On accuse les économistes de ne pas tenir compte de l'abnégation,

peut-être de la dédaigner. À Dieu ne plaise que nous voulions

méconnaître ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans

l'abnégation. Rien de grand, rien de généreux, rien de ce qui excite

la sympathie et l'admiration des hommes ne s'est accompli que par le

dévouement. L'homme n'est pas seulement une intelligence, il n'est

pas seulement calculateur. Il a une âme, dans cette âme il y a un

germe sympathique, et ce germe peut être développé jusqu'à l'amour

universel, jusqu'au sacrifice le plus absolu, jusqu'à produire ces

actions généreuses dont le simple récit appelle les larmes à nos

paupières.

Mais les économistes ne pensent pas que le train ordinaire de la vie,

les actes journaliers, continus, par lesquels les hommes pourvoient

à leur conservation, à leur subsistance et à leur développement,

puissent être fondés sur le principe de l'abnégation. Or ce sont

ces actes, ces transactions librement débattues qui font l'objet de

l'économie politique. Le domaine en est assez vaste pour constituer

une science. Les actions des hommes ressortent de plusieurs sciences:

en tant qu'elles donnent lieu à la contestation, elles appartiennent

à la science du droit; en tant qu'elles sont soumises à l'influence

directe du pouvoir établi, elles appartiennent à la politique; en

tant qu'elles exigent cet effort qu'on nomme vertu, elles ressortent

de la morale ou de la religion.

Aucune de ces sciences ne peut se passer des autres, encore moins

les contredire. Mais il ne faut pas exiger qu'une seule les embrasse

toutes complétement. Et quoique les économistes parlent peu

d'abnégation, parce que ce n'est pas leur sujet, nous osons affirmer

que leur biographie, sous ce rapport, peut soutenir le parallèle

avec celle des écrivains qui ont embrassé d'autres doctrines. De

même le prêtre qui parle peu de valeur, de concurrence, parce que

ces choses ne rentrent que bien indirectement dans la sphère de ses

prédications, exécute ses achats et ses ventes absolument comme le

vulgaire. On en peut dire autant des socialistes.

Disons donc que, dans les actions humaines, celles qui font le sujet

de la science économique consistent en _échange de services_.

Peut-être trouvera-t-on que c'est ravaler la science; mais je crois

sincèrement qu'elle est considérable, quoique plus simple qu'on

ne le suppose, et qu'elle repose tout entière sur ces vulgarités:

_donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je

ferai cela pour toi_. Je ne puis pas concevoir d'autres formes aux

transactions humaines. L'intervention de la monnaie, des négociants,

des intermédiaires, peut compliquer cette forme élémentaire, et nous

en obscurcir la vue. Elle n'en est pas moins le type de tous les

faits économiques.....

77.--BARATARIA[97].

[Note 97: En publiant ce court fragment d'une brochure projetée,

il est de mon devoir de rapporter une réflexion de l'auteur. Je

parlais avec regret, devant lui, peu de jours avant sa mort, de ce

projet deux fois formé et deux fois abandonné. Il s'empressa de

dire qu'il avait bien fait de laisser là ce sujet, et que, dans

l'opinion des masses, l'économie politique n'était que trop entachée

de positivisme et d'égoïsme. C'eût été, ajouta-t-il, alimenter ce

préjugé défavorable que de placer le langage du bon sens, de la

vérité économique dans la bouche de Sancho Pança, et le langage du

socialisme, de l'utopie dans la bouche de Don Quichotte.

(_Note de l'éditeur._)]

Il n'est rien de tel que les eaux des Pyrénées. On y rencontre des

hommes de tout pays, gens qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu,

prêts d'ailleurs à beaucoup raconter. Ce qui n'est pas moins

précieux, on y trouve aussi en grand nombre, surtout aux Eaux-Bonnes,

d'autres hommes disposés à beaucoup écouter, et pour cause.

