J'ai toujours pensé que la question religieuse remuerait encore le

monde. Les religions positives actuelles retiennent trop d'_esprit_

et de _moyens_ d'exploitation pour se concilier avec l'inévitable

progrès des lumières. D'un autre côté, l'abus religieux fera une

longue et terrible résistance, parce qu'il est fondu et confondu avec

la morale religieuse qui est le plus grand besoin de l'humanité.

Il semble donc que l'humanité n'en a pas fini avec cette triste

oscillation qui a rempli les pages de l'histoire: d'une part, on

attaque les abus religieux et, dans l'ardeur de la lutte, on est

entraîné à ébranler la religion elle-même. De l'autre, on se pose

comme le champion de la religion, et, dans le zèle de la défense, on

innocente les abus.

Ce long déchirement a été décidé le jour où un homme s'est servi de

Dieu pour faire d'un autre homme son esclave intellectuel, le jour où

un homme a dit à un autre: «Je suis le ministre de Dieu, il m'a donné

tout pouvoir sur toi, sur ton esprit, sur ton corps, sur ton coeur.»

Mais, laissant de côté ces réflexions générales, je veux attirer

votre attention sur deux faits dont les journaux d'aujourd'hui

font mention, et qui prouvent combien sont loin d'être résolus les

problèmes relatifs à l'accord ou la séparation du spirituel et du

temporel.

On dit que c'est cette complète séparation qui résoudra toutes les

difficultés. Ceux qui avancent cette assertion devraient commencer

par prouver que le spirituel et le temporel peuvent suivre des

destinées indépendantes, et que le maître du spirituel n'est pas

maître de tout.

Quoi qu'il en soit, voici les deux faits, ou le fait.

Monseigneur l'évêque de Langres, ayant été choisi par les électeurs

du département de..... pour les représenter, n'a pas cru devoir tenir

cette élection comme suffisante, ni même s'en remettre à sa propre

décision. Il a un chef qui n'est ni Français, ni en France, et, il

faut bien le dire, qui est en même temps roi étranger. C'est à ce

chef que Mgr l'évêque de Langres s'adresse. Il lui dit: «Je vous

promets une entière et douce obéissance; ferai-je bien d'accepter?»

Le chef spirituel (en même temps roi temporel) répond: «L'état de la

religion et de l'_Église_ est si alarmant que vos services peuvent

être plus utiles sur la scène politique que parmi votre troupeau.»

Là-dessus, Mgr de Langres fait savoir à ses électeurs qu'il accepte

leur mandat; comme évêque, il est forcé de les quitter, mais ils

recevront en compensation la bénédiction apostolique. Ainsi tout

s'arrange.

Maintenant, je le demande, est-ce pour défendre des dogmes religieux

que le Pape confirme l'élection de....? Mgr de Langres va-t-il à la

Chambre pour combattre des hérésies? Non, il y va pour faire des lois

civiles, pour s'y occuper exclusivement d'objets temporels.

Ce que je veux faire remarquer ici, c'est que nous avons en France

cinquante mille personnes, toutes très-influentes par leur caractère,

qui ont juré une entière et douce obéissance à leur chef spirituel

qui est en même temps roi étranger, et que le spirituel et le

temporel se mêlent tellement, que ces cinquante mille hommes ne

peuvent rien faire, même comme citoyens, sans consulter le souverain

étranger, dont les décisions sont indiscutables.

Nous frémirions, si on nous disait: On va investir un roi,

Louis-Philippe, Henri V, Bonaparte, Léopold, de la puissance

spirituelle. Nous penserions que c'est fonder un despotisme sans

limites. Cependant qu'on ajoute la puissance spirituelle à la

temporelle, ou qu'on superpose celle-ci à celle-là, n'est-ce pas la

même chose? Comment se fait-il que nous ne pensions pas sans horreur

à l'usurpation du gouvernement des âmes par l'autorité civile, et que

nous trouvions si naturelle l'usurpation de la puissance civile par

l'autorité sacerdotale?

Après tout, S. S. Pie IX n'est pas le seul homme en Europe revêtu de

cette double autorité. Nicolas est empereur et pape; Victoria est

reine et papesse.

