lettre que vous avez bien voulu m'écrire, au sujet de mon opuscule
sur la répartition de l'impôt[105].--Je regrette sincèrement qu'il
n'ait pas agi avec plus d'efficacité sur votre conviction, car
je reconnais que, dans les contestations auxquelles donnent lieu
quelquefois les rivalités d'arrondissement, votre esprit élevé vous
met au-dessus de cette partialité mesquine dont d'autres ne savent
pas se dégager. Pour moi, je puis affirmer que si quelque erreur ou
quelque exagération s'est glissée dans mon écrit, c'est tout à fait à
mon insu.--Je suis loin de porter envie pour mon pays à la prospérité
du vôtre; bien au contraire; et c'est ma ferme conviction que l'un
des deux ne saurait prospérer sans que l'autre en profite. Je pense
même que cette solidarité embrasse les peuples. C'est pourquoi
je déplore amèrement ces _jalousies nationales_ qui sont le thème
favori du journalisme. Si j'avais, comme vous le pensez, raisonné sur
cette fausse donnée que _toute la surface des pignadas est également
productive_, je me rétracterais sur-le-champ. Mais il n'y a rien dans
mon écrit qui puisse justifier cette allégation. Je n'ai pas parlé
non plus des grêles, gelées, incendies. Ce sont là des circonstances
dont on a dû tenir compte quand on a appliqué aux diverses cultures
l'impôt actuel.--C'est cet impôt, tel qu'il est, qui est mon point de
départ. Je ne crois pas non plus avoir attribué la détresse des pays
de vignobles à la mauvaise répartition de l'impôt. Mais j'ai dit que
la répartition de l'impôt devait se modifier en conséquence de cette
détresse, puisqu'il est de principe que l'impôt se prélève sur les
revenus.--Si le revenu d'un canton diminue d'une manière permanente,
il faut que sa contribution diminue aussi, et que, par suite, celle
des autres cantons augmente. C'est aussi une preuve de plus de la
solidarité de toutes les portions du territoire; et la Grande-Lande
se blessait elle-même lorsque, par l'organe de notre collègue, M.
Castagnède, elle s'opposait à ce que la société d'agriculture se fît,
vis-à-vis du pouvoir, l'organe de nos doléances.
[Note 105: _De la répartition de la contribution foncière dans le
département des Landes_, t. Ier, p. 283.
(_Note de l'éditeur._)]
Vous dites qu'à Villeneuve l'agriculture a progressé sans que la
population ait augmenté. Cela veut dire sans doute que chaque
individu, chaque famille a vu s'accroître son aisance. Si cette
aisance n'a pas favorisé les mariages, les naissances, et prolongé la
durée moyenne de la vie, Villeneuve est, par une cause que je ne puis
deviner, en dehors de toutes les lois naturelles qui gouvernent les
phénomènes de la population.
Enfin, Monsieur et cher collègue, vous me renvoyez aux tables de
recrutement. Elles attestent, dites-vous, que les races les plus
belles, les hommes les plus forts, appartiennent à la région des
labourables et des vignes.--Mais prenez garde qu'il n'entre pas
dans mon sujet de comparer la population de la Lande à celle de la
Chalosse, mais seulement chacune de ces populations _à elle-même_, à
deux époques différentes. La question pour moi n'est pas de savoir si
la population de la Lande égale en vigueur et en densité celle de la
Chalosse, mais si, depuis quarante ans, l'une a progressé, l'autre a
rétrogradé sous ces deux rapports. Cette vérification m'était facile
quant au nombre. Pour ce qui est de la beauté des races, je serais
bien aise de consulter les tables du recrutement, si elles existent à
la préfecture.
Vous voyez que, comme tous les auteurs possibles, je ne conviens
pas facilement d'avoir tort. Je dois pourtant dire que je n'ai
pas suffisamment expliqué la portée du passage où j'ai résumé en
chiffres (6,32) les considérations diverses disséminées dans mon
écrit. Je sais bien que le mouvement de la population ne peut pas
être une bonne base de répartition; mon seul but a été de rendre
mes conclusions sensibles par des chiffres, et je crois sincèrement
que les recherches _directes_ de l'administration donneront des
résultats qui ne s'éloigneront pas de beaucoup de ceux auxquels je
suis arrivé, parce qu'il y a selon moi un rapport sinon rigoureux, du
moins très-approximatif entre le progrès de la population et celui du
revenu.
