d'aussi bons amis sans projeter de les revoir. Il serait trop cruel
de ne pas nourrir cette espérance. Mais hélas! elle n'est souvent
qu'une illusion, car la vie est bien courte et Manchester est bien
loin. Peut-être me sera-t-il donné de vous faire les honneurs de mes
chères Pyrénées. Je rêve souvent que votre famille, celle de Cobden,
celle de Say et moi, nous nous trouverons un jour tous réunis dans
une de mes fraîches vallées. Ce sont là des plans que les hommes
exécuteraient certainement s'ils savaient vivre.
Paris continue à être tranquille. Les boulevards sont gais et
brillants, les spectacles attirent la foule, le caractère français
se montre dans toute sa légère insouciance. Ceci vaut encore cent
fois mieux que Londres, et pour peu que les révolutions d'Allemagne
continuent, je ne désespère pas de voir notre Paris devenir l'asile
de ceux qui fuiront les tempêtes politiques. Que nous manque-t-il
pour être la plus heureuse des nations? Un grain de bon sens. Il
semble que c'est bien peu de chose.
Je conçois que le choléra vous effraye, vous qui êtes entouré d'une
aussi aimable et nombreuse famille. Plus nous sommes heureux par
nos affections, plus aussi nous courons de dangers. Celui qui est
_seul_ n'est vulnérable que par le point le moins sensible, qui est
lui-même. Heureusement que ce redoutable fléau semble tout confus de
son impuissance, comme un tigre sans dents et sans griffes. Je me
réjouis, à cause de mes amis de l'autre côté du détroit, de voir par
les journaux que le choléra n'a de redoutable que le nom, et qu'au
fait, il fait moins de ravage que le rhume de cerveau.
Adieu, etc.
À MADAME SCHWABE.
14 novembre 1848.
MADAME,
Si ma pensée, guidée par le souvenir d'une bonne et cordiale
hospitalité, prend souvent la direction de Crumpsall-house et de
Manchester, elle y a été portée avec plus de force encore hier au
soir: car on jouait la _Sonnambula_ aux Italiens, et je n'ai pu
m'empêcher de violer l'ordonnance des médecins pour aller revoir
cette pièce. Chaque morceau, chaque motif me transportait en
Angleterre; et soit attendrissement soit faiblesse de constitution,
je sentais toujours mes yeux prêts à déborder. Qui pourrait expliquer
ce qu'il y a d'intime dans la musique! Pendant que j'entendais le duo
si touchant et le beau finale du premier acte, il me semblait que
plusieurs mois s'étaient anéantis, et que, les deux représentations
se confondant ensemble, je n'éprouvais qu'une même sensation.
Cependant, je dois le dire, sans vouloir critiquer vos chanteurs,
la pièce est infiniment mieux exécutée ici, et si votre premier
ténor égale le nôtre, il est certain que madame Persiani surpasse
infiniment votre prima donna.--Et puis cette langue italienne a été
inventée et faite exprès pour la musique. Quand j'ai entendu, dans
le récitatif, madame Persiani s'écrier: _Sono innocente_, je n'ai
pu m'empêcher de me rappeler le singulier effet que produit cette
traduction rhythmée de la même manière: _I am not guilty._--Que
voulez-vous? La langue des affaires, de la mer et de l'économie
politique ne peut pas être celle de la musique.
28 décembre 1848.
Je reconnais votre bonté et celle de M. Schwabe à l'insistance que
vous mettez à m'attirer une seconde fois sous le toit hospitalier de
_Crumpsall-house_. Croyez que je n'ai pas besoin d'autres excitations
que celles de mon coeur, alors même que vous ne m'offririez pas en
perspective le bonheur de serrer la main à Cobden et d'entendre la
grande artiste Jenny Lind. Mais vraiment Manchester est trop loin.
Ceci n'est peut-être pas très-galant pour un Français; mais à mon âge
on peut bien parler raison. Acceptez au moins l'expression de ma vive
reconnaissance.
Est-ce que mademoiselle Jenny Lind a conçu de la _haine_ pour ma
chère patrie? D'après ce que vous me dites, son coeur doit être
étranger à ce vilain sentiment. Oh! qu'elle vienne donc à Paris!