Depuis plusieurs jours, nous, vrais malades, malades _sérieux_, comme

on dit aujourd'hui (ce qui ne nous empêche pas d'être gais), nous

faisons cercle autour d'un hidalgo valencian, qui a visité en détail

l'île de Barataria, et nous en conte des choses merveilleuses. On

sait que cette île a eu pour législateur le grand Sancho Pança, qui

crut devoir s'écarter, dans ses institutions, des données classiques

de Minos, Lycurgue, Solon, Numa et Platon. À Barataria, le principe

du gouvernement est de laisser les gouvernés juger et décider pour

eux-mêmes en toutes matières, et de n'exiger rien d'eux que le

respect de la justice. Le gouvernement ne promet rien non plus; il ne

se charge de rien et ne répond de rien que de la sécurité universelle.

Une autre fois je vous raconterai les effets de ce système, au

dire de don Juan Jose. Pour aujourd'hui, je me borne à transcrire

ici quelques lettres qui furent échangées entre don Quichotte et

Sancho, pendant le règne du célèbre laboureur Manchego, lettres qu'on

conserve précieusement dans la bibliothèque de Barataria.

Malheureusement le chevalier de la Triste-Figure, non plus que son

écuyer, n'ont eu soin de dater leur correspondance. On suppose

qu'elle n'a dû avoir lieu que plusieurs mois après que Sancho eut

pris possession de son île. Cela se reconnaît au style. Il dénote

chez don Quichotte la perte du peu de bon sens qui lui restait, et,

chez Sancho, une moindre dose d'aimable naïveté. Quoi qu'il en soit,

tout ce qui vient de ces deux héros est trop précieux pour n'être pas

conservé.

DON QUICHOTTE À SANCHO.

Ami Sancho, je ne puis me rappeler combien est difficile le

gouvernement des nommes, sans éprouver quelques remords de t'avoir

préposé à gouverner l'île de Barataria, mission pour laquelle ta

tête et ton coeur n'avaient pas été peut-être assez préparés. C'est

pourquoi je prends la résolution de te donner désormais de fréquents

avis, que tu suivras, j'espère, avec cette docilité qui est imposée

aux écuyers par les lois de la chevalerie.

Combien tu dois maintenant déplorer la grossière existence que tu as

menée jusqu'au jour où tu t'associas, avec ton âne, à mes glorieuses

entreprises, à mes nobles destinées. Les hauts faits dont tu as été

témoin et auxquels tu n'as pas laissé, à l'occasion, que de prendre

part, auront arraché ton âme aux préoccupations vulgaires du village.

Mais a-t-elle eu le temps de s'élever à toute la hauteur que doit

atteindre l'âme d'un législateur?

Je crains, ami Sancho, qu'appelé à jouer sur la scène du monde le

rôle d'un Minos, d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Numa, tu ne te sois

pas encore assez identifié avec la pensée et le but de ces grands

hommes. Comme eux, tu es plus que prince, tu es législateur; et

sais-tu ce que c'est qu'un législateur?

«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en

état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer

chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire,

en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive, en quelque

sorte, sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour

la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à

l'existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la

nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces

pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse

faire usage sans le secours d'autrui[98].»

[Note 98: Nous avions quelque peine à comprendre comment Don

Quichotte avait pu citer Rousseau, et il nous est naturellement

venu à la pensée que ce pouvait bien être Rousseau qui avait fait

des emprunts à Don Quichotte. Mais considérant que l'antiquité est

le seul sujet d'étude et d'admiration des modernes, nous préférons

croire à une simple coïncidence, qui n'a rien de surprenant.

(_Note de l'auteur._)

Tous les passages placés entre guillemets ou écrits en italique, sont

tirés du _Contrat social_.

(_Note de l'éditeur._)]

Ami Sancho, tu as à être l'inventeur d'abord, puis le mécanicien

d'une machine, dont les Baratariens seront les matériaux et les

ressorts. N'oublie pas que, dans cette machine tout doit être

combiné, non pour la gloire de l'inventeur ou le bonheur du

mécanicien, mais pour le bonheur et la gloire de la machine

elle-même.