À M. CH. DUNOYER, MEMBRE DE L'INSTITUT.
Mugron, le 7 mars 1845.
MONSIEUR,
De tous les témoignages que je pourrais ambitionner, celui que
je viens de recevoir de vous m'est certainement le plus précieux.
Même en faisant la part de la bienveillance dans les expressions si
flatteuses pour moi que porte la première page de votre livre, je ne
puis m'empêcher d'avoir la certitude que votre suffrage m'est acquis,
sachant combien vous avez l'habitude de mettre d'accord votre langage
avec votre pensée.
Dans mon extrême jeunesse, Monsieur, un heureux hasard mit dans
mes mains le _Censeur européen_; et je dois à cette circonstance
la direction de mes études et de mon esprit. À la distance qui
nous sépare de cette époque, je ne saurais plus distinguer ce qui
est le fruit de mes propres méditations de ce que je dois à vos
ouvrages, tant il me semble que l'assimilation a été complète. Mais
n'eussiez-vous fait que me montrer dans la _société_ et ses vertus,
ses vues, ses idées, ses préjugés, ses circonstances extérieures,
les vrais éléments des biens dont elle jouit et des maux qu'elle
endure; quand vous ne m'auriez appris qu'à ne voir dans les
gouvernements et leurs formes que des résultats de l'état physique
et moral de la société elle-même; il n'en serait pas moins juste,
quelques connaissances accessoires que j'aie pu acquérir depuis,
d'en rapporter à vous et à vos collaborateurs la direction et le
principe. C'est assez vous dire, Monsieur, que rien ne pouvait me
faire éprouver une satisfaction plus vraie que l'accueil que vous
avez fait à mes deux articles du _Journal des Économistes_, et la
manière délicate dont vous avez bien voulu me l'exprimer. Votre livre
va devenir l'objet de mes études sérieuses, et c'est avec bonheur
que j'y suivrai le développement de la distinction fondamentale à
laquelle je faisais tout à l'heure allusion.
M. AL. DE LAMARTINE[106].
[Note 106: La lettre à laquelle Bastiat répond lui avait été adressée
à propos de l'article du _Journal des Économistes_, intitulé: UN
ÉCONOMISTE A M. DE LAMARTINE. (Voir t. Ier, p. 406).
(_Note de l'éditeur._)]
Mugron, le 7 mars 1845.
MONSIEUR,
Une absence m'a empêché de venir vous exprimer plus tôt la profonde
gratitude que m'a fait éprouver l'accueil que vous avez daigné faire
à la lettre que je me suis permis de vous adresser par la voie du
_Journal des Économistes_. Celle que vous avez bien voulu m'écrire
m'est bien précieuse, et je la conserverai toujours, non-seulement
à cause de ce charme inimitable que vous avez su y répandre,
mais encore et surtout comme un témoignage de la bienveillante
condescendance avec laquelle vous encouragez les premiers essais d'un
novice qui n'a pas craint de signaler dans vos admirables écrits
quelques propositions qu'il considère comme des erreurs échappées à
votre génie.
Peut-être ai-je été trop loin en réclamant de vous cette rigueur
d'analyse, cette exactitude de dissection qui explore le champ des
découvertes, mais ne saurait l'agrandir. Toutes les facultés humaines
ont leur mission; c'est au génie de s'élever à de nouveaux horizons
et de les signaler à la foule. Ces horizons sont vagues d'abord, la
réalité et l'illusion s'y confondent; et le rôle des analystes est de
venir après coup mesurer, peser, distinguer. C'est ainsi que Colomb
révèle un monde. S'informe-t-on s'il en a relevé toutes les côtes
et tracé tous les contours? Qu'importe même qu'il ait cru aborder
au Cathay?... D'autres sont venus; ouvriers patients et exacts, ils
ont rectifié, complété l'oeuvre; leurs noms sont ignorés, tandis que
celui de Colomb retentit de siècle en siècle.--Mais, Monsieur, le
génie n'est-il pas le roi de l'avenir plutôt que du présent? Peut-il
prétendre à une influence immédiate et pratique? ses puissants
élans vers des régions inconnues sont-ils bien compatibles avec le
maniement des hommes du siècle et des affaires? C'est un doute que je
propose; votre avenir le résoudra.
