Le peuple n'ayant été le maître que dans un pays, la France, et dans

une courte période, celle de 93, nous ne connaissons encore la valeur

théorique et les charmes pratiques de la fraternité que par l'essai

_qui en fut fait tumultueusement_ à cette époque. Malheureusement

_l'union et l'amour_, personnifiés dans Robespierre, _ne purent

étouffer qu'à demi l'Individualisme, qui reparut le lendemain du 9

thermidor. Il règne encore._

Qu'est-ce donc que l'_Individualisme_? L'auteur de l'ouvrage auquel

nous faisons allusion le définit ainsi:

«Le principe d'individualisme est celui qui, prenant l'homme en

dehors de la société, le rend seul juge de ce qui l'entoure et de

lui-même, lui donne un sentiment exalté de ses droits sans lui

indiquer ses devoirs, l'abandonne à ses propres forces, et, pour tout

gouvernement, proclame le laisser-faire[94].»

[Note 94: _Histoire de la Révolution Française_, par Louis Blanc, t.

Ier, p. 9.]

Ce n'est pas tout. L'Individualisme, ce mobile de la bourgeoisie,

devait envahir les trois grandes branches de l'activité humaine, la

religion, la politique et l'industrie. De là trois grandes écoles

individualistes: l'école philosophique, _dont Voltaire fut le chef_,

en demandant la liberté de penser, _nous a amenés à une profonde

anarchie morale_; l'école politique, fondée par Montesquieu, _au lieu

de la liberté politique, nous a valu une oligarchie de censitaires_;

et l'école économiste, _représentée par Turgot, au lieu de la liberté

de l'industrie, nous a légué la concurrence du riche et du pauvre, au

profit du riche_[95].

[Note 95: Louis Blanc, _Histoire de la Révolution_, t. Ier, p. 350.]

On voit que l'humanité a été bien mal inspirée jusqu'ici, et qu'elle

s'est trompée dans toutes les directions. Ce n'a pourtant pas été

faute d'avertissements, car le principe de la _fraternité_ a toujours

fait ses protestations et ses réserves par la voix de Jean Huss, de

Morelli, de Mably, de Rousseau et par les efforts de Robespierre.

Mais qu'est-ce que la fraternité? «Le principe de la fraternité

est celui qui, regardant comme solidaires les membres de la grande

famille, tend à organiser un jour les sociétés, oeuvre de l'homme,

sur le modèle du corps humain, oeuvre de Dieu, et fonde la puissance

de gouverner sur la persuasion, sur le volontaire assentiment du

coeur[96].»

[Note 96: Bastiat n'ayant pas achevé de copier de sa main, sur son

manuscrit, le passage du livre dont il s'occupe, j'ai dû combler

cette lacune et donner la phrase entière. À propos des derniers

mots, je me permets de dire qu'ils impliquent contradiction avec la

pensée de réaliser un système social quelconque par l'intervention de

l'État, c'est-à-dire par la force. Ceux qui proposent des systèmes

sociaux de leur invention ne bornent, pas plus que Robespierre, leur

prétention à _persuader_, à obtenir _le volontaire assentiment des

coeurs_, et ne sont pas mieux fondés que lui à se placer sous le

drapeau de la liberté.

(_Note l'éditeur._)]

Tel est le système de M. Blanc. Ce qui le rend dangereux, à mes yeux,

outre le talent avec lequel il est exposé, c'est que le vrai et le

faux s'y mêlent en proportions qu'il est difficile d'apprécier.

Je n'ai pas l'intention de l'examiner dans toutes ses branches

symétriques. Pour me conformer aux exigences de ce recueil, je le

considérerai principalement au point de vue de l'économie politique.

J'avoue que lorsqu'il s'agit d'énoncer le principe qui, à une époque

donnée, anime le corps social, je voudrais qu'il fût exprimé par des

mots moins vagues que ceux d'_individualisme_ et _fraternité_.

L'_individualisme_ est un mot nouveau simplement substitué au mot

_égoïsme_. C'est l'exagération du sentiment de la personnalité.

L'homme est un être essentiellement sympathique. Plus sa puissance de

sympathie se concentre sur lui-même, plus il est égoïste. Plus elle

se répand sur ses semblables, plus il est philanthrope.

