peut-être de la dédaigner. À Dieu ne plaise que nous voulions
méconnaître ce qu'il y a de puissance et de grandeur dans
l'abnégation. Rien de grand, rien de généreux, rien de ce qui excite
la sympathie et l'admiration des hommes ne s'est accompli que par le
dévouement. L'homme n'est pas seulement une intelligence, il n'est
pas seulement calculateur. Il a une âme, dans cette âme il y a un
germe sympathique, et ce germe peut être développé jusqu'à l'amour
universel, jusqu'au sacrifice le plus absolu, jusqu'à produire ces
actions généreuses dont le simple récit appelle les larmes à nos
paupières.
Mais les économistes ne pensent pas que le train ordinaire de la vie,
les actes journaliers, continus, par lesquels les hommes pourvoient
à leur conservation, à leur subsistance et à leur développement,
puissent être fondés sur le principe de l'abnégation. Or ce sont
ces actes, ces transactions librement débattues qui font l'objet de
l'économie politique. Le domaine en est assez vaste pour constituer
une science. Les actions des hommes ressortent de plusieurs sciences:
en tant qu'elles donnent lieu à la contestation, elles appartiennent
à la science du droit; en tant qu'elles sont soumises à l'influence
directe du pouvoir établi, elles appartiennent à la politique; en
tant qu'elles exigent cet effort qu'on nomme vertu, elles ressortent
de la morale ou de la religion.
Aucune de ces sciences ne peut se passer des autres, encore moins
les contredire. Mais il ne faut pas exiger qu'une seule les embrasse
toutes complétement. Et quoique les économistes parlent peu
d'abnégation, parce que ce n'est pas leur sujet, nous osons affirmer
que leur biographie, sous ce rapport, peut soutenir le parallèle
avec celle des écrivains qui ont embrassé d'autres doctrines. De
même le prêtre qui parle peu de valeur, de concurrence, parce que
ces choses ne rentrent que bien indirectement dans la sphère de ses
prédications, exécute ses achats et ses ventes absolument comme le
vulgaire. On en peut dire autant des socialistes.
Disons donc que, dans les actions humaines, celles qui font le sujet
de la science économique consistent en _échange de services_.
Peut-être trouvera-t-on que c'est ravaler la science; mais je crois
sincèrement qu'elle est considérable, quoique plus simple qu'on
ne le suppose, et qu'elle repose tout entière sur ces vulgarités:
_donne-moi ceci, et je te donnerai cela; fais ceci pour moi, et je
ferai cela pour toi_. Je ne puis pas concevoir d'autres formes aux
transactions humaines. L'intervention de la monnaie, des négociants,
des intermédiaires, peut compliquer cette forme élémentaire, et nous
en obscurcir la vue. Elle n'en est pas moins le type de tous les
faits économiques.....
77.--BARATARIA[97].
[Note 97: En publiant ce court fragment d'une brochure projetée,
il est de mon devoir de rapporter une réflexion de l'auteur. Je
parlais avec regret, devant lui, peu de jours avant sa mort, de ce
projet deux fois formé et deux fois abandonné. Il s'empressa de
dire qu'il avait bien fait de laisser là ce sujet, et que, dans
l'opinion des masses, l'économie politique n'était que trop entachée
de positivisme et d'égoïsme. C'eût été, ajouta-t-il, alimenter ce
préjugé défavorable que de placer le langage du bon sens, de la
vérité économique dans la bouche de Sancho Pança, et le langage du
socialisme, de l'utopie dans la bouche de Don Quichotte.
(_Note de l'éditeur._)]
Il n'est rien de tel que les eaux des Pyrénées. On y rencontre des
hommes de tout pays, gens qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu,
prêts d'ailleurs à beaucoup raconter. Ce qui n'est pas moins
précieux, on y trouve aussi en grand nombre, surtout aux Eaux-Bonnes,
d'autres hommes disposés à beaucoup écouter, et pour cause.