Elle y sera environnée d'hommages et d'enthousiasme. Qu'elle vienne
jeter un rayon de joie sur cette ville désolée, si passionnée pour
tout ce qui est généreux et beau! Je suis sûr que Jenny Lind nous
fera oublier nos discordes civiles. Si j'osais dire toute ma pensée,
j'entrevois pour elle la plus belle palme à cueillir. Elle pourrait
arranger les choses de manière à rapporter, sinon beaucoup d'argent,
au moins le plus doux souvenir de sa vie. Ne paraître à Paris que
dans deux concerts et choisir elle-même les bienfaits à répandre.
Quelle pure gloire et quelle noble manière de se venger, s'il est
vrai, comme on le dit, qu'elle y a été méconnue! Voyez, bonne madame
Schwabe, à prendre la grande cantatrice par cette corde du coeur. Je
réponds du succès sur ma tête.
Nous touchons à une nouvelle année. Je fais des voeux pour qu'elle
répande la joie et la prospérité sur vous et sur tout ce qui vous
entoure.
11 mars 1849.
Je suis en effet d'une négligence horrible; horrible, c'est le mot,
car elle approche de l'ingratitude. Comment pourrais-je l'excuser,
après toutes les bontés dont j'ai été comblé à _Crumpsall-house_?
Mais il est certain que mes occupations sont au-dessus de mes forces.
J'en serai peut-être débarrassé bientôt. D'après les avis que je
reçois de mon pays, je ne serai pas _returned_. On m'avait envoyé
pour maintenir la République. Maintenant on me reproche d'avoir été
fidèle à ma mission. Ce sera une blessure pour mon coeur, car je n'ai
pas mérité cet abandon; et en outre, il faut gémir sur un pays qui
décourage jusqu'à l'honnêteté. Mais ce qui me console, c'est que je
pourrai reprendre mes relations d'amitié et les chers travaux de la
solitude.
..... C'est avec surprise et satisfaction que j'apprends votre
prochain passage à Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel
plaisir je vous serrerai la main ainsi qu'à M. Schwabe. Seulement
je crains que cette date ne coïncide précisément avec celle de nos
élections. En ce cas, je serai à deux cents lieues, si du moins
je me décide à courir les chances du scrutin. Mon esprit n'est pas
encore fixé là-dessus.
Comme vous pensez bien, je suis avec le plus vif intérêt les efforts
de notre ami Cobden. J'en fais même ici la contrepartie. Hier, nous
avons eu de la commission du budget un retranchement de deux cent
mille hommes sur notre effectif militaire. Il n'est pas probable
que l'Assemblée et le ministère acceptent un changement aussi
complet; mais n'est-ce pas un bon symptôme que ce succès auprès d'une
commission nommée par l'Assemblée elle-même?
..... Adieu, Madame, je me propose de vous écrire plus régulièrement
bientôt. Aujourd'hui je suis absorbé par un débat important que j'ai
soulevé dans l'Assemblée et qui me force à quelques recherches.
14 octobre 1849.
Ne craignez pas, Madame, que vos conseils m'importunent. Est-ce
qu'ils ne prennent pas leur source dans l'amitié? Est-ce qu'ils n'en
sont pas le plus sûr témoignage?...
C'est en vain que vous présentez l'avenir à mes yeux comme renfermant
des chances d'un tardif bonheur. Il n'en est plus pour moi, même dans
la poursuite, même dans le triomphe d'une idée utile à l'humanité;
car ma santé me condamne à détester le combat. Chère dame, je n'ai
versé dans votre coeur qu'une goutte de ce calice d'amertume qui
remplit le mien. Voyez, par exemple, quelle est ma pénible position
politique, et vous jugerez si je puis accepter la perspective que
vous m'offrez.
De tout temps j'ai eu une pensée politique simple, vraie,
intelligible pour tous et pourtant méconnue. Que me manquait-il? Un
théâtre où je pusse l'exposer. La révolution de février est venue.
Elle me donne un auditoire de neuf cents personnes, l'élite de la
nation déléguée par le suffrage universel, ayant autorité pour la
réalisation de mes vues.--Ces neuf cents personnes sont animées des
meilleures intentions. L'avenir les effraye. Elles attendent, elles
cherchent une idée de salut. Elles font silence dans l'espoir qu'une
voix va s'élever; elles sont prêtes à s'y rallier. Je suis là; c'est
mon droit et mon devoir de parler. J'ai la conscience que mes paroles
seront accueillies par l'Assemblée et retentiront dans les masses. Je
sens l'idée fermenter dans ma tête et dans mon coeur..... et je suis
forcé de me taire. Connaissez-vous une torture plus grande? Je suis
forcé de me taire, parce que c'est dans ce moment même qu'il a plu à
Dieu de m'ôter toute force; et quand d'immenses révolutions se sont
accomplies pour m'élever une tribune, je ne puis y monter. Je me sens
hors d'état non-seulement de parler, mais même d'écrire. Quelle amère
déception! quelle cruelle ironie!
