C'en est donc fait: tu as quitté notre village. Tu as abandonné

les champs que tu aimais, ce toit paternel où tu jouissais d'une

si complète indépendance, tes vieux livres tout étonnés de dormir

négligemment sur leurs poudreux rayons, ce jardin ou dans nos

longues promenades nous causions à perte de vue _de omni re scibili

et quibusdam aliis_, ce coin de terre dernier asile de tant d'êtres

que nous chérissions, où nous allions chercher des larmes si douces

et de si chères espérances. Te souvient-il comme la racine de la

foi reverdissait dans nos âmes à l'aspect de ces tombes chéries?

Avec quelle abondances les idées affluaient dans notre esprit sous

l'inspiration de ces cyprès? À peine pouvions-nous leur donner

passage tant elles se pressaient sur nos lèvres. Mais rien n'a pu

te retenir. Ni ces bons justiciables de la campagne accoutumés à

chercher des décisions dans tes honnêtes instincts plus que dans

la loi; ni notre cercle si fertile en bons mots que deux langues

n'y suffisaient pas, et où la douce familiarité, la longue intimité

remplaçaient bien les belles manières; ni ta basse qui semblait

renouveler sans cesse la source de tes idées; ni mon amitié; ni

cet empire absolu sur tes actions, tes heures, tes études, le plus

précieux des biens peut-être. Tu as quitté le village et te voilà à

Paris, dans ce tourbillon où comme dit Hugo:

..................................................................

Frédéric, nous sommes accoutumés à nous parler à coeur ouvert; eh

bien! je dois te le dire, ta résolution m'étonne, je dis plus, je

ne saurais l'approuver. Tu t'es laissé séduire par l'amour de la

renommée, je ne veux pas dire de la gloire, et tu sais bien pourquoi.

Combien de fois n'avons-nous pas dit que désormais la gloire ne

serait plus le prix que d'intelligences d'une immense supériorité! Il

ne suffit plus d'écrire avec pureté, avec grâce, avec chaleur; dix

mille personnes en France écrivent ainsi. Il ne suffit pas d'avoir

de l'esprit; l'esprit court les rues. Ne te souvient-il pas qu'en

lisant les moindres feuilletons, souvent si dépourvus de bon sens et

de logique, mais presque toujours si étincelants de verve, si riches

d'imagination, nous nous disions: bien écrire va devenir une faculté

commune à l'espèce, comme bien marcher et bien s'asseoir. Comment

songer à la gloire avec le spectacle que tu as sous les yeux? Qui

pense aujourd'hui à Benjamin Constant, à Manuel? Que sont devenues

ces renommées qui semblaient ne devoir jamais périr?

À de si grands esprits te crois-tu comparable?

As-tu fait leurs études? Possèdes-tu leurs vastes facultés? As-tu

passé comme eux toute ta vie au milieu de la société la plus

spirituelle? As-tu les mêmes occasions de te faire connaître, la

même tribune; es-tu entouré au besoin de la même camaraderie? Tu me

diras peut-être que si tu ne parviens à briller par tes écrits tu te

distingueras par tes actions.--Eh bien! vois où en est la renommée de

Lafayette. Feras-tu comme lui retentir ton nom dans les deux mondes

et pendant trois quarts de siècle? Traverseras-tu des temps aussi

fertiles en événements? Seras-tu la figure la plus saillante dans

trois grandes révolutions? Te sera-t-il donné de faire et défaire

des rois? Te verra-t-on martyr à Olmultz et demi-Dieu à l'Hôtel de

ville? Seras-tu commandant-général de toutes les Gardes nationales

du royaume? Et quand ces hautes destinées te seraient réservées,

vois où elles aboutissent: à jeter au milieu des nations un nom sans

tache, que dans leur indifférence elles ne daignent pas ramasser;

à les accabler de nobles exemples et de grands services qu'elles

s'empressent d'oublier.

Mais non, je ne puis croire que l'orgueil t'ait monté à la tête à ce

point de te faire sacrifier le bonheur réel à une renommée qui, tu le

sais bien, n'est pas faite pour toi, et qui, en tout cas, ne serait

que bien éphémère. Ce n'est pas toi qui aspireras jamais à devenir:

Dans les journaux du jour le grand homme du mois.

