puisqu'il donne du répit à notre France. Il me semble justifier
complétement ma ligne de conduite. Lors des premières élections
je promis d'essayer loyalement la République honnête, et je suis
sûr que c'était le voeu général. Par un motif ou par un autre,
prêtres, nobles, plébéiens s'accordaient là-dessus, quoique avec
des espérances diverses. Légitimistes et Orléanistes s'effacèrent
complétement en tant que tels. Mais qu'est-il arrivé? dès qu'ils
l'ont pu ils se sont mis à décrier, fausser, calomnier, embarrasser
la République au profit du légitimisme, de l'orléanisme, du
bonapartisme. Tout cela échoue. Et maintenant ils font ce qu'ils
avaient promis de faire, ce que j'ai fait et ce dont ils se sont
écartés pendant deux ans. Ils ont agité la France inutilement.
J'ai eu très-grand tort, je l'avoue, de vous parler comme je l'ai
fait des dames X... j'étais sous l'empire de cette idée que la
dévotion, quand elle se charge de pratiques minutieuses, oublie la
vraie morale, et j'en avais sous les yeux de frappants exemples. Mais
il est certain que cela n'avait rien de commun avec ces dames.
À M. GEORGE WILSON, PRÉSIDENT DE L'ANTI-CORN LAWS LEAGUE[114].
[Note 114: Voici le texte de l'invitation à laquelle Bastiat répond:
(_Note de l'éditeur._)
BANQUET TO CELEBRATE THE FINAL REPEAL OF THE CORN LAWS.
Newall's Buildings, Manchester, January 9, 1849.
MY DEAR SIR,
The Act for the repeal of our Corn Laws will come into operation on
the 1st February next, and it has been resolved to celebrate the
event by a banquet in the Free Trade Hall in this City, on the 31st
January.
The prominent part you have taken in your own country, in the
adversary of the principles of Commercial Freedom, and the warm
sympathy you have always manifested in our movement, has induced the
Committee to direct me respectfully to invite you to be present as a
Guest.
In conveying this invitation, permit me to hope that you may be able
to make it convenient to make one among us at our festival.
Believe me, dear Sir,
Your faithful and obedient servant,
GEORGE WILSON, Chairman.]
Paris, 15 janvier 1849.
MONSIEUR,
Veuillez exprimer à votre Comité toute ma reconnaissance pour
l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'eût
été bien doux de m'y rendre: car, monsieur, je le dis hautement,
il ne s'est rien accompli de plus grand dans le monde, à mon avis,
que cette réforme que vous vous apprêtez à célébrer. J'éprouve
l'admiration la plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrés
à ce banquet, pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les
Cobden, les Thompson et tant d'autres qui ont réalisé le triomphe
de la liberté commerciale, ou plutôt, donné à cette grande cause
une première et décisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le
plus de la grandeur du but que vous avez poursuivi ou de la moralité
des moyens que vous avez mis en oeuvre. Mon esprit hésite quand il
compare le bien direct que vous avez fait au bien indirect que vous
avez préparé; quand il cherche à apprécier, d'un côté, la réforme
même que vous avez opérée, et, de l'autre, l'art de poursuivre
légalement et pacifiquement toutes les réformes, art précieux dont
vous avez donné la théorie et le modèle.
Autant que qui que ce soit au monde, j'apprécie les bienfaits de la
liberté commerciale, et cependant je ne puis borner à ce point de vue
les espérances que l'humanité doit fonder sur le triomphe de votre
_agitation_.
Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger sans discuter et
consolider, chemin faisant, le droit de propriété. Et peut-être
l'Angleterre doit-elle à votre propagande de n'être pas, à l'heure
qu'il est, infestée, comme le continent, de ces fausses doctrines
communistes qui ne sont, ainsi que le protectionisme, que des
négations, sous formes diverses, du droit de propriété.
Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans éclairer d'une
vive lumière les légitimes attributions du gouvernement et les
limites naturelles de la loi. Or une fois ces attributions comprises,
ces limites fixées, les gouvernés n'attendront plus des gouvernements
prospérité, bien-être, bonheur absolu, mais justice égale pour tous.
