la démocratie se retrouvent en présence à propos de toutes les
questions. Rien n'est plus propre à les animer, à les grandir. Ce
qui ailleurs n'est qu'un débat administratif ou financier est là
une guerre sociale. À peine une question a surgi qu'on s'aperçoit,
de part et d'autre, que les deux grands principes sont engagés.
Dès lors, de part et d'autre, on fait des efforts immenses, on se
coalise, on pétitionne, on propage par d'abondantes souscriptions
d'innombrables écrits, bien moins pour la question elle-même qu'à
cause du principe toujours présent, toujours vivant qui y est engagé.
Cela s'est vu non-seulement à l'occasion des lois céréales, mais de
toute loi qui touche aux taxes, à l'Église, à l'armée, à l'ordre
politique, à l'éducation, aux affaires extérieures, etc.
Il est aisé de comprendre que le peuple anglais a dû s'habituer
ainsi à remonter, à propos de toute mesure, jusqu'aux principes
primordiaux, et à poser la discussion sur cette large base. Aussi, en
général, les deux partis sont extrêmes et exclusifs. On veut _tout ou
rien_, parce qu'on sent, des deux côtés, que concéder quelque chose,
si peu que ce soit, c'est concéder le principe. Sans doute, dans le
vote, il y a quelquefois transaction. On est bien forcé d'accommoder
les réformes au temps et aux circonstances; mais dans les débats
on ne transige pas, et la règle invariable de la démocratie est
celle-ci: Prendre tout ce qu'on lui accorde et continuer à demander
le reste.--Et même elle a eu l'occasion d'apprendre que le plus sûr
pour elle est d'exiger _tout_, pendant cinquante ans s'il le faut,
plutôt que de se contenter d'_un peu_, au bout de quelques sessions.
Aussi les anglophobes les plus prononcés ne peuvent pas se dissimuler
que les réformes, en Angleterre, portent un cachet de radicalisme, et
par là de grandeur, qui étonne et subjugue l'esprit.
L'abolition de l'esclavage a été emportée tout d'une pièce. À un jour
marqué, à une minute déterminée, les fers sont tombés des bras des
pauvres noirs dans toutes les possessions de la Grande-Bretagne. On
raconte que, dans la nuit du 31 juillet 1838, les esclaves s'étaient
rassemblés dans les églises de la Jamaïque. Leur pensée, leur
coeur, leur vie tout entière semblaient attachés à l'aiguille de
l'horloge. Vainement le prêtre s'efforçait de fixer leur attention
sur les plus imposants sujets qui puissent captiver l'intelligence
humaine. Vainement il leur parlait de la bonté de Dieu et de leurs
futures destinées. Il n'y avait qu'une seule âme dans l'auditoire,
et cette âme était dans une fièvreuse attente. Lorsque le marteau
fit retentir le premier coup de minuit, un cri de joie, comme jamais
oreille humaine n'en avait entendu, ébranla les voûtes du temple.
La parole et le geste manquaient à ces pauvres créatures pour
donner passage à l'exubérance de leur bonheur. Ils se précipitaient
en pleurant dans les bras les uns des autres, jusqu'à ce que, ce
paroxysme calmé, on les vit se jeter à genoux, élever vers le ciel
leurs bras reconnaissants, puis confondre dans leurs bénédictions
et la nation qui les délivrait, et les grands hommes, les Clarkson,
les Wilberforce qui avaient embrassé leur cause, et la Providence
qui avait fait descendre dans le coeur d'un grand peuple un rayon de
justice et d'humanité.
S'il a fallu cinquante ans pour réaliser d'une manière absolue la
liberté personnelle, on est arrivé plus vite, mais seulement à une
transaction, à une trêve, sur les libertés politique et religieuse.
Le _reform-bill_ et le bill de l'émancipation catholique, d'abord
soutenus comme principes, ont été livrés à l'_expédient_. Aussi
l'Angleterre a encore deux grandes agitations à traverser: la charte
du peuple et le renversement de l'Église établie comme religion
officielle.