Vous voulez bien reconnaître, Monsieur, que j'ai parcouru le domaine
de la Liberté, et vous me conviez à m'élever jusqu'à l'Égalité,
et puis encore jusqu'à la Fraternité. Comment n'essayerai-je
point, à votre voix, de nouveaux pas dans cette noble carrière? Je
n'atteindrai pas, sans doute, les hauteurs où vous planez, car les
habitudes de mon esprit ne me permettent plus d'emprunter les ailes
de l'imagination. Mais je m'efforcerai du moins de porter le flambeau
de l'analyse sur quelques coins du vaste sujet que vous proposez à
mes études.
Permettez-moi de vous dire en terminant, Monsieur, que quelques
dissidences accidentelles ne m'empêchent pas d'être le plus sincère
et le plus passionné de vos admirateurs, comme j'espère être un jour
le plus fervent de vos disciples.
À M. PAULTON[107].
[Note 107: L'un des _lecturers_ de l'_Anti-corn-laws League_.
(_Note de l'édit._)]
Paris, 29 juillet 1845.
Mon cher Monsieur, ainsi que je vous l'ai annoncé, je vous envoie
quatre exemplaires de ma traduction, que je vous prie de remettre
aux éditeurs du _Times_, du _Morning-Chronicle_, etc., etc. Je
m'estimerais heureux que la presse anglaise accueillît avec faveur un
travail que je crois utile. Cela me dédommagerait de l'indifférence
avec laquelle il a été reçu en France. Tous ceux à qui je l'ai donné
ne cessent de manifester leur surprise à l'égard des faits graves
qui y sont révélés; mais personne ne l'achète, et cela n'est pas
surprenant, puisqu'on ne sait pas de quoi il traite. Nos journaux
d'ailleurs paraissent décidés à ensevelir la question dans le
silence. Il m'en coûtera cher pour avoir tenté d'ouvrir les yeux à
mon pays; mais le pis est de n'avoir pas réussi[108].
[Note 108: Voyez ci-dessus, p. 325, la fin de l'ébauche intitulée:
_Anglomanie_, _Anglophobie_.
(_Note de l'éditeur._)]
En arrivant ici, j'ai trouvé une lettre de sir Robert Peel. Comme
il l'a écrite avant d'avoir lu le livre, il n'a pas eu à donner
son opinion. Il a aussi évité de citer le titre (_Cobden et la
Ligue_).--Si c'est de la diplomatie, il faut qu'elle soit bien dans
les habitudes de votre premier ministre pour qu'il en fasse usage
dans une aussi mince occasion. Au reste, voici le texte de ce billet.
Wite-Hall, 24 July.
Sir Robert Peel presents his compliments to M. Bastiat, and is
most obliged to M. Bastiat's attention in transmitting for the
acceptance of sir Robert Peel a copy of his recent publication.
Sir Robert hopes to be enabled to profit by it, when he shall
have leisure from the present severe pressure of parliamentary
business.
Cette lettre n'est pas signée. J'aurais été curieux de savoir si elle
est écrite de la main même de sir Robert.
J'ai trouvé encore d'autres lettres, dont deux ne manquent pas
d'importance. Une de M. Passy, pair de France, ex-ministre du
commerce. Il donne son approbation sans restriction aux principes
contenus soit dans l'introduction, soit dans vos travaux.
L'autre lettre est de M. de Langsdorf, notre chargé d'affaires dans
le Grand-Duché de Bade. Il m'annonce qu'il a lu le livre avec ardeur,
et appris, pour la première fois, ce qui se passe en Angleterre. Il y
a en ce moment, à Carlsruhe, une réunion de commissaires de tout le
_Zollverein_ décidés à boucher les plus petites voies par lesquelles
le commerce étranger viendrait à s'infiltrer sur le grand _marché
national_. Ce qu'il me dit à cet égard vient à l'appui de l'idée
qu'avait M. Cobden de faire traduire en allemand un historique de la
Ligue et un choix de vos discours. L'Angleterre, qui a fait traduire
la Bible en trois ou quatre cents langues, ne pourrait-elle pas faire
traduire aussi cet excellent cours d'économie politique pratique,
au moins en allemand et en espagnol? Je sais les raisons qui vous
empêchent de chercher, dès à présent, à agir au dehors. Mais de
simples traductions prépareraient les esprits, sans qu'on pût vous
accuser de faire de la propagande.
Si, plus tard, la Ligue peut sans inconvénient faire l'acquisition de
quelques exemplaires de ma traduction, voici l'usage qui m'en paraît
le plus utile. C'est de prendre autant de villes, dans l'ordre de
leur importance commerciale, et d'envoyer un exemplaire dans chacune,
adressé au cercle littéraire ou à la chambre de commerce.
