Eaux-Bonnes, 2 juillet 1850.

... Votre observation sur _la Loi_ est juste. Je n'ai pas prouvé

comment l'égoïsme qui pervertit la loi est _inintelligent_. Mais

maintenant il n'est plus temps. Cette preuve, d'ailleurs, résulte de

l'ensemble des brochures précédentes et résultera mieux encore des

suivantes. On verra que la main sévère de la justice providentielle

s'appesantit tôt ou tard cruellement sur ces égoïsmes. Je crains

bien que la classe moyenne de notre époque n'en fasse l'expérience.

C'est une leçon qui n'a pas manqué aux rois, aux prêtres, aux

aristocraties, aux Romains, aux Conventionnels, à Napoléon.

J'écrirais à M. de Fontenay pour le remercier de sa bonne lettre,

s'il ne m'annonçait son départ pour la campagne.--Il y a de l'étoffe

chez ce collègue. D'ailleurs, les jeunes gens de notre temps ont une

souplesse de style au moyen de laquelle ils nous dépasseront. Ainsi

va et _doit aller_ le monde. Je m'en félicite. À quoi servirait qu'un

auteur fît une découverte, si d'autres ne venaient la féconder, la

rectifier au besoin, et surtout la propager?

Mon intention est de partir d'ici le 8 et d'arriver à Paris vers le

20. Je mettrai ma santé sous votre direction.

Lyon, 14 septembre 1850.

Je ne veux pas me lancer dans la seconde moitié de mon voyage, sans

vous dire que tout s'est assez bien passé jusqu'ici. Je n'ai été un

peu éprouvé que dans le trajet de Tonnerre à Dijon; mais cela était

presque inévitable. Je crois que le mieux eût été de sacrifier une

nuit et de prendre le courrier. C'est toujours le meilleur système.

Coucher en route vous assujettit à prendre des pataches, des coucous,

à être jeté sur l'impériale au milieu d'hommes ivres, etc.; et vous

arrivez dans un mauvais cabaret pour recommencer le lendemain.

Je ne vous ai pas dit, mon ami, combien j'ai été sensible à l'idée

qui vous a un moment traversé l'esprit de m'accompagner jusqu'en

Italie. Je vous suis tout aussi reconnaissant que si vous eussiez

exécuté ce projet. Mais je ne l'aurais pas souffert. C'eût été

priver madame Paillottet de l'occasion de voir un jour ce beau pays,

ou du moins c'eût été diminuer ses chances. D'ailleurs, ne pouvant

pas causer, tout le charme de voyager ensemble eût été perdu. Ou nous

aurions souvent violé la consigne, ce qui nous eût causé des remords;

ou nous l'aurions observée, et ce n'eût pas été sans une lutte

pénible et perpétuelle. Quoi qu'il en soit, je vous remercie du fond

du coeur; et si madame Paillottet en a le courage, venez me chercher

ce printemps, quand je ne serai plus muet.

Rappelez à de Fontenay mon conseil, je dis plus, ma pressante

invitation de faire imprimer son _Capital_.

Pise, 11 Octobre 1850.

... J'ignore combien durera la législation actuelle sur la presse

et la signature obligatoire. En attendant voilà, pour nos amis, une

bonne occasion de se faire dans la presse une honorable renommée.

J'ai remarqué avec plaisir des articles de Garnier, bien traités,

bien soignés, et où l'on voit qu'il ne veut pas compromettre

l'honneur du professorat. Je l'engage à continuer. Sous tous les

rapports, le moment est favorable. Il peut se faire une belle

position en répandant une doctrine pour laquelle les sympathies

publiques sont prêtes à s'éveiller.--Dites-lui de ma part que, si

l'occasion s'en présente, il ne permette ni à M. de Saint-Chamans

ni à qui que ce soit d'assimiler ma position à celle de M. Benoist

d'Azy dans la question des tarifs.--Il y a ces trois différences

essentielles:

1º D'abord, quand il serait vrai que je suis poussé par l'amour de ma

province, cela n'est pas la même chose que d'être poussé par l'amour

de l'argent.

2º Tout mon patrimoine, tout ce que j'ai au monde est _protégé_ par

nos tarifs. Plus donc M. de Saint-Chamans me suppose _intéressé_,

plus il doit me croire sincère quand je dis que la protection est un

fléau.

3º Mais ce qui ne permet, en aucune façon, d'assimiler le rôle à la

Chambre des protectionistes et des libre-échangistes, c'est l'abîme

qui sépare leur requête. Ce que M. Benoist d'Azy demande à la loi,

c'est qu'elle me dépouille à son profit. Ce que je demande à la

loi, c'est qu'elle soit neutre entre nous et qu'elle garantisse ma

propriété comme celle du maître de forges.