Dès lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple,
ne comprimant plus les énergies individuelles, ne dissipant plus
la richesse publique à mesure qu'elle se forme, seront eux-mêmes
dégagés de l'immense responsabilité que les espérances chimériques
des peuples font peser sur eux. On ne les culbutera pas à chaque
déception inévitable, et la principale cause des révolutions
violentes sera détruite.
Vous n'avez pu démontrer, au point de vue économique, la doctrine du
libre échange, sans ruiner à jamais dans les esprits ce triste et
funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre._
Tant que cette odieuse maxime a été la foi du monde, il y avait
incompatibilité radicale entre la prospérité simultanée et la paix
des nations. Prouver l'harmonie des intérêts, c'était donc préparer
la voie à l'universelle fraternité.
Dans ses aspects plus immédiatement pratiques, je suis convaincu
que votre réforme commerciale n'est que le premier chaînon d'une
longue série de réformes plus précieuses encore. Peut-elle
manquer, par exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette
situation violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et
par conséquent pleine de dangers, où le régime protecteur l'avait
entraînée? L'idée d'accaparer les consommateurs vous avait conduits à
poursuivre la domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus
douter que votre système colonial ne soit sur le point de subir la
plus heureuse transformation. Je n'oserai prédire, bien que ce soit
ma pensée, que vous serez amenés, par la loi de votre intérêt, à vous
séparer volontairement de vos colonies; mais alors même que vous les
retiendriez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront
plus être raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour
personne.
Dès lors que deviendra ce célèbre argument en cercle vicieux: «Il
faut une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour
avoir une marine.» Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les
frais de ses nombreuses possessions dans lesquelles il n'aura pas
plus de priviléges qu'il n'en a aux États-Unis. Vous diminuerez vos
armées et vos flottes; car il serait absurde, après avoir anéanti
le danger, de retenir les précautions onéreuses que ce danger seul
pouvait justifier. Il y a encore là un double et solide gage pour la
paix du monde.
Je m'arrête: ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je
voulais y signaler tous les fruits dont le libre échange est le germe.
Convaincu de la fécondité de cette grande cause, j'aurais voulu y
travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences
ne sont plus vives; nulle pari les coeurs ne sont plus embrasés de
l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection
idéale. La France se fût passionnée pour la grandeur, la moralité,
la simplicité, la vérité du libre-échange. Il ne s'agissait que
de vaincre un préjugé purement économique, d'établir pour ainsi
dire un compte commercial, et de prouver que l'échange, loin de
nuire au _travail national_, s'étend toujours tant qu'il fait du
bien, et s'arrête, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand
il commencerait à faire du mal: d'où il suit qu'il n'a pas besoin
d'obstacles artificiels et législatifs. L'occasion était belle, au
milieu du choc des doctrines qui se sont heurtées dans ce pays, pour
y élever le drapeau de la liberté. Il eût certainement rallié à lui
toutes les espérances et toutes les convictions. C'est dans ce moment
qu'il a plu à la Providence, dont je ne bénis pas moins les décrets,
de me retirer ce qu'elle m'avait accordé de force et de santé. Ce
sera donc à un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rêvée; et
puisse-t-il se lever bientôt!
C'est ce motif de santé, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui
me forcent de m'abstenir de paraître à la démocratique solennité à
laquelle vous me conviez. Je le regrette profondément, c'eût été un
bel épisode de ma vie et un précieux souvenir pour le reste de mes
jours. Veuillez faire agréer mes excuses au Comité, et permettez-moi,
en terminant, de m'associer de coeur à votre fête par ce toast:
À la liberté commerciale des peuples! à la libre circulation des
hommes, des choses et des idées! au libre échange universel et à
toutes ses conséquences économiques, politiques et morales!
Je suis, Monsieur, votre très-dévoué.
À M. LE COMTE ARRIVABENE[115].
[Note 115: La lettre de M. le comte Arrivabene, à laquelle Bastiat
répond, était relative à un passage du chapitre III des _Harmonies_,
publié en décembre 1848 dans le _Journal des Économistes_. Ce passage
se trouve pages 73 et 74 du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
Paris, 21 décembre 1848.
