lettre que vous avez envoyée au dernier numéro du _Journal des
Économistes_? En ce qui concerne les faits et les causes, elle est
pleine de sagacité et décèle une expérience des affaires dont on
nous reproche souvent, et avec quelque raison, de manquer. De tels
articles satisfont toujours les lecteurs, et avancent les principes
sans en parler. Vous devriez développer la pensée que vous ne
faites qu'indiquer à la fin de votre lettre. Oui, par l'absence
de spéculation, les céréales sont à un prix plus bas qu'elles ne
devraient être, et il est infaillible qu'elles ne dépassent bientôt
le taux normal. C'est la loi générale de l'action et de la réaction.
La spéculation aurait rapproché les deux extrêmes d'une moyenne.
Bien plus, elle aurait abaissé la moyenne elle-même, car elle
aurait prévenu des gaspillages et des exportations imprudentes. Un
travail de vous sur ce sujet serait fort utile tant au point de vue
pratique qu'au point de vue scientifique. Sous ce dernier rapport,
il dissiperait le funeste préjugé contre les _intermédiaires_ et
l'_accaparement_. Mettez-vous donc à l'oeuvre.
Quoique je m'occupe peu de politique, j'ai pu me convaincre, avec
douleur, que nos grands hommes d'État n'ont que trop bien réussi dans
la première partie de leur plan de campagne qui est de semer l'alarme
pour l'exploiter. Partout où j'ai passé, j'ai vu régner une terreur
vraiment maladive. Il semble que la loi agraire nous menace. On
croit Paris sur un volcan. On va jusqu'à invoquer la lutte immédiate
ou l'invasion étrangère, non par des sentiments pervers, mais par
peur de pis. On maudit la République, les républicains et même les
résignés; on blesse les classes inférieures par un luxe d'épithètes
outrageantes. Bref, il me semble qu'on oublie tout, même la prudence.
Dieu veuille que ce paroxysme passe vite! où nous mènerait-il?.....
À M. DOMENGER À MUGRON.
Paris, le 4 mars 1848.
MON CHER DOMENGER,
Vous avez bien raison de conserver votre calme. Outre que nous en
aurons tous besoin, il faudrait que la tempête fût bien furieuse
pour qu'elle se fît ressentir à Mugron. Jusqu'ici Paris jouit de la
tranquillité la plus parfaite, et ce spectacle est, à mes yeux, bien
autrement imposant que celui du courage dans la lutte. Nous venons
d'assister à la cérémonie funèbre. Il me semble que tout l'univers
était sur les boulevards. Je n'ai jamais vu tant de monde. Je dois
dire que la population m'a paru sympathique mais froide. On ne peut
lui arracher des cris d'enthousiasme. Cela vaut peut-être mieux,
et semble prouver que le temps et l'expérience nous ont mûris. Les
manifestations emportées ne sont-elles pas plutôt un obstacle à la
bonne direction des affaires?
Le côté politique de l'avenir occupe peu les esprits. Il semble
que le suffrage universel et les autres droits populaires sont
tellement dans le consentement unanime qu'on n'y pense pas. Mais ce
qui assombrit notre perspective, ce sont les questions économiques.
À cet égard l'ignorance est si profonde et si générale que l'on
a redouter de rudes expériences. L'idée qu'il y a une combinaison
encore inconnue, mais facile à trouver, qui doit assurer le bien-être
de tous en diminuant le travail, voilà ce qui domine. Comme elle
est décorée des beaux noms de _fraternité_, de _générosité_, etc.,
personne n'ose attaquer ces folles illusions. D'ailleurs, on ne le
saurait pas. On a bien instinctivement la crainte des conséquences
que peuvent entraîner les espérances exagérées de la classe
laborieuse; mais de là à être en état de formuler la vérité, il y a
bien loin. Pour moi, je persiste à penser que le sort des ouvriers
dépend de la rapidité avec laquelle le capital se forme. Tout ce qui,
directement ou indirectement, porte atteinte à la propriété, ébranle
la confiance, nuit à la sécurité, est un obstacle à la formation
du capital et retombe sur la classe ouvrière. Il en est de même de
toutes taxes, entraves et vexations gouvernementales. Que faut-il
donc penser des systèmes en vogue aujourd'hui, qui ont tous ces
inconvénients à la fois? Comme écrivain, ou dans une autre situation,
si mes concitoyens m'y appellent, je défendrai jusqu'au dernier
moment mes principes. La révolution actuelle n'y change rien, non
plus qu'à ma ligne de conduite.
