apocalypses de nos illuminés modernes, ce qui fait le fond des
désirs communs, de l'opinion générale, c'est l'aspiration vers la
réalisation simultanée de ces deux biens: _Liberté_, _Ordre_. Ils
comprennent en effet tout ce que les hommes ont à demander aux
Gouvernements.--Les écoles excentriques dont je parlais tout à
l'heure vont, il est vrai, beaucoup plus loin. Elles demandent aux
Gouvernements la richesse pour tous, la moralité, l'instruction, le
bien-être, le bonheur, que sais-je?--Comme si le gouvernement était
lui-même autre chose qu'un produit de la société, et comme si, loin
de pouvoir lui donner la sagesse et l'instruction, il n'était pas
lui-même plus ou moins sage et éclairé selon que la société a plus ou
moins de vertus et de lumières.
Quoi qu'il en soit, le point sur lequel la généralité des hommes se
rallie est celui-ci: admettre toute réforme qui étende la Liberté en
même temps qu'elle consolide l'Ordre,--repousser toute innovation qui
compromet l'un _et_ l'autre de ces bienfaits.
Mais ce qui établit la plus grande séparation parmi les esprits,
c'est la préférence ou plutôt la prééminence qu'ils accordent à la
liberté ou à l'ordre. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle
point ici des hommes qui se mettent derrière des doctrines pour
satisfaire leur ambition. Ceux-là se font les apôtres de l'ordre ou
de la liberté, selon qu'ils ont à gagner ou à perdre à une innovation
quelconque.--Je n'ai en vue que les esprits calmes, impartiaux, qui
font, après tout, l'opinion publique.--Je dis que ces esprits ont
cela de commun que tous ils veulent la liberté et l'ordre; mais
ils diffèrent en ceci, que les uns se préoccupent davantage de la
liberté, les autres prennent surtout souci de l'ordre.
De là dans les chambres le centre et les extrémités, de là les
libéraux et les conservateurs, les progressistes et ce qu'on a nommé
improprement les bornes.
Remarquons en passant qu'entre les hommes consciencieux qui fixent
principalement leurs yeux sur un des mots de la devise de juillet,
les accusations réciproques sont véritablement puériles. Parmi les
amis de la liberté, il n'en est aucun qui admît un changement dans la
loi, s'il lui était démontré que ce changement dût amener le désordre
dans la société, surtout d'une manière permanente. D'une autre part,
au sein du parti de l'ordre, il n'est pas un homme tellement _borne_
qu'il n'accueillît une réforme favorable au développement de la
liberté, s'il était complétement rassuré sur le maintien de l'ordre,
et à plus forte raison s'il pensait qu'elle aurait encore pour effet
de rendre le pouvoir plus fort, plus stable, plus capable de remplir
sa mission et de garantir la sécurité des personnes et des propriétés.
Si donc, parmi les Réformes, dont l'esprit public se préoccupe depuis
quelques années, il en était une qui dût satisfaire à la fois à cette
double condition, dont le résultat évident fut, d'une part, de faire
rentrer le pouvoir dans ses attributions réelles, en arrachant de
ses mains tout ce qui s'y trouve par suite d'empiétements sur les
libertés publiques, et, d'autre part, de rendre à ce pouvoir ainsi
borné dans son oeuvre, une stabilité, une permanence, une liberté
d'action, une popularité, qu'il ne connaît pas aujourd'hui, cette
réforme, j'ose le dire, pourrait bien être repoussée par ceux qui
profitent de l'abus qu'il s'agit de ruiner, mais elle devrait être
accueillie par les hommes consciencieux sur tous les bancs de la
Chambre, et, dans le public, par toutes les opinions que ces hommes
représentent.
Telle est, ce me semble, la réforme parlementaire.
Pour savoir ce que la liberté et l'ordre auraient à gagner ou à
risquer de cette réforme, il faut rechercher comment ils sont
affectés par l'état de choses actuel.
Sous l'empire de la loi électorale qui nous régit, environ cent
cinquante à deux cents fonctionnaires publics ont pénétré dans
l'enceinte législative, et ce nombre peut s'augmenter encore. Nous
rechercherons quelle influence il doit en résulter sur la liberté.
