Les ministres actuels sont honnêtes, bien intentionnés, et décidés à

maintenir l'ordre. Ce sont mes amis personnels, et je crois qu'ils

comprennent la vraie liberté. Malheureusement ils sont entrés au

pouvoir avec l'idée préconçue que l'Assemblée qui s'était montrée

pour Cavaignac, devait nécessairement faire de l'opposition à

Bonaparte. En mon âme et conscience, c'était une fausse appréciation;

et elle a eu les conséquences les plus funestes. Les ministres

n'ont plus songé qu'à renvoyer l'Assemblée et, pour cela, qu'à la

déconsidérer. Ils affectent de ne faire aucun cas de ses votes, même

quand elle réclame l'exécution des lois. Ils s'abstiennent de toute

initiative. Ils nous laissent la bride sur le cou. Ils assistent aux

délibérations comme les étrangers des tribunes. Se sentant soutenus

par le vent de l'opinion, ils animent la lutte, parce qu'ils pensent

qu'elle tournera à leur avantage aux yeux du pays. Ils l'habituent

ainsi à placer fort bas le premier pouvoir de tout gouvernement

représentatif. Ils font plus, ils présentent des lois inadmissibles

pour en provoquer le rejet. C'est ce qui arrive pour les _Clubs_.

Vous me dites que mon vote sur cette loi m'a réconcilié quelque

peu avec les électeurs. Eh bien! je dois vous annoncer que ce vote

est le seul que j'aie sur la conscience, car il est contraire à

tous mes principes; et si j'avais eu quelques minutes de réflexion

calme, je ne l'aurais certes pas émis. Ce qui me détermina, c'est

ceci. Je disais à mes voisins: Si nous voulons que la République

se maintienne, il faut la faire aimer, il ne faut pas la rendre

redoutable. Le pays a peur des clubs, il en a horreur; sachons les

sacrifier.--La suite de la loi a prouvé qu'il eût mieux valu adhérer

aux principes, accorder tous les moyens de répression possibles,

mais ne pas supprimer la liberté. Cette loi ne fait autre chose

qu'organiser les sociétés secrètes.

Depuis j'ai voté trois fois, et toujours à regret, contre le

Ministère. On m'en voudra dans le pays, et cependant ces votes sont

consciencieux.

1º Affaire d'Italie.--Comme la montagne, j'ai repoussé l'ordre

du jour qui pousse à une invasion dans le Piémont, mais par un

motif opposé. La Montagne ne trouvait pas cet ordre du jour assez

belliqueux; je le trouvais trop. Vous savez que je suis contre

l'intervention: cela explique mon vote. D'ailleurs, je n'approuve pas

la diplomatie faite en parlement. On prend des engagements téméraires

qui embarrassent plus tard. Je préférais l'ordre du jour pur et

simple pour lequel j'ai voté.

2º L'affaire des préfets.--Si le Ministère eût fait un aveu franc,

j'aurais passé par-dessus. Mais il a voulu soutenir que quarante

préfets s'étaient trouvés infirmes le même jour. Ce sont de ces

subtilités qui révoltent le sens commun.

3º L'affaire Changarnier.--Même raison. Si le Ministère eût demandé

la prolongation d'un état de choses contraire aux lois en se fondant

sur les nécessités de l'ordre, on eût accordé. Mais il vient dire:

Nous demandons l'arbitraire, _et l'Assemblée nationale n'est pas juge

du temps que cet arbitraire doit durer_! Le plus grand despote du

monde ne peut pas demander autre chose. Je ne pouvais acquiescer.

Quant aux élections, elles seront ce que le bon Dieu voudra. Si je

dois succomber, j'en ai pris mon parti d'avance; car j'ai bien des

travaux à faire en dehors du Parlement. J'ai un ouvrage dans la tête

dont je crains de ne pouvoir accoucher. Si les électeurs me font

des loisirs, je m'en consolerai en travaillant à ce livre, qui est

ma chimère. Je désire seulement qu'ils ne me remplacent pas d'une

manière trop indigne. Il est tel nom qui, mis à ma place, ne ferait

pas honneur au département.