Tu démentirais tout ton passé. Si ce genre de vanité t'avait séduit,

tu aurais commencé par rechercher la députation. Je t'ai vu plusieurs

fois candidat, et toujours dédaignant ce qu'il faut faire pour

réussir. Tu disais sans cesse: Voici le temps où l'on s'occupe un peu

des affaires publiques, où on lit et parle de ce qu'on a lu. J'en

profiterai pour distribuer sous le manteau de la candidature quelques

vérités utiles,--et au delà tu ne faisais aucune démarche sérieuse.

Ce n'est donc pas l'éperon de l'amour-propre qui a dirigé ta course

vers Paris. Mais alors à quelle inspiration as-tu cédé? Est-ce au

désir de contribuer en quelque chose au bien de l'humanité? Sous ce

rapport encore j'ai bien des observations à te faire.

Comme toi j'aime toutes les libertés et, parmi elles, la plus

universellement utile à tous les hommes, celle dont on jouit à chaque

instant du jour et dans toutes les circonstances de la vie,--la

liberté du travail et de l'échange. Je sais que l'appropriation

est le pivot de la société et même de la vie humaine. Je sais que

l'échange est impliqué dans la propriété; que restreindre l'un, c'est

ébranler les fondements de l'autre. Je t'approuve de te dévouer à la

défense de cette liberté, dont le triomphe doit amener le règne de la

justice internationale et, par suite, l'extinction des haines, des

préventions de peuple à peuple et des guerres qui en sont la suite.

Mais, en vérité, te présentes-tu dans la lice avec des armes qui

conviennent et à la renommée, si tant est que tu y songes, et au

succès même de ta cause? De quoi es-tu occupé, exclusivement occupé?

D'une démonstration, d'un calcul, de la solution d'un problème

unique, savoir: La restriction ajoute-t-elle à la colonne des profits

ou à la colonne des pertes dans le livre de comptes d'une nation?

Voilà sur quel sujet tu épuises toute ton intelligence! voilà les

bornes où tu as circonscrit cette grande question! Pamphlets,

livres, brochures, articles de journaux, discours, tout est consacré

à dégager cette inconnue: La nation, par le fait de la liberté,

aura-t-elle cent mille francs de plus ou cent mille francs de moins?

Il semble que tu t'attaches à mettre sous le boisseau toute clarté

qui ne jette sur ce théorème qu'un jour indirect. Il semble que tu

t'appliques à refouler dans ton coeur toutes ces flammes sacrées que

l'amour de l'humanité y avait allumées.

Ne crains-tu pas que ton esprit se sèche et se rétrécisse à cette

oeuvre analytique, à cette éternelle contention toujours concentrée

sur un calcul algébrique?

Rappelle-toi ce que nous avons dit bien souvent: à moins qu'on

n'ait la prétention de faire faire un progrès à une branche isolée

des connaissances humaines, ou plutôt, à moins qu'on n'ait reçu de

la nature un crâne qui ne se distingue que par une protubérance

dominatrice; il vaut mieux, surtout quand on n'est comme nous

qu'amateurs philosophes, laisser errer sa pensée dans tout le domaine

de l'intelligence, que de l'asservir à la solution d'un problème. Il

vaut mieux chercher le rapport des sciences entre elles et l'harmonie

des lois sociales, que de s'épuiser à éclairer un point douteux, au

risque de perdre jusqu'au sentiment de ce qu'il y a de grandeur et de

majesté dans l'ensemble.

C'est pour cela que nos lectures étaient si capricieuses, et que nous

mettions tant de soin à secouer le joug des jugements de convention.

Tantôt nous lisions Platon, non pour admirer sur la foi des siècles,

mais pour nous assurer de l'extrême infériorité de la société

antique; et nous disions: Puisque c'est là la hauteur où s'est

élevé le plus beau génie de l'ancien monde, rassurons-nous, l'homme

est perfectible et la foi dans ses destinées n'est pas trompeuse.