La première difficulté que tu vas rencontrer sera de faire accepter

tes lois. Il ne serait pas mal que tu pusses persuader aux

Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque déesse. Tu

proclamerais ta législation un jour d'orage, au milieu du tonnerre

et des éclairs. Elle s'imprimerait ainsi dans leur âme avec le

sentiment d'une salutaire terreur. Ton code ne serait pas seulement

un code, il serait une religion; violer la loi serait commettre un

sacrilége, et encourir non-seulement des châtiments humains, mais

encore le courroux des dieux. C'est de cette manière que tu donneras

de la stabilité à ta ville, et que tu forceras les citoyens _à porter

docilement le joug de la félicité publique_.

Une telle imposture serait, il est vrai, odieuse chez tout autre,

mais elle est très-permise à un législateur. Tous s'en sont servis,

depuis Lycurgue jusqu'à Mahomet, et de nos jours encore, si tu lis

les écrits des publicistes qui aspirent à refaire la société, tu

y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu'ils ne seraient

pas fâchés de passer pour des inspirés et des prophètes. Ceux qui

ont recours à ces supercheries sont plus qu'excusables, ils sont

méritoires puisqu'ils _honorent les dieux de leur propre sagesse_.

Tu auras ensuite à résoudre cette question importante: établiras-tu

ou non l'esclavage?

Il y a beaucoup de pour et de contre.

Si, comme nous gens éclairés, tu avais passé toute ta jeunesse

avec les Grecs et les Romains, tu saurais que la vertu est

incompatible avec le travail; qu'il n'y a de noble que le métier

des armes, de grand que la guerre, et que nos mains ne sauraient

dignement s'exercer qu'aux arts qui servent à la domination ou à la

destruction; ceux qui nous font exister étant essentiellement bas,

honteux et serviles.

Il suit de là que, pour faire fleurir la vertu dans ton île, il faut

en bannir le travail. Mais en bannir le travail, ce serait en bannir

la vie.

Voici comment tu pourrais résoudre la difficulté.

Tu partagerais les Baratariens en deux classes.

Les uns (à peu près 95 sur 100) seraient voués, sous le nom

d'esclaves, aux travaux serviles. On les marquerait au front pour les

reconnaître; on les enchaînerait au cou pour prévenir les révoltes.

Les autres vivraient alors noblement. Ils s'exerceraient à la lutte,

au pugilat; ils se perfectionneraient dans l'art de tuer, en un mot,

leur seule occupation serait la vertu. C'est ainsi que tu réaliseras

la liberté.--_Quoi donc! me diras-tu, la liberté ne peut-elle fleurir

qu'à l'aide de la servitude?--Peut-être._

Médite ces paroles, ami Sancho, et réponds-moi sans retard.

RÉPONSE DE SANCHO.

Je me suis fait lire votre lettre par mon secrétaire, et, quoique j'y

comprenne fort peu de chose, je m'empresse d'y répondre. À vous dire

vrai, je ne m'aperçois pas que j'aie rien appris de bien utile à mon

gouvernement pendant le cours de nos aventures; et même il y a cela

d'étrange que la plupart de vos discours me sont sortis de la tête,

tandis que les sentences de notre curé, les proverbes de Carasco et

surtout les maximes de Thérèse Pança me sont aujourd'hui d'un grand

secours. Quant aux exploits dont vous parlez et auxquels vous avez la

bonté de dire que j'ai pris ma part, je ne me les rappelle pas non

plus, ne pouvant guère considérer comme tels vos singulières luttes

contre des moulins ou des moutons, dont d'ailleurs je suis resté le

témoin inactif. Mais, au contraire, je me rappelle fort bien les

coups de bâton qui m'ont rompu les os, dans le bois où nous avons

combattu vingt muletiers.

Enfin me voici, comme vous dites, législateur, prince et gouverneur.