Ne parlons plus du propos attribué à F.... C'est bien loin derrière
nous. Franchement, ce système factice ne pouvait se soutenir.
J'espère qu'on sera satisfait des choix faits dans notre département.
Lefranc est un brave et honnête républicain, incapable de tourmenter
qui que ce soit, à moins de graves et justes motifs.
3 septembre 1848.
Demain nous commençons à discuter la Constitution. Mais, quoi qu'on
en dise, cette oeuvre portera toujours au coeur un chancre dévorant,
puisqu'elle sera discutée sous le régime de l'état de siége et en
l'absence de la liberté de la presse. Quant à nous représentants,
nous nous sentons parfaitement libres, mais cela ne suffit pas. Les
partis exploiteront ce qu'il y a d'anormal dans notre situation pour
miner et décréditer la constitution. Aussi j'ai voté hier contre
l'état de siége. Je crois que Cavaignac fait la faute vulgaire et
bien naturelle de sacrifier l'avenir au présent. Tout disposé que
je suis à prêter de la force à ce gouvernement honnête et bien
intentionné que nous avons érigé, je ne puis aller jusque-là. Me
voilà donc votant encore avec la république rouge, mais ce n'est pas
ma faute. Il ne faut pas regarder _avec qui_, mais _pourquoi_ l'on
vote.
Je présume qu'un nouvel effort sera tenté en faveur de la liberté de
la presse. Je m'y associerai, avant tout je veux que la constitution
soit respectée. S'il y a à Paris des ferments de désordre tels qu'on
ne puisse maintenir l'empire des lois, eh bien, j'aime mieux que la
lutte recommence, et que le pays apprenne à se défendre lui-même.
Il n'est bruit que de conspirations légitimistes. Je ne puis pas
y croire. Quoi! les légitimistes, impuissants en 89, espéreraient
être forts en 1848! Ah! Dieu les préserve de réveiller le lion
révolutionnaire! Si vous avez occasion de les voir, dites-leur bien
qu'il ne faut pas qu'ils se fassent illusion. Ils ont contre eux
tous les ouvriers, tous les socialistes, tous les républicains, tout
le peuple, avec des chefs capables de pousser les choses jusqu'à
la dernière extrémité. Que le clergé surtout soit circonspect. Les
hommes à _principes_ qui, comme moi, ont foi dans la puissance de la
vérité, ne demandent que la libre discussion et acceptent d'avance le
triomphe de l'opinion, _quand même_ (sauf à la faire changer), ces
hommes sont en petit nombre. Ceux qui acceptent la lutte ailleurs,
sur le champ du combat, sont innombrables, décidés à pousser les
choses jusqu'au bout. Que les légitimistes et le clergé ne donnent
pas le signal de l'action; ils seraient écrasés. Le légitimisme
sait bien que son principe a fait son temps, et quant au clergé,
s'il n'est pas tout à fait aveugle, il ne peut ignorer son côté
vulnérable. Qu'une certaine irritation populaire provenant de la
crise industrielle et des embarras financiers ne leur inspire pas de
dangereuses et folles espérances, à moins qu'ils ne veuillent une
bonne fois jouer leur _va tout_.
Employez votre influence à préserver notre cher département des
suites d'une lutte affreuse. À Dieu ne plaise que je veuille priver
qui que ce soit du droit d'exprimer et de faire valoir ses idées!
Mais qu'on évite avec soin tout ce qui pourrait ressembler à la
conspiration.
18 janvier 1849.
Nous sommes à peu près tous d'accord ici sur la nécessité de nous
dissoudre. Cependant un très-grand nombre (et sans la crainte
des élections ce serait la totalité) ne voudraient pas céder à
une pression violente et factice. Beaucoup craignent aussi pour
l'existence même de la République. S'il n'y avait qu'un prétendant,
ce serait l'affaire d'une révolution (dont Dieu nous préserve); mais
comme il y en a plusieurs, c'est une question de guerre civile. Il
est bien permis d'hésiter.