L'égoïsme est donc comme tous les autres vices, comme toutes les

autres déviations de nos qualités morales, c'est-à-dire aussi ancien

que l'homme même. On en peut dire autant de la philanthropie. À

toutes les époques, sous tous les régimes, dans toutes les classes,

il y a eu des hommes durs, froids, personnels, rapportant tout à

eux-mêmes, et d'autres bons, généreux, humains, dévoués. Il ne me

semble pas qu'on puisse faire d'une de ces dispositions de l'âme,

pas plus que de la colère ou de la douceur, de l'énergie ou de la

faiblesse, le principe sur lequel repose la société.

Il est donc impossible d'admettre qu'à partir d'une date déterminée

dans l'histoire, par exemple à partir de Luther, tous les efforts

de l'humanité aient été, systématiquement et pour ainsi dire

providentiellement, consacrés au triomphe de l'individualisme.

Sur quel fondement pourrait-on prétendre que l'exagération du

sentiment de la personnalité est née dans les temps modernes? Est-ce

que les peuples anciens, quand ils pillaient et ravageaient le monde,

quand ils réduisaient les vaincus en esclavage, n'agissaient pas

sous l'influence d'un égoïsme porté au plus haut degré? Si, pour

s'assurer la victoire, pour vaincre la résistance, pour échapper

au sort affreux qu'elles réservaient à ceux qu'elles appelaient

barbares, ces associations guerrières sentaient le besoin de l'union,

si même l'individu était disposé à y faire de véritables sacrifices,

l'égoïsme, pour être collectif, en était-il moins de l'égoïsme?

J'en dirai autant de la domination par l'autorité théologique. Que,

pour asservir les hommes, on emploie la force ou la ruse, qu'on

exploite leur faiblesse ou leur crédulité, le fait même d'une

domination injuste ne révèle-t-il pas dans le dominateur le sentiment

de l'égoïsme? Le prêtre égyptien, qui imposait de fausses croyances

à ses semblables pour se rendre maître de leurs actions et même de

leurs pensées, ne recherchait-il pas son avantage _personnel_ par les

moyens les plus immoraux?

À mesure que les peuples sont devenus forts, ils ont repoussé la

spoliation réalisée par la force.--Ils se sont avancés vers la

propriété du travail et la liberté de l'industrie; et voilà que vous

découvrez dans la liberté de l'industrie une première manifestation

de l'individualisme!

Mais vous qui ne voulez pas que le travail soit libre, vous voulez

donc qu'il soit contraint, car il n'y a pas de terme moyen. Il y en a

un, dites-vous, l'association.--C'est une confusion de mots, car si

l'association est volontaire, le travail ne cesse pas d'être libre.

Ce n'est pas aliéner sa liberté que de former avec ses semblables des

conventions, des associations volontaires.

À mesure que les hommes se sont éclairés, ils ont réagi contre les

superstitions, les fausses croyances, les opinions imposées. Et voilà

que vous découvrez dans le _libre examen_ une seconde manifestation

de l'Individualisme!

Mais vous qui n'admettez ni l'autorité ni le libre examen, que

mettez-vous donc à la place? La fraternité, dites-vous. La fraternité

mettra-t-elle dans mon intelligence des idées qui ne soient ni reçues

par elle toutes faites, ni élaborées par son propre exercice?

Vous ne voulez pas que l'homme examine les opinions! Je conçois

cette intolérance dans les théologiens. Ils sont conséquents. Ils

disent: cherchez la vérité en toutes choses, _traditus est mundus

disputationibus eorum_, quand Dieu ne l'a pas révélée. Là où il a

dit: voilà la vérité, il serait absurde que vous voulussiez examiner.

Mais les modernes socialistes, de quel droit nous refusent-ils le

libre examen dont ils usent si amplement? Ils n'ont qu'un moyen de

courber nos esprits; c'est de se prétendre inspirés. Quelques-uns

l'ont essayé, mais jusqu'ici ils n'ont pas montré leurs titres de

prophètes.