Tantôt nous nous faisions suivre dans nos longues promenades de

Bacon, de Lamartine, de Bossuet, de Fox, de Lamennais, et même de

Fourrier. L'économie politique n'était qu'une pierre de l'édifice

social que nous cherchions à construire dans notre esprit, et nous

disions: «Il est utile, il est heureux que des génies patients et

infatigables se soient attachés comme Say à observer, classer, et

exposer dans un ordre méthodique tous les faits qui composent cette

belle science. Désormais, l'intelligence peut poser le pied sur

cette base inébranlable pour s'élever à de nouveaux horizons.» Aussi

combien nous admirions les travaux de Dunoyer et de Comte qui, sans

jamais dévier de la ligne rigoureusement scientifique tracée par M.

Say, transportent avec tant de bonheur ces vérités acquises dans le

domaine de la morale et de la législation. Je ne te le dissimulerai

pas; quelquefois, en t'écoutant, il me semblait que tu pouvais à

ton tour prendre ce même flambeau, des mains de tes devanciers, et

en projeter la lumière dans quelques recoins obscurs des sciences

sociales, et dans ceux surtout que de folles doctrines ont récemment

plongé dans l'obscurité.

Au lieu de cela, te voilà tout occupé d'éclaircir un seul des

problèmes économiques que Smith et Say ont déjà démontré cent fois

mieux que tu ne pourras le faire. Te voilà analysant, définissant,

calculant, distinguant. Te voilà, le scalpel à la main, cherchant ce

qu'il y a au juste au fond de ces mots _prix_, _valeur_, _utilité_,

_cherté_, _bon marché_, _importations_, _exportations_.

Mais, enfin, si ce n'est pour toi, si tu ne crains pas de t'hébéter

à l'oeuvre, crois-tu avoir choisi, dans l'intérêt de la cause, le

meilleur plan qu'il y ait à suivre? Les peuples ne sont pas gouvernés

par des X, mais par des instincts généreux, par des sentiments, par

des sympathies. Il fallait leur présenter la chute successive de ces

barrières qui parquent les hommes en communes ennemies, en provinces

jalouses, en nations guerroyantes. Il fallait leur montrer la fusion

des races, des intérêts, des langues, des idées, la vérité triomphant

de l'erreur dans le choc des intelligences, les institutions

progressives remplaçant le régime du despotisme absolu et des castes

héréditaires, les guerres extirpées, les armées dissoutes, la

puissance morale remplaçant la force physique, et le genre humain se

préparant par l'unité aux destinées qui lui sont réservées. Voilà ce

qui eût passionné les masses, et non point tes sèches démonstrations.

Et puis, pourquoi te limiter? pourquoi emprisonner ta pensée? Il

me semble que tu l'as mise au régime cellulaire avec l'uniforme

croûte de pain sec pour tout aliment, car te voilà rongeant soir

et matin une question d'argent. J'aime autant que toi la liberté

commerciale. Mais tous les progrès humains sont-ils renfermés dans

cette liberté? Autrefois, ton coeur battait pour l'affranchissement

de la pensée et de la parole, encore enchaînées par les entraves

universitaires et les lois contre l'association. Tu t'enflammais pour

la réforme parlementaire et la séparation radicale de la souveraineté

qui délègue et contrôle, de la puissance exécutive dans toutes ces

branches. Toutes les libertés se tiennent. Toutes les idées forment

un tout systématique et harmonieux; il n'en est pas une dont la

démonstration n'eût servi à démontrer les autres. Mais tu fais comme

un mécanicien qui s'évertue à expliquer, sans en rien omettre,

tout ce qu'il y a de minutieux détails dans une pièce isolée de la

machine. On est tenté de lui crier: Montrez-moi les autres pièces;

faites-les mouvoir ensemble; elles s'expliquent les unes par les

autres.....

74.--ANGLOMANIE, ANGLOPHOBIE[89].

[Note 89: Cette ébauche est de 1847. L'auteur voulait en faire un

chapitre pour la seconde série des _Sophismes économiques_, qui parut

à la fin de l'année.]

Ces deux sentiments sont en présence, et il n'est guères possible,

chez nous, de juger l'Angleterre avec impartialité, sans être accusé

par les anglomanes d'être anglophobe et par les anglophobes d'être

anglomane. Il semble que l'opinion publique exagérant, en France, une

ancienne loi de Sparte, nous frappe de mort morale si nous ne nous

jetons pas dans une de ces deux extrémités.