Supposons qu'un Français professant la religion anglicane soit nommé

représentant. Supposons qu'il écrive et fasse publier dans les

journaux une lettre ainsi conçue:

Gracieuse souveraine,

Je ne vous dois rien comme reine; mais, placée à la tête de ma

religion, je vous dois mon entière et douce obéissance. Veuillez

me faire savoir, après avoir consulté votre gouvernement, s'il est

dans les intérêts de l'État et de l'Église d'Angleterre que je sois

législateur en France.

Supposez que Victoria fasse et publie cette réponse:

«Mon gouvernement est d'avis que vous acceptiez la députation. Par

là vous pourrez rendre de grands services directement à ma puissance

spirituelle et, par suite, indirectement à ma puissance temporelle;

car il est bien clair que chacune d'elles sert à l'autre.»

Je le demande, cet homme pourrait-il être considéré comme un loyal et

sincère représentant de la France?...

80.--DE LA SÉPARATION DU TEMPOREL ET DU SPIRITUEL.

(Ébauche inédite)[102].

[Note 102: Extraite d'un cahier de l'auteur, et probablement écrite

en 1849.]

Les affaires de Rome ont-elles une solution

possible?--Oui.--Laquelle?--Qu'il se rencontre un pape qui dise:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»--Vous croyez que ce serait la

solution de la question romaine?--Oui, et de la question catholique

et de la question religieuse.

Si, en 1847, quelqu'un eût proposé d'anéantir la Charte et d'investir

Louis-Philippe du pouvoir absolu, c'eût été contre une telle

proposition une clameur générale.

Si, de plus, on eût proposé de remettre à Louis-Philippe, outre le

pouvoir temporel, la puissance spirituelle, la proposition n'eût pas

succombé sous les clameurs, mais sous le dédain.

Pourquoi cela? Parce que nous trouvons que le droit de gouverner les

actes est déjà bien grand, et qu'il n'y faut pas joindre encore celui

de régenter les consciences.

Mais quoi! à celui qui a le pouvoir temporel donner la puissance

spirituelle, ou bien à celui qui est le chef spirituel accorder le

pouvoir temporel, est-ce donc bien différent? et le résultat n'est-il

pas absolument le même?

Nous nous ferions hacher plutôt que de nous laisser imposer une telle

combinaison; et nous l'imposons aux autres!

Dialogue.

--Mais, enfin, cet ordre de choses que vous critiquez a prévalu

pendant des siècles.

--C'est vrai; mais il a fini par révolter les Romains.

--Ne me parlez pas des Romains. Ce sont des brigands, des assassins,

des hommes dégénérés, sans courage, sans vertu, sans bonne foi, sans

lumières; et je ne puis comprendre que vous preniez leur parti contre

le Saint-Père.

--Et moi, je ne puis comprendre que vous preniez le parti d'une

institution qui a fait un peuple tel que vous le décrivez.

* * * * *

Le monde est plein d'honnêtes gens qui voudraient être catholiques

et ne le peuvent pas. Hélas! c'est à peine s'ils osent le paraître.

Et ne pouvant pas être catholiques, ils ne sont rien. Ils ont au

coeur une racine de foi; mais ils n'ont pas de foi. Ils soupirent

après une religion, et n'ont pas de religion.

Ce qu'il y a de pire, c'est que cette désertion s'accroît tous les

jours; elle pousse tous les hommes hors de l'Église, à commencer par

les plus éclairés.

Ainsi la foi s'éteint sans que rien la remplace; et ceux mêmes qui,

par politique, ou effrayés de l'avenir, défendent la religion, n'ont

pas de religion.--À tout homme que j'entends déclamer en faveur du

catholicisme, j'adresse cette question: «Vous confessez-vous?»--Et il

baisse la tête.

Certes, c'est là un état de choses qui n'est pas naturel.

Quelle en est la cause?

Je le dirai franchement: selon moi, elle est tout entière dans

l'union des deux puissances sur la même tête.

Dès le moment que le clergé a le pouvoir politique, la religion

devient pour lui un instrument politique. Le clergé ne sert plus la

religion; c'est la religion qui sert le clergé.

Et bientôt le pays est couvert d'institutions dont le but, religieux

en apparence, est intéressé en fait.