Je n'essayerai pas, Monsieur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour l'accueil fraternel que j'ai reçu parmi vous. Je
désire seulement que l'occasion se présente de vous la témoigner en
fait, et mon bonheur serait de rencontrer des Ligueurs en France.
J'ai déjà été deux fois chez M. Taylor sans le trouver.
J'oubliais de vous dire que, la lettre de M. de Langsdorf étant
confidentielle et émanée d'un homme public, il est bien entendu que
son nom ne peut figurer dans aucun journal[109].
[Note 109: Il me semble que je ne dois me faire aucun scrupule
de livrer aujourd'hui à la publicité le nom de M. de Langsdorf.
Quel blâme pourrait-il encourir, à raison des secrètes sympathies
témoignées à la cause de la liberté commerciale, il y a dix-neuf ans?
(_Note de l'édit._)]
Agréez, mon cher Monsieur, l'assurance de ma sincère amitié, et
veuillez me rappeler au souvenir de tous nos frères en travaux et en
espérances.
À M. HORACE SAY.
Mugron, le 24 novembre 1844.
MONSIEUR,
Permettez-moi de venir vous exprimer le sentiment de profonde
satisfaction que m'a fait éprouver la lecture de votre bienveillante
lettre du 19 de ce mois. Sans des témoignages tels que ceux que
renferme cette lettre précieuse, comment pourrions-nous savoir,
nous, hommes de solitude, privés des utiles avertissements qu'on
reçoit au contact du monde, si nous ne sommes pas un de ces rêveurs
trop communs en province qui se laissent dominer par une idée
exclusive?--Ne dites pas, Monsieur, que votre approbation ne peut
avoir que peu de prix à mes yeux. Depuis que la France et l'humanité
ont perdu votre illustre père, que je vénère aussi comme mon père
intellectuel, quel témoignage peut m'être plus précieux que le vôtre,
surtout quand vos propres écrits et les marques de confiance dont
vous entoure la population parisienne, donnent tant d'autorité à vos
jugements?
Parmi les écrivains de l'école de votre père que la mort a respectés,
il en est un surtout dont l'assentiment a pour moi une valeur
inappréciable, quoique je n'eusse pas osé le provoquer. Je veux
parler de M. Ch. Dunoyer. Ses deux premiers articles du _Censeur
européen_ (De l'équilibre des nations) ainsi que ceux de M. Comte
qui les précèdent, décidèrent, il y a déjà bien longtemps, de la
direction de mes idées et même de ma conduite politique. Depuis,
l'école économiste paraît s'être effacée devant ces nombreuses
sectes socialistes, qui cherchent la réalisation du bien universel,
non dans les lois de la nature humaine, mais dans des organisations
artificielles, produit de leur imagination: erreur funeste que M.
Dunoyer a longtemps combattue avec une persévérance, pour ainsi dire,
prophétique. Je n'ai donc pu m'empêcher de ressentir un mouvement, je
dirai presque d'orgueil, quand j'ai appris, par votre lettre, que M.
Dunoyer avait approuvé l'esprit de l'écrit que vous avez bien voulu
admettre dans votre estimable recueil.
Vous avez l'obligeance, Monsieur, de m'encourager à vous adresser
un autre travail. Je consacre maintenant le peu de temps dont je
puis disposer à une oeuvre de patience, dont l'utilité me semble
incontestable quoiqu'il ne s'agisse que de simples traductions.
Il y a, en Angleterre, un grand mouvement en faveur de la liberté
commerciale: ce mouvement est tenu soigneusement caché par nos
journaux; et si, de loin en loin, ils sont forcés d'en dire un mot,
c'est pour en dénaturer l'esprit et la portée. Je voudrais mettre
les pièces sous les yeux du public français; lui montrer qu'il y a
de l'autre côté du détroit un parti nombreux, puissant, honnête,
judicieux, prêt à devenir le parti national, prêt à diriger la
politique de l'Angleterre, et que c'est à ce parti que nous devons
donner la main. Le public serait ainsi à même de juger s'il est
raisonnable d'embrasser toute l'Angleterre dans cette haine sauvage,
que le journalisme s'efforce d'exciter avec tant d'opiniâtreté et de
succès.