Depuis plusieurs jours, nous, vrais malades, malades _sérieux_, comme
on dit aujourd'hui (ce qui ne nous empêche pas d'être gais), nous
faisons cercle autour d'un hidalgo valencian, qui a visité en détail
l'île de Barataria, et nous en conte des choses merveilleuses. On
sait que cette île a eu pour législateur le grand Sancho Pança, qui
crut devoir s'écarter, dans ses institutions, des données classiques
de Minos, Lycurgue, Solon, Numa et Platon. À Barataria, le principe
du gouvernement est de laisser les gouvernés juger et décider pour
eux-mêmes en toutes matières, et de n'exiger rien d'eux que le
respect de la justice. Le gouvernement ne promet rien non plus; il ne
se charge de rien et ne répond de rien que de la sécurité universelle.
Une autre fois je vous raconterai les effets de ce système, au
dire de don Juan Jose. Pour aujourd'hui, je me borne à transcrire
ici quelques lettres qui furent échangées entre don Quichotte et
Sancho, pendant le règne du célèbre laboureur Manchego, lettres qu'on
conserve précieusement dans la bibliothèque de Barataria.
Malheureusement le chevalier de la Triste-Figure, non plus que son
écuyer, n'ont eu soin de dater leur correspondance. On suppose
qu'elle n'a dû avoir lieu que plusieurs mois après que Sancho eut
pris possession de son île. Cela se reconnaît au style. Il dénote
chez don Quichotte la perte du peu de bon sens qui lui restait, et,
chez Sancho, une moindre dose d'aimable naïveté. Quoi qu'il en soit,
tout ce qui vient de ces deux héros est trop précieux pour n'être pas
conservé.
DON QUICHOTTE À SANCHO.
Ami Sancho, je ne puis me rappeler combien est difficile le
gouvernement des nommes, sans éprouver quelques remords de t'avoir
préposé à gouverner l'île de Barataria, mission pour laquelle ta
tête et ton coeur n'avaient pas été peut-être assez préparés. C'est
pourquoi je prends la résolution de te donner désormais de fréquents
avis, que tu suivras, j'espère, avec cette docilité qui est imposée
aux écuyers par les lois de la chevalerie.
Combien tu dois maintenant déplorer la grossière existence que tu as
menée jusqu'au jour où tu t'associas, avec ton âne, à mes glorieuses
entreprises, à mes nobles destinées. Les hauts faits dont tu as été
témoin et auxquels tu n'as pas laissé, à l'occasion, que de prendre
part, auront arraché ton âme aux préoccupations vulgaires du village.
Mais a-t-elle eu le temps de s'élever à toute la hauteur que doit
atteindre l'âme d'un législateur?
Je crains, ami Sancho, qu'appelé à jouer sur la scène du monde le
rôle d'un Minos, d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Numa, tu ne te sois
pas encore assez identifié avec la pensée et le but de ces grands
hommes. Comme eux, tu es plus que prince, tu es législateur; et
sais-tu ce que c'est qu'un législateur?
«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en
état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer
chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire,
en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive, en quelque
sorte, sa vie et son être; d'altérer la constitution de l'homme pour
la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à
l'existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la
nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces
pour lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse
faire usage sans le secours d'autrui[98].»
[Note 98: Nous avions quelque peine à comprendre comment Don
Quichotte avait pu citer Rousseau, et il nous est naturellement
venu à la pensée que ce pouvait bien être Rousseau qui avait fait
des emprunts à Don Quichotte. Mais considérant que l'antiquité est
le seul sujet d'étude et d'admiration des modernes, nous préférons
croire à une simple coïncidence, qui n'a rien de surprenant.
(_Note de l'auteur._)
Tous les passages placés entre guillemets ou écrits en italique, sont
tirés du _Contrat social_.
(_Note de l'éditeur._)]
Ami Sancho, tu as à être l'inventeur d'abord, puis le mécanicien
d'une machine, dont les Baratariens seront les matériaux et les
ressorts. N'oublie pas que, dans cette machine tout doit être
combiné, non pour la gloire de l'inventeur ou le bonheur du
mécanicien, mais pour le bonheur et la gloire de la machine
elle-même.