La campagne contre le régime protecteur est une de celles qui ont
été conduites par les chefs sous la sauvegarde et l'autorité du
_principe_. Le principe de la liberté des transactions est vrai ou
faux, il devait triompher ou succomber tout entier. Transiger, c'eût
été avouer que la propriété et la liberté ne sont pas des droits,
mais, selon le temps et le lieu, des circonstances accessoires,
utiles ou funestes. Accepter le débat sur ce terrain, c'eût été se
priver volontairement de tout ce qui fait l'autorité et la force;
c'eût été renoncer à mettre de son côté le sentiment de justice qui
vit dans tous les coeurs.--Le principe de la liberté commerciale a
triomphé; il a été appliqué aux objets nécessaires à la vie, et il le
sera promptement à tout ce qui peut faire l'objet des transactions
internationales.
Ce culte de l'absolu a été transporté dans des questions d'un ordre
inférieur. Quand il s'est agi de la réforme postale, on s'est demandé
si les communications individuelles de la pensée, les épanchements
de l'amitié, de l'amour maternel, de la piété filiale, étaient une
_matière imposable_. L'opinion a répondu par la négative; et dès
lors on a poursuivi la réforme radicale, absolue, sans s'inquiéter de
quelque embarras ou de quelque déficit au Trésor. On a réduit le port
de la lettre au taux de la plus petite monnaie anglaise, parce que
cela suffisait pour payer à l'État le service rendu et lui rembourser
ses frais. Et comme la poste laisse encore un profit, il ne faut pas
douter qu'on réduisit encore le port des lettres, s'il y avait en
Angleterre une monnaie au-dessous du _penny_.
J'avoue qu'il y a dans cette audace et cette vigueur quelque chose
de grand, qui me fait suivre avec intérêt les débats du parlement
anglais et plus encore les débats populaires qui ont lieu dans les
associations et les meetings. C'est là que l'avenir s'élabore, c'est
là que de longues discussions dégagent au préalable cette inconnue:
un principe est-il engagé dans la question?--Et si la réponse est
affirmative, on peut ignorer le jour du triomphe, mais on peut être
sûr que le triomphe est assuré.
Avant de revenir au sujet de ce chapitre, l'anglomanie et
l'anglophobie, je dois prémunir le lecteur contre une fausse
interprétation qui pourrait se glisser dans son esprit. Bien que
la lutte entre l'aristocratie et la démocratie, toujours présente
et palpitante au fond de chaque question, donne certainement de la
chaleur et de la vie aux débats; bien qu'en retardant et éloignant
la solution, elle contribue à mûrir les idées et former les moeurs
politiques du peuple; il ne faut pas conclure de là que je considère
comme un désavantage absolu pour mon pays de n'avoir pas le même
obstacle à vaincre, et conséquemment de ne pas sentir le même
aiguillon, de n'avoir pas les mêmes éléments de vie et d'ardeur.
Les principes ne sont pas moins engagés chez nous qu'en Angleterre.
Seulement les débats devraient être, chez nous, beaucoup plus
généraux, beaucoup plus _humanitaires_ (puisque le mot est consacré),
comme, chez nos voisins, ils doivent être plus nationaux. L'obstacle
aristocratique, pour eux, est chez eux. Pour nous, il est dans le
monde entier. Rien, certes, ne nous empêcherait de prendre les
principes à une hauteur que l'Angleterre ne peut encore atteindre.
Nous ne le faisons pas, et cela dépend uniquement du degré
insuffisant de respect, de dévouement pour les principes, auquel nous
sommes parvenus.
Si l'_anglophobie_ n'était chez nous qu'une naturelle réaction
contre l'oligarchie anglaise, dont la politique est si dangereuse
pour les nations et en particulier pour la France, ce ne serait plus
de l'anglophobie, mais, qu'on me pardonne ce mot barbare (et qui
n'en est que plus juste, puisqu'il réunit deux idées barbares), de
l'_oligarcophobie_.
Malheureusement il n'en est pas ainsi; et l'occupation la plus
constante de nos grands journaux est d'irriter le sentiment national
contre la démocratie britannique, contre ces classes laborieuses qui
demandent au travail, à l'industrie, à la richesse, au développement
de leurs facultés, les forces qui doivent les affranchir. C'est
précisément l'accroissement de ces forces démocratiques, la
perfection du travail, la supériorité industrielle, l'extension
des machines, l'aptitude commerciale, l'accumulation des capitaux,
c'est précisément, dis-je, l'accroissement de ces forces qu'on nous
représente comme dangereux, comme opposé à nos propres progrès, comme
impliquant de toute nécessité un décroissement proportionnel dans les
forces analogues de notre pays.