Pourtant ces deux sentiments subsistent, ils ont déjà une date

ancienne. Donc ils ont leur raison d'être; car dans le monde des

sympathies et des antipathies, comme dans le monde matériel, il n'est

pas d'effet sans cause.

Il est facile de se rendre compte de la coexistence de ces deux

sentiments. La grande lutte entre la démocratie et l'aristocratie,

entre le droit commun et le privilége, se poursuit, sourde ou

déclarée, avec plus ou moins d'ardeur, avec plus ou moins de chance,

sur tous les points du globe. Mais nulle part, pas même en France,

elle n'a autant de retentissement qu'en Angleterre.

Je dis pas même en France. Chez nous, en effet, le privilége, comme

principe social, était éteint avant notre révolution. En tous cas,

il reçut le coup de grâce dans la nuit du 4 août. Le partage égal

de la propriété sape incessamment l'existence de toute classe

oisive. L'oisiveté est un accident, le lot éphémère de quelques

individus; et quoi que l'on puisse penser de notre organisation

politique, toujours est-il que la démocratie fait le fonds de notre

ordre social. Sans doute le coeur humain ne change pas; ceux qui

arrivent à la puissance législative cherchent bien à se créer une

petite féodalité administrative, électorale ou industrielle; mais

rien de tout cela n'a de racine. D'une session à l'autre, le souffle

du moindre amendement peut renverser le fragile édifice, supprimer

toute une curée de places, effacer la protection, ou charger les

circonscriptions électorales.

Si nous jetons les yeux sur d'autres grandes nations, comme

l'Autriche et la Russie, nous voyons une situation bien différente.

Là, le Privilége, appuyé sur la force brutale, règne en maître

absolu. C'est à peine si nous pouvons distinguer le sourd bruissement

de la démocratie faisant son oeuvre souterraine, comme un germe

s'enfle et se développe loin de tout regard humain.

En Angleterre, au contraire, les deux puissances sont pleines de

force et de vigueur. Je ne dirai rien de la monarchie, espèce

d'idole à laquelle les deux armées sont convenues d'imposer une sorte

de neutralité. Mais considérons un peu les éléments de force et la

trempe des armes avec lesquelles l'aristocratie et la démocratie se

livrent combat.

L'aristocratie a pour elle la puissance législative. Elle seule peut

entrer à la Chambre des lords, et elle s'est emparée de la Chambre

des communes, sans qu'on puisse dire quand et comment elle pourra en

être délogée.

Elle a pour elle l'Église établie, dont tous les postes sont

envahis par les cadets de famille, institution purement anglaise

ou anglicane, comme son nom le dit, et purement politique, dont le

monarque est le chef.

Elle a pour elle la propriété héréditaire du sol et les

substitutions, garantie contre le morcellement des terres. Par là

elle est assurée que sa puissance, concentrée en un petit nombre

de mains, ne sera point disséminée et ne perdra pas ce qui la

caractérise.

Par la puissance législative, elle a la disposition des taxes; et

ses efforts tendent naturellement à en rejeter le fardeau sur la

démocratie, tout en s'en réservant le profit.

Aussi la voit-on commander l'armée et la marine, c'est-à-dire être

encore maîtresse de la force brutale; et la manière dont se recrutent

ces corps garantit qu'ils ne passeront pas du côté de la cause

populaire. On peut remarquer de plus qu'il y a dans la discipline

militaire quelque chose à la fois d'énergique et de dégradant, qui

aspire à effacer, dans l'âme de l'armée, toute participation aux

sentiments communs de l'humanité.

Avec les trésors et les forces du pays, l'aristocratie anglaise

a pu procéder successivement à la conquête de tous les points du

globe qu'elles a jugés utiles à sa sécurité et à sa politique. Dans

cette oeuvre, elle a été merveilleusement secondée par le préjugé

populaire, l'orgueil national et le _sophisme économique_, qui

rattachent tant de folles espérances au système colonial.

Enfin toute la diplomatie britannique est concentrée aux mains de

l'aristocratie; et comme il y a toujours un lien sympathique entre

tous les priviléges et toutes les aristocraties de la terre, comme

elles sont fondées sur le même principe, que ce qui menace l'une

menace l'autre, il en résulte que tous les éléments de la vaste

puissance que je viens de décrire sont en opposition perpétuelle avec

le développement de la démocratie, non-seulement en Angleterre, mais

dans le monde entier.