Je prends note d'abord qu'à votre avis la Société baratarienne doit

être une machine dont les Baratariens seront les matériaux et dont je

dois être l'inventeur, l'exécuteur et le mécanicien. Je me suis fait

relire trois fois ce passage de votre honorée lettre, sans jamais

pouvoir en comprendre le premier mot.

Les Baratariens, que vous n'avez peut-être jamais vus, sont faits

comme vous et moi, ou approchant, car il n'y en a guère qui

atteignent à votre maigreur ou à ma rotondité. À cela près, ils nous

ressemblent beaucoup. Ils ont des yeux pour voir, des oreilles pour

entendre, et leur tête, si je ne me trompe, contient une cervelle.

Ils se meuvent, pensent, parlent et paraissent tous fort occupés des

arrangements qu'ils ont à prendre pour être heureux. À vrai dire, ils

ne s'occupent jamais d'autre chose, et je ne comprends pas que vous

les ayez pris pour des matériaux.

J'ai remarqué aussi que les Baratariens ont un autre trait de

ressemblance avec les habitants de mon village, en ce que chacun

d'eux est si avide de bonheur qu'il le recherche quelquefois aux

dépens d'autrui. Pendant plusieurs semaines, mon secrétaire n'a fait

que me lire des pétitions étonnantes sous ce rapport. Toutes, soit

qu'elles émanent d'individus ou de communautés, peuvent se résumer

en ces deux mots:--Ne nous prenez pas d'argent, donnez-nous de

l'argent.--Cela m'a fait beaucoup réfléchir.

J'ai envoyé quérir mon ministre de la _hacienda_, et je lui ai

demandé s'il connaissait un moyen de donner toujours de l'argent aux

Baratariens sans jamais leur en prendre.--Le ministre m'a affirmé que

ce moyen lui était inconnu.--Je lui ai demandé si je ne pourrais pas

au moins donner aux Baratariens un peu plus d'argent que je ne leur

en prendrais.

--Il m'a répondu que c'était tout le contraire, et qu'il était de

toute impossibilité de donner _dix_ à mes sujets sans leur prendre au

moins _douze_, à cause des frais.

Alors je me suis fait ce raisonnement: si je donne à chaque

Baratarien ce que je lui ai pris, sauf les frais, l'opération est

ridicule. Si je donne plus aux uns, c'est que je donnerai moins aux

autres; et l'opération sera injuste.

Tout bien considéré, je me suis décidé à agir d'une autre manière et

selon ce qui m'a paru être juste et raisonnable.

J'ai donc convoqué une grande assemblée de Baratariens et je leur ai

parlé ainsi:

Baratariens!

«En examinant comment vous êtes faits et comment je suis fait

moi-même, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de ressemblance. Dès

lors j'en ai conclu qu'il ne m'était pas plus possible qu'il ne le

serait au premier venu d'entre vous de faire votre bonheur à tous;

et je viens vous dire que j'y renonce. N'avez-vous pas des bras, des

jambes et une volonté pour les diriger? Faites donc votre bonheur

vous-mêmes.

«Dieu vous a donné des terres; cultivez-les, façonnez-en les

produits. Échangez les uns avec les autres. Que ceux-ci labourent,

que ceux-là tissent, que d'autres enseignent, plaident, guérissent,

que chacun travaille selon son goût.

«Pour moi, mon devoir est de garantir à chacun ces deux choses: la

liberté d'action,--la libre disposition des fruits de son travail.

«Je m'appliquerai constamment à réprimer, où qu'il se manifeste,

le funeste penchant à vous dépouiller les uns les autres. Je vous

donnerai à tous une entière _sécurité_. Chargez-vous du reste.

«N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose?

Que signifient ces monceaux de pétitions? Si je les en croyais,

_tout le monde volerait tout le monde_, à Barataria,--et cela par

mon intermédiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission

d'empêcher que _personne ne vole personne_.

«Baratariens, il y a bien de la différence entre ces deux systèmes.