C'est là le _sophisme économique_ que j'ai à combattre, c'est par
là que se rattache à l'esprit de ce livre le sujet que je viens de
traiter, et qui a pu paraître jusqu'ici une oiseuse digression.
D'abord, si ce que j'appelle ici un _sophisme_ était une vérité,
combien elle serait triste et décourageante! Si le mouvement
progressif, qui se manifeste sur un point du globe, occasionnait
un mouvement rétrograde sur un autre point, si l'accroissement
des richesses d'un pays ne se faisait qu'au moyen d'une perte
correspondante répartie sur tous les autres, il n'y aurait
évidemment, dans l'ensemble, pas de progrès possible; et, de plus,
toutes les jalousies nationales seraient justifiées. Des idées vagues
d'humanité, de fraternité, ne suffiraient certes pas pour déterminer
une nation à se réjouir des progrès faits ailleurs, puisqu'ils se
seraient faits à ses dépens. Les fraternitaires ne changeront jamais
à ce point le coeur humain, et, dans l'hypothèse que j'envisage, cela
n'est pas même désirable. Qu'y aurait-il d'honnête, de délicat à me
réjouir de ce qu'un peuple s'élève vers le superflu, s'il en doit
résulter qu'un autre peuple descende au-dessous du nécessaire? Non,
je ne suis tenu ni moralement ni religieusement à faire, fût-ce au
nom de ma patrie, cet acte d'abnégation.
Ce n'est pas tout. Si cette espèce de _bascule_, était la loi des
nations, elle serait aussi la loi des provinces, des communes, des
familles. Le progrès national n'est pas d'une autre nature que
le progrès individuel; par où l'on voit que si l'axiome, dont je
m'occupe, était une vérité au lieu d'être un sophisme, il n'y a
pas un homme sur la terre qui ne dût perpétuellement s'efforcer
d'étouffer le progrès de tous les autres, sauf à rencontrer chez tous
le même effort contre lui-même. Ce conflit général serait l'état
naturel de la société, et la Providence, en décrétant que _le profit
de l'un est le dommage de l'autre_, aurait condamné l'homme à une
guerre sans terme, et l'humanité à un niveau primitif invariable.
Il n'y a donc pas dans les sciences sociales de proposition qu'il
soit plus important d'éclaircir. C'est la clef de voûte de tout
l'édifice. Il faut absolument connaître la nature propre du progrès,
et l'influence que la condition progressive d'un peuple exerce sur
la condition des autres peuples. S'il est démontré que le progrès,
dans une circonscription donnée, a pour cause ou pour effet une
dépression proportionnelle dans le reste de la race humaine, il ne
nous reste plus qu'à brûler nos livres, renoncer à toute espérance
du bien général, et entrer dans l'universel conflit, avec la ferme
volonté d'être le moins possible écrasés en écrasant le plus possible
les autres. Ce n'est pas là de l'exagération, c'est de la logique la
plus rigoureuse, de la logique trop souvent appliquée. Une mesure
politique qui se rattache si bien à l'axiome--le profit de l'un est
le dommage de l'autre,--parce qu'elle en est comme l'incarnation,
l'_acte_ de navigation de la Grande-Bretagne fut placé ouvertement
sous l'invocation de ces paroles célèbres de son préambule: _Il faut
que l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle en soit écrasée._
Et nous avons vu la _Presse_ invoquer les mêmes paroles pour faire
adopter en France la même mesure. Rien de plus simple, dès qu'il
n'est pas d'autre alternative pour les peuples, comme pour les
individus, que d'écraser ou d'être écrasés.--Par où l'on voit le
point où l'erreur et l'atrocité viennent se confondre.
Mais la triste maxime que je mentionne mérite bien d'être combattue
dans un chapitre spécial. Il ne s'agit point en effet de lui opposer
de vagues déclamations sur l'humanité, la charité, la fraternité,
l'abnégation. Il faut la détruire par une démonstration pour ainsi
dire mathématique. En me réservant de consacrer quelques pages à
cette tâche, je poursuis ce que j'ai à dire sur l'anglophobie.