Ainsi s'expliquent la guerre contre l'indépendance des États-Unis et

la guerre plus acharnée encore contre la Révolution française; guerre

poursuivie non-seulement avec le fer, mais encore et surtout avec

l'or, soit qu'il servît à soudoyer des coalitions, soit qu'il fût

répandu pour entraîner notre démocratie à l'exagération, au désordre,

à la guerre civile.

Il n'est pas nécessaire d'entrer en plus de détails, d'indiquer

l'intérêt qu'a pu avoir l'aristocratie anglaise à étouffer

partout, en même temps que le principe démocratique, tout élément

de force, de puissance et de richesse; il n'est pas nécessaire

d'exposer historiquement l'action qu'elle a exercée dans ce sens

sur les peuples,--action qui a reçu la dénomination de _système de

bascule_,--pour montrer que l'_anglophobie_ n'est pas un sentiment

tout à fait aveugle, et qu'il a, comme je le disais en commençant, sa

raison d'être.

Quant à l'_anglomanie_, si on l'explique par un sentiment puéril, par

l'espèce de fascination qu'exerce toujours sur les esprits légers

le spectacle de la richesse, de la puissance, de l'énergie, de la

persévérance et du succès, ce n'est pas de celle-là que je m'occupe.

Je veux parler des causes sérieuses de sympathie que l'Angleterre

peut, à bon droit, exciter dans d'autres pays.

Je viens d'énumérer les forces de l'oligarchie anglaise: propriété

du sol, chambre des lords, chambre des communes, taxes, église,

armée, marine, colonies, diplomatie.

Les forces de la démocratie n'ont rien d'aussi déterminé.

Celle-ci a pour elle la parole, la presse, l'association, le travail,

l'économie, la richesse croissante, l'opinion, le bon droit et la

vérité.

Il me semble que le progrès de la démocratie est sensible. Voyez

quelles larges brèches elle a faites dans le camp opposé.

L'oligarchie anglaise, ai-je dit, avait la possession du sol. Elle

l'a encore; mais ce qu'elle n'a plus, c'est un privilége enté sur ce

privilége, la loi céréale.

Elle avait la Chambre des communes. Elle l'a encore; mais la

démocratie est entrée au Parlement par la brèche du _Reform-Bill_,

brèche qui s'élargira sans cesse.

Elle avait l'Église établie. Elle l'a encore; mais dépouillée de son

ascendant exclusif par la multiplication et la popularité des Églises

dissidentes et le _bill_ de l'_émancipation catholique_.

Elle avait les taxes. Elle en dispose encore; mais, depuis 1815,

tous les ministres, whigs ou torys, se sont vus forcés de marcher

de réforme en réforme, et, à la première difficulté financière,

l'_incom-tax_ provisoire sera converti en impôt foncier permanent.

Elle avait l'armée. Elle l'a encore, mais chacun sait avec quel soin

jaloux le peuple anglais veut qu'on lui épargne la vue des habits

rouges.

Elle avait les colonies, c'était sa plus grande puissance morale;

car c'est par les promesses illusoires du régime colonial qu'elle

s'attachait un peuple enorgueilli et égaré.--Et le peuple brise ce

lien, en reconnaissant la chimère du système colonial.

Enfin, je dois mentionner ici une autre conquête populaire, et la

plus grande sans doute. Par cela même que les armes du peuple sont

l'opinion, le bon droit et la vérité, par cela encore qu'il possède

dans toute sa plénitude le droit de défendre sa cause par la presse,

la parole et l'association, le peuple ne pouvait manquer d'attirer,

et il a en effet attiré sous son drapeau les hommes les plus

intelligents et les plus honnêtes de l'aristocratie. Car il ne faut

pas croire que l'aristocratie anglaise forme un ensemble compacte et

déterminé. Nous la voyons, au contraire, se partager dans toutes les

grandes circonstances; et, soit frayeur, habileté, ou philanthropie,

ce sont d'illustres privilégiés qui viennent sacrifier aux exigences

démocratiques une partie de leurs propres priviléges.