29 avril 1849.

J'ai bien tardé de répondre à votre lettre du 14, que voulez-vous?

La nature m'a pétri de bizarrerie; et il semble que je deviens plus

inerte au moment où j'aurais besoin de plus d'activité. Ainsi depuis

qu'il est question d'élections, je me suis mis en tête un travail de

pure théorie qui m'attache, m'absorbe et me prend tous les moments

dont je puis disposer.

Les nouvelles fort rares qui me parviennent ne me laissent guère de

doutes sur le résultat du vote en ce qui me concerne; j'ai perdu la

confiance du pays. Je me l'explique: mon tort, et ce n'en est un

qu'au point de vue personnel, a été de voir les deux exagérations

opposées et de ne m'associer à aucune. Mon ami, elles nous

conduisent à la guerre civile, à la guerre du pauvre contre le riche.

Le pauvre demande _plus_ que ce qui est juste; le riche ne veut pas

accorder _même_ ce qui est juste. Voilà le danger. On a repoussé

l'_impôt progressif avec la richesse_, et l'on a eu raison; mais on

maintient l'_impôt progressif avec la misère_, et par là on fournit

de bons arguments au peuple. Personne ne sait mieux que moi combien

il fait de réclamations absurdes, mais je sais aussi qu'il a des

_griefs fondés_. La simple prudence, à défaut d'équité, me traçait

donc la conduite à suivre. Combattre les exigences chimériques du

peuple, faire droit à ses requêtes fondées. Mais, hélas! la notion de

justice est _faussée_ dans l'esprit des pauvres, et le sentiment de

justice est _éteint_ dans le coeur du riche. J'ai donc dû m'aliéner

les deux classes. Il ne me reste qu'à me résigner.

Puissé-je être un faux prophète! Avant février, je disais[111]: «Une

_résistance_ toujours _croissante_ dans le Ministère, un _mouvement_

toujours plus actif dans l'opposition, cela ne peut finir que par un

déchirement. Cherchons le point où est la justice, il nous sauvera.»

Je ne me suis pas trompé. Les deux partis ont persisté, et la

révolution s'est faite.

[Note 111: Ceci nous donne la date de la profession de foi en forme

de lettre à MM. Tonnelier, Degon, Bergeron, etc. Fin du tome Ier.

(_Note de l'édit._)]

Aujourd'hui je dis: Le pauvre demande trop, le riche n'accorde pas

assez, cherchons la justice; c'est là qu'est la conciliation et la

sécurité!--Mais les partis persistent, et nous aurons la guerre

sociale.

Nous l'aurons, je le crains bien, dans des conditions fâcheuses,

car plus on refuse au peuple ce qui est équitable, plus on donne de

force morale et matérielle à sa cause. Aussi elle fait des progrès

effrayants. Ces progrès sont masqués par une réaction momentanée et

déterminée par le besoin général de sécurité; mais ils sont réels.

L'explosion sera retardée, mais elle éclatera.

J'en étais là de ma lettre, quand j'en ai reçu une de nos amis de

Mugron. Je vous ai quitté pour leur répondre, et naturellement, j'ai

répété ce qui précède; car je ne puis dire que ce dont mon coeur est

plein. On me presse d'aller au pays, mais qu'y ferais-je? Est-on

disposé à former de grandes réunions? Sans cela comment pourrais-je

entrer en relation avec un si grand nombre d'électeurs?

Je reçois, 30 avril, votre lettre du 27. Je vais aller tout à l'heure

à l'Assemblée, et je verrai si je puis, sans inconvénient, obtenir

un congé. Je répugnerais beaucoup à le demander au moment où l'on va

discuter le budget de la guerre. J'ai concouru à le préparer, et je

serai peut-être appelé à le défendre.