En outre, toujours sous l'empire de cette loi, les députés qui ne
sont pas fonctionnaires et qui, à raison de leurs précédents ou de
leurs engagements envers les électeurs, ne peuvent pas le devenir
en s'alliant un Ministère, peuvent faire irruption dans la région
du Pouvoir par une autre voie, par celle de l'opposition.--Nous
rechercherons les résultats de cet état de choses par rapport à la
stabilité du pouvoir, et à l'_ordre social_.
Nous examinerons les objections que l'on a faites contre le principe
de l'incomptabilité.
Nous tâcherons enfin de proposer les bases d'une bonne loi, en tenant
compte de celles de ces objections qui ont quelque chose de réel.....
§ 1er.--De l'influence de l'admissibilité des députés aux fonctions
publiques sur la liberté.
Aux yeux de la classe d'hommes qui se disent _libéraux_, qui sont
bien loin de croire que tous les progrès de la société dans le sens
de la liberté se font aux dépens de l'_ordre public_, qui sont
au contraire convaincus que rien n'est plus propre à affermir la
tranquillité, la sécurité, le respect de la propriété et des droits,
que les lois qui sont conformes à la justice absolue, pour cette
classe d'hommes, dis-je, la proposition que j'ai à démontrer ici
semble si évidente qu'il paraît peu nécessaire d'insister beaucoup
sur sa démonstration.
Quel est en effet le principe du gouvernement représentatif?
C'est que les hommes qui composent un peuple ne sont la propriété
ni d'un prince, ni d'une famille, ni d'une caste, c'est qu'ils
s'appartiennent à eux-mêmes; c'est que l'administration doit se
faire non point dans l'intérêt de ceux qui administrent, mais dans
l'intérêt de ceux qui sont administrés; c'est que l'argent des
contribuables doit être dépensé pour l'avantage des contribuables et
non pour l'avantage des agents entre qui cet argent se distribue;
c'est que les lois doivent être faites par la masse qui y est soumise
et non par ceux qui les décrètent ou les appliquent.
Il suit de là que cette immense portion de la nation qui est
gouvernée a le droit de surveiller la petite portion à qui le
gouvernement est confié; qu'elle a le droit de décider en quel
sens, dans quelles limites, à quel prix elle veut être administrée;
d'arrêter le Pouvoir quand il usurpe des attributions qui ne sont
pas de sa compétence, et cela soit directement en rejetant les lois
qui organisent ces attributions, soit indirectement en refusant
tout salaire aux agents par qui ces attributions malfaisantes sont
exercées.
La nation en masse ne pouvant exercer ces droits, elle le fait par
représentants; elle choisit dans son sein des députés auxquels elle
confie cette mission de contrôle et de surveillance.
Ne tombe-t-il pas sous le sens que ce contrôle risque de devenir
complétement inefficace, si les électeurs nomment pour leurs députés
les hommes mêmes qui administrent, qui gèrent, qui gouvernent,
c'est-à-dire si le pouvoir et le contrôle sont livrés aux mêmes mains?
Nos charges de toute nature dépassent 1,500 millions, et nous sommes
34 millions; nous payons donc en moyenne chacun 45, ou par famille
de cinq personnes 225 fr. Cela est certes exorbitant. Comment en
sommes-nous venus là, en temps de paix, et sous un régime, où nous
sommes _censés_ tenir les cordons de la bourse. Eh mon Dieu! la
raison en est simple; c'est que si nous, contribuables, sommes
censés tenir les cordons de la bourse, nous ne les tenons pas
réellement; nous les avons un moment entre nos doigts pour les
dénouer bien bénignement, et, cela fait, nous les remettons aux mains
de ceux qui y puisent. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que nous
nous étonnons ensuite de la sentir s'alléger de jour en jour. Ne
ressemblons-nous pas à cette cuisinière qui, en sortant, disait au
chat: Gardez bien les ortolans, et, si le chien vient, montrez-lui
les griffes.
Ce que je dis de l'argent on peut le dire de la liberté! à vrai dire,
et quoique cela paraisse un peu prosaïque, argent, liberté, cela ne
fait qu'un.--Développement de cette pensée.....
Je me suppose roi; je suppose qu'amené par les événements à octroyer
une constitution à mon peuple, je désire cependant retenir autant
d'influence et de pouvoir que possible, comment m'y prendrais-je?