Et la religion est profanée.

Et nul ne veut jouer ce rôle ridicule de laisser exploiter jusqu'à sa

conscience.

Et le peuple repousse ce qu'il y a en elle de vrai avec ce qui s'y

est mêlé de faux.

Et alors le temps est venu où le prêtre a beau crier: «Soyez dévots,»

on ne veut pas même être pieux.

Supposons que les deux puissances fussent séparées.

Alors la religion ne pourrait procurer aucun avantage politique.

Alors le clergé n'aurait pas besoin de la surcharger d'une foule de

rites, de cérémonies propres à étouffer la raison.

Et chacun sentirait reverdir au fond de son coeur cette racine de foi

qui ne se dessèche jamais entièrement.

Et les formes religieuses n'ayant plus rien de dégradant, le prêtre

n'aurait plus à lutter contre le respect humain.

Et la fusion de toutes les sectes chrétiennes en une communion ne

rencontrerait plus d'obstacles.

Et l'histoire de l'humanité ne présenterait pas une plus belle

révolution.

Mais le sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne

serait pas l'instrument du sacerdoce.

Tout est là.

* * * * *

Un des plus grands besoins de l'homme, c'est celui de la morale.

Comme père, comme époux, comme maître, comme citoyen, l'homme sent

qu'il n'a aucune garantie, si la morale n'est un frein pour ses

semblables.

Ce besoin généralement senti, il se trouve toujours des gens disposés

à le satisfaire.

À l'origine des sociétés, la morale est renfermée dans une religion.

La raison en est simple. La morale proprement dite serait obligée

de raisonner; on a droit de mettre ses maximes en quarantaine. En

attendant le monde.....[103]. La religion va au plus pressé. Elle

parle avec autorité. Elle ne conseille pas, elle impose. «Tu ne

tueras pas. Tu ne prendras pas.»--Pourquoi?--«J'ai le droit de le

dire, répond la religion, et j'ai celui de ne pas le dire, parce que

je parle au nom de Dieu, qui ne trompe ni ne se trompe.»

[Note 103: Le mot manque dans le manuscrit. Il est probable que

l'intercalation de _périrait_ serait conforme à la pensée de

l'auteur.]

La religion a donc pour base la morale. De plus elle a des dogmes,

des faits, une histoire, des cérémonies, enfin des ministres.

Au sein d'un peuple, les ministres de la religion sont des hommes

très-influents. Indépendamment du respect qu'ils s'attirent comme

interprètes de la volonté de Dieu, ils sont encore les distributeurs

d'une des choses dont les hommes ont le plus besoin, la morale.....

81.

N'en est-il pas en religion comme en économie politique? et n'a-t-on

point le tort de chercher la solution dans une _unité_ factice,

imposée, intolérante, persécutrice, socialiste, incapable d'ailleurs

de fournir ses titres à la domination et ses preuves de vérité?

L'unité, en toutes choses, est la consommation suprême, le point vers

lequel gravite et gravitera éternellement, sans jamais l'atteindre,

l'esprit humain. Si elle devait se réaliser dans l'humanité, ce ne

serait qu'à la fin de toutes les libres évolutions sociales.

C'est la variété, la diversité qui sont au commencement, à l'origine,

au point de départ de l'humanité, car la diversité des opinions doit

être d'autant plus grande que le trésor des vérités acquises est plus

petit et que l'esprit des hommes s'est mis d'accord, par la science,

sur un moins grand nombre de points.....

82.--LES TROIS CONSEILS[104].

[Note 104: Ébauche publiée par l'_Économiste belge_, nº du 3 juin

1860.

(_Note de l'éditeur._)]

«Quand la patrie est en danger, chacun lui doit le _tribut_ de ce

qu'il peut avoir acquis de lumière et d'expérience.»

C'est ainsi que débute tout donneur d'avis. L'impôt du conseil! En

est-il de plus abondant et de plus volontaire?

Je veux aussi payer cet impôt, ainsi que tous les autres, afin de

n'être en reste, sous aucun rapport, envers mon pays.

Quoique les millions et les millions de conseils qu'il reçoit

diffèrent entre eux, ils ont cependant un point de ressemblance.

