CHAPITRE VI.

L'armée russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire à

cette imprudence.--Nos colonnes débouchent.--Belle conduite du général

Dupont.--L'action devient générale.--Bataille de Friedland.--Les Russes

sont culbutés.

Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de Friedland le matin

du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté de la

rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de

grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec

toute la supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se

doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement

elle passe le pont, et attaque avec furie le maréchal Lannes; il avait

les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous étions dans la saison des

grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont presque pas de nuit.

L'empereur est presque aussitôt averti; il part de Preuss-Eylau,

pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que celle du

maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que

commandait le général Victor.

Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où il trouva le

maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l'entrée des bois

qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait

soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de

forces, un combat qui avait déjà coûté passablement de monde.

L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée russe; il ne

croyait pas qu'elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il ne

concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu'il

pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il

envoya en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui.

Il me donna, à moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui

était à notre droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont

de Friedland, et, après avoir bien observé si les Russes passaient sur

notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en

rendre compte.

Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins trouver l'empereur,

et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais

qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque

demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il

fallait s'attendre à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure.

«Hé bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux,

et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est

aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour où la fortune est

pour moi.» Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à la

lisière desquels s'était placé le maréchal Lannes; l'artillerie seule

était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par

bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges

percées qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie

et une de cavalerie ou d'artillerie.

Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une demi-heure

au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses

observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était

amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le

terrain, fit déboucher tout à la fois: ses instructions étaient données

comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrêta point. Il y

avait un défilé à passer pour joindre les Russes à la mousqueterie.

L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un

passage différent, de sorte qu'elles se formèrent toutes ensemble de

l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre gauche.

L'empereur pressa l'attaque: le maréchal Ney occupait la droite sur le

champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le corps du général

Victor; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier, qui avait peu

de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes.

En deuxième ligne, au centre, était la garde, et en deuxième ligne, à sa

gauche, était la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre

le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque

l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant

légèrement sa gauche.

Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes

s'emportèrent, et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont

de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement

ramenée, qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps

d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le

général Dupont, n'eût fait, fort à propos, sans l'ordre de son maréchal,

un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce

qui poursuivait le maréchal Ney.

J'ai entendu l'empereur louer, d'une manière toute particulière, ce

mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup

avancé la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et

attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son

accident.

Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé le feu

d'un bout à l'autre de la ligne, et c'est à cette bataille, comme à

celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer une artillerie effroyable;

le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait réuni

quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est avec cela

qu'il reçut l'attaque de la colonne russe qui venait à lui. Le général

en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des

forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il

aurait voulu être encore de l'autre côté de la rivière; mais il ne

pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer à perdre son armée: le

gant était jeté, il aima mieux le ramasser de bonne grâce. Nous étions

déjà si près de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de

carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans cette

position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une

destruction devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant

de Friedland; acculées à la ville elles formaient le centre d'un

demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonférence. Chaque

coup de nos canons portait, et démolissait les carrés russes l'un après

l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder à la

mousqueterie, ce fut leur coup de grâce: leurs masses furent tellement

décomposées, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs

dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux

qui faisaient partie de ces débris cherchèrent leur salut en fuyant vers

le pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre

centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux.

Ils se jetèrent alors pêle-mêle dans la rivière avant de s'être assurés

s'il y avait un gué: beaucoup s'y noyèrent[8], mais d'autres trouvèrent

un gué en face de notre gauche; dès-lors rien ne put retenir le reste,

qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de

moutons.

Les Russes avaient à leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui

protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par

lesquels nous aurions dû les faire charger; mais, par une fatalité sans

exemple, les quarante escadrons ne reçurent aucun ordre, et ne montèrent

même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la bataille, pied à

terre, sur un vaste terrain, en arrière de notre gauche. En voyant cela,

j'ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg: s'il eût été là, il

n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un

Russe n'échappait.

La nuit était close, et le feu éteint; notre armée coucha dans la

position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au

bivouac, et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval,

parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore,

et étaient fort fatigués. Il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre

des honneurs, ainsi que cela était d'usage; il passa ensuite sur le

champ de bataille des Russes: c'était un spectacle hideux à voir; on

suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs

cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux

morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains

eussent de bien grands intérêts à démêler en faveur de leurs peuples

pour nécessiter une semblable destruction.

On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille

blessés et quatre ou cinq mille prisonniers.

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 · 第 10 / 38 题