La première difficulté que tu vas rencontrer sera de faire accepter
tes lois. Il ne serait pas mal que tu pusses persuader aux
Baratariens que tu es en commerce secret avec quelque déesse. Tu
proclamerais ta législation un jour d'orage, au milieu du tonnerre
et des éclairs. Elle s'imprimerait ainsi dans leur âme avec le
sentiment d'une salutaire terreur. Ton code ne serait pas seulement
un code, il serait une religion; violer la loi serait commettre un
sacrilége, et encourir non-seulement des châtiments humains, mais
encore le courroux des dieux. C'est de cette manière que tu donneras
de la stabilité à ta ville, et que tu forceras les citoyens _à porter
docilement le joug de la félicité publique_.
Une telle imposture serait, il est vrai, odieuse chez tout autre,
mais elle est très-permise à un législateur. Tous s'en sont servis,
depuis Lycurgue jusqu'à Mahomet, et de nos jours encore, si tu lis
les écrits des publicistes qui aspirent à refaire la société, tu
y remarqueras un ton de mysticisme qui prouve qu'ils ne seraient
pas fâchés de passer pour des inspirés et des prophètes. Ceux qui
ont recours à ces supercheries sont plus qu'excusables, ils sont
méritoires puisqu'ils _honorent les dieux de leur propre sagesse_.
Tu auras ensuite à résoudre cette question importante: établiras-tu
ou non l'esclavage?
Il y a beaucoup de pour et de contre.
Si, comme nous gens éclairés, tu avais passé toute ta jeunesse
avec les Grecs et les Romains, tu saurais que la vertu est
incompatible avec le travail; qu'il n'y a de noble que le métier
des armes, de grand que la guerre, et que nos mains ne sauraient
dignement s'exercer qu'aux arts qui servent à la domination ou à la
destruction; ceux qui nous font exister étant essentiellement bas,
honteux et serviles.
Il suit de là que, pour faire fleurir la vertu dans ton île, il faut
en bannir le travail. Mais en bannir le travail, ce serait en bannir
la vie.
Voici comment tu pourrais résoudre la difficulté.
Tu partagerais les Baratariens en deux classes.
Les uns (à peu près 95 sur 100) seraient voués, sous le nom
d'esclaves, aux travaux serviles. On les marquerait au front pour les
reconnaître; on les enchaînerait au cou pour prévenir les révoltes.
Les autres vivraient alors noblement. Ils s'exerceraient à la lutte,
au pugilat; ils se perfectionneraient dans l'art de tuer, en un mot,
leur seule occupation serait la vertu. C'est ainsi que tu réaliseras
la liberté.--_Quoi donc! me diras-tu, la liberté ne peut-elle fleurir
qu'à l'aide de la servitude?--Peut-être._
Médite ces paroles, ami Sancho, et réponds-moi sans retard.
RÉPONSE DE SANCHO.
Je me suis fait lire votre lettre par mon secrétaire, et, quoique j'y
comprenne fort peu de chose, je m'empresse d'y répondre. À vous dire
vrai, je ne m'aperçois pas que j'aie rien appris de bien utile à mon
gouvernement pendant le cours de nos aventures; et même il y a cela
d'étrange que la plupart de vos discours me sont sortis de la tête,
tandis que les sentences de notre curé, les proverbes de Carasco et
surtout les maximes de Thérèse Pança me sont aujourd'hui d'un grand
secours. Quant aux exploits dont vous parlez et auxquels vous avez la
bonté de dire que j'ai pris ma part, je ne me les rappelle pas non
plus, ne pouvant guère considérer comme tels vos singulières luttes
contre des moulins ou des moutons, dont d'ailleurs je suis resté le
témoin inactif. Mais, au contraire, je me rappelle fort bien les
coups de bâton qui m'ont rompu les os, dans le bois où nous avons
combattu vingt muletiers.
Enfin me voici, comme vous dites, législateur, prince et gouverneur.
Je prends note d'abord qu'à votre avis la Société baratarienne doit
être une machine dont les Baratariens seront les matériaux et dont je
dois être l'inventeur, l'exécuteur et le mécanicien. Je me suis fait
relire trois fois ce passage de votre honorée lettre, sans jamais
pouvoir en comprendre le premier mot.