3 février 1849.
Je vais m'occuper de la ferme du Peyrat et du canal. C'est pourquoi
je remets à une autre fois de vous en parler.
Le mauvais état de ma santé coïncide avec le coup de feu du travail.
Tenant ou croyant tenir une pensée financière, je l'ai exposée à mon
bureau. Elle a fait fortune, puisqu'il m'a nommé de la commission du
Budget à la presque unanimité. Devant cette commission je voulais
renouveler l'épreuve mais sous prétexte de gagner du temps, elle a
interdit la discussion générale. Il a donc fallu aborder d'emblée
les détails, ce qui interdit à toute vue d'ensemble de se produire.
Que dites-vous d'un tel procédé en face d'une situation financière
désespérée et qui ne peut être sauvée que par une grande pensée, s'il
s'en présente? Alors j'ai cru devoir en appeler à l'Assemblée et au
public par une brochure dont je me suis occupé hier et ce matin.
Je ne me dissimule pas que tout cela ne peut guère aboutir. Les
grandes assemblées n'ont pas d'initiative. Les vues y sont trop
diverses, et rien de bien ne se fait si le cabinet est inerte. Or
le nôtre est systématiquement inerte: je crois sincèrement que
c'est une calamité publique. Le ministère actuel pouvait faire du
bien. J'y compte plusieurs amis, et je sais qu'ils sont capables.
Malheureusement, il est arrivé au pouvoir avec l'idée préconçue qu'il
n'aurait pas le concours de l'Assemblée et qu'il fallait manoeuvrer
pour la renvoyer. J'ai la certitude absolue qu'il s'est trompé;
et, en tout cas, n'était-ce pas son devoir d'essayer? S'il était
venu dire à la chambre: «L'élection du 10 décembre clôt la période
révolutionnaire; maintenant occupons-nous de concert du bien du
peuple et de réformes administratives et financières,» la chambre
l'aurait suivi avec passion, car elle a la passion du bien et n'a
besoin que d'être guidée. Au lieu de cela, le ministère a commencé
par bouder. Il a conjecturé le désaccord, en se fondant sur ce que
l'assemblée s'était montrée sympathique à Cavaignac. Mais il y a une
chose que l'Assemblée met mille fois au-dessus de Cavaignac, c'est
la volonté du peuple, manifestée par le suffrage universel. Pour
montrer sa parfaite soumission, elle eût prodigué son concours au
chef du pouvoir exécutif. Que de bien pouvait en résulter! Au lieu de
cela le ministère s'est renfermé dans l'inertie et la taquinerie. Il
ne propose rien ou ne propose que l'inacceptable. Sa tactique est de
prolonger la stagnation des affaires par l'inertie, bien certain que
la nation s'en prendra à l'Assemblée. Le pays a perdu une magnifique
occasion de marcher, et il ne la trouvera plus, car je crains bien
que d'autres orages n'attendent la prochaine assemblée.
Lettre sans date.
Mon malencontreux rhume m'ôtant la possibilité de me servir de la
tribune, j'ai quelquefois recours à la plume. Je vous envoie deux
brochures. L'une n'a guère d'intérêt pour la province. Elle est
intitulée _Capital et rente_. Mon but est de combattre un préjugé
qui a fait de grands ravages parmi les ouvriers et même parmi les
jeunes gens des écoles. Ce préjugé consiste à penser que l'intérêt
d'un capital est un vol. J'ai donc cherché à exposer la nature intime
et la raison d'être de l'intérêt. J'aurais pu rendre cette brochure
piquante, le sujet y prêtait. J'ai cru devoir m'en abstenir pour ne
pas irriter ceux que je voulais convaincre. Il en est résulté que je
suis tombé dans la pesanteur et la monotonie. Si jamais je fais une
seconde édition, je refondrai tout cela.
L'autre brochure est un projet de budget, ou plutôt la pensée
fondamentale qui, selon moi, doit présider à la réforme graduelle
de notre système financier. Elle se ressent de la rapidité de
l'exécution. Il y a des longueurs, des omissions, etc. Quoi qu'il en
soit, l'idée dominante y est assez en relief.