J'ai dit que ce sentiment, en tant qu'il s'attache à cette politique
machiavélique que l'oligarchie anglaise a fait peser si longtemps sur
l'Europe, était un sentiment justifiable, qui avait sa raison d'être
et ne devait même pas s'appeler anglophobie.
Il ne mérite ce nom que lorsqu'il enveloppe dans la même haine et
l'aristocratie et cette portion de la société anglaise qui a souffert
autant et plus que nous de la prépondérance oligarchique, et lui
a fait résistance, cette classe laborieuse, faible et impuissante
d'abord, mais qui a grandi en richesse, en force, en influence assez
pour entraîner de son côté une partie de l'aristocratie et tenir
l'autre en échec; classe à laquelle nous devrions tendre la main,
dont nous devrions partager les sentiments et les espérances, si
nous n'étions retenus par cette funeste et décourageante pensée que
les progrès qu'elle doit au travail, à l'industrie et au commerce
menacent notre prospérité et notre indépendance; les menacent sous
une autre forme, mais autant que pouvait le faire la politique des
Walpole, des Pitt, etc., etc.
C'est ainsi que l'anglophobie s'est généralisée, et j'avoue que je
ne puis voir qu'avec dégoût les moyens qui ont été employés pour
l'entretenir et l'irriter. Premier moyen bien simple et non moins
odieux; il consiste à tirer parti de la diversité des langues. On a
profité de ce que la langue anglaise était peu connue en France pour
nous persuader que toute la littérature et le journalisme anglais
n'étaient qu'outrages, insultes et calomnies perpétuellement vomis
contre la France; d'où elle ne pouvait manquer de conclure qu'elle
était, de l'autre côté du détroit, l'objet d'une haine générale et
inextinguible.
En cela on était merveilleusement servi par la liberté illimitée de
la presse et de la parole qui existe chez nos voisins. En Angleterre,
comme en France, il n'y a pas de question sur laquelle les avis ne
se partagent; en sorte qu'il est toujours possible, dans chaque
occasion, de dénicher un orateur ou un journal qui a pris la question
du côté qui nous blesse. L'odieuse tactique de nos journaux a été
d'aller extraire, de ces discours et ces écrits, les passages les
plus propres à humilier notre orgueil national, et de les donner
comme l'expression de l'opinion publique en Angleterre, en ayant bien
soin de tenir dans l'ombre tout ce qui s'était dit ou écrit dans
le sens opposé, même par les journaux les plus influents et les
orateurs les plus populaires. Le résultat a été ce qu'il serait, en
Espagne, si la presse de ce pays tout entière s'entendait pour puiser
toute citation de nos journaux dans la _Quotidienne_.
Un autre moyen, qui a été employé avec beaucoup de succès, c'est
le silence. Chaque fois qu'une grande question s'est agitée, en
Angleterre, et qu'elle a été de nature à révéler ce qu'il y avait
dans ce pays de vie, de lumière, de chaleur et de sincérité, on
peut être sûr que nos journaux se sont attachés à empêcher, par le
silence, que le fait ne vînt à la connaissance du public français;
et, s'il l'a fallu, ils se sont imposé dix ans de mutisme. Quelque
extraordinaire que cela paraisse, l'_agitation_ anglaise contre le
régime protecteur en fait foi.
Enfin, une autre _fraude patriotique_ dont on a usé amplement,
ce sont les fausses traductions, les additions, suppressions et
substitutions de mots. En altérant ainsi le sens et l'esprit des
discours, il n'est pas d'indignation qu'on n'ait pu soulever dans
l'âme de nos compatriotes. Il suffisait, par exemple, quand on
trouvait _gallant French_ qui veut dire braves français (_gallant_,
c'est le mot vaillant qui a été transporté en Angleterre et qui n'a
subi d'autre changement que celui du _v_ initial en _g_, à l'inverse
de ce qui s'est fait pour les mots: garant, _warrant_, guêpe,
_wasp_, guerre, war), de traduire ainsi: nation efféminée, galante,
corrompue. Quelquefois on allait jusqu'à substituer le mot haine au
mot amitié, et ainsi de suite[91].