Sans accuser les intentions, je dis qu'il y a au fond de ces

doctrines le plus irrationnel de tous les despotismes, et, par

conséquent, de tous les _individualismes_. Quoi de plus tyrannique

que de vouloir régenter notre travail et notre intelligence,

abstraction faite de toute autorité surnaturelle qu'on n'invoque

même pas? Il n'est pas surprenant qu'on aboutisse à voir le type, le

héros, l'apôtre de la fraternité ainsi comprise dans Robespierre.

Si l'individualisme n'est pas le mobile exclusif d'une période prise

dans l'histoire moderne, il n'est pas davantage le principe qui

dirige une classe à l'exclusion de toutes les autres.

Dans les sciences morales, une certaine symétrie d'exposition se

prend souvent pour la vérité. Méfions-nous de cette superficielle

apparence.

C'est ainsi que s'est accréditée cette opinion que les nations

modernes se composent de trois classes: aristocratie, bourgeoisie,

peuple. De là on conclut qu'il y a le même antagonisme entre les

deux dernières classes qu'entre les deux premières. La bourgeoisie,

dit-on, a renversé l'aristocratie et s'est mise à sa place. À l'égard

du peuple, elle constitue une autre aristocratie et sera à son tour

renversée par lui.

Pour moi, je ne vois dans la société que deux classes. Des

conquérants qui fondant sur un pays, s'emparent des terres, des

richesses, de la puissance législative et judiciaire; et un peuple

vaincu, qui souffre, travaille, grandit, brise ses chaînes,

reconquiert ses droits, se gouverne tant bien que mal, fort

mal pendant longtemps, est dupe de beaucoup de charlatans, est

souvent trahi par les siens, s'éclaire par l'expérience et arrive

progressivement à l'égalité par la liberté, et à la fraternité par

l'égalité.

Chacune de ces deux classes obéit au sentiment indestructible de la

personnalité. Mais si ce sentiment mérite le nom d'_individualisme_,

c'est certainement dans la classe conquérante et dominatrice.

Il est vrai qu'au sein du peuple, il y a des hommes plus ou moins

riches à des degrés infinis. Mais la différence de richesses ne

suffit pas pour constituer deux classes. Tant qu'un homme du peuple

ne se retourne pas contre le peuple lui-même pour l'exploiter, tant

qu'il ne doit sa fortune qu'au travail, à l'ordre, à l'économie,

quelques richesses qu'il acquière, quelque influence que lui

donnent les richesses, il reste peuple; et c'est un abus de mots

que de prétendre qu'il entre dans une autre classe, dans une classe

aristocratique.

S'il en était ainsi, voyez quelles seraient les conséquences.

L'artisan honnête, laborieux, prévoyant, qui s'impose de dures

privations, qui accroît sa clientèle par la confiance qu'il

inspire, qui donne à son fils une éducation un peu plus complète

que celle qu'il a reçue lui-même, cet artisan serait sur le chemin

de la bourgeoisie. C'est un homme dont il faut se méfier, c'est un

aristocrate en herbe, c'est un _individualiste_.

S'il est, au contraire, paresseux, dissipé, imprévoyant, s'il manque

tout à fait de cette énergie si nécessaire pour accumuler quelques

épargnes, alors on sera sûr qu'il restera peuple. Il appartiendra au

principe de la fraternité.

Et maintenant, tous ces hommes retenus dans les rangs les plus

infimes de la société par l'imprévoyance, le vice, et trop souvent,

j'en conviens, par le malheur, comment entendront-ils le principe de

l'égalité et de la fraternité? Qui sera leur défenseur, leur idole,

leur apôtre? ai-je besoin de le nommer?....

Abandonnant le terrain de la polémique, j'essayerai, autant que mes

forces et le temps me le permettent, de considérer la _personnalité_

et la _fraternité_ au point de vue de l'économie politique.

Je commencerai par le déclarer très-franchement: le sentiment de

la personnalité, l'amour du moi, l'instinct de la conservation, le

désir indestructible que l'homme porte en lui-même de se développer,

d'accroître la sphère de son action, d'augmenter son influence,

l'aspiration vers le bonheur, en un mot, l'individualité me semble

être le point de départ, le mobile, le ressort universel auquel la

Providence a confié le progrès de l'humanité. C'est bien vainement

que ce principe soulèverait l'animadversion des socialistes modernes.