Les Baratariens, que vous n'avez peut-être jamais vus, sont faits
comme vous et moi, ou approchant, car il n'y en a guère qui
atteignent à votre maigreur ou à ma rotondité. À cela près, ils nous
ressemblent beaucoup. Ils ont des yeux pour voir, des oreilles pour
entendre, et leur tête, si je ne me trompe, contient une cervelle.
Ils se meuvent, pensent, parlent et paraissent tous fort occupés des
arrangements qu'ils ont à prendre pour être heureux. À vrai dire, ils
ne s'occupent jamais d'autre chose, et je ne comprends pas que vous
les ayez pris pour des matériaux.
J'ai remarqué aussi que les Baratariens ont un autre trait de
ressemblance avec les habitants de mon village, en ce que chacun
d'eux est si avide de bonheur qu'il le recherche quelquefois aux
dépens d'autrui. Pendant plusieurs semaines, mon secrétaire n'a fait
que me lire des pétitions étonnantes sous ce rapport. Toutes, soit
qu'elles émanent d'individus ou de communautés, peuvent se résumer
en ces deux mots:--Ne nous prenez pas d'argent, donnez-nous de
l'argent.--Cela m'a fait beaucoup réfléchir.
J'ai envoyé quérir mon ministre de la _hacienda_, et je lui ai
demandé s'il connaissait un moyen de donner toujours de l'argent aux
Baratariens sans jamais leur en prendre.--Le ministre m'a affirmé que
ce moyen lui était inconnu.--Je lui ai demandé si je ne pourrais pas
au moins donner aux Baratariens un peu plus d'argent que je ne leur
en prendrais.
--Il m'a répondu que c'était tout le contraire, et qu'il était de
toute impossibilité de donner _dix_ à mes sujets sans leur prendre au
moins _douze_, à cause des frais.
Alors je me suis fait ce raisonnement: si je donne à chaque
Baratarien ce que je lui ai pris, sauf les frais, l'opération est
ridicule. Si je donne plus aux uns, c'est que je donnerai moins aux
autres; et l'opération sera injuste.
Tout bien considéré, je me suis décidé à agir d'une autre manière et
selon ce qui m'a paru être juste et raisonnable.
J'ai donc convoqué une grande assemblée de Baratariens et je leur ai
parlé ainsi:
Baratariens!
«En examinant comment vous êtes faits et comment je suis fait
moi-même, j'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de ressemblance. Dès
lors j'en ai conclu qu'il ne m'était pas plus possible qu'il ne le
serait au premier venu d'entre vous de faire votre bonheur à tous;
et je viens vous dire que j'y renonce. N'avez-vous pas des bras, des
jambes et une volonté pour les diriger? Faites donc votre bonheur
vous-mêmes.
«Dieu vous a donné des terres; cultivez-les, façonnez-en les
produits. Échangez les uns avec les autres. Que ceux-ci labourent,
que ceux-là tissent, que d'autres enseignent, plaident, guérissent,
que chacun travaille selon son goût.
«Pour moi, mon devoir est de garantir à chacun ces deux choses: la
liberté d'action,--la libre disposition des fruits de son travail.
«Je m'appliquerai constamment à réprimer, où qu'il se manifeste,
le funeste penchant à vous dépouiller les uns les autres. Je vous
donnerai à tous une entière _sécurité_. Chargez-vous du reste.
«N'est-ce pas une chose absurde que vous me demandiez autre chose?
Que signifient ces monceaux de pétitions? Si je les en croyais,
_tout le monde volerait tout le monde_, à Barataria,--et cela par
mon intermédiaire!... Je crois, au contraire, avoir pour mission
d'empêcher que _personne ne vole personne_.
«Baratariens, il y a bien de la différence entre ces deux systèmes.
Si je dois être, suivant vous, l'instrument au moyen duquel _tout le
monde vole tout le monde_, c'est comme si vous disiez que toutes vos
propriétés m'appartiennent, que j'en puis disposer ainsi que de votre
liberté. Vous n'êtes plus des hommes, vous êtes des brutes.
«Si je dois être l'instrument au moyen duquel il n'y ait personne
de volé, ma mission sera d'autant plus restreinte que vous serez
plus justes. Alors je ne vous demanderai qu'un très-petit impôt;
alors vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-mêmes de tout ce
qui vous arrivera; en tout cas, vous ne pourrez pas avec justice
vous en prendre à moi. Ma responsabilité en sera bien réduite, et ma
stabilité d'autant mieux assurée.