Tout le monde veut _l'économie_ en général. Mais tout le monde combat

chaque _économie_ en particulier.

* * * * *

Sans date.

Mon élection, que j'appris il y a deux jours, va me donner plus

d'affaires après qu'avant: car, si j'ai pu la négliger un peu,

je ne dois pas au moins oublier d'exprimer à mes amis toute ma

reconnaissance, non pas du service qu'ils m'ont rendu, mais de

l'attachement et de la confiance qu'ils m'ont témoignés. Vous êtes

en première ligne, et je suis profondément touché du zèle que vous y

avez mis, d'autant que cela a dû beaucoup vous coûter. Je sais que

vous répugnez à cette agitation électorale et que depuis longtemps

vous aspirez à n'y prendre qu'une part toute personnelle. D'un autre

côté, vous avez dû vous mettre en opposition avec beaucoup de vos

amis. Croyez que toutes ces circonstances me font d'autant plus

apprécier votre dévouement.

Quelle sera la destinée de la nouvelle assemblée? On fonde sur elle

de grandes espérances. Dieu veuille que ce ne soient pas de grandes

illusions. Elle ne sera certainement pas mieux intentionnée que celle

qui vient de mourir. Mais que font les intentions? Je pense comme

la _Presse_; la meilleure assemblée ne vaut rien que pour empêcher

le mal. Pour faire le bien, il faut l'initiative d'un pouvoir plus

concentré; nous en avons la preuve depuis cinq mois. Le ministère a

borné son rôle à susciter et soutenir un conflit, et la chambre avec

ses bonnes intentions n'a pu rien faire.

Ce qui rend l'avenir redoutable, c'est l'ignorance. La classe pauvre

s'enrégimente et marche comme un seul homme à une guerre insensée,

sans se douter qu'elle se suicide elle-même, car quand elle aura

détruit le capital et le mobile même qui le forme, quel sera son sort?

Au fond, il ne devrait y avoir entre les deux classes qu'une question

d'impôts. Arriver à l'impôt proportionnel, c'est tout ce que la

justice exige; au delà il n'y a qu'injustice, oppression et malheur

pour tous. Mais comment le faire comprendre à des hommes qui s'en

prennent au principe même de la propriété?

Je vous dirai que j'ai dans la tête une pensée qui m'absorbe, me

détourne de mes devoirs et me fait négliger mes amis. C'est une

explication nouvelle de ces deux mots: _Propriété_, _Communauté_. Je

crois pouvoir démontrer de la manière la plus évidente que l'ordre

naturel des sociétés fonde, sur la propriété même, la plus belle,

la plus large et la plus progressive communauté. Cela vous paraîtra

paradoxal, mais j'ai dans l'esprit _certitude complète_. Il me tarde

de pouvoir jeter cette pensée dans le public, car il me semble

qu'elle réconciliera les hommes sincères de toutes les écoles. Elle

ne ramènera pas sans doute les chefs de sectes. Mais elle empêchera

la jeunesse des écoles d'aller s'enrôler sous les drapeaux du

communisme. Suis-je sous l'empire d'une illusion?--C'est possible,

mais le fait est que je sèche du désir de publier mon idée. Je crains

toujours de n'avoir pas le temps et lorsque le choléra décimait

l'Assemblée, je disais à Dieu: Ne me retirez pas de ce monde avant

que je n'aie accompli ma mission.

Mardi, 13. (Été de 1849.)

Vous me demandez de vous donner des nouvelles. Savez-vous que je

pourrais en demander? Depuis quelques jours je me suis fait ermite,

et ce qui m'arrive tient du rêve. J'étais fatigué, indisposé; bref je

me décidai à demander un congé, et je le passe au pavillon du Butard.

Qu'est-ce que le Butard? Le voici:

Connaissez-vous la contrée qui s'étend de Versailles à Saint-Germain,

embrassant Bougival, La Celle-Saint-Cloud, Vaucresson, Marly, etc.?