Je commencerais par dire: «On n'accordera aux députés aucune
indemnité.» Et pour faire passer cet article, je ne manquerais
pas de faire du sentimentalisme, de vanter la beauté morale de
l'abnégation, du dévouement, du sacrifice.--Mais en réalité, je
comprendrais parfaitement que les électeurs ne pourraient envoyer à
la chambre que deux classes d'hommes: ceux qui possèdent une _grande
existence_, comme dit M. Guizot, et ceux-là sont toujours disposés à
se rallier à cour;--et puis une foule de prétendants à la fortune,
incapables de résister aux entraînements de la vie parisienne, aux
éblouissements de la richesse, placés entre leur ruine infaillible
et celle de leur famille et un essor assuré vers les hautes régions
de la fortune et de la prépondérance. Je saurais bien que quelques
natures privilégiées sortiraient triomphantes de l'épreuve, mais
enfin, une telle disposition me permettrait d'espérer au moins une
grande influence sur la formation des majorités.
Mais comment séduire ces députés? Faudra-t-il leur offrir de
l'argent? Mais d'abord, il faut le reconnaître à l'honneur de notre
pays, la corruption sous cette forme est impraticable au moins sur
une échelle un peu vaste; d'ailleurs, ma liste civile n'y suffirait
pas; il est bien plus habile et plus divertissant de faire payer la
corruption par ceux-là mêmes qui en souffrent, et de prendre dans
la poche du public de quoi solder l'apostasie de ses défenseurs. Il
suffira donc qu'une constitution porte ces deux dispositions:
Le roi nomme à toutes les places;
Les députés peuvent arriver à toutes les places.
Il faudrait que je fusse bien malhabile ou la nature humaine bien
perfectionnée si, avec ces deux bouts de charte, je n'étais pas
maître du parlement.
Remarquez, en effet, combien le pas est glissant pour le député. Il
ne s'agit pas ici d'une corruption abjecte, de votes formellement
achetés et vendus.--Vous êtes habile, M. le député, vos discours
déploient de grandes connaissances en diplomatie; la France sera
trop heureuse que vous la représentiez à Rome ou à Vienne.--Sire,
je n'ai pas d'ambition; j'aime par-dessus tout la retraite, le
repos, l'indépendance.--Monsieur, on se doit à son pays.--Sire, vous
m'imposez le plus rude des sacrifices.--Tout le public vous en sera
reconnaissant.
Un autre est simple juge de paix de son endroit et s'en contente.
--Vraiment, monsieur, votre position n'est guère en harmonie
avec le mandat législatif. Le procureur du roi qui vous fait la
cour aujourd'hui peut vous gronder demain.--Sire, je tiens à ma
modeste place; elle faisait toute l'ambition du grand Napoléon.--Il
faut pourtant la quitter: vous devez être conseiller de cour
royale.--Sire, mes intérêts en souffriront; puis les déplacements,
les dépenses...--Il faut savoir faire des sacrifices, etc.
On a beau vouloir faire du sentimentalisme; il faut n'avoir aucune
connaissance du coeur humain, ne s'être jamais étudié sincèrement,
n'avoir jamais suivi le conseil de l'oracle: _Nosce te ipsum_, et
ignorer la subtilité des passions pour s'imaginer que les _députés_,
qui sont appelés à faire une certaine figure dans le monde, sur qui
l'on a les yeux ouverts, dont on exige une libéralité exceptionnelle,
repousseront constamment les moyens de se donner de l'aisance, de
la fortune, de l'influence, d'élever et de placer leurs fils, et
cela par une voie qu'on a soin de leur présenter comme honorable,
méritoire. Est-il besoin de reproduire ici la secrète argumentation
qui, dans le fond du coeur, déterminera leur chute?
On dit: il faut bien avoir confiance en ceux qui
gouvernent.--L'objection est puérile. Si la défiance n'est pas
admissible à quoi bon le gouvernement représentatif? Des publicistes
d'un grand talent, et entre autres M. de Lamartine, ont repoussé
la réforme parlementaire et la loi des incompatibilités, sous le
prétexte que la France est la patrie de l'honneur, de la générosité,
du désintéressement; qu'on ne peut pas supposer qu'un député, en
tant que tel, élargisse le pouvoir dont il est investi en tant que
fonctionnaire, ou en grossisse les émoluments; que ce là serait une
nouvelle loi des suspects, etc.