[Note 91: On pourrait plaider, en faveur des journaux français,
une circonstance atténuante. Il y eut, ce me semble, de leur part,
ignorance spéciale, prévention, inadvertance plutôt que calcul, dans
la plupart des méfaits que Bastiat leur reproche. Qu'on examine, par
exemple, les lettres qu'il dut adresser, en septembre et en novembre
1846, à deux des coryphées du journalisme parisien, les rédacteurs en
chef de la _Presse_ et du _National_, et l'on se convaincra que ces
deux feuilles, n'entrevoyaient ni la marche ni l'importance du débat
sur les _Corn-Laws_, en Angleterre.--Voir pages 148 à 166.
(_Note de l'édit._)]
À ce propos, qu'il me soit permis de raconter l'origine du livre que
je publiai, en 1845, sous le titre de COBDEN ET LA LIGUE.
J'habitais un village, au fond des Landes. Dans ce village, il y
a un cercle, et j'étonnerais probablement beaucoup les membres du
Jockey-club, si je transcrivais ici le budget de notre modeste
association. Pourtant j'ose croire qu'il y règne une franche gaieté
et une verve qui ne déshonorerait pas les somptueux salons du
boulevard des Italiens. Quoi qu'il en soit, dans notre cercle on ne
rit pas seulement, on politique aussi (ce qui est bien différent);
car sachez qu'on y reçoit deux journaux. C'est dire que nous étions
patriotes renforcés et anglophobes de premier numéro.--Pour moi,
aussi versé dans la littérature anglaise qu'on peut l'être au
village, je me doutais bien que nos gazettes exagéraient quelque peu
la haine que, selon elles, le nom français inspirait à nos voisins,
et il m'arrivait parfois d'exprimer des doutes à cet égard. Je ne
puis comprendre, disais-je, pourquoi l'esprit qui règne dans le
journalisme de la Grande-Bretagne ne règne pas dans ses livres. Mais
j'étais toujours battu, pièces en main.
Un jour, le plus anglophobe de mes collègues, la fureur dans les
yeux, me présente le journal et me dit: «Lisez et jugez.» Je lus
en effet que le premier ministre d'Angleterre terminait ainsi un
discours: «Nous n'adopterons pas cette mesure; si nous l'adoptions,
nous tomberions, comme la France, au dernier rang des nations.»--Le
rouge du patriotisme me monta aussi au visage.
Cependant, à la réflexion, je me disais: il semble bien
extraordinaire qu'un ministre, un chef de cabinet, un homme qui, par
position, doit mettre tant de réserve et de mesure dans son langage,
se permette envers nous une injure gratuite, que rien ne motive, ne
provoque ni ne justifie. M. Peel ne pense pas que la France soit
tombée au dernier rang des nations, et, le pensât-il, il ne le dirait
pas en plein Parlement.
Je voulus en avoir le coeur net. J'écrivis le jour même à Paris pour
qu'on m'abonnât à un journal anglais, en priant qu'on fît remonter
l'abonnement à un mois.
Quelques jours après, je reçus une trentaine de numéros du
_Globe_[92]. Je cherchai avec empressement la malencontreuse phrase
de M. Peel, et je vis qu'elle disait: «Nous ne pourrions adopter
cette mesure sans descendre au dernier rang des nations.»--Les mots
_comme la France_ n'y étaient pas.
[Note 92: _Globe and Traveller._]
Ceci me mit sur la voie, et je pus constater depuis lors bien
d'autres _pieuses fraudes_ dans la manière de traduire de nos
journalistes.
Mais ce n'est pas là tout ce que m'apprit le _Globe_. Je pus y
suivre, pendant deux ans, la marche et les progrès de la _Ligue_.
À cette époque, j'aimais ardemment, comme aujourd'hui, la cause de
la liberté commerciale; mais je la croyais perdue pour des siècles;
car on n'en parle pas plus chez nous qu'on n'en parlait probablement,
en Chine, dans le siècle dernier. Quelles furent ma surprise et ma
joie, quand j'appris que cette grande question _agitait_, d'un bout à
l'autre, l'Angleterre et l'Écosse; quand je vis cette succession non
interrompue d'immenses meetings, et l'énergie, la persévérance, les
lumières des chefs de cette admirable association!...