Si je dois être, suivant vous, l'instrument au moyen duquel _tout le

monde vole tout le monde_, c'est comme si vous disiez que toutes vos

propriétés m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre

liberté. Vous n'êtes plus des hommes, vous êtes des brutes.

«Si je dois être l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne

de volé, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez

plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un très-petit impôt;

alors vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes de tout ce

qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice

vous en prendre à moi. Ma responsabilité en sera bien réduite, et ma

stabilité d'autant mieux assurée.

«Baratariens, voici donc nos conventions:

«Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne

heure,--travaillez ou vous reposez,--faites ripaille ou maigre

chère,--dépensez ou économisez,--agissez isolément ou en commun,

entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des

hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-là.

Elles ne me sont certes pas indifférentes. J'aimerais mieux vous voir

actifs que paresseux, économes que prodigues, sobres qu'intempérants,

charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout

cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me

convient. Je m'en fie à vous-mêmes et à cette loi de responsabilité à

laquelle Dieu a soumis l'homme.

«Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confiée, c'est

de l'appliquer à ce que chacun se contente de sa liberté, de sa

propriété, et soit contenu dans les bornes de la justice.»

Voilà ce que j'ai dit, mon cher maître. Vous ayant fait connaître

ainsi mes paroles, faits et gestes, je désire savoir ce que vous en

pensez avant de répondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs

grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dicté d'aussi

long.

78.--LETTRE À UN ECCLÉSIASTIQUE[99].

[Note 99: _Économiste belge_ du 14 Janvier 1860.]

Mugron, 28 mars 1848.

MONSIEUR ET HONORÉ COMPATRIOTE,

En arrivant de Bayonne, j'ai trouvé votre lettre du 22, par laquelle

vous me faites savoir que vous subordonnez votre suffrage en ma

faveur à une question que vous m'adressez. En même temps, on me met à

la même épreuve dans le Maransin.

Je serais un singulier représentant si j'entrais à l'Assemblée

nationale après et pour avoir renié la liberté commerciale et la

liberté religieuse. Il ne me manquerait plus que d'abandonner aussi

la liberté d'enseignement pour me concilier certains votes. En tout

cas, mon cher monsieur, je vous remercie d'avoir cru à la sincérité

de ma réponse. Vous désirez connaître mon opinion sur le traitement

alloué au clergé; je ne dois pas déguiser ma pensée même pour

m'attirer des suffrages dont je pourrais à bon droit m'honorer.

Il est vrai que j'ai écrit que chacun devrait concourir _librement_

à soutenir le culte qu'il professe; cette opinion, je l'ai exprimée

et je la soutiendrai comme publiciste et comme législateur, sans

entêtement cependant, et jusqu'à ce que de bonnes raisons me fassent

changer. Ainsi que je l'ai dit dans ma profession de foi[100], mon

idéal c'est la _justice universelle_. Les rapports de l'Église et de

l'État ne me semblent pas fondés actuellement sur la justice: d'une

part on force les catholiques à salarier les cultes protestant et

judaïque, avant peu vous payerez peut-être l'abbé Châtel,--cela peut

froisser quelques consciences; d'un autre côté, l'État se prévaut de

ce qu'il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du

clergé ou pour y exercer une influence que je n'admets pas. Il est

pour quelque chose dans la nomination des évêques, des chanoines, des

curés de canton; et certes la république peut prendre une direction

telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me paraît contraire à la

liberté et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance

spirituelle de dangereux points de contact.

[Note 100: Celle du 22 mars 1848. (_Oeuvres complètes_, t. I, p.

506.)]

En outre, j'ai foi dans une fusion future entre toutes les religions

chrétiennes, ou, si vous voulez, dans l'absorption des sectes

dissidentes par le catholicisme. Mais pour cela il ne faut pas que

les Églises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier

que le rôle attribué à Victoria, dans la religion anglicane, et à

Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle à la

réunion de tout le troupeau sous un même pasteur.