C'est le pays le plus délicieux, le plus accidenté et certes le plus

boisé, après les forêts d'Amérique, qu'il y ait au monde. C'est

pourquoi Louis XIV, n'ayant pas assez de vue à Versailles, fit bâtir

le château de Marly; aussitôt les Montespan, Maintenon et plus tard

Dubarry, firent construire les délicieuses villas de Luciennes,

Malmaison, Lajonchère, Beauregard, etc.

Aujourd'hui tout cela est habité par des personnes de ma

connaissance. Vers le centre, au milieu d'une forêt épaisse, isolé

comme un nid d'aigle, s'élève le pavillon du Butard, que le Roi avait

placé au point convergent de mille avenues comme rendez-vous de

chasse. Il tire son nom de sa position élevée.

Or, un _réactionnaire_, qui a su que depuis longtemps je désirais

goûter de ce pittoresque et sauvage séjour, et que je méditais

quelque chose sur la _Propriété_, m'a laissé camper dans son Butard,

qu'il a loué de l'État avec les chasses environnantes. Me voici donc

tout seul, et je me plais tellement à cette vie qu'à l'expiration de

mon congé, je me propose d'aller à la chambre et de revenir ici tous

les jours. Je lis, je me promène, je joue de la basse, j'écris, et

le soir j'enfile une des avenues, qui me conduit chez un ami. C'est

ainsi que j'ai appris hier la mort de Bugeaud. C'est un homme à

regretter. Sa franchise militaire inspirait la confiance; et il est

telle situation donnée (fort possible) où il nous aurait été bien

utile.

Je suis venu à Paris. J'y trouve les affaires dans un bien triste

état. La stupide audace de ********* passe toute croyance...... Ces

hommes s'amusent à fouler aux pieds toutes les règles du gouvernement

représentatif, Constitution, Lois, Décrets; ils ne s'aperçoivent

pas qu'ils rendent impossible même cette monarchie qu'ils rêvent!

En outre, ils se jouent de l'honneur, de la parole et même de la

sécurité de la France; ils compromettent son propre principe, et

noient la justice dans le sang. C'est plus que du délire.

Dans de telles circonstances, je vais être forcé de quitter mon

Butard, ou, du moins, dépasser une partie des journées sur les grands

chemins. Je devrai aussi interrompre l'ouvrage que j'avais commencé

à ébaucher, et que j'étais décidé à faire paraître même à l'état

informe.

13 novembre 1849.

La Haute-Cour de Versailles vient de prononcer son verdict. On ne

le connaît pas encore dans tous ses détails, on sait seulement que

onze prévenus, dont un représentant, ont été acquittés. Tous les

autres représentants sont condamnés à la déportation, ainsi que

Guinard. Je n'ai pas assez suivi les débats pour avoir une opinion.

Je m'incline devant la justice et regrette seulement que la défense

ait été circonscrite dans ses moyens. C'est toujours un fâcheux

précédent.--L'autorité de la cause jugée n'y gagne pas.

Vous avez sans doute appris mon rapide voyage en Angleterre. Parti

le lundi soir après la séance, j'étais de retour le samedi matin; et

pendant quatre jours je n'ai vu que grandes choses et grands hommes,

du moins selon mon jugement.

En arrivant, j'ai reçu une sorte de cartel fort courtois des

socialistes. Il s'agit de discuter à fond devant le public ouvrier,

et contre Proudhon, la question de savoir si l'intérêt des capitaux

est légitime: question plus difficile et plus dangereuse que celle de

la propriété, en ce qu'elle est plus générale. J'ai cru pouvoir faire

quelque bien en acceptant la lutte.

À ce propos, je vous dirai, mon cher Domenger, que les électeurs

landais pourront bien se lasser de mon inaction apparente. Il est

vrai que j'ai le travail capricieux; il faut me prendre avec mes

défauts. Mais je crois sincèrement que le danger actuel n'est ni au

pouvoir ni à l'Assemblée; il est dans les égarements de l'opinion

populaire. C'est aussi de ce côté que je porte mes faibles efforts.