«Baratariens, voici donc nos conventions:
«Faites comme vous l'entendrez; levez-vous tard ou de bonne
heure,--travaillez ou vous reposez,--faites ripaille ou maigre
chère,--dépensez ou économisez,--agissez isolément ou en commun,
entendez-vous ou ne vous entendez pas. Je vous tiens trop pour des
hommes, je vous respecte trop pour intervenir dans ces choses-là.
Elles ne me sont certes pas indifférentes. J'aimerais mieux vous voir
actifs que paresseux, économes que prodigues, sobres qu'intempérants,
charitables qu'impitoyables; mais je n'ai pas le droit, et, en tout
cas, je n'ai pas la puissance de vous jeter dans le moule qui me
convient. Je m'en fie à vous-mêmes et à cette loi de responsabilité à
laquelle Dieu a soumis l'homme.
«Tout ce que je ferai de la force publique qui m'est confiée, c'est
de l'appliquer à ce que chacun se contente de sa liberté, de sa
propriété, et soit contenu dans les bornes de la justice.»
Voilà ce que j'ai dit, mon cher maître. Vous ayant fait connaître
ainsi mes paroles, faits et gestes, je désire savoir ce que vous en
pensez avant de répondre au surplus de votre lettre. J'ai d'ailleurs
grand besoin de me reposer, car je n'avais encore rien dicté d'aussi
long.
78.--LETTRE À UN ECCLÉSIASTIQUE[99].
[Note 99: _Économiste belge_ du 14 Janvier 1860.]
Mugron, 28 mars 1848.
MONSIEUR ET HONORÉ COMPATRIOTE,
En arrivant de Bayonne, j'ai trouvé votre lettre du 22, par laquelle
vous me faites savoir que vous subordonnez votre suffrage en ma
faveur à une question que vous m'adressez. En même temps, on me met à
la même épreuve dans le Maransin.
Je serais un singulier représentant si j'entrais à l'Assemblée
nationale après et pour avoir renié la liberté commerciale et la
liberté religieuse. Il ne me manquerait plus que d'abandonner aussi
la liberté d'enseignement pour me concilier certains votes. En tout
cas, mon cher monsieur, je vous remercie d'avoir cru à la sincérité
de ma réponse. Vous désirez connaître mon opinion sur le traitement
alloué au clergé; je ne dois pas déguiser ma pensée même pour
m'attirer des suffrages dont je pourrais à bon droit m'honorer.
Il est vrai que j'ai écrit que chacun devrait concourir _librement_
à soutenir le culte qu'il professe; cette opinion, je l'ai exprimée
et je la soutiendrai comme publiciste et comme législateur, sans
entêtement cependant, et jusqu'à ce que de bonnes raisons me fassent
changer. Ainsi que je l'ai dit dans ma profession de foi[100], mon
idéal c'est la _justice universelle_. Les rapports de l'Église et de
l'État ne me semblent pas fondés actuellement sur la justice: d'une
part on force les catholiques à salarier les cultes protestant et
judaïque, avant peu vous payerez peut-être l'abbé Châtel,--cela peut
froisser quelques consciences; d'un autre côté, l'État se prévaut de
ce qu'il dispose de votre budget pour intervenir dans les affaires du
clergé ou pour y exercer une influence que je n'admets pas. Il est
pour quelque chose dans la nomination des évêques, des chanoines, des
curés de canton; et certes la république peut prendre une direction
telle, que ce joug ne vous plaira plus. Cela me paraît contraire à la
liberté et multiplie entre la puissance temporelle et la puissance
spirituelle de dangereux points de contact.
[Note 100: Celle du 22 mars 1848. (_Oeuvres complètes_, t. I, p.
506.)]
En outre, j'ai foi dans une fusion future entre toutes les religions
chrétiennes, ou, si vous voulez, dans l'absorption des sectes
dissidentes par le catholicisme. Mais pour cela il ne faut pas que
les Églises soient des institutions politiques. Vous ne pouvez nier
que le rôle attribué à Victoria, dans la religion anglicane, et à
Nicolas, dans la religion russe, ne soit un grand obstacle à la
réunion de tout le troupeau sous un même pasteur.