Eh mon Dieu! y a-t-il dans nos sept codes une seule loi qui ne soit
une loi de méfiance? Qu'est-ce que la Charte, si ce n'est tout un
système de barrières et d'obstacles aux empiétements possibles du
roi, de la pairie, des ministres? La loi de l'inamovibilité a-t-elle
été faite pour la commodité des juges ou en vue des conséquences
funestes que pourrait avoir leur position dépendante?
Je ne puis souffrir, je l'avoue, qu'au lieu d'examiner
scrupuleusement une mesure, on la répousse avec de grands mots,
des phrases sonores, qui sont du reste en contradiction flagrante
avec toute la série des actes qui constituent notre vie privée. Je
voudrais bien savoir ce que M. de Lamartine dirait à son régisseur,
si celui-ci lui tenait ce langage: «Je vous apporte les comptes de
ma gestion, mais la mauvaise foi ne se présume pas. En conséquence,
j'espère que vous me laisserez le soin de les vérifier moi-même et de
les faire vérifier par mon fils.»
Il faut véritablement fermer volontairement les jeux à la lumière, ne
pas consentir à voir le coeur humain et les mobiles de nos actions,
tels qu'ils sont, pour dire que l'honneur, la délicatesse, la vertu
devant toujours se présumer, il est indifférent de remettre le
contrôle du pouvoir au pouvoir lui-même. Il serait bien plus simple
de supprimer le contrôle. Si vous êtes si confiants, poussez donc la
confiance jusqu'au bout. Ce serait encore un bon calcul; car, je le
dis en toute sincérité, nous serons certainement moins trompés par
des hommes qui auront la pleine responsabilité de leurs actes que
s'ils peuvent nous dire: «Vous aviez le droit de m'arrêter et vous
m'avez laissé aller; je ne suis pas le vrai coupable.»...
Maintenant, je le demande, une fois que la majorité sera acquise au
pouvoir, non point par le concours libre, par l'assentiment raisonné
des députés, mais parce que ceux-ci seront successivement enrôlés
dans les rangs des gouvernants, pourra-t-on dire que nous sommes
encore dans les conditions sincères du gouvernement représentatif?
Voilà une loi. Elle froisse les intérêts et les idées de ceux qu'elle
est destinée à régir.--Ils sont appelés à déclarer par l'organe de
leurs représentants s'ils l'admettent ou la repoussent.--Évidemment,
ils la rejetteront si ces représentants représentent en effet _ceux
que la loi est destinée à régir_.--Mais s'ils représentent ceux qui
la proposent, la soutiennent et sont appelés à l'exécuter, elle sera
admise sans difficulté. Est-ce là le gouvernement représentatif?...
71.--LETTRE À M. ***, EN RÉPONSE À LA SIENNE DU 12 JANVIER[85].
[Note 85: Cette lettre, préparée sur un cahier, il y a trente ans à
peu près, fut-elle mise au net et envoyée au destinataire, dont je
supprime le nom? Je l'ignore. Mais je crois utile de la reproduire,
ne fût-ce que pour montrer une fois de plus combien Bastiat prenait
au sérieux le gouvernement représentatif, et aimait à conformer ses
actes à ses théories. Je la fais suivre d'une lettre qui fut adressée
quelques années plus tard à M. Dampierre.
(_Note de l'éditeur._)]
MONSIEUR,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
en date du 12 de ce mois, dans le but, selon vos expressions, de
_solliciter mon suffrage et celui de mes amis_.
Je ne puis rien vous dire, monsieur, sur les intentions de mes amis;
je ne leur cache pas mon vote, mais je ne cherche pas à influencer le
leur.
Quant au mien, il ne m'appartient pas au point de l'engager.
L'intérêt public le détermine, et, jusqu'à l'instant où il tombe dans
l'urne, je n'ai d'engagement qu'envers le public et ma conscience.
La notoriété publique attribue au général Durrieux, votre concurrent,
des opinions favorables au ministère actuel, et, par conséquent
défavorables, selon moi, aux intérêts de la France et spécialement de
la France méridionale. Aucun acte de sa part n'est venu m'autoriser
à regarder comme mal fondée l'opinion publique à cet égard; bien,
au contraire, sa position personnelle me le fait regarder comme
un très-mauvais représentant de nos intérêts, soit généraux, soit
vinicoles. C'est vous dire que je ne lui donnerai pas mon suffrage.