Tous ont la prétention de sauver la société; et ceux qui les

donnent se bornent à dire: voici mon système, les choses iraient

merveilleusement si tout le monde voulait penser comme moi. Cela

revient, à ceci: si nous étions d'accord, nous nous accorderions.

Mettons-nous tous en phalanstère, dit l'un, et toutes nos disputes

cesseront.--C'est fort bien; mais les 9999/10000 des Français ont

horreur du phalanstère.--Organisons, d'un consentement unanime,

l'atelier social, dit l'autre, et la société marchera comme sur des

roulettes.--Sans doute; mais ceux à qui on s'adresse aimeraient

autant le bagne.--Inclinons-nous tous devant la Constitution, s'écrie

un troisième; fût-elle mauvaise, si chacun l'exécute, elle sera

bonne.--Rien n'est plus vrai, et je crois que c'est le plus sage

et le plus plausible. Mais comment y amener ceux qui, détestant la

Constitution, s'y soumettent quand l'anarchie les menace, et la

menacent dès que l'ordre leur donne du coeur?

Il y en a qui disent: Le mal provient de ce que toute foi est

éteinte. Soyons bons catholiques, et les plaies sociales seront

cicatrisées.--Vous parlez ainsi parce que vous êtes catholique

vous-même... et encore. Mais comment faire pour que ceux qui ne le

sont pas le soient?

D'autres, selon leurs prédilections, vous répètent:

«Unissons-nous tous à la république!»--«Rallions-nous tous

à la monarchie!»--«Remontons d'un commun accord vers le

passé!»--«Élançons-nous avec courage vers l'avenir!»

Enfin chacun consulte son opinion personnelle, rien de plus

naturel,--et proclame que le monde est sauvé si elle prévaut,--rien

de plus sûr.

Mais aucune ne prévaut ni ne peut prévaloir, car tous ces efforts se

neutralisent et chacun reste ce qu'il est.

Parmi ces myriades de doctrines, il en est une seule,--je n'ai pas

besoin de dire que c'est la mienne,--qui aurait le droit de réunir

l'assentiment commun. Pourquoi aurait-elle seule ce privilége? Parce

que c'est la doctrine de la Liberté, parce qu'elle est tolérante

et juste pour toutes les autres. Fondez un phalanstère, si cela

vous plaît;--réunissez-vous en atelier social, si tel est votre bon

plaisir; discutez la Constitution tant qu'il vous plaira; manifestez

ouvertement vos préférences pour la république ou la monarchie; allez

à confesse, si le coeur vous y porte; en un mot, usez de tous les

droits de l'individu: pourvu que vous respectiez ces mêmes droits

en autrui, je me tiens pour satisfait; et, telle est ma conviction,

la société, pour être juste, ordonnée et progressive, n'a pas autre

chose à vous demander.

Mais je n'ai pas la prétention aujourd'hui de développer ce système,

qui devrait, ce me semble, être aussitôt adopté qu'exposé. Est-il

rien de plus raisonnable? Nous ne pouvons nous accorder sur les

doctrines: eh bien! conservons, propageons chacun la nôtre, et

convenons de bannir d'entre nous toute oppression, toute violence.

Me plaçant au point de vue des faits tels qu'ils sont, de la

situation telle que les événements l'ont faite, supposant, comme je

le dois, que je m'adresse à des personnes qui, avant tout, veulent le

repos et le bonheur de la France, je voudrais donner trois conseils

pratiques,--l'un à M. le président de la République, l'autre à la

majorité de la Chambre, le troisième à la minorité.

* * * * *

Je voudrais que M. le président de la République se présentât

solennellement devant l'Assemblée nationale et y fît l'allocution

suivante:

Citoyens représentants,

Le plus grand fléau de ce temps et de notre pays, c'est l'incertitude

de l'avenir. En tant que cette incertitude peut se rattacher à mes

projets et à mes vues, mon devoir est de la faire cesser; c'est aussi

ma volonté.

On se demande: Qu'arrivera-t-il dans deux ans? À la face de mon pays,

sous l'oeil de Dieu, par le nom que je porte, je jure que le... mai

1852, je descendrai du fauteuil de la présidence.

J'ai reçu du peuple un mandat en vertu de la Constitution. Je

remettrai au peuple ce mandat conformément à la Constitution.