Hélas! qu'ils rentrent en eux-mêmes, qu'ils descendent au fond

de leur conscience, et ils y retrouveront ce principe, comme on

trouve la gravitation dans toutes les molécules de la matière.

Ils peuvent reprocher à la Providence d'avoir fait l'homme tel

qu'il est; rechercher, par passe-temps, ce qu'il adviendrait de la

société, si la Divinité, les admettant dans son conseil, modifiait sa

créature sur un autre plan. Ce sont des rêveries qui peuvent amuser

l'imagination; mais ce n'est pas sur elles qu'on fondera les sciences

sociales.

Il n'est aucun sentiment qui exerce dans l'homme une action aussi

constante, aussi énergique que le sentiment de la personnalité.

Nous pouvons différer sur la manière de comprendre le bonheur, le

chercher dans la richesse, dans la puissance, dans la gloire, dans la

terreur que nous inspirons, dans la sympathie de nos semblables, dans

les satisfactions de la vanité, dans la couronne des élus; mais nous

le cherchons toujours et nous ne pouvons pas ne pas le chercher.

De là il faut conclure que l'_individualisme_, qui est le sentiment

de la personnalité pris dans un mauvais sens, est aussi ancien que ce

sentiment lui-même, car il n'est pas une de ses qualités, surtout

la plus inhérente à sa nature, dont l'homme ne puisse abuser, et

n'ait abusé à toutes les époques. Prétendre que le sentiment de la

personnalité a toujours été contenu dans de justes bornes, excepté

depuis le temps de Luther et parmi les bourgeois, cela ne peut être

considéré que comme un jeu d'esprit.

Je pense qu'on pourrait avec plus de raison soutenir la thèse

contraire, en tous cas plus consolante, et voici mes raisons.

C'est une vérité triste, mais d'expérience, que les hommes en général

donnent pleine carrière au sentiment de la personnalité, et par

conséquent en abusent, jusqu'au point où ils le peuvent faire avec

impunité. Je dis en général, parce que je suis loin de prétendre que

les inspirations de la conscience, la bienveillance naturelle, les

prescriptions religieuses n'aient pas suffi souvent pour empêcher

la personnalité de dégénérer en égoïsme. Mais on peut affirmer

que l'obstacle général au développement exagéré, à l'abus de la

personnalité n'est pas en nous, mais hors de nous. Il est dans les

autres personnalités dont nous sommes entourés et qui réagissent,

quand nous les froissons, au point de nous tenir en échec, qu'on me

pardonne cette expression.

Cela posé, plus une agglomération d'hommes s'est trouvée environnée

d'êtres faibles ou crédules, moins elle a rencontré d'obstacles en

eux, plus en elle le sentiment de la personnalité a dû acquérir

d'énergie, et franchir les limites conciliables avec le bien général.

Aussi, nous voyons les peuples de l'antiquité désolés par la guerre,

l'esclavage, la superstition et le despotisme, toutes manifestations

de l'égoïsme chez les hommes plus forts ou plus éclairés que leurs

semblables. Ce n'est jamais par son action sur lui-même, pour obéir

aux lois de la morale, que le sentiment de la personnalité est rentré

dans ses justes limites. Pour l'y réduire, il a fallu que la force et

la lumière devinssent l'héritage commun des masses; et alors il a

bien fallu que, manifesté par la force, l'individualisme s'arrêtât

devant une force supérieure, et que, manifesté par la ruse, il pérît

faute d'être alimenté par la crédulité publique.

On trouvera peut-être que représenter les personnalités comme dans

un état d'antagonisme toujours virtuellement existant, et qui ne

peut être contenu que par l'équilibre des forces et des lumières,

c'est une doctrine bien triste. Il s'ensuivrait que, dès que cet

équilibre est rompu, dès qu'un peuple ou une classe se reconnaissent

doués d'une force irrésistible, ou d'une supériorité intellectuelle

propre à leur asservir les autres peuples ou les autres classes, le

sentiment de la personnalité est toujours prêt à franchir ses limites

et à dégénérer en égoïsme, en oppression.