Mais, par la même raison, je ne puis la donner à un candidat qui,
il y a à peine un an, _appelait de tous ses voeux la candidature
du général Durrieux_, et encore moins si ce même homme affiche
maintenant des opinions différentes; car, ou il n'était pas sincère
alors, ou il ne l'est pas aujourd'hui.
Vous me dites, monsieur, que les voix du Gouvernement _vous
échapperont_. Vous les avez sans doute laissé _échapper_; vous
les sollicitiez l'année dernière avec tant d'instance, que vous
ne répugniez pas à faire agir sur les fonctionnaires ces deux
grands ressorts, la _crainte des destitutions_ et l'_espérance de
l'avancement_. J'ai sous les yeux une lettre dans laquelle vous
sollicitiez le suffrage d'un fonctionnaire, _sous les auspices de son
chef_ (ce qui équivaut à une menace) et où vous lui parliez de votre
influence à Paris (ce qui équivaut à une promesse). Aujourd'hui,
c'est aux hommes indépendants que vos promesses s'adressent; ou
celles d'aujourd'hui, ou celles d'alors ne sont pas sincères.
Et puis, que nous promettez-vous? Des _faveurs_. Les faveurs ne
s'accordent pas au public, mais aux dépens du public, sans quoi ce ne
serait pas des _faveurs_.
Ensuite, pour obliger des _favoris_, il faut au moins le désirer, et
vous dites que vous ne _désirerez_ rien des ministres.
Enfin, monsieur, depuis quelques jours que les électeurs se
communiquent réciproquement les lettres dont vous les _favorisez_,
on en voit d'adressées aux ministériels et aux patriotes, aux nobles
et aux roturiers, aux carlistes, aux philippistes, etc. Dans toutes,
vous sollicitez l'obligeance des électeurs, vous demandez des votes
comme on demande des services; il est permis d'en conclure, qu'en
vous nommant, on rendrait service au candidat plutôt qu'au public.
72.
3 Juillet 1846.
MONSIEUR DAMPIERRE,
Comme vous, je regrette de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous
m'avez fait l'honneur de venir me voir, et je le regrette encore
plus, depuis que j'ai reçu votre bienveillante lettre du 30 juin.
Je ne m'arrêterai pas à vous remercier de tout ce qu'elle contient
d'obligeant; je crains bien qu'on ne vous ait fort exagéré les
efforts que j'ai pu consacrer quelquefois à ce qui m'a paru le bien
du pays. Je me bornerai à répondre à ce que vous me dites, touchant
les prochaines élections, et je le ferai avec toute la franchise que
je dois au ton de sincérité qui respire dans toute votre lettre.
Je suis décidé à émettre ma déclaration de principes; dès que la
chambre sera dissoute, et abandonner le reste aux électeurs que cela
regarde. C'est vous dire que, ne sollicitant pas leurs suffrages
pour moi-même, je ne puis les engager dans la combinaison dont vous
m'entretenez. Quant à ma conduite personnelle, j'espère que vous
en trouverez la raison dans la brochure que je vous envoie par ce
courrier[86]. Permettez-moi d'ajouter ici quelques explications: Une
alliance entre votre opinion et la mienne est une chose grave, que
je ne puis admettre ou rejeter, sans vous exposer, un peu longuement
peut-être, les motifs qui me déterminent.
[Note 86: Aux électeurs de l'arrondissement de Saint-Sever. T. Ier,
p. 461.
(_Note de l'éditeur._)]
Vous êtes légitimiste, monsieur, vous le dites franchement dans
votre profession de foi, et, par conséquent, je suis plus loin de
vous que des vrais conservateurs.
Ainsi, si nous avions aux prochaines élections un candidat
_conservateur_, par opinion, mais indépendant par position, tels
que MM. Basquiat, Poydenot, etc., etc., je ne pourrais pas songer
un moment, en cas d'échec de mon parti, à me rallier au vôtre. La
perspective de déterminer une crise ministérielle ne me déciderait
pas; et j'aimerais mieux voir triompher l'opinion, dont je ne diffère
que par des nuances, que celle dont je suis séparé par les principes.