Depuis mon retour, pour avoir voulu seulement faire un article de
journal, me voilà confiné dans ma chambre.
Ce n'est pas tout, un espoir me restait. C'était, avant de
disparaître de ce monde, du jeter cette pensée sur le papier, afin
qu'elle ne périt pas avec moi. Je sais bien que c'est une triste
ressource, car on ne lit guère aujourd'hui que les auteurs à grande
renommée. Un froid volume ne peut certes pas remplacer la prédication
sur le premier théâtre politique du monde. Mais enfin l'idée qui me
tourmente m'aurait survécu. Eh bien! la force d'écrire, de mettre
en ordre un système tout entier, je ne l'ai plus. Il me semble que
l'intelligence se paralyse dans ma tête. N'est-ce pas une affliction
bien poignante?
Mais de quoi vais-je vous entretenir? Il faut que je compte bien
sur votre indulgence. C'est que j'ai si longtemps renfermé mes
peines en moi-même, qu'en présence d'un bon coeur je sens toutes mes
confidences prêtes à s'échapper.
Je voudrais envoyer à vos chers enfants un petit ouvrage français
plein d'âme et de vérité, qui a fait le charme de presque toutes les
jeunes générations françaises. Il fut mon compagnon d'enfance; plus
tard, il n'y a pas bien longtemps encore, dans les soirées d'hiver,
une femme, ses deux enfants et moi nous mêlions nos larmes à cette
lecture.--Malheureusement M. Héron est parti; je ne sais plus comment
m'y prendre. J'essaierai de le faire parvenir à M. Faulkner de
Folkestone.
Adieu, chère dame, je suis forcé de vous quitter. Quoique souffrant,
il faut que j'aille défendre la cause des Noirs dans un de nos
comités, sauf à regagner ensuite mon seul ami, l'_oreiller_.
À M. ET À MADAME CHEUVREUX (_Extrait_).
Bruxelles, hôtel de Bellevue, 1849.
..... Pour moi, j'en suis réduit à aimer une abstraction, à me
passionner pour l'humanité, pour la science. D'autres portent leurs
aspirations vers Dieu. Ce n'est pas trop des deux.
C'est ce que je pensais tout à l'heure en sortant d'une salle
d'asile dirigée par des religieuses qui se vouent à soigner des
enfants malades, idiots, rachitiques, scrofuleux. Quel dévouement!
quelle abnégation! Et après tout, cette vie de sacrifices ne doit
pas être douloureuse, puisqu'elle laisse sur la physionomie de
telles empreintes de sérénité. Quelques économistes nient le
bien que font ces saintes femmes. Mais ce dont on ne peut douter,
c'est la sympathique influence d'un tel spectacle. Il touche,
il attendrit, il élève; on se sent meilleur, on se sent capable
d'une lointaine imitation à l'aspect d'une vertu si sublime
et si modeste.--Je me disais: Je ne puis me faire moine, mais
j'aimerai la science et je ferai passer tout mon coeur dans ma
tête.....................................................
Paris, 11 avril 1850.
... Nous autres souffreteux, nous avons, comme les enfants, besoin
d'indulgence; car plus le corps est faible, plus l'âme s'amollit, et
il semble que la vie à son premier comme à son dernier crépuscule
souffle au coeur le besoin de chercher partout des attaches. Ces
attendrissements involontaires sont l'effet de tous les déclins;
fin du jour, fin de l'année, demi-jour des basiliques, etc. Je
l'éprouvais hier sous les sombres allées des Tuileries... Ne vous
alarmez cependant pas de ce diapason élégiaque. Je ne suis pas
Millevoye, et les feuilles, qui s'ouvrent à peine, ne sont pas près
de tomber. Bref, je ne me trouve pas plus mal, au contraire, mais
seulement plus faible; et je ne puis plus guère reculer devant la
demande d'un congé. C'est en perspective une solitude encore plus
solitaire. Autrefois je l'aimais; je savais la peupler de lectures,
de travaux capricieux, de rêves politiques avec intermèdes de
violoncelle. Maintenant tous ces vieux amis me délaissent, même cette
fidèle compagne de l'isolement, la méditation. Ce n'est pas que ma
pensée sommeille. Elle n'a jamais été plus active; à chaque instant
elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le livre de
l'humanité s'ouvre devant elle. Mais c'est un tourment de plus,
puisque je ne puis transcrire aucune page de ce livre mystérieux
sur un livre plus palpable édité par Guillaumin. Aussi je chasse
ces chers fantômes, et comme le tambour-major grognard qui disait:
Je donne ma démission et que le gouvernement s'arrange comme il
pourra;--moi aussi, je donne ma démission d'économiste et que la
postérité s'en tire, si elle peut.....