Il ne s'agit pas de savoir si cette doctrine est triste, mais si elle

est vraie, et si la constitution de l'homme n'est pas telle qu'il

doive conquérir son indépendance, sa sécurité par le développement

de ses forces et de son intelligence. _La vie est un combat._ Cela a

été vrai jusqu'ici, et nous n'avons aucune raison de croire que cela

cessera de l'être jamais, tant que l'homme portera dans son coeur ce

sentiment de la personnalité, toujours si disposé à sortir de ses

bornes.

Les écoles socialistes s'efforcent de remplir le monde d'espérances

que nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme chimériques,

précisément parce qu'elles ne tiennent aucun compte, dans leurs

vaines théories, de ce sentiment indélébile et de la pente

irrésistible qui le pousse, s'il n'est contenu, vers sa propre

exagération.

Nous avons beau chercher, dans leurs systèmes de séries, d'harmonies,

l'obstacle à l'abus de la personnalité, nous ne le trouvons jamais.

Les socialistes nous paraissent tourner sans cesse dans ce cercle

vicieux: si tous les hommes voulaient être dévoués, nous avons trouvé

des formes sociales qui maintiendront entre eux la fraternité et

l'harmonie.

Aussi, quand ils arrivent à proposer quelque chose qui ressemble

à de la pratique, on les voit toujours diviser l'humanité en deux

parts. D'un côté l'État, le pouvoir dirigeant, qu'ils supposent

infaillible, impeccable, dénué de tout sentiment de personnalité; de

l'autre le peuple, n'ayant plus besoin de prévoyance ni de garanties.

Pour réaliser leurs plans, ils sont réduits à confier la direction

du monde à une puissance prise, pour ainsi dire, en dehors de

l'humanité. Ils inventent un mot: l'_État_. Ils supposent que

l'État est un être existant par lui-même, possédant des richesses

inépuisables, indépendantes de celles de la société; qu'au moyen

de ces richesses, l'État peut fournir du travail à tous, assurer

l'existence de tous. Ils ne prennent pas garde que l'État ne peut

jamais que rendre à la société des biens qu'il a commencé par lui

prendre; qu'il ne peut même lui en rendre qu'une partie; que de plus

l'État est composé d'hommes, et que ces hommes portent aussi en

eux-mêmes le sentiment de la personnalité, enclin chez eux, comme

chez les gouvernés, à dégénérer en abus; qu'une des plus grandes

tentations pour que la personnalité d'un homme froisse celle de

ses semblables, c'est que cet homme soit puissant, en mesure de

vaincre les résistances. Les socialistes, à la vérité, espèrent sans

doute, quoiqu'ils ne s'expliquent guère à ce sujet, que l'État sera

soutenu par des institutions, par les lumières, la prévoyance, la

surveillance assidue et sévère des masses. Mais, s'il en est ainsi,

il faut que ces masses soient éclairées et prévoyantes; et le système

que j'examine tend précisément à détruire la prévoyance dans les

masses, puisqu'il charge l'État de pourvoir à toutes les nécessités,

de combattre tous les obstacles, de prévoir pour tout le monde.

Mais, dira-t-on, si le sentiment de la personnalité est

indestructible, s'il a une pente funeste à dégénérer en abus, si la

force qui le réprime n'est pas en nous, mais hors de nous, s'il n'est

contenu dans de justes bornes que par la résistance et la réaction

des autres personnalités, si les hommes qui exercent le pouvoir

n'échappent pas plus à cette loi que les hommes sur qui le pouvoir

s'exerce, alors la société ne peut se maintenir dans le bon ordre que

par une vigilance incessante de tous ses membres à l'égard les uns

des autres, et spécialement des gouvernés à l'égard des gouvernants,

un antagonisme radical est irrémédiable; nous n'avons d'autres

garanties contre l'oppression qu'une sorte d'équilibre entre tous les

individualismes repoussés les uns par les autres, et la fraternité,

ce principe si consolant, dont le seul nom touche et attire les

coeurs, qui pourrait réaliser les espérances de tous les hommes de

bien, unir les hommes par les liens de la sympathie, ce principe

proclamé, il y a dix-huit siècles, par une voix que l'humanité

presque tout entière a tenue pour divine, serait à jamais banni du

monde.

À Dieu ne plaise que telle soit notre pensée. Nous avons constaté que

le sentiment de l'individualité était la loi générale de l'homme, et

nous croyons ce fait hors de doute.