J'attends d'autres avantages de cette publication. On y verra
l'_esprit de parti_ attaqué dans sa racine; les _haines nationales_
sapées dans leur base; la théorie des débouchés exposée non point
méthodiquement, mais sous des formes populaires et saisissantes:
enfin, on y verra en action, cette énergie, cette _tactique
d'agitation_, qui fait qu'aujourd'hui en Angleterre, lorsqu'on
attaque un abus réel, on peut prédire le jour de sa chute, à peu près
comme nos officiers du génie annoncent l'heure où les assiégeants
s'empareront d'une citadelle.
Je compte me rendre à Paris au mois d'avril prochain pour surveiller
l'impression de cette publication; et si j'avais pu hésiter, vos
offres bienveillantes, le désir de faire votre connaissance et
celle des hommes distingués qui vous entourent suffiraient pour me
déterminer.
Votre collègue, M. Dupérier, a bien voulu m'écrire aussi à l'occasion
de mon article. _C'est bon en théorie_, dit-il; j'ai envie de lui
répondre par cette boutade de M. votre père: «Morbleu! ce qui n'est
pas bon pour la pratique n'est bon à rien.»--M. Dupérier et moi
suivons en politique des routes bien différentes. Je n'en ai que
plus d'estime pour son caractère et la franchise de sa lettre. Par
le temps qui court les candidats sont rares qui disent à leurs
adversaires ce qu'ils pensent.
J'oubliais de dire que si le temps et ma santé me le permettent,
sur votre encourageante invitation, j'enverrai un autre article au
_Journal des Économistes_.
Veuillez, Monsieur, être mon interprète auprès de MM. Dussard, Fix,
Blanqui, les remercier de leur bienveillance et les assurer que je
m'associe de grand coeur à leurs nobles et utiles travaux.
_P. S._ Je prends la liberté de vous envoyer un écrit publié en 1842,
à l'occasion des élections, par un de mes amis, M. Félix Coudroy.
Vous y verrez que les doctrines de MM. Say, Comte, Dunoyer ont
germé quelque part sur notre aride sol des Landes. J'ai pensé qu'il
vous serait agréable d'apprendre que le feu sacré n'est pas tout à
fait éteint. Tant qu'une étincelle brille encore, il ne faut pas
désespérer.
Mugron, lundi, octobre 1847.
.... Notre pays a bien besoin de recevoir l'instruction économique.
L'ignorance à cet égard est telle, que j'en suis épouvanté pour
l'avenir. Je crains que les gouvernements n'aient un jour à se
repentir amèrement d'avoir mis la lumière sous le boisseau.
L'expérience que je viens de faire dans ce voyage me démontre que
nos livres et nos journaux ne suffisent pas à répandre nos idées.
Outre qu'ils ont bien peu d'abonnés, la plupart de ces abonnés ne
les lisent pas. J'ai vu le _Journal des Économistes_ encore aussi
vierge que le jour où il est sorti de chez notre bon Guillaumin,
et le _Libre-échange_ empilé sur les comptoirs, revêtu de sa
bande. N'est-ce pas décourageant? Je pense que l'enseignement oral
doit venir en aide à l'enseignement écrit. Parmi les personnes
qui assistent à une séance, il y en a toujours quelques-unes qui
conçoivent le désir d'étudier la question. Il faudrait organiser
des comités dans les villes et ensuite faire constamment voyager
des professeurs. Mais combien en avons-nous qui puissent se dévouer
à cette oeuvre? Pour moi, je le ferais volontiers, si je pouvais
arriver à l'improvisation complète. Je suis tenté d'en faire
l'expérience à Bordeaux. Sans cela, on ne peut que bien peu de
chose.....
Mugron, 12 avril 1848.
Mon cher ami, je cherche toujours votre nom dans les journaux, mais
ils ne s'occupent pas encore d'élections. Il est probable que les
clubs leur taillent trop de besogne. Je ne puis m'expliquer que comme
cela le silence de la presse parisienne. Peut-être le théâtre de
Paris est-il trop agité pour vos habitudes et votre caractère. Je
regrette maintenant que vous n'ayez pas songé à aller vous installer
dans quelque département. Les folies socialistes y ont excité une
telle frayeur qu'à cause de vos précédents bien connus, vous auriez
eu là de belles chances. Votre candidature a l'avantage de vous
fournir l'occasion de répandre les saines idées. C'est beaucoup, mais
ce n'est pas assez pour notre cause. Tentez donc un effort suprême,
mettez de côté pour quelques jours votre réserve habituelle, faites
de l'agitation, enfin ne négligez rien pour arriver à l'Assemblée
constituante. Le salut du pays, je le crois sincèrement, tient à ce
que nos principes aient la majorité.
