclaté avec transport, que les Polonais vinrent même avant Tilsitt
demander s'ils pouvaient commencer. Il enlevait d'abord à l'armée russe
les moyens de se recruter et de se remonter; elle n'aurait pu le faire
qu'avec des Russes, et par conséquent au milieu d'une infinité
d'embarras, parce qu'on ne l'aurait pas laissée en paix.
L'empereur avait, pour armer les Polonais, tous les arsenaux prussiens,
indépendamment de tout ce qu'il avait tiré d'ailleurs, comme de France,
par exemple; qui est-ce qui aurait pu s'opposer à l'exécution de ce
projet, qu'enfin il aurait bien fallu suivre si la paix ne s'était pas
faite? Ce n'auraient pas été les Russes ni les Prussiens.
Était-ce l'Autriche? Il n'y avait plus que cette puissance qui fût
intéressée à intervenir.
Or, nous avions une armée considérable en Italie et en Dalmatie; et
avant que l'armée russe eût été ravitaillée, nous aurions eu le temps de
descendre sur les Autrichiens et de terminer avec eux, pendant que l'on
aurait habillé et exercé les Polonais; ce qui aurait bien été aussi vite
fait que chez les Russes. On eût donc été en état de se présenter en
campagne la saison suivante, si l'on y avait été obligé.
L'empereur avait ordonné qu'on réunît dans le Dauphiné et lieux
environnans, la portion de conscription provenant des départemens
méridionaux; elle aurait pu passer en Italie pour y grossir l'armée.
Cependant, malgré tous ces avantages, la paix s'est conclue; on est bien
obligé de convenir qu'au moins il n'y a pas eu d'opposition de la part
de l'empereur, et qu'il n'avait pas d'autre projet de ce côté-là.
C'est ici le moment de parler d'autres choses que des événemens de
guerre, et de se rendre un compte fidèle de tout ce qui s'est passé
depuis l'arrivée de l'empereur à Tilsitt, jusqu'à son départ pour Paris.
À Tilsit, il y eut un parlementage entre notre avant-garde et
l'arrière-garde russe. Un officier de celle-ci fut envoyé avec une
lettre à l'adresse du général en chef de l'armée française, pour
proposer un armistice. On sut que l'empereur de Russie était de l'autre
côté du Niémen, dans un village très peu éloigné. L'empereur ne voulait
pas être trompé, comme cela était déjà arrivé; il voulait bien faire la
paix; mais, si elle ne devait pas se conclure, il ne voulait point d'un
armistice qui n'aurait été qu'à son désavantage. Pour éviter toutes ces
observations que l'on rend moins bien dans une lettre que dans une
conversation, il envoya le maréchal Duroc porter sa réponse. Je crois
qu'il fut reçu par le prince Labanow[10], qui était arrivé depuis peu
avec quelques milliers de basquirs, de kalmouks et de cosaques, le tout
formant à peu près dix mille hommes. Cela ne produisit pas d'autre effet
sur nous que de nous persuader que c'était le _nec plus ultra_ des
efforts de la puissance russe dans cette campagne, d'autant plus que
c'était la première fois qu'elle avait recours à l'emploi des peuplades
asiatiques.
Le prince Labanow, qui n'avait pas de pouvoir pour traiter l'objet de la
mission du maréchal Duroc, en référa à l'empereur de Russie, qui était
très près et commandait son armée; il proposa au maréchal Duroc de le
voir. Celui-ci répondit que si l'empereur de Russie témoignait le désir
d'avoir des explications sur l'objet de sa mission ou de l'entendre de
lui, il ne faisait non seulement aucune difficulté de se rendre près de
lui, mais qu'il saisirait avec empressement cette occasion de lui rendre
ses hommages. Cette disposition du maréchal Duroc satisfit tant le
prince Labanow, qu'il l'eut bientôt amené chez l'empereur de Russie.
Je crois bien que le maréchal Duroc n'avait pas commission de proposer
une entrevue; mais il avait au moins l'ordre de ne pas la refuser, si on
la désirait; c'est-à-dire de se borner à répondre que cela n'avait pas
été prévu, lorsqu'il avait été dépêché, mais que si c'était l'intention
de l'empereur Alexandre, il allait retourner en faire part à l'empereur,
et lui rapporterait sa réponse. Je le crois d'autant mieux, que le
maréchal Duroc est revenu à Tilsit, et est retourné une seconde fois
près de l'empereur de Russie, et que c'est à la suite de cette seconde
mission que l'on a préparé tout à Tilsit pour cette célèbre entrevue. Ce
qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu entre les mains de
M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Koenigsberg, la lettre par
laquelle l'empereur lui ordonnait de venir à Tilsit, et dans laquelle il
y avait cette phrase: «On me demande une entrevue: je ne m'en soucie que
médiocrement; cependant je l'ai acceptée; mais si la paix n'est pas
faite dans quinze jours, je passe le Niémen.»