Je ne me suis pas borné à écrire ces idées, je les ai exposées dans
les bureaux et devant la commission du Budget dont je fais partie.
Ce qui me semble de la prudence la plus vulgaire, y passe pour de la
témérité insensée. D'ailleurs, le ministère étant résolu à demeurer
dans l'inertie, il est impossible que la commission fasse rien de
bon. Une réunion nombreuse d'hommes, privés des ressources que
fournit l'administration, ne peut poursuivre un plan systématique.
Les projets s'y heurtent. Les idées générales sont repoussées comme
perte de temps, et l'on finit par ne s'occuper que des détails. Notre
Budget de 1849 sera un _fiasco_. Je crois que l'histoire en rejettera
la responsabilité sur le cabinet.
Les élections approchent: j'ignore ce que l'Assemblée décidera
relativement aux congés. Pourrai-je aller vous voir? Je le désire
sous plusieurs rapports. D'abord pour respirer l'air du pays
et serrer la main à mes amis; ensuite pour combattre quelques
préventions qui ont pu s'attacher à ma conduite parlementaire; enfin,
pour dire aux électeurs dans quel esprit il me semble qu'ils doivent
faire leurs choix. Selon moi, ils ne sauraient mieux faire que de
rester fidèles à l'esprit qui les dirigea en avril 1848. Ils ne
croient pas avoir fait une bonne assemblée. J'affirme le contraire.
Elle s'est un peu altérée par les élections partielles qui nous ont
envoyé d'un côté plusieurs révolutionnaires, de l'autre beaucoup
d'intrigants. Dieu préserve mon pays de recourir ainsi aux extrêmes
exagérations des deux partis! Il en résulterait un choc violent.
Sans doute le pays ne peut nommer que d'après ses impressions et
ses opinions actuelles. S'il est réactionnaire, il nommera des
réactionnaires. Mais qu'il choisisse au moins des hommes nouveaux.
S'il envoie d'anciens députés, au coeur plein de rancunes, rompus
aux intrigues parlementaires, décidés à tout renverser, à tendre
des piéges aux institutions nouvelles, à faire saillir le plus
tôt possible les défauts qui peuvent entacher notre Constitution,
tout est perdu! Nous en avons bien la preuve. Notre Constitution
met en présence deux pouvoirs égaux sans moyen de résoudre les
conflits possibles. C'est un grand vice. Et qu'est-il arrivé? Au
lieu d'attendre au moins que ce vice se révélât et que le temps
amenât le conflit, le ministère s'est hâté de le faire surgir sans
nécessité.--C'est la pensée d'un homme qui a hâte de faire sortir
des faits la critique de nos institutions. Et pourquoi cet homme
a-t-il agi ainsi? Est-ce nécessité? Non. Mais il est un de ceux que
la révolution a cruellement froissés, et, sans s'en rendre compte, il
prend plaisir à se venger aux dépens du pays.
Quant à mon sort personnel, j'ignore ce qu'il sera. Le pays pourra
me reprocher d'avoir peu travaillé! En vérité, ma santé a été un
obstacle invincible. Elle a paralysé mes forces physiques et morales.
J'ai ainsi trompé l'attente de mes amis. Mais est-ce ma faute? Quoi
qu'il en soit, si le mandat m'est retiré, je reprendrai, sans trop
d'amertume, mes chères habitudes solitaires. Adieu.
Sans date.
Votre lettre m'arrive accolée à celle de M. Dup... M. le ministre du
commerce m'avait d'abord fait des promesses. Plus tard j'ai su que
Duv... insistait avec l'acharnement que vous lui connaissez. Hier
soir, je me suis rendu chez Buffet, emmenant avec moi Turpin. Comme
celui-ci a assisté au Conseil général, il pouvait attester ce qui
s'y est passé, et il l'a fait en termes très-formels. Nous y avons
rencontré Dampierre, qui nous a aidés. Malgré tout cela, j'ai vu que
le ministre était mal à l'aise; il faut que les obsessions de Duv...
lui fassent peur. Il nous a dit: Si je refuse à Duv... sa ferme, il
en mourra.