Mugron, juin 1850.
... Je m'étais fait un peu d'illusion sur l'influence de l'air natal.
Quoique la toux soit moins fréquente, les forces ne reviennent pas.
Cela tient à ce que j'ai, toutes les nuits, un peu de fièvre. Mais la
fièvre et les Eaux-Bonnes n'ont jamais pu compatir ensemble. Aussi
dans quatre jours je serai guéri. Je voudrais bien guérir aussi d'un
_noir dans l'âme_ que je ne puis m'expliquer. D'où vient-il? Est-ce
des lugubres changements que Mugron a subis depuis quelques années?
Est-ce de ce que les idées me fuient sans que j'aie la force de les
fixer sur le papier, au grand dommage de la postérité? Est-ce...
est-ce...? mais si je le savais, cette tristesse aurait une cause, et
elle n'en a pas.--Je m'arrête tout court, de peur d'entonner la fade
jérémiade des spleenétiques, des incompris, des blasés, des génies
méconnus, des âmes qui cherchent une âme,--race maudite, vaniteuse et
fastidieuse, que je déteste de tout mon coeur, et à laquelle je ne
veux pas me mêler. J'aime mieux qu'on me dise tout simplement comme à
Basile: C'est la fièvre; buona sera.....
Mugron, juillet 1850.
... Vous veniez de perdre une amie d'enfance. Dans ces circonstances,
le premier sentiment est celui du regret; ensuite on jette un regard
troublé autour de soi, et on finit par faire un retour sur soi-même.
L'esprit interroge le _grand inconnu_, et, ne recevant aucune
réponse, il s'épouvante. C'est qu'il y a là un mystère qui n'est
pas accessible à l'esprit, mais au coeur.--_Peut-on douter sur un
tombeau?_....
Mugron, 14 juillet 1850.
... Vous êtes bien bon, mon cher Monsieur, de m'encourager à
reprendre ces insaisissables _Harmonies_. Je sens aussi que j'ai
le devoir de les terminer, et je tâcherai de prendre sur moi d'y
consacrer ces vacances. Le champ est si vaste qu'il m'effraye. En
disant que les lois de l'économie politique sont harmoniques, je
n'ai pu entendre seulement qu'elles sont harmoniques entre elles,
mais encore avec les lois de la politique, de la morale et même
de la religion (en faisant abstraction des formes particulières à
chaque culte). S'il n'en était pas ainsi, à quoi servirait qu'un
ensemble d'idées présentât de l'harmonie, s'il était en discordance
avec des groupes d'idées non moins essentielles?--Je ne sais si je
me fais illusion, mais il me semble que c'est par là, et par là
seulement, que renaîtront au sein de l'humanité ces vives et fécondes
croyances dont M.... déplore la perte.--Les croyances éteintes ne
se ranimeront plus, et les efforts qu'on fait, dans un moment de
frayeur et de danger, pour donner cette ancre à la société, sont plus
méritoires qu'efficaces. Je crois qu'une épreuve inévitable attend le
catholicisme. Un acquiescement de pure apparence, que chacun exige
des autres et dont chacun se dispense pour lui-même, ce ne peut être
un état permanent.
Le plan que j'avais conçu exigeait que l'économie politique d'abord
fût ramenée à la certitude rigoureuse, puisque c'est la base. Cette
certitude, il paraît que je l'ai mal établie, puisqu'elle n'a frappé
personne, pas même les économistes de profession. Peut-être le second
volume donnera-t-il plus de consistance au premier.....
À M. PAILLOTTET.
Paris, 14 juillet 1849.