Je souhaite que le bon sens de nos compatriotes leur fasse comprendre

que chacun a sa mission en ce monde et que je remplis la mienne.

25 décembre 1849.

Je ne puis vous écrire que quelques mots, car mon rhume m'a mis sur

le flanc. Je vous assure qu'il me rend l'existence pénible.

L'affaire de l'hospice est de celles pour lesquelles je me décide à

aller m'égarer dans le labyrinthe des bureaux. Hier je me suis assuré

que l'approbation de l'échange ne rencontrerait aucune difficulté, et

le décret qui l'autorise a été rédigé sous mes yeux. Mais il ne peut

être porté à l'Élysée pour la signature que sur l'avis du Conseil

d'État. Un de mes amis m'a promis de faire expédier cette affaire le

plus tôt possible.

Quant à la subvention, vous aurez quelque chose, mais non 1,000

francs. Le fonds à ce destiné n'est que de 300,000 francs pour toute

la France, et les besoins sont illimités, de telle sorte que chaque

année dévore d'avance l'allocation de l'année suivante:--je persiste

à croire qu'il vaudrait mieux que le gouvernement ne se mêlât pas de

cela, puisque aussi bien il met une foule d'employés en mouvement

pour aboutir à une mystification.

Et n'est-ce pas une chose bien ridicule que Mugron et M. Lafaurie

ne puissent échanger leurs maisons sans l'avis du Conseil d'État et

la permission du prisonnier de Ham? Vraiment la France se crée des

embarras et des entraves pour avoir le plaisir d'en faire les frais.

Il m'est impossible de vous envoyer ma polémique avec Proudhon, car

je n'ai pas conservé les numéros de la _Voix du Peuple_ où sont nos

lettres; mais on m'assure qu'elles vont être recueillies en un volume

que je vous ferai adresser. C'est du reste assez ennuyeux.

18 février 1850.

L'avenir politique est toujours bien sombre. Aux griefs réels se

mêlent malheureusement beaucoup de passions et de soupçons factices:

c'est toujours ainsi en révolution. Moi qui vois des hommes de tous

les partis, je puis pour ainsi dire mesurer ce qu'il y a de faux dans

leurs accusations réciproques. Mais la haine, fondée ou non, produit

les mêmes effets. Je crois que la majorité comprend que ce qu'il y a

de plus prudent c'est de rester en république. Son tort est de ne pas

en prendre assez résolûment son parti. À quoi bon dénigrer et menacer

sans cesse ce qu'on ne veut pas changer? De son côté, la minorité

cherche à ressaisir le pouvoir par des moyens qui lui en rendraient

le fardeau bien lourd. Elle excite des espérances qu'elle ne pourrait

satisfaire.

Cependant je ne désespère pas, la discussion éclairant bien des

questions. Le tout est de gagner du temps.

Paris, le 22 mars 1850.

J'ai lieu de croire que le décret qui autorise l'échange d'immeubles

de l'hospice de Mugron arrivera à la préfecture des Landes le jour

où cette lettre vous parviendra. Je me suis assuré que le Président

de la République l'a signé; que le secrétariat du ministère de

l'Intérieur en a fait donner l'ampliation, et que le bureau des

hospices se tient prêt.--Le reste vous regarde.

Il y a déjà deux ou trois jours que j'ai donné l'ordre à mon éditeur

de vous expédier trois exemplaires de ma discussion avec Proudhon,

et trois de mon discours sur l'enseignement, dégénéré en brochure;

car mon rhume est devenu extinction de voix.--Ce n'est certes pas que

je veuille vous faire avaler _trois fois_ ces élucubrations; mais je

vous prie de donner de ma part un exemplaire de chaque à Félix et à

Justin.