J'avais déjà écrit à Buffet une lettre très-motivée, j'en vais
faire une autre que je terminerai ainsi: La France désire la
_décentralisation_ administrative. Si M. le ministre, quand il s'agit
de savoir où sera établie une ferme, croit pouvoir dédaigner les
voeux de tous les organes réguliers du département pour ne faire
que sa propre volonté, il peut certes supprimer l'institution des
Conseils généraux, ils ne sont qu'une mystification.
Je vous prie, mon cher D., de vouloir m'excuser auprès de M. Dup.,
si je ne lui réponds pas aujourd'hui. Je le ferai quand je saurai
quelque chose. Vous voyez combien la loi des clubs agite Paris. Le
ministre a été bien imprudent de soulever cette question. Mais sa
malheureuse tactique est de déconsidérer l'Assemblée; et je crois
qu'il voulait se faire refuser la loi pour jeter sur elle toute la
responsabilité de l'avenir.
Jamais vote ne m'a plus coûté que celui que j'ai émis hier. Vous
savez que j'ai été toujours pour la _liberté sauf la répression des
abus_. J'avoue qu'en face des clubs ce principe m'a paru devoir
fléchir. Quand je considère la frayeur qu'ils inspirent à tous les
gens tranquilles, les souvenirs qu'ils réveillent, etc., etc., je
me dis que ceux qui aiment sincèrement la République devraient
comprendre qu'il faut la faire aimer. C'est la compromettre que de
vouloir imposer forcément au pays une institution ou même une liberté
qui l'épouvante.--J'ai donc voté pour la suppression des clubs.
En agissant ainsi je ne me suis pas dissimulé les inconvénients
personnels d'une telle conduite. Pour réussir en politique, il faut
s'attacher à un parti, et si l'on peut, au parti le plus fort.--Voter
consciencieusement tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche,
c'est s'exposer à être abandonné de tous deux.--Mais avant d'arriver
ici j'avais pris la résolution de ne consulter jamais que mon
jugement et ma conscience et de ne pas émettre un _vote de parti_.
Cela se rattache à la proposition que j'ai faite. Ces majorités et
minorités systématiques sont la mort du gouvernement représentatif.
Je crois que notre gouvernement fera de grands efforts pour éviter
la guerre. Autrefois on aurait pu craindre qu'il ne fût entraîné par
les sympathies populaires en faveur de l'Italie; mais les choses
sont bien changées. Les désordres de la Péninsule ont calmé ces
sympathies. Il est probable que Ch. Albert sera battu, sans qu'on
ait le temps de délibérer sur l'opportunité de ce qu'il y a à faire.
Mais une fois les Autrichiens à Turin, tout ne sera pas fini, il
s'en faut. Je ne sais même si ce n'est pas alors que les difficultés
sérieuses commenceront. Oh! comme les hommes ont de la peine à
s'entendre, quand ce serait si facile!
25 mars 1849.
La dernière fois que je vous ai écrit, je l'ai fait fort à la
hâte et ai oublié, je crois, de vous parler élections. Le moment
approche, et puisque vous êtes déterminé à me placer sur votre liste,
je vous serai bien obligé de me faire savoir de temps en temps ce
qui se dit et ce qui se fait. Je me doute qu'il y a dans le pays
beaucoup de préventions contre moi, et qu'elles sont entretenues,
peut-être envenimées par les aspirants ou quelqu'un d'entre eux. Je
sens combien une explication avec mes commettants serait utile, et
cependant je ne puis quitter l'Assemblée nationale qu'au moment où
elle prononcera sa dissolution. C'est pourquoi j'enverrai bientôt un
compte rendu.
Je me doute que j'aurai peu d'appui là où il me serait le plus
nécessaire, c'est-à-dire à Saint-Sever. S'il s'opère un arrangement
entre les trois arrondissements, et que chacun présente deux
candidats, je ne serai sans doute pas sur la liste de Saint-Sever; et
alors même que les deux autres arrondissements en auraient quelques
regrets, ces regrets n'iront pas jusqu'à rompre la transaction. Je
serai donc, comme on dit, _entre trois selles_ etc.
Ayant la conscience que j'ai fait mon devoir, l'échec pourra
m'être sensible au premier moment. Je m'en consolerai bientôt, je
l'espère. Je ne manque pas d'autres travaux à faire, en dehors de la
législature.