Je dois vous avouer, d'ailleurs, que ces coalitions des partis
extrêmes me paraissent des duperies artificieusement arrangées par
des ambitieux et à leur profit. Je me place exclusivement au point
de vue du contribuable, de l'administré, du public, et je me demande
ce qu'il peut gagner à des combinaisons qui n'ont pour but que de
faire passer le pouvoir d'une main dans une autre. En admettant le
succès d'une alliance entre les deux opinions, à quoi cela peut-il
mener? Évidemment, elles ne s'entendent un moment qu'en laissant
sommeiller les points par lesquels elles diffèrent, et s'abandonnant
au seul désir qui leur soit commun: Renverser le cabinet.--Mais
après?--Lorsque M. Thiers, ou tout autre, sera aux affaires, que
fera-t-il avec une minorité de gauche, qui n'aura été majorité un
instant que par l'appoint des légitimistes; appoint qui lui sera
désormais refusé? Je vois d'ici une coalition nouvelle se former
entre la droite et M. Guizot. Au bout de tout cela, j'aperçois bien
confusion, crises ministérielles, embarras administratifs, ambitions
satisfaites, mais je ne vois rien pour le public.
Ainsi, monsieur, je n'hésite pas à vous dire: je ne pourrais,
dans aucun cas, aller à vous, si c'était réellement l'opinion
conservatrice qui se présentât aux prochaines élections.
Mais il n'en est pas ainsi, je vois dans un secrétaire des
commandements, le représentant, non d'une opinion politique, mais
d'une pensée individuelle, et de cette pensée même à laquelle le
droit électoral doit servir de barrière. Une telle candidature
nous jette hors du régime représentatif, elle en est plus que la
déviation, elle en est la dérision; et il semble qu'en la proposant,
le pouvoir ait résolu d'expérimenter jusqu'où peut aller la
simplicité du corps électoral[87]. Sans avoir d'objection personnelle
contre M. Larnac, j'en ai une si grave contre sa position, que je ne
le nommerai pas, quoi qu'il arrive; et, de plus, si besoin est, je
nommerai son adversaire, fût-ce un légitimiste.--Quelle que puisse
être la pensée secrète des partisans de la branche aînée, je la
redoute moins que les desseins du pouvoir actuel, manifestés par
l'appui qu'il prête à une telle candidature. Je hais les révolutions;
mais elles prennent des formes diverses, et je considère, comme
une révolution de la pire espèce, ce systématique envahissement
de la représentation nationale par les agents du pouvoir, et, qui
pis est, du pouvoir irresponsable. Si donc je me trouve dans la
cruelle alternative d'opter entre un secrétaire des commandements
et un légitimiste, mon parti est pris, je nommerai le légitimiste.
Si l'arrière-pensée qu'on prête à ce parti, a quelque réalité, je
la déplore; mais je ne la redoute pas, convaincu que le principe de
la souveraineté nationale a assez de vie, en France, pour triompher
encore une fois de ses adversaires. Mais, avec une Chambre peuplée de
créatures du pouvoir, le pays, sa fortune et sa liberté, sont sans
défense; et c'est là qu'est le germe d'une révolution plus dangereuse
que celle que votre parti peut méditer.
[Note 87: Il est facile d'inférer de ce passage et de plusieurs
autres, que Bastiat eut porté deux jugements sur ce qu'on nomme
aujourd'hui _les candidatures officielles_. 1º Il y aurait vu une
dérision du régime représentatif; 2º cette dérision lui eut semblé
plus triste que nouvelle.
(_Note de l'éditeur._)]
En résumé, monsieur, comme candidat, je me bornerai à publier une
profession de foi, et à assister aux réunions publiques, si j'y
suis appelé; comme électeur, je voterai d'abord pour un homme de la
gauche, à défaut, pour un conservateur indépendant, et, à défaut
encore, pour un légitimiste franc et loyal, tel que vous, plutôt que
pour un secrétaire des commandements de M. le duc de Nemours.
Veuillez, etc.....
73.--PROJET DE PRÉFACE POUR LES HARMONIES[88].
[Note 88: Ce projet, en forme de lettre adressée à l'auteur, fut
ébauché par lui vers la fin de 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
MON CHER FRÉDÉRIC,