Mon cher Paillottet, je vous suis bien reconnaissant de vous être
souvenu de moi dans nos Pyrénées, et en même temps je suis fier de
l'impression qu'elles ont faite sur vous. Que j'aurais été heureux
de vous suivre dans vos courses! Nous aurions peut-être refroidi et
vulgarisé ces beaux paysages, en y mêlant de l'économie politique.
Mais non; les lois sociales ont leurs _harmonies_ comme les lois
du monde physique. C'est ce que je m'efforce de démontrer dans le
livre que j'ai en ce moment sur le métier.--Je dois avouer que je
ne suis pas content de ce qu'il est. J'avais un magnifique sujet,
je l'ai manqué et ne suis plus à temps de refaire, parce que les
premières feuilles sont sous presse. Peut-être ce _fiasco_ n'est-il
pas de ma faute. C'est une chose difficile sinon impossible de parler
dignement des harmonies sociales à un public qui ignore ou conteste
les notions les plus élémentaires. Il faut tout prouver jusqu'à la
légitimité de l'intérêt, etc.--C'est comme si Arago voulait montrer
l'harmonie des mouvements planétaires à des gens qui ne sauraient pas
la numération.
En outre, je suis mal disposé et ne sais à quoi l'attribuer, car
ma santé est bonne. J'habite le Butard, où je croyais trouver des
inspirations; au lieu de cela, elles se sont envolées.
On assure que l'Assemblée va se proroger du 15 août au 1er octobre.
Dieu le veuille! J'essayerai de me relever dans mon second volume, où
je tirerai les conséquences du premier par rapport à notre situation
actuelle. Problème social.--Problème français...
L'économie politique vous doit beaucoup et moi aussi pour votre zèle
à _nous_ recommander. Continuez, je vous prie. Un converti en fait
d'autres. Le pays a bien besoin de cette science qui le sauvera.
Adieu! Votre bien dévoué.
Mugron, 19 mai 1850.
Mon cher Paillottet, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez
à ma santé et à mon voyage. Celui-ci s'est fait très-heureusement
et plus régulièrement que vous ne l'aviez prévu. Il n'y a pas eu de
malentendu entre ma place et moi. En route, de Tours à Bordeaux,
j'ai rencontré de fervents adeptes de l'économie politique, ce qui
m'a fait plaisir, mais m'a forcé de parler un peu trop. À Bordeaux,
je n'ai pu éviter quelque chose de pis que la simple causerie,
car la réaction y est arrivée à un tel excès qu'il faudrait être
de marbre pour écouter froidement ses blasphèmes.--Tout cela fait
que mon larynx est arrivé ici un peu fatigué, et les épanchements
de l'amitié, quelque délicieux qu'ils soient, ne sont pas propres
à le délasser. Pourtant, considérant les choses en gros, je me
trouve un peu mieux; j'ai plus de force de corps et de tête. Voilà
certes un long bulletin de ma santé; votre amitié me l'a demandé,
prenez-vous-en à elle.
Je reçus hier le _Journal des Économistes_, en même temps que votre
lettre; j'ai lu mon article. Je ne sais comment vous vous y êtes
pris, mais il m'a été impossible d'y reconnaître les _reprises_, tant
elles se confondent avec le tissu. L'idée dominante de cet article
n'y est peut-être pas mise assez en saillie. Malgré cela, elle
devrait frapper les bons esprits; et si j'avais été à Paris, j'aurais
fait tirer à part 500 copies pour les distribuer à l'Assemblée.
L'article n'étant pas long, il me semble que la _Voix du peuple_
devrait le reproduire dans un de ses _lundis_. Si vous en entendez
parler, faites-moi savoir ce qu'on en dit.
... Vous voilà chargé de mes affaires publiques et privées. En tout
cas, n'y consacrez, je vous prie, que vos moments perdus. Vous
voudriez beaucoup faire une renommée à mes pauvres _Harmonies_. Cela
vous sera difficile. Le temps seul y réussira, si elles valent la
peine que le temps s'occupe d'elles.--J'ai obtenu tout ce que je
pouvais raisonnablement désirer, savoir: que quelques jeunes hommes
de bonne volonté étudient le livre. Cela suffit pour qu'il ne tombe
pas, s'il mérite de se tenir debout. M. de Fontenay aura beaucoup
fait pour moi, s'il réussit à obtenir l'insertion d'un compte rendu
dans la _Revue des deux mondes_. Il fera plus encore à l'avenir par
les développements qu'il saura donnera l'idée principale. C'est tout
un continent à défricher. Je ne suis qu'un pionnier, commençant avec
des instruments fort imparfaits. La culture perfectionnée viendra
plus tard, et je ne saurais trop encourager de Fontenay à s'y
préparer. En attendant, tâchez, par notre ami Michel Chevalier, de
nous rendre M. Buloz favorable.