MON CHER MONSIEUR,
Le doute que vous m'exprimez est bien naturel. Il est possible que,
forçant un peu les termes, je sois allé au delà de ma pensée. Les
mots: _par anticipation_ insérés dans le passage que vous rapportez
vous annoncent que j'ai l'intention de traiter la question à fond.
Dans un prochain article je parlerai de l'_échange_, ensuite
j'exposerai ce que j'ai la hardiesse d'appeler _ma théorie de la
valeur_. Je vous prie de vouloir bien suspendre jusqu'alors votre
jugement. Vous ne devez pas douter qu'après cela j'accueillerai vos
observations avec reconnaissance, car elles me mettront à même ou de
mieux expliquer ou de rectifier, selon l'occasion.
Vous reconnaîtrez, j'espère, que ce qui paraît nous diviser n'est
pas très-sérieux. Je crois que la _valeur_ est dans les services
échangés et non dans les choses. _Matériaux_ et _forces matérielles_
sont fournis _gratuitement_ par la nature, et passent gratuitement de
main en main. Mais je ne dis pas que deux travaux, considérés comme
égaux en intensité et durée, soient également rémunérés. Celui qui
est placé de manière à rendre un _service_ plus précieux à cause des
matériaux ou des forces dont il dispose, se fait mieux rétribuer; son
travail est plus intelligent, plus heureux si vous voulez, mais la
valeur est dans ce travail et non dans les choses. La preuve en est
que le même phénomène se montre, alors même qu'aucun objet matériel
ne se présente pour nous faire illusion et paraître revêtir _la
valeur_. Ainsi, si j'éprouve le désir d'entendre la plus belle voix
du monde, si je suis disposé pour cela à faire de grands sacrifices,
je m'adresserai à Jenny Lind. Comme elle est la seule au monde qui
puisse me rendre ce _service_, elle y mettra le prix qu'elle voudra.
Son travail sera plus rétribué qu'un autre, il aura plus de _valeur_;
mais cette valeur est dans le _service_.
Je crois qu'il en est de même quand un objet matériel intervient;
et si nous lui attribuons la _valeur_, c'est par pure _métonymie_.
Prenons un de vos exemples. Un homme écrase son blé entre deux
pierres. Plus tard il profite de ce qu'il est placé sur une hauteur
visitée par les vents et établit un moulin. Je réclame de lui le
_service_ de moudre mon blé. Beaucoup d'autres personnes en font
autant, et comme il dispose d'une grande force, il peut rendre
beaucoup de _services_ semblables. Il est fortement rétribué.
Qu'est-ce que cela prouve? que son intelligence est récompensée, que
son travail est heureux, mais non que la valeur soit dans le vent. La
nature ne reçoit jamais aucune rétribution; je ne la donne qu'à un
homme, et je ne la lui donne que parce qu'il me rend un _service_. Ce
service, je l'apprécie par ce qu'il m'en coûterait pour me le rendre
à moi-même ou pour le réclamer à d'autres. Donc la valeur est dans
l'appréciation comparée des divers services échangés.
Cela est si vrai que, si la concurrence s'en mêle, le meunier
baissera son prix; son service plus offert aura moins de valeur,
quoique l'action du vent reste la même et conserve toute son
_utilité_. C'est moi, consommateur, qui profiterai gratuitement de
cette baisse. Ce n'est pas l'utilité du vent qui a changé, c'est la
valeur du service.
Vous voyez qu'au fond c'est une dispute de mots. Qu'importe, me
direz-vous, que la valeur soit dans une force naturelle ou dans le
service que me rend, par l'intermédiaire de cette force, celui qui
s'en est emparé? le résultat est le même pour moi.
Je ne puis dire ici les conséquences, selon moi très-importantes,
qui découlent de cette distinction. Je crois sincèrement que si je
parviens à faire prévaloir ma thèse, j'aurai brisé tous les arguments
socialistes, communistes, etc., tout comme j'aurai redressé beaucoup
d'erreurs échappées aux économistes relativement à la propriété, à la
rente, au crédit, etc. C'est peut-être une illusion d'auteur, mais
j'avoue qu'elle s'est emparée de tout mon être, et je regrette de
n'avoir que quelques instants à consacrer à cette étude.