S'il n'y a pas de changement dans l'état de l'opinion ici, mon
élection est assurée. Je crois même que j'aurai l'universalité des
suffrages, sauf ceux de quelques marchands de résine, effrayés par la
liberté du commerce.
Tous les comités cantonaux me portent.
Dimanche prochain, nous avons une réunion générale et centrale. Il
faudrait que je fisse un _fiasco_ bien complet pour changer les
dispositions des électeurs à mon égard.
Un fait bien étrange, c'est l'ignorance où l'on est dans ce pays,
sur les doctrines socialistes. On a horreur du communisme. Mais
on ne voit dans le communisme que le partage des terres. Dimanche
dernier, dans une nombreuse assemblée publique, pour avoir dit que
ce n'était pas sous cette forme que le communisme nous menaçait, on
commençait à murmurer. On avait l'air de conclure de ces paroles que
je n'étais que fort tièdement opposé à ce communisme-là. La suite de
mon discours a effacé cette impression. Vraiment c'est bien dangereux
de parler devant un public si peu au courant. On risque de n'être pas
compris.....
Je vous avoue que l'avenir m'inquiète beaucoup. Comment l'industrie
pourra-t-elle reprendre, quand il est admis en principe que le
domaine des décrets est illimité? Quand chaque minute, un décret sur
les salaires, sur les heures de travail, sur le prix des choses,
etc., peut déranger toutes les combinaisons?
Adieu, mon cher M. Say, veuillez me rappeler au souvenir de madame
Say et de M. Léon.
_P. S._ La réunion centrale des délégués a eu lieu hier: je ne sais
pourquoi elle a été avancée. Après avoir répondu aux questions, je me
suis retiré, et ce matin j'apprends que j'ai eu tous les suffrages
moins deux. Ayant oublié de jeter ma lettre à la poste avant de
partir, je la rouvre pour vous faire part de ce résultat qui peut
vous être agréable. Tentez un suprême effort, mon cher ami, pour
que l'économie politique, morte au collége de France[110], soit
représentée à la chambre par M. Say. Honte au pays, s'il exclut un
tel nom aussi dignement porté!
[Note 110: La chaire de M. Michel Chevalier avait été supprimée et
n'était pas encore rétablie.
(_Note de l'éditeur._)]
Mugron, 16 septembre 1849.
Voici nos vacances qui, à peine commencées, vont finir, si même on
ne nous les abrége. Va-t-on nous rappeler pour terminer le gâchis
catholique? Hélas! il est à craindre que nous ne fassions que le
gâcher encore un peu plus. Nous voilà dans une impasse sans issue. La
République, par la volonté du ministère et au mépris de l'assemblée
nationale, s'est mise au service de l'inquisition. Il faut maintenant
de deux choses l'une: ou qu'elle aille jusqu'au bout, se faisant
plus jésuite que le jésuitisme, ou qu'elle revienne sur ses pas,
donnant raison à la Constituante, brisant le ministère et la majorité
actuelle, courant la chance du désordre intérieur et de la guerre
universelle. Les principes sont, de même que l'honneur,
... comme une île escarpée et sans bords;
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Et encore les difficultés politiques sont ce qui m'effraye le moins.
Ce qu'il y a de désolant pour ce pays, c'est de voir tous les hommes
en évidence sacrifier l'un après l'autre toute dignité morale et tout
esprit de _consistance_. Il résulte de là que toute foi se perd dans
la population, et qu'elle cède au plus irrémédiable des dissolvants,
le scepticisme.
C'est pourquoi je voudrais que la solution du problème social, telle
que la donne l'économie politique la plus sévère, c'est-à-dire le
_self-government_, eût un organe spécial. Il faut soumettre cette
idée au public: que l'État garantisse à chacun sa sécurité et qu'il
ne se mêle pas d'autre chose. Une publication mensuelle qui aurait ce
but et se distribuerait, comme celles de L. Blanc et Lamartine, à six
francs par an pourrait être un tirailleur utile auprès du _Journal
des Économistes_. Nous en causerons bientôt, car je compte partir de
Bordeaux le 28, si j'ai place au courrier.....
Mugron, 3 juin 1850.
MON CHER AMI,
......................................................................