J'oublie probablement bien des choses, mais cela se retrouvera; car
j'espère que vous voudrez bien m'écrire le plus souvent possible, et
quant à moi, je vous donnerai souvent de mon écriture à débrouiller.
Mugron, 2 juin 1850.
... Mon cousin est parti avant-hier pour Paris. Il y arrivera à peu
près en même temps que cette lettre et vous remettra une bonne moitié
de l'article que je fais pour compléter la brochure[118]. Mais cet
article a pris un tel développement que nous ne pouvons lui faire
suivre cette destination. Il y aura près de cinquante pages de mon
écriture, c'est-à-dire de quoi faire un nouveau pamphlet, s'il en
vaut la peine. C'est un essai. Vous savez que j'ai toujours eu l'idée
de savoir ce qu'il adviendrait si je m'abstenais de refaire. Ceci a
été écrit à peu près par improvisation. Aussi je crains que cela ne
manque de la précision nécessaire au genre pamphlet. Dans quelques
jours, je vous enverrai la suite. Quand vous aurez l'ensemble, vous
déciderez.
[Note 118: Ce travail, au lieu de servir de complément au pamphlet
_Spoliation et loi_, devint un pamphlet séparé, sous ce titre: _La
loi_.--Voir t. IV, p. 342, et t. V, p. 1.
(_Note de l'éditeur._)]
Eaux-Bonnes, 23 juin 1850.
... Me voici à la prétendue source de la santé. Je fais les choses en
conscience; c'est vous dire que je travaille très-peu. N'ayant pas
envie de me mettre à continuer les _Harmonies_, j'achève le pamphlet
_Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et je serai probablement en
mesure de vous l'envoyer d'ici à quelques jours.
Je vous remercie de l'article que vous avez inséré dans l'_Ordre_. Il
vient d'être reproduit dans les journaux de mon département. C'est
probablement tout ce qu'on y saura jamais de mon livre.
Un autre compte rendu a paru dans le _Journal des Économistes_. Je ne
puis comprendre comment M. Clément a jugé à propos de critiquer mon
chapitre _futur_ sur la Population. Ce qui a paru offre bien assez
de prise, sans aller s'en prendre d'avance à ce qui n'a pas paru.
J'ai annoncé, il est vrai, que j'essayerai de démontrer cette thèse:
La densité de la population équivaut à une facilité croissante de
production.--Il faudra bien que M. Clément en convienne, ou qu'il nie
la vertu de l'échange et de la division du travail.
La critique qu'il fait du chapitre _Propriété foncière_ me fait
penser qu'il serait peut-être utile de réimprimer en brochure les
quatre ou cinq articles qui ont paru dans les _Débats_ sous le titre
de _Propriété et Spoliation_[119]. Ce sera d'ailleurs un anneau de
notre propagande, nécessaire à ceux qui n'ont pas la patience de lire
les _Harmonies_.
Ne m'oubliez pas auprès de MM. Quijano et de Fontenay.
[Note 119: Voir t. IV, p. 394.
(_Note de l'éditeur._)]
Eaux-Bonnes, 28 juin 1850.
... Voici la première partie de l'article _Loi_[120]. Je n'ai rien
ajouté. Je suppose l'autre partie en route.--C'est bien sérieux pour
un pamphlet. Mais l'expérience m'a appris que ce sur quoi l'on compte
le moins réussit quelquefois le mieux, et que l'_esprit_ est nuisible
à l'_idée_.
Je voulais vous envoyer _Ce qu'on voit_; mais je ne le trouve pas
_réussi_. Là j'aurais dû reprendre la plaisanterie, au lieu de
tourner au sérieux, et qui pis est au genre géométrique[121].
C'est avec plaisir que je recevrai l'ouvrage de Michel Chevalier.
S'il me fait l'honneur de m'emprunter quelques points de vue, en
revanche il me donne beaucoup de faits et d'exemples: c'est du libre
Échange. Notre propagande a bon besoin de sa plume.
[Note 120: Non plus en manuscrit, mais en épreuve imprimée.
(_Note de l'éditeur._)]
[Note 121: Voir au tome V la note de la page 336.
(_Note de l'éditeur._)]