Quant à l'objection tirée de la situation où placerait trente mille
prêtres une mesure telle que la suppression de leur traitement par
l'État, vous raisonnez, je crois, dans l'hypothèse où elle serait
prise violemment et non dans un esprit de charité. Dans ma pensée,
elle implique l'indépendance absolue du clergé; et, en outre, en la
décrétant, on devrait tenir compte du traité intervenu en 89, et que
vous rappelez.
Il me faudrait un volume pour développer ma thèse; mais après avoir
aussi franchement exprimé ma manière de voir et réservé toute mon
indépendance comme législateur et comme publiciste, j'espère que vous
ne révoquerez pas en doute la sincérité de ce qu'il me reste à vous
dire.
Je crois que la réforme dont je vous entretiens doit être et
sera, pendant bien des années encore, peut-être pendant bien des
générations, matière à discussion plutôt que matière à législation.
La prochaine Assemblée nationale aura simplement pour mission de
concilier les esprits, de rassurer les consciences; et je ne pense
pas qu'elle veuille soulever, et encore moins résoudre, dans un sens
contraire à l'opinion des masses, la question que vous me soumettez.
Considérez, en effet, qu'alors même que mon opinion serait la vérité,
elle n'est professée que par un bien petit nombre d'hommes; si elle
triomphait maintenant dans l'enceinte législative, ce ne pourrait
être sans alarmer et jeter dans l'opposition la presque totalité de
la nation. C'est donc, pour ceux qui pensent comme moi, une croyance
à défendre et propager, non une mesure de réalisation immédiate.
Je diffère de bien d'autres en ceci que _je ne me crois pas
infaillible_; je suis tellement frappé de l'infirmité native de
la raison individuelle que je ne cherche ni ne chercherai jamais
à imposer mes systèmes. Je les expose, les développe, et, pour la
réalisation, j'attends que la raison publique se prononce. S'ils sont
justes, ce temps arrivera certainement; s'ils sont erronés, ils
mourront avant moi. J'ai toujours pensé qu'aucune réforme ne pouvait
être considérée comme mûre, ayant de profondes racines, en un mot,
comme utile, que lorsqu'un long débat lui avait concilié l'opinion
des masses.
C'est sur ce principe que j'ai agi relativement à la liberté
commerciale. Je ne me suis pas adressé au pouvoir, mais au public et
me suis efforcé de le ramener à mon avis. Je considérerais la liberté
commerciale comme un présent funeste si elle était décrétée avant que
la raison publique la réclame. Je vous jure sur mon honneur que si
j'étais sorti des barricades membre du gouvernement provisoire, avec
une dictature illimitée, je n'en aurais pas profité, à l'exemple de
Louis Blanc, pour imposer à mes concitoyens mes vues personnelles.
La raison en est simple: c'est qu'à mes yeux une réforme ainsi
introduite par surprise n'a aucun fondement solide et succombe à
la première occasion. Il en est de même de la question que vous me
proposez. Cela dépendrait de moi que je n'accomplirais pas violemment
la séparation de l'Église et de l'État; non que cette séparation ne
me paraisse bonne en soi, mais parce que l'opinion publique, qui est
la reine du monde, selon Pascal, la repousse encore. C'est cette
opinion qu'il faut conquérir. Sur cette question et sur quelques
autres, il ne m'en coûtera pas de rester toute ma vie peut-être dans
une imperceptible minorité. Un jour viendra, je le crois, où le
clergé lui-même sentira le besoin, par une nouvelle transaction avec
l'État, de reconquérir son indépendance.
En attendant, j'espère que mon opinion, qu'on peut considérer comme
purement spéculative, et qui, en tout cas, est bien loin d'être
hostile à la religion, ne me fera pas perdre l'honneur de votre
suffrage. Si cependant vous croyez devoir me le retirer, je ne
regretterai pas pour cela de vous avoir répondu sincèrement.
Votre dévoué compatriote, etc.
79[101].
[Note 101: Ce projet d'article indique sa date lui-même.
(_Note de l'édit._)]