Les journaux me dispensent de vous parler politique. Je crois que

l'aveuglement réactionnaire est dans ce moment notre plus grand

danger: on nous mène à une catastrophe. Quel moment choisit-on pour

faire de telles expériences? Celui où le peuple paraît se discipliner

et renoncer aux moyens illégaux. Le grand parti dit de l'ordre a

rencontré cent trente mille adversaires aux élections et n'y a mené

que cent vingt-cinq mille adhérents. Quel va être le résultat des

lois proposées? Ce sera de faire passer immédiatement quarante ou

cinquante mille individus de droite à gauche, de donner ainsi à la

gauche plus de force et le sentiment du droit, et de concentrer cette

force sur un moins grand nombre de journaux, ce qui revient à lui

communiquer plus d'homogénéité, de suite et de stratégie: cela me

semble de la folie. Je l'avais prévu du jour où Bordeaux nous envoya

les Thiers et les Molé, c'est dire des ennemis de la République.

Aujourd'hui nous sommes comme à la veille de 1830 et de 1848: même

pente, même char et mêmes cochers. Mais alors l'esprit pouvait

saisir le contenu d'une révolution; aujourd'hui qui peut dire ce qui

succédera à la République?

Pise, le 8 octobre 1850.

Qui nous aurait dit, la dernière fois que j'eus le plaisir de vous

voir, que ma première lettre serait datée d'Italie? J'y suis venu par

les prescriptions formelles de la faculté. Je ne doute pas en effet,

s'il est encore temps que ma gorge soit modifiée par quelque chose,

que ce ne soit par l'air pur et chaud de Pise. Malheureusement,

ce n'est qu'un côté de la question. Le plus beau climat du monde

n'empêche pas que lorsqu'on ne peut parler, ni écrire, ni lire, ni

travailler, il ne soit bien triste d'être seul dans un pays étranger.

Cela me fait regretter Mugron, et je crois que j'aimerais mieux

grelotter en Chalosse que de me réchauffer en Toscane. J'éprouve

ici toute espèce de déceptions. Par exemple, il me serait facile

d'avoir des relations avec tous les hommes distingués de ce pays-ci.

La raison en est que, l'économie politique entrant dans l'étude

du droit, cette science est cultivée par presque tous les hommes

instruits. En voulez-vous une preuve singulière? à Turin, quoiqu'on y

parle principalement italien, il s'est vendu plus de mes _Harmonies_

(édition française[112]) qu'à _Marseille_, _Bordeaux_, _Lyon_,

_Rouen_, _Lille_ réunis, et il en est de même de tous les ouvrages

économiques. Vous voyez, mon cher, dans quelle illusion nous vivons

en France, quand nous croyons être à la tête de la civilisation

intellectuelle.--Ainsi, je me trouvais avoir accès auprès de toutes

les notabilités et personnages, j'étais parfaitement placé pour

étudier ce pays à fond.--Eh bien, ma préoccupation constante est de

ne voir personne, d'éviter les connaissances. Bien plus, des amis

intimes vont m'arriver de Paris; ils visiteront Florence et Rome

en vrais connaisseurs, car ils apprécient les arts et y sont fort

initiés. Quelle bonne fortune en toute autre circonstance ou avec une

tout autre maladie! Mais le _mutisme_ est un abîme qui isole, et je

serai forcé de les fuir. Oh! je vous assure que j'apprends bien la

patience.

[Note 112: Deux mois plus tard, je rencontrai, à Livourne, la

contrefaçon belge qui s'y vendait fort bien.