Molinari est chargé, à ce qu'il paraît, dans la _Patrie_, d'une

partie plus vive et plus saillante. De grâce, qu'il ne la traite

pas à la légère. Que de bien il peut faire en montrant combien sont

infectées de socialisme les feuilles qui s'en doutent le moins!

Comment a-t-il laissé passer l'article du _National_ sur le livre de

Ledru-Rollin et cette phrase:

«En Angleterre, il y a dix monopoles entés les uns sur les autres;

donc c'est la libre concurrence qui fait tout le mal.

«L'Angleterre ne jouit que d'une prospérité précaire parce qu'elle

repose sur l'injustice. Voilà pourquoi, si l'Angleterre rentre dans

les voies de la justice, comme le propose Cobden, sa décadence est

inévitable.»

Et c'est pour avoir fait ces découvertes que le _National_ décerne à

Ledru-Rollin le titre de _grand homme d'État_!...

Adieu, je suis fatigué.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

DU SEPTIÈME VOLUME.

ESSAIS.

1.--D'une pétition en faveur des réfugiés polonais 1

2.--D'un nouveau collége à fonder 4

3.--Compte rendu sur la question des duels 10

4.--Liberté du commerce 14

5.--Questions soumises aux Conseils généraux, en 1845 20

6.--Projet de ligue anti-protectioniste 30

7.--Même sujet 34

8.--Même sujet 38

9.--Association à Bordeaux 43

10.--Au rédacteur du _Journal de Lille_ 47

11.--Théorie du bénéfice 50

12.--Au rédacteur de _l'Époque_ 53

13.--Le libre-échange en action 58

14.--Qu'est-ce que le commerce? 63

15.--À M. le Ministre du commerce 66

16.--Au rédacteur du _Courrier français_ 71

17.--La réforme postale 78

18.--Même sujet 83

19.--La liberté commerciale 91

20.--1re lettre au _Journal des Débats_ 96

21.--2e lettre 99

22.--Du chemin de fer de Bordeaux à Bayonne 103

23.--Aux membres de l'Association 108

24.--À M. Tanneguy-Duchâtel 114

25.--La logique du _Moniteur industriel_ 119

26.--Toast 122

27.--La loi des céréales et le salaire 125

28.--Au _Moniteur industriel_ 128

29 à 31.--Aux négociants du Havre 131

32 et 33.--Au rédacteur de _la Presse_ 143

34 et 35.--Au rédacteur du _National_ 152

36.--Le Roi libre-échangiste 167

37.--Discours à la salle Duphot 170

38.--Projet de discours à Bayonne 178

39.--Aux membres du Conseil général de la Seine 193

40.--Aux membres du Conseil général de la Nièvre 199

41.--À M. Jobard 207

42 à 45.--Courts articles dans la _République française_,

du 27 février au 6 mars 1848 210

56 à 63.--Courts articles dans le _Jacques-Bonhomme_, du 11 au

23 juin 1848 235

64.--Le Capital 248

65.--Profession de foi de 1849 255

66.--Rapport au Conseil général des Landes 263

ÉBAUCHES.

67.--Sophismes électoraux 271

68.--Dialogue électoral 280

69.--Fragment 289

70.--Réforme parlementaire 289

71.--Lettre à un candidat 298

72.--Lettre à M. Dampierre 300

73.--Projet de préface pour les Harmonies 303

74.--Anglomanie, Anglophobie 309

75.--Le profit de l'un est le dommage de l'autre 327

76.--Individualisme et Fraternité 328

77.--Barataria 343

78.--Lettre à un ecclésiastique 351

79.--Question religieuse 353

80.--De la séparation du temporel et du spirituel 357

81.--Pensée 361

82.--Les trois conseils 361

CORRESPONDANCE.

Lettre à M. Laurence 369

Lettre à M. Dunoyer 371

Lettre à M. de Lamartine 373

Lettre à M. Paulton 374

Cinq lettres à M. Horace Say 377

Dix-sept lettres à M. Domenger 385

Lettre à M. George Wilson 412

Deux lettres à M. le comte Arrivabene 416

Onze lettres à M. et madame Schwabe 420

Cinq lettres à M. et madame Cheuvreux 432

Huit lettres à M. Paillottet 436

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

CORBEIL.--Typ. et stér. de CRÉTÉ.

[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

--Page 5: "Tityre, tu patu læ recu", les voyelles de cette phrase sont

surmontées d'une brève.]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 32 / 32 段