Veuillez recevoir, mon cher Monsieur, l'assurance de mon respectueux
attachement.
Pise, le 28 octobre 1850.
J'ai été profondément touché, mon cher Monsieur, de la marque si
spontanée et si délicate d'intérêt que vous me donnez en m'envoyant
une lettre d'introduction auprès de madame Primi. Vous avez bien
deviné ce qui va à ma position et surtout à mon caractère, et je
vous avoue que non-seulement la Toscane, mais encore le Paradis
lui-même auraient pour moi peu de charmes si je n'y rencontrais
un coeur sympathique. Jugez donc avec quel empressement j'aurais
fait la connaissance de madame Primi. Malheureusement elle est en
villégiature; et je crains bien de n'avoir plus l'occasion de lui
rendre mes devoirs, car je me dispose à transporter mes pénates
à Rome pour cet hiver. C'est justement le besoin de quelques
relations affectueuses qui me détermine. À Rome je trouverai un de
mes parents, excellent prêtre, et le beau-frère de M. Say avec sa
famille. Ne pouvant aller en société et, ce qui est bien pire, ne
pouvant travailler, je n'aurais en face de moi qu'un isolement forcé,
désoeuvré, insupportable, si quelques amis ne voulaient bien me
supporter, moi et mes misères.
Tout ce que vous me dites de madame Primi et de sa soeur me
fait vivement regretter de manquer cette occasion de faire leur
connaissance. Si je suis mieux au printemps, il est probable que
je traverserai de nouveau la Toscane en revenant en France: car on
ne peut guère, quand on a fait tant que de venir ici, se dispenser
d'étudier un pays aussi curieux par ses institutions et son histoire.
En ce cas, je me dédommagerai de la privation que mon départ subit
m'impose aujourd'hui.
Je me suis rappelé qu'à notre dernière entrevue à Paris, vous
m'aviez parlé de M. Gioberti. Je suis allé le voir et je lui dois
d'excellentes recommandations pour lesquelles ma reconnaissance
remonte jusqu'à vous.
Adieu, mon cher Monsieur, votre dévoué.
À MADAME SCHWABE.
17 janvier 1848.
MADAME,
J'apprends avec bien du plaisir que M. Schwabe a fait un heureux
voyage et qu'il a trouvé la situation de l'Angleterre en voie
d'amélioration.
Je vous remercie d'avoir songé à m'envoyer le _Punch_. J'y trouverai
peut-être quelque chose pour le _Libre-Échange_, après quoi je le
ferai passer à M. Anisson, ou vous le reporterai moi-même.
Voici cinq numéros du dernier _Libre-Échange_. J'ai fait le premier
article sur les _armements_, dans l'espoir qu'il peut exercer quelque
influence en Angleterre. Il m'est donc bien agréable d'apprendre que
vous vous chargez de l'y faire parvenir.
27 janvier 1848.
Je vous prie d'agréer l'hommage d'un petit volume que je viens de
faire paraître. C'est bien peu de chose; il ne contient que la
reproduction de quelques plaisanteries déjà publiées dans les
journaux. On m'assure que cette forme superficielle a son genre
d'utilité. C'est ce qui m'a décidé à persister dans cette voie qui
n'est nullement de mon goût[116].
[Note 116: Il s'agit de la deuxième série des _Sophismes économiques_.
(_Note de l'éditeur._)]
16 février 1848.
Je suis bien reconnaissant de toutes les bontés dont vous m'accablez.
J'ai reçu vos excellents sirops qui achèveront ma guérison. J'espère
aussi aller ce soir au concert, mais un peu tard, car je dîne chez M.
de Lamartine, et vous comprenez qu'il en coûte de quitter la musique
de sa parole même pour celle de Chopin. Cependant, comme le concert
commence tard, je m'arracherai au charme de la conversation de notre
grand poëte.
Paris, 17 mai 1848.