Je reçus en même temps l'ordre de disposer l'équipage de pont que
j'avais trouvé dans l'arsenal, de manière à pouvoir l'expédier au
premier mot. Je fis part de cette circonstance à M. de Talleyrand. «Ne
vous pressez pas, me répondit ce ministre; à quoi bon pousser au-delà du
Niémen? qu'aller chercher derrière ce fleuve? Il faut que l'empereur
abandonne ses idées sur la Pologne; cette nation n'est propre à rien, on
ne peut organiser que le désordre avec elle. Nous avons un autre compte
bien autrement important à régler. Voici une occasion honorable d'en
finir avec ceux-ci, il ne faut pas la laisser échapper.» Je ne compris
rien d'abord au discours ni aux prévisions du diplomate; ce ne fut que
plus tard, lorsque je le vis dérouler ses projets sur l'Espagne, que je
me les expliquai. M. de Talleyrand partit le même soir pour Tilsit,
après, toutefois, avoir envoyé un courrier à Constantinople pour
prévenir le général Sébastiani de ce qui allait probablement se faire.
L'entrevue eut effectivement lieu, le lendemain ou le surlendemain du
second retour du maréchal Duroc. L'empereur, qui était gracieux dans
tout ce qu'il faisait, avait fait établir, au milieu de la rivière, un
large radeau, sur lequel était construit un grand salon bien décoré et
bien couvert, avec deux portes opposées, précédées chacune d'une petite
salle d'attente; on n'aurait rien fait de mieux avec les ouvriers de
Paris. La toiture était surmontée de deux girouettes, l'une à l'aigle de
Russie, l'autre à l'aigle de France; les deux portes d'entrée étaient
également surmontées des mêmes armes.
Le radeau fut placé au plus juste milieu du fleuve, présentant les deux
portes d'entrée du salon aux deux rives opposées.
Les deux empereurs arrivèrent en même temps sur les deux rives, et
s'embarquèrent au même moment; mais l'empereur Napoléon ayant un canot
bien armé, monté par des marins de la garde, arriva le premier dans le
salon, et alla à la porte opposée, qu'il ouvrit; il se plaça sur le bord
du radeau pour recevoir l'empereur Alexandre, qui avait encore un peu de
trajet à faire, n'ayant pas eu d'aussi bons rameurs que l'empereur
Napoléon.
L'accueil qu'ils se firent fut amical, au moins il en eut l'air; ils
restèrent assez long-temps ensemble, et se quittèrent avec le même
extérieur que l'on avait remarqué lorsqu'ils s'étaient abordés.
Le lendemain, l'empereur de Russie vint s'établir à Tilsit, avec un
bataillon de sa garde; on avait eu soin de faire évacuer la portion de
la ville où il devait loger, ainsi que le bataillon; et quoique l'on fût
très à l'étroit, on ne pensa jamais à se donner du large en s'étendant
dans la partie destinée aux Russes.
Le jour de l'entrée de l'empereur Alexandre à Tilsit, toute l'armée prit
les armes; la garde impériale borda la haie sur trois rangs, depuis
l'embarcadaire jusqu'au logement de l'empereur, et jusqu'à celui de
l'empereur de Russie; l'artillerie le salua de cent un coups de canon,
au moment où il mit pied à terre à l'endroit où l'empereur Napoléon
l'attendait pour le recevoir; il avait poussé la recherche jusqu'à
envoyer de chez lui tout ce qui devait meubler la chambre à coucher de
l'empereur Alexandre[11]; le lit était un lit de campagne de l'empereur;
il l'offrit à l'empereur Alexandre, qui parut accepter ce cadeau avec
plaisir.
Cette réunion, la première de ce genre et de cette importance dont
l'histoire nous ait transmis le souvenir, attira à Tilsit une foule de
curieux de cent lieues à la ronde; M. de Talleyrand était arrivé, et
l'on commença à parler d'affaires après les complimens d'usage.
Le ministre des affaires étrangères de Russie était M. de Budberg, homme
absolument incapable de négocier avec M. de Talleyrand: aussi les
questions se décidaient-elles par les deux souverains.
Ces conférences impériales durèrent une quinzaine de jours; on parlait
d'affaires le matin, on dînait ensemble, et pour passer le reste de la
journée on faisait manoeuvrer quelques unes des troupes des corps d'armée
qui étaient aux environs.
L'empereur de Russie avait plus à traiter pour la Prusse que pour lui.
L'empereur Napoléon avait plusieurs intérêts; d'abord la Pologne,
c'est-à-dire la partie qu'il occupait et à laquelle il avait fait
prendre les armes, puis la Turquie, à laquelle il avait fait déclarer la
guerre aux Russes.
La Suède avait le malheur d'être gouvernée par un prince qui avait pris
conseil de la haine, et qui ne voulait pas comprendre que lorsque la
France se battait avec la Russie, cela devait tourner au profit de la
Suède comme de la Pologne et de la Turquie; il était en guerre contre
nous, et, quoi qu'on ait tenté, on ne put faire changer la politique de
ce prince, qui, dans cette occasion montra moins de sens que les Turcs.
Ces derniers avaient été malheureux dans leur guerre; après s'être
réveillés lentement d'un long assoupissement, ils entrèrent en campagne,
comme ils avaient coutume de le faire; mais l'Europe était changée, et
leurs antagonistes, déjà redoutables pour eux dans leurs guerres
précédentes, avaient plus qu'eux suivi les progrès des lumières; la
Porte vit trop tard qu'il lui fallait faire des efforts extraordinaires;
elle s'y détermina, et au moment de les employer, il éclata dans ce pays
une révolution de sérail qui les neutralisa: le sultan fut déposé, et
retenu prisonnier par un de ses propres neveux, qui s'était assuré des
moyens de faire réussir sa coupable entreprise.