Mais, au point de vue politique, je regarderai comme un grand
malheur que les élections donnent un résultat fort différent de
celles de 1848. Si on voulait y réfléchir avec quelque impartialité,
on reconnaîtrait que l'Assemblée a rempli sa mission, qu'elle a
surmonté les plus grandes difficultés matérielles et morales,
qu'elle a fini par ramener l'ordre dans les faits et le calme dans
les esprits, que les utopies les plus dangereuses sont venues se
briser devant elle, quoiqu'elle-même, à l'origine, fût fort imbue
de chimériques espérances. Cette assemblée est dans la bonne voie.
Elle aurait accompli en finances, si elle en eût eu le temps, tout
ce qu'il est possible de faire. Est-ce le moment de la chasser,
de la remplacer par d'autres hommes, imbus d'un autre esprit, le
coeur plein de rancune? Je puis vous dire que le ministère est fort
inquiet de l'avenir à cet égard. Ne cesserons-nous jamais de courir
les aventures? Il me semble donc que ce qu'il y aurait de mieux à
faire, ce serait de persévérer dans l'esprit électoral de 1848, sauf
à éliminer les hommes, en petit nombre, qui se sont montrés, à droite
et à gauche, animés d'un mauvais esprit de turbulence.
Dans notre département on ne peut guère adresser ce reproche aux
représentants. Un seul a produit, de bonne foi sans doute, un système
dangereux, l'impôt progressif, l'accaparement par l'État de plusieurs
industries privées. Maintenir la République honnête, telle a été la
devise de la députation. La question devrait donc se poser ainsi:
renverra-t-on les mêmes représentants, ou fera-t-on de nouveaux choix
dans de nouvelles vues?
Ce sera, l'expérience me le prouve, une chose bien petite que la
lutte des arrondissements, si elle éclate. Je puis vous assurer que
l'arrondissement de Saint-Sever est celui qui me donne le moins
d'affaires. Je ne me rappelle pas d'avoir reçu une seule lettre
des chefs-lieux, de Hagermau, d'Amon, de Geaune, d'Aire. Mugron
même m'en a envoyé seulement trois pour des choses qui ne sont pas
incompatibles avec le mandat de député. Dax et le Saint-Esprit m'en
ont fourni davantage. Au total, je suis édifié de voir combien
l'esprit de sollicitation s'est épuisé.
8 avril 1849.
Vos lettres me sont toujours précieuses, c'est une consolation pour
moi de penser que des amis impartiaux et éclairés ne se laissent pas
entamer par les préventions dont je suis l'objet.
J'ai en effet parlé de nouveau à Buffet. Je lui ai lâché l'argument
le plus propre à faire effet. Je lui ai dit: Si, quand il s'agit
d'une question de pure localité, de savoir où une ferme modèle
peut rendre le plus de services, le voeu unanime de trente
conseillers généraux est mis de côté, ne nous parlez plus de
décentralisation.--Il m'a répondu: Je suis décidé, dans les questions
semblables, à céder aux voeux du pays.--Malgré cela sa résolution
n'est pas prise, il redoute notre persévérant et obstiné adversaire.
On m'assure que celui-ci se répand contre moi en invectives. C'est un
_libéral_ d'une singulière espèce.
J'ai reçu une lettre de M. Dup... Il me demande d'adresser une note
au Ministre. Je lui ai déjà adressé un mémoire. Comptez que nous ne
négligerons rien pour faire triompher la note du Conseil général.
Mon ami, je voudrais vous parler élections et politique. Mais, en
vérité, il y a tant à dire que je n'ose l'entreprendre. Le besoin
d'ordre, de sécurité, de confiance, est ce qui domine dans le pays.
C'est bien naturel. Mais je suis convaincu qu'il égare en ce moment
les populations sur les rapports du ministère et de l'Assemblée. Je
voudrais bien pouvoir aller dans le département pour rectifier de
funestes malentendus. L'Assemblée devrait se dissoudre et permettre
ainsi aux représentants d'aller s'expliquer, non dans leur intérêt,
mais dans un intérêt d'avenir. Car il importe que les élections ne
s'accomplissent pas sous l'influence de fausses préoccupations.