Vous devez me trouver bien peu Français de tarder autant à vous
remercier, ainsi que votre mari, de tant de témoignages d'affection
que vous m'avez prodigués tous les deux pendant votre séjour à Paris.
Ce n'est certainement pas que je les oublie, le souvenir ne s'en
effacera jamais de mon coeur; mais vous savez que je suis allé dans
mes chères Pyrénées. D'un autre côté, je ne savais où adresser mes
lettres; celle-ci va suivre l'impulsion du hasard.
L'Assemblée nationale est réunie. Que sortira-t-il de cette
fournaise ardente? la paix ou la guerre? le bonheur ou le malheur
de l'humanité? Jusqu'à présent elle est comme un enfant qui _bégaye_
avant de _parler_. Figurez-vous une enceinte vaste comme la place
de la Concorde. Là, neuf cents membres délibérants et trois mille
spectateurs. Pour avoir la chance de se faire entendre et comprendre,
il faut pousser des cris aigus accompagnés de gestes télégraphiques,
ce qui ne tarde pas à déterminer, chez l'orateur, une explosion de
colère sans motif. Voilà comment nous procédons à notre organisation
intérieure. Cela absorbe beaucoup de temps, et le public n'a pas le
bon sens de comprendre que cette perte de temps est inévitable.
Les journaux vous ont appris les événements du 15. L'Assemblée a été
envahie par les masses populaires. Une manifestation en faveur de la
Pologne a été le prétexte. Pendant quatre heures, elles ont essayé de
nous arracher les votes les plus subversifs. L'Assemblée a supporté
cette tempête avec calme, et, pour rendre justice à notre population
et à notre siècle, je dois dire que nous n'avons pas à nous plaindre
de violence personnelle. Cet attentat a eu pour résultat de faire
connaître les voeux du pays tout entier. Il permet au pouvoir
exécutif de prendre des mesures de prudence auxquelles il ne pouvait
avoir recours en l'absence de toute provocation. Il est fort heureux
que les choses aient été poussées aussi loin. Sans cela les projets
des factieux n'auraient jamais été bien constatés. Leur hypocrisie
leur faisait des partisans. Ils n'en ont plus; ils se sont démasqués;
encore une fois le doigt de la Providence s'est montré. Il y avait
dix mille chances pour que les choses ne tournassent pas aussi bien.
Je présume que vous voyez madame Cobden. Je vous prie de lui exprimer
les sentiments d'admiration que j'ai conçus pour elle, d'après tout
ce que vous m'en avez dit.
Adieu, Madame, ne me donnerez-vous pas quelque espoir que nous nous
reverrons encore? Vos enfants ne savent pas assez de français, et
l'une d'entre elle est _citoyenne_ et républicaine[117]. Il faudra
bien lui faire respirer l'air de la patrie.
Je serre bien affectueusement la main à M. Schwabe.
[Note 117: Une des filles de madame Schwabe, née à Paris, peu après
la révolution de février.
(_Note de l'éditeur._)]
À M. SCHWABE.
Paris, 1er juillet 1848.
MON CHER MONSIEUR,
Je vous remercie de l'intérêt affectueux qui vous a fait penser à
moi, à l'occasion des terribles événements qui ont affligé cette
capitale. Grâce au ciel, la cause de l'ordre et de la civilisation
l'a emporté. Nos excellents amis MM. Say et Anisson étaient à la
campagne, l'un à Versailles, l'autre en Normandie. Leurs fils ont
pris part à la lutte et en sont sortis avec honneur, mais sans
blessure.
Ce sont les fausses idées _socialistes_ qui ont mis les armes à la
main à nos frères. Il faut dire aussi que la misère y a beaucoup
contribué; mais cette misère elle-même peut être attribuée à la
même cause, car depuis qu'on a voulu faire de la _fraternité_ une
prescription légale, les capitaux n'osent plus se montrer.
Voici un moment bien favorable pour prêcher la vérité. Pendant tous
ces jours de troubles, il m'est arrivé de parcourir les rangs de la
garde nationale, essayant de montrer que chacun devait demander à sa
propre énergie les moyens d'existence et n'attendre de l'État que
justice et sécurité. Je vous assure que cette doctrine a été pour la
première fois bien accueillie, et quelques amis m'ont facilité les
moyens de la développer en public, ce que je commencerai lundi.