Quant à l'objection tirée de la situation où placerait trente mille

prêtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par

l'État, vous raisonnez, je crois, dans l'hypothèse où elle serait

prise violemment et non dans un esprit de charité. Dans ma pensée,

elle implique l'indépendance absolue du clergé; et, en outre, en la

décrétant, on devrait tenir compte du traité intervenu en 89, et que

vous rappelez.

Il me faudrait un volume pour développer ma thèse; mais après avoir

aussi franchement exprimé ma manière de voir et réservé toute mon

indépendance comme législateur et comme publiciste, j'espère que vous

ne révoquerez pas en doute la sincérité de ce qu'il me reste à vous

dire.

Je crois que la réforme dont je vous entretiens doit être et

sera, pendant bien des années encore, peut-être pendant bien des

générations, matière à discussion plutôt que matière à législation.

La prochaine Assemblée nationale aura simplement pour mission de

concilier les esprits, de rassurer les consciences; et je ne pense

pas qu'elle veuille soulever, et encore moins résoudre, dans un sens

contraire à l'opinion des masses, la question que vous me soumettez.

Considérez, en effet, qu'alors même que mon opinion serait la vérité,

elle n'est professée que par un bien petit nombre d'hommes; si elle

triomphait maintenant dans l'enceinte législative, ce ne pourrait

être sans alarmer et jeter dans l'opposition la presque totalité de

la nation. C'est donc, pour ceux qui pensent comme moi, une croyance

à défendre et propager, non une mesure de réalisation immédiate.

Je diffère de bien d'autres en ceci que _je ne me crois pas

infaillible_; je suis tellement frappé de l'infirmité native de

la raison individuelle que je ne cherche ni ne chercherai jamais

à imposer mes systèmes. Je les expose, les développe, et, pour la

réalisation, j'attends que la raison publique se prononce. S'ils sont

justes, ce temps arrivera certainement; s'ils sont erronés, ils

mourront avant moi. J'ai toujours pensé qu'aucune réforme ne pouvait

être considérée comme mûre, ayant de profondes racines, en un mot,

comme utile, que lorsqu'un long débat lui avait concilié l'opinion

des masses.

C'est sur ce principe que j'ai agi relativement à la liberté

commerciale. Je ne me suis pas adressé au pouvoir, mais au public et

me suis efforcé de le ramener à mon avis. Je considérerais la liberté

commerciale comme un présent funeste si elle était décrétée avant que

la raison publique la réclame. Je vous jure sur mon honneur que si

j'étais sorti des barricades membre du gouvernement provisoire, avec

une dictature illimitée, je n'en aurais pas profité, à l'exemple de

Louis Blanc, pour imposer à mes concitoyens mes vues personnelles.

La raison en est simple: c'est qu'à mes yeux une réforme ainsi

introduite par surprise n'a aucun fondement solide et succombe à

la première occasion. Il en est de même de la question que vous me

proposez. Cela dépendrait de moi que je n'accomplirais pas violemment

la séparation de l'Église et de l'État; non que cette séparation ne

me paraisse bonne en soi, mais parce que l'opinion publique, qui est

la reine du monde, selon Pascal, la repousse encore. C'est cette

opinion qu'il faut conquérir. Sur cette question et sur quelques

autres, il ne m'en coûtera pas de rester toute ma vie peut-être dans

une imperceptible minorité. Un jour viendra, je le crois, où le

clergé lui-même sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec

l'État, de reconquérir son indépendance.

En attendant, j'espère que mon opinion, qu'on peut considérer comme

purement spéculative, et qui, en tout cas, est bien loin d'être

hostile à la religion, ne me fera pas perdre l'honneur de votre

suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne

regretterai pas pour cela de vous avoir répondu sincèrement.

Votre dévoué compatriote, etc.

79[101].

[Note 101: Ce projet d'article indique sa date lui-même.

(_Note de l'édit._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 25 / 32 段