Il y en a qui disent: Mais si le peuple vous renomme? À quoi je

réponds: Le peuple ne me fera pas l'injure de me renommer malgré moi;

et si quelques citoyens oublient à ce point leurs devoirs, je tiens

d'avance pour nuls et non avenus les bulletins qui, aux prochaines

élections, porteraient mon nom.

D'autres, se croyant beaucoup plus sages, pensent qu'on peut

prolonger ma présidence en modifiant la Constitution d'après les

formes qu'elle a elle-même établies.

Il ne m'appartient pas d'imposer des limites à l'exercice légal des

droits de l'Assemblée. Mais, si elle est maîtresse de ses résolutions

régulières, je suis maître des miennes; et je déclare formellement

que, la Constitution fût-elle modifiée, ma première présidence ne

sera pas immédiatement suivie d'une seconde.

J'y ai réfléchi, et voici sur quoi je me fonde:

Notre règle d'action est contenue dans ces mots: _La France avant

tout_. De quoi souffre la France? De l'incertitude. S'il en est

ainsi, citoyens, est-ce le moyen de faire cesser l'incertitude que

de remettre tout en question? Quoi! la Constitution n'a qu'un an

d'existence, et déjà vous jetteriez au milieu de vous cette question

brûlante: Faut-il faire une autre Constitution? Si votre réponse est

négative, les passions du dehors en seront-elles calmées?--Si elle

est affirmative, il faudra donc convoquer une nouvelle Constituante,

remuer de nouveau tous les fondements de notre existence nationale,

nous élancer vers un autre inconnu, et procéder, dans quelques mois,

à trois élections générales.

Ce parti extrême me semble le comble de l'imprudence. Je n'ai pas le

droit de m'y opposer autrement qu'en déclarant de la manière la plus

expresse qu'il n'avancerait en rien mes partisans; car, je le répète,

je n'accepterai pas la présidence, sous quelque forme et de quelque

manière qu'elle m'arrive.

Telle est ma première résolution. Je l'ai prise par devoir; je la

proclame avec joie, parce qu'elle peut contribuer au repos de notre

patrie. Je serai assez récompensé si elle me donne pour successeur un

républicain honnête, qui n'apporte à la première fonction de l'État,

ni rancune, ni utopie, ni engagement envers les partis.

J'ai maintenant une seconde résolution à vous communiquer. Par la

volonté du peuple, je dois exercer le _pouvoir exécutif_ pendant deux

ans encore.

Je comprends le sens de ce mot _pouvoir exécutif_, et je suis résolu

à m'y renfermer d'une manière absolue.

La nation a donné deux délégations. À ses représentants, elle a

conféré le droit de faire des lois. À moi, elle m'a confié la mission

de les faire exécuter.

Représentants, faites les lois que vous croirez les meilleures, les

plus justes, les plus utiles au pays. Quelles qu'elles soient, je les

exécuterai à la lettre.

Si elles sont bonnes, leur exécution le prouvera; si elles

sont mauvaises, l'exécution en révélera les défauts, et vous

les réformerez. Je n'ai pas le droit et je n'accepte pas la

responsabilité de les juger.

Tout ceci, sous la réserve de la faculté qui m'est attribuée par

l'article... de la Constitution.

J'exécuterai donc vos décrets sans distinction. Il en est cependant

auxquels je me crois tenu, par le voeu national, de donner une

attention toute spéciale. Ce sont ceux qui concernent la répression

des délits et des crimes, l'ordre dans les rues, le respect dû

aux personnes et aux propriétés, prenant ce mot _propriété_ dans

l'acception la plus large, qui comprend aussi bien le libre exercice

des facultés et des bras que la paisible jouissance de la richesse

acquise.

Ainsi, représentants, faites des lois. Que les citoyens discutent

toutes les questions politiques et sociales dans leurs réunions et

dans leurs journaux. Mais que nul ne trouble l'ordre de la cité, la

paix des familles, la sécurité de l'industrie. Au premier signal

de révolte ou d'émeute, je serai là. J'y serai avec tous les bons

citoyens, avec les vrais républicains; j'y serai avec la brave garde

nationale, j'y serai avec notre admirable armée.