Il s'agit maintenant de savoir si l'intérêt bien entendu et permanent

d'un homme, d'une classe, d'une nation est radicalement opposé à

l'intérêt d'un autre homme, d'une autre classe, d'une autre nation.

S'il en est ainsi, il faut le déclarer avec douleur, mais avec

vérité: la fraternité n'est qu'un rêve; car il ne faut pas s'attendre

à ce que chacun se sacrifie aux autres; et cela fût-il, on ne voit

pas ce que l'humanité y gagnerait, puisque le sacrifice de chacun

équivaudrait au sacrifice de l'humanité entière: ce serait le malheur

universel.

Mais si, au contraire, en étudiant l'action que les hommes exercent

les uns sur les autres, nous découvrons que leurs intérêts généraux

concordent, que le progrès, la moralité, la richesse de tous sont

la condition du progrès, de la moralité, de la richesse de chacun,

alors nous comprendrons comment le sentiment de l'individualité se

réconcilie avec celui de la fraternité.

À une condition cependant: c'est que cet accord ne consiste pas en

une vaine déclamation; c'est qu'il soit clairement, rigoureusement,

scientifiquement démontré.

Alors, à mesure que cette démonstration sera mieux comprise, qu'elle

pénétrera dans un plus grand nombre d'intelligences, c'est-à-dire à

mesure du progrès des lumières et de la science morale, le principe

de la fraternité s'étendra de plus en plus sur l'humanité.

Or c'est cette démonstration consolante que nous nous croyons en

mesure de faire.

Et d'abord que faut-il entendre par le mot _fraternité_?

Faut-il prendre ce mot, comme on dit, au pied de la lettre? et

implique-t-il que nous devons aimer tous les hommes actuellement

vivants sur la surface du globe comme nous aimons le frère qui a été

conçu dans les mêmes entrailles, nourri du même lait, dont nous avons

partagé le berceau, les jeux, les émotions, les souffrances et les

joies? Évidemment ce n'est pas dans ce sens qu'il faut comprendre

ce mot. Il n'est pas un homme qui pût exister quelques minutes, si

chaque douleur, chaque revers, chaque décès qui survient dans le

monde devait exciter en lui la même émotion que s'il s'agissait

de son frère; et si MM. les socialistes sont exigeants à ce point

(et ils le sont beaucoup.... pour les autres), il faut leur dire

que la nature a été moins exigeante. Nous aurions beau nous battre

les flancs, tomber dans l'affectation, si commune de nos jours,

_en paroles_, nous ne pourrions jamais, et fort heureusement,

exalter notre sensibilité à ce degré. Si la nature s'y oppose, la

morale nous le défend aussi. Nous avons tous des devoirs à remplir

envers nous-mêmes, envers nos proches, nos amis, nos collègues, les

personnes dont l'existence dépend de nous. Nous nous devons aussi à

la profession, aux fonctions qui nous sont dévolues. Pour la plupart

d'entre nous, ces devoirs absorbent toute notre activité; et il est

impossible que nous puissions avoir toujours à la pensée et pour but

_immédiat_ l'intérêt général de l'humanité. La question est de savoir

si la force des choses, telle qu'elle résulte de l'organisation

de l'homme et de sa perfectibilité, ne fait pas que l'intérêt de

chacun se confond de plus en plus avec l'intérêt de tous, si nous

ne sommes pas graduellement amenés par l'observation, et au besoin

par l'expérience, à désirer le bien général, et, par conséquent, à

y contribuer; auquel cas, le principe de la fraternité naîtrait du

sentiment même de la personnalité avec lequel il semble, au premier

coup d'oeil, en opposition.

Ici j'ai besoin de revenir sur une idée fondamentale, que j'ai déjà

exposée dans ce recueil, aux articles intitulés: _concurrence_,

_population_.

À l'exception des relations de parenté et des actes de pure

bienveillance et d'abnégation, je crois qu'on peut dire que toute

l'économie de la société repose sur un échange volontaire de services.

Mais, pour prévenir toute fausse interprétation, je dois dire un mot

de l'abnégation, qui est le sacrifice volontaire du sentiment de la

personnalité.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 24 / 32 段