Mais ce qui me surprenait bien davantage, c'était de voir que la
Ligue s'étendait, grandissait, versait sur l'Angleterre des flots
de lumière, absorbait toutes les préoccupations des ministres et du
Parlement, sans que nos journaux nous en dissent jamais un mot!...
Naturellement je me doutai qu'il y avait quelque corrélation entre ce
silence absolu sur un fait aussi grave, et le système des _fraudes
pieuses_ en matière de traduction.
Pensant naïvement qu'il suffisait que ce silence fût rompu une fois
pour qu'on n'y pût persister plus longtemps, je me décidai, en
tremblant à me faire écrivain; et j'envoyai, sur la Ligue, quelques
articles à la _Sentinelle_ de Bayonne. Mais les journaux de Paris
n'y firent aucune attention.--Je me mis à traduire quelques discours
de Cobden, de Bright et de Fox, et les envoyai aux journaux de
Paris eux-mêmes; ils ne les insérèrent pas.--Il n'est pas possible,
me dis-je, que le jour où la liberté commerciale sera proclamée
en Angleterre nous surprenne dans cette ignorance. Je n'ai qu'une
ressource, c'est de faire un livre.....
75.--LE PROFIT DE L'UN EST LE DOMMAGE DE L'AUTRE[93].
[Note 93: Ébauche de 1847. L'auteur s'en est tenu à ce court
préambule du chapitre qu'il promettait dans l'ébauche précédente. Il
s'aperçut bien vite que, pour la réfutation projetée, un chapitre
ne suffisait pas. C'était un livre qu'il fallait; et il écrivit les
_Harmonies_.
(_Note de l'édit._)]
Sophisme type, sophisme souche, d'où sortent des multitudes de
sophismes, sophisme polype, qu'on ne peut couper en mille que
pour donner naissance à mille sophismes, sophisme anti-humain,
anti-chrétien, anti-logique; boîte de Pandore d'où sont sortis tous
les maux de l'humanité, haines, défiances, jalousies, guerres,
conquêtes, oppressions; mais d'où ne pouvait sortir l'espérance.
Hercule! qui étranglas Cacus, Thésée! qui assommas le Minotaure,
Apollon qui tuas le serpent Python, que chacun de vous me prête sa
force, sa massue, ses flèches pour détruire le monstre qui, depuis
six mille ans, arme les hommes les uns contre les autres.
Mais, hélas! il n'est pas de massue qui puisse écraser un sophisme.
Il n'est donné à la flèche ni même à la baïonnette de percer une
proposition. Tous les canons de l'Europe réunis à Waterloo n'ont pu
effacer du coeur des peuples un principe; et ils n'effaceraient pas
davantage une erreur. Cela n'est réservé qu'à la moins matérielle de
toutes les armes, à ce symbole de légèreté, la plume. Donc ce ne sont
ni les dieux ni les demi-dieux de l'antiquité qu'il faut invoquer.
Si je voulais parler au coeur, je m'inspirerais du fondateur de la
religion chrétienne.--Puisque c'est à l'esprit que je m'adresse
et qu'il s'agit d'essayer une _démonstration_, je me place sous
l'invocation d'Euclide et de Bezout, tout en appelant à mon aide
les Turgot, les Say, les Tracy, les Ch. Comte. On dira «c'est bien
froid». Qu'importe, pourvu que la démonstration se fasse.....
76.--INDIVIDUALISME ET FRATERNITÉ.
Une vue systématique de l'histoire et de la destinée de l'homme s'est
récemment produite qui me semble aussi fausse que dangereuse.
Selon ce système, trois principes se partagent le monde:
l'_Autorité_, l'_Individualisme_ et la _Fraternité_.
L'autorité répond aux âges aristocratiques; l'Individualisme au règne
de la bourgeoisie; la Fraternité au triomphe du peuple.
Le premier de ces principes s'est surtout incarné dans le Pape. _Il
mène à l'oppression par l'étouffement de la personnalité._
Le second, inauguré par Luther, _mène à l'oppression par l'anarchie_.
Le troisième, _annoncé par les penseurs de la Montagne_, enfante
la vraie liberté, en enveloppant les hommes dans les liens d'une
harmonieuse association.