Il y en a qui disent: Peut-on compter sur le zèle de la garde

nationale, sur la fidélité de l'armée?

Oui, dans la ligne que je viens de tracer, on peut y compter. J'y

compte comme sur moi-même, et nul n'a le droit de faire à notre

force armée l'injure de croire qu'elle prendrait parti pour les

perturbateurs du repos public.

Je veux,--j'ai le droit de vouloir, puisque le peuple m'a donné cette

mission expresse, et que ma volonté en ceci c'est la sienne,--je

veux que l'ordre et la sécurité soient partout respectés. Je le

veux, et cela sera. Je suis entouré de soldats fidèles, d'officiers

éprouvés; j'ai pour moi la force, le droit, le bon sens public; et

si je ne craignais de blesser par l'apparence d'un doute les justes

susceptibilités de ceux dont le concours m'est assuré, je dirais

que les défections même ne me feraient pas fléchir. L'ordre légal

régnera, dussé-je y laisser la présidence et la vie.

Telle est, citoyens, ma seconde résolution. Voici la troisième.

Je me demande quelle est la cause de ces luttes incessantes et

passionnées entre la Nation et le Gouvernement qu'elle-même s'est

donné.

Il faut peut-être l'attribuer à des habitudes invétérées

d'opposition. Combattre le pouvoir, c'est se donner un rôle qu'on

croit héroïque, parce qu'en effet cela a pu être glorieux et

dangereux autrefois. À cela je ne sais d'autre remède que le temps.

Mais, comme ces luttes perpétuelles, le langage haineux et exagéré

qu'elles suscitent, sont un des grands fléaux de notre République,

j'ai dû rechercher si elles n'avaient pas d'autres causes que des

traditions irrationnelles, afin de faire cesser celles de ces causes

sur lesquelles je puis avoir quelque action.

Je crois sincèrement que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif

mêlent et confondent trop leurs rôles.

Je suis résolu à me renfermer dans le mien, qui est de faire exécuter

les lois quand vous les aurez votées. De la sorte, aux yeux même des

plus susceptibles, je n'aurai qu'une responsabilité restreinte. Si

la nation est mal gouvernée, pourvu que j'exécute les lois, elle ne

pourra pas s'en prendre à moi. Le gouvernement et moi nous serons

hors de cause dans les débats de la tribune et de la presse.

Je prendrai mes ministres hors de l'Assemblée. Par là s'accomplira

une séparation logique entre les deux pouvoirs. Par là avorteront au

sein de la Chambre les coalitions et les guerres de portefeuilles, si

funestes au pays.

Mes ministres seront mes agents directs. Ils ne se rendront à

l'Assemblée que lorsqu'ils y seront appelés, pour répondre à des

questions posées d'avance par la voie de messages réguliers.

Ainsi vous serez parfaitement libres et dans des conditions parfaites

d'impartialité pour la confection des lois. Mon gouvernement

n'exercera sur vous, à cet égard, aucune influence. De votre côté,

vous n'en aurez aucune sur l'exécution. Le contrôle vous appartient

sans doute, mais l'exécution proprement dite est à moi.

Et alors, citoyens, est-il possible de concevoir une collision?

Est-ce que vous n'aurez pas le plus grand intérêt à ce qu'il ne sorte

de vos délibérations que de bonnes lois? Est-ce que je pourrais en

avoir un autre que leur bonne exécution?

Dans deux ans, la nation sera appelée à nommer un autre président.

Son choix, sans doute, se portera sur le plus digne, et nous n'aurons

à redouter de lui aucun attentat contre la liberté et les lois. En

tout cas, j'aurai la satisfaction de lui léguer des précédents qui

l'enchaîneront. Quand la présidence ne se sera pas fixée sur le

nom de Napoléon, sur l'élu de sept millions de suffrages, est-il

quelqu'un en France qui puisse rêver pour lui-même un coup d'État et

aspirer à l'empire?

Bannissons donc de vaines terreurs. Nous traverserons, sans danger,

une première, une seconde, une troisième présidence...

CORRESPONDANCE

À M. LAURENCE.

Mugron, le 9 novembre 1844.

MONSIEUR ET CHER COLLÈGUE,

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 26 / 32 段