(_Note de l'éditeur._)]

Parlons des dames X... J'ai toujours remarqué que la dévotion

habituelle ne changeait rien à la manière d'agir des hommes, et

je doute beaucoup qu'il y ait plus de probité, plus de douceur,

plus de respects et d'égards les uns pour les autres, parmi nos

très-dévotes populations du Midi, que parmi les populations

indifférentes du Nord. De jeunes et aimables personnes assisteront

tous les jours au sacrifice sanglant de leur Rédempteur, et lui

promettront beaucoup plus que la simple équité; tous les soirs elles

pareront de fleurs les autels de Marie; elles répéteront à chaque

instant: Préservez-nous du mal, ne nous laissez pas succomber; le

bien d'autrui tu ne prendras ni retiendras, etc., etc.--Et puis,

que l'occasion se présente, elles prendront le plus possible dans

l'héritage paternel aux dépens de leurs frères, juste comme feraient

des mécréants. Pourquoi pas? n'en est-on pas quitte avec un acte de

contrition et un autre de ferme propos? On fait de bonnes oeuvres,

on donne un liard aux pauvres, moyennant quoi on a l'absolution.

Et alors qu'a-t-on à craindre? qu'a-t-on à se reprocher, puisqu'on

a réussi à se donner le ministre de Dieu et Dieu lui-même pour

complices?

Il me semble que Mme D.... avait quelque idée de faire la semaine

sainte à Rome. Si ce projet se réalisait, je ferais peut-être mes

dévotions auprès d'elle: sa présence et par conséquent la vôtre me

seraient bien agréables, du moins si je puis articuler quelques mots.

Autrement, à ne considérer que moi, j'aime autant que vous restiez où

vous êtes, car vous savoir près de moi et être réduit à vous éviter

serait un supplice de plus.

Rome, le .. novembre 1850[113].

[Note 113: Ici la date précise importe, à cause des appréciations

politiques qui suivent, et Bastiat a laissé le quantième en blanc;

mais la suscription offre très-net le timbre de la Sardaigne du 1er

décembre, d'où il suit que la lettre fut probablement écrite et jetée

à ta poste à Rome le 28 novembre.

(_Note de l'éditeur._)]

Je suis bien heureux d'être venu à Rome où j'ai trouvé des soins

et quelques ressources, je ne sais comment je m'en serais tiré à

Pise. La gorge est devenue si douloureuse que c'est pour moi une

grande affaire que de manger et de boire. Il faut qu'on me fasse des

préparations spéciales, et sous ce rapport mes amis m'ont été bien

utiles.--Je ne puis vous dire si je suis mieux. D'un jour à l'autre

je n'aperçois pas de changement; mais si je me compare à moi-même de

mois en mois, je ne puis m'empêcher de reconnaître un affaiblissement

progressif assez prononcé. Puissé-je, mon cher D..., avoir la force,

au mois de février, de regagner Mugron! On a beau célébrer les vertus

du climat, il ne remplace pas le chez soi. D'ailleurs j'envisage

ma maladie dans les deux hypothèses de la guérison et de la grande

conclusion. Si je dois succomber, je voudrais être couché dans le

_dortoir_ où dorment mes amis et mes parents. Je voudrais que nos

amis du cercle m'accompagnassent à cette dernière demeure et que ce

fût notre excellent curé de Mugron qui prononçât pour moi ce voeu

sublime: _Lux perpetua luceat ei!_ etc., etc.--Aussi, si je le puis,

je me propose de profiter des beaux jours de février pour aller à

Marseille, où Justin pourra me venir chercher.

Si jamais je rentre au gîte, ce sera pour moi un grand crève-coeur

d'avoir passé plusieurs mois à Rome et de n'y avoir rien vu. Je n'ai

visité que Saint-Pierre, à cause de l'immuabilité de sa température.

Je me borne à aller tous les jours m'exposer au soleil sur le mont

Pincio, où je ne puis rester longtemps, puisqu'il n'y a pas de bancs.

Je n'aurai donc vu Rome qu'à vol d'oiseau. Malgré cela, quelques

connaissances vous arrivent toujours par la lecture, la conversation,

l'atmosphère. Ce qui me frappe le plus, c'est la solidité de la

tradition chrétienne et l'abondance des témoignages irrécusables.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 29 / 32 段