Vous me demanderez peut-être pourquoi je ne remplis pas cette
mission au sein de l'Assemblée nationale, dont la tribune est si
retentissante. C'est que l'enceinte est si vaste et l'auditoire si
impatient que toute démonstration y est impossible.
C'est bien malheureux, car je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, en
aucun pays, une assemblée mieux intentionnée, plus démocratique, plus
sincère amie du bien, plus dévouée. Elle fait honneur au suffrage
universel, mais il faut avouer qu'elle partage les préjugés dominants.
Si vous jetez un coup d'oeil sur la carte de Paris, vous vous
convaincrez que l'insurrection a été plus forte que vous ne paraissez
le croire. Quand elle a éclaté, Paris n'avait pas plus de huit mille
hommes de troupes, qu'en bonne tactique il fallait concentrer,
puisque c'était insuffisant pour opérer. Aussi l'émeute s'est bientôt
rendue maîtresse de tous les faubourgs, et il ne s'en est pas fallu
de deux heures qu'elle n'envahît notre rue. D'un autre côté elle
attaquait l'Hôtel de ville, et, par le _Gros-Caillou_, menaçait
l'Assemblée nationale, au point que nous avons été réduits, nous
aussi, à la ressource des _barricades_. Mais, au bout de deux jours,
les renforts nous sont arrivés de province.
Vous me demandez si cette insurrection sera la dernière. J'ose
l'espérer. Nous avons maintenant de la fermeté et de l'unité dans le
pouvoir. La chambre est animée d'un esprit d'ordre et de justice,
mais non de vengeance. Aujourd'hui notre plus grand ennemi, c'est
la misère, le manque de travail. Si le gouvernement rétablit la
sécurité, les affaires reprendront, et ce sera notre salut.
Vous ne devez pas douter, mon cher Monsieur, de l'empressement avec
lequel je me rendrais à votre bonne invitation et à celle de madame
Schwabe, si je le pouvais. Quinze jours passés auprès de vous, à
causer, promener, faire de la musique, caresser vos beaux enfants,
ce serait pour moi le bonheur. Mais, selon toute apparence, je serai
obligé de me le refuser. Je crains bien que notre session ne dure
longtemps. Soyez sûr, du moins, que si je puis m'échapper, je n'y
manquerai pas.
Douvres, 7 octobre 1848.
Je ne veux pas quitter le sol d'Angleterre, mon cher Monsieur, sans
vous exprimer le sentiment de reconnaissance que j'emporte, et aussi
sans vous demander un peu pardon pour tous les embarras que vous a
occasionnés mon séjour auprès de vous. Vous serez peut-être surpris
de voir la date de cette lettre. Pendant que je cherchais M. Faulkner
à Folkestone, le bateau à vapeur m'a fait l'impolitesse de prendre
le large, me laissant sur le quai, indécis si je sauterais à bord.
Il y a vingt ans je l'aurais essayé. Mais je me suis contenté de
le regarder, et ayant appris qu'un autre steamer part ce soir de
Douvres, je suis venu ici, et je ne regrette pas l'accident, car
Douvres vaut bien la peine de rester un jour de plus en Angleterre.
C'est même ce que je ferais, si je n'étais dépourvu de tous mes
effets. Enfin j'ai pu faire votre commission à M. Faulkner tout à mon
aise.
..... Les deux jours que j'ai passés avec M. Cobden ont été bien
agréables. Son impopularité momentanée n'a pas altéré la gaieté et
l'égalité de son humeur. Il dit, et je crois avec raison, qu'il
est plus près du _désarmement_ aujourd'hui qu'il n'était près du
_free-trade_ quand il fonda la ligue. C'est un grand homme; et je
le reconnais à ceci: que son intérêt, sa réputation, sa gloire ne
sont jamais mis par lui en balance avec l'intérêt de la justice et de
l'humanité.
Veuillez, etc.
Paris, 25 octobre 1848.
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