Si l'on veut appeler _anglomanes_ ceux qui prennent intérêt aux

péripéties de cette grande lutte et aux progrès de la cause populaire

sur le sol britannique, je le déclare, je suis _anglomane_.

Il me semble qu'il n'y a qu'une vérité, qu'il n'y a qu'une justice,

que l'égalité prend partout la même forme, que la liberté a partout

les mêmes résultats, et qu'un lien fraternel et sympathique doit unir

les faibles et les opprimés de tous les pays.

Je ne puis pas ne pas voir qu'il y a deux Angleterre; puisqu'il

y a, en Angleterre, deux sentiments, deux principes, deux causes

éternellement en lutte[90].

[Note 90: Voir l'article intitulé _Deux Angleterre_, t. III, p. 459.

(_Note de l'éditeur._)]

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en

1776, courber sous son joug l'indépendance américaine, il trouva dans

quelques démocrates anglais une résistance telle, qu'il lui fallut

suspendre la liberté de la presse, l'_habeas corpus_, et fausser le

jury.

Je ne puis pas oublier que si le principe aristocratique voulut, en

1791, étouffer notre glorieuse révolution, il lui fallut commencer

par lancer chez lui sa soldatesque sur les hommes du peuple, qui

s'opposaient à la perpétration de ce crime contre l'humanité.

J'appelle _anglomane_ celui qui admire indistinctement les faits

et gestes des deux partis. J'appelle _anglophobe_ celui qui les

enveloppe tous deux dans une réprobation aveugle et insensée.

Au risque d'attirer sur ce pauvre petit volume la lourde massue

de l'impopularité, oui, je l'avoue, ce grand, cet éternel, ce

gigantesque effort de la démocratie pour se dégager des liens de

l'oppression et rentrer dans la plénitude de ses droits, offre

à mes yeux, en Angleterre, des circonstances particulièrement

intéressantes, qui ne se présentent pas dans les autres pays, au

moins au même degré.

En France, l'aristocratie est tombée en 89, avant que la démocratie

fut préparée à se gouverner elle-même. Celle-ci n'avait pu développer

et perfectionner dans tous les sens ces qualités, ces puissances, ces

vertus politiques, qui seules pouvaient conserver le pouvoir dans

ses mains et lui en faire faire un prudent et utile usage. Il en est

résulté que chaque parti, chaque homme même, a cru pouvoir hériter

de l'aristocratie; et la lutte s'est établie entre le peuple et M.

Decaze, le peuple et M. de Villèle, le peuple et M. de Polignac, le

peuple et M. Guizot. Dans cette lutte, aux proportions mesquines,

nous faisons notre éducation constitutionnelle, et le jour où nous

serons assez avancés, rien ne nous empêchera de prendre possession

de la direction de nos affaires; car la chute de notre grand

antagoniste, l'aristocratie, a précédé notre éducation politique.

Le peuple anglais, au contraire, grandit, se perfectionne, et

s'éclaire par la lutte elle-même. Des circonstances historiques,

inutiles à rappeler ici, ont paralysé dans ses mains l'emploi

de la force physique. Il a dû recourir à la puissance seule de

l'opinion; et la première condition pour que l'opinion fût une

puissance, c'était que le peuple lui-même s'éclairât sur chaque

question particulière jusqu'à l'unanimité. L'opinion n'aura pas à

se faire après la lutte, elle s'est faite et se fait pendant, pour

et par la lutte même. C'est toujours dans le parlement que se gagne

la victoire, et l'aristocratie est forcée de la sanctionner. Nos

philosophes et nos poëtes ont brillé avant notre révolution qu'ils

ont préparée; mais, en Angleterre, c'est pendant la lutte que la

philosophie et la poésie font leur oeuvre. Du sein du parti populaire

surgissent de grands écrivains, de puissants orateurs, de nobles

poëtes, qui nous sont entièrement inconnus. Nous nous imaginons ici

que Milton, Shakespeare, Young, Thompson, Byron forment toute la

littérature anglaise. Nous ne nous apercevons pas que, parce que la

lutte se poursuit toujours, la chaîne des grands poëtes n'est pas

interrompue; et le feu sacré anime les Burn, les Campbell, les Moore,

les Akenside et mille autres, qui travaillent sans cesse à renforcer

la démocratie en l'éclairant.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 22 / 32 段