famille était réuni dans le prétoire. Un homme arrive hors d'haleine,
couvert de sueur, après avoir crevé plusieurs chevaux. Nul ne le
connaît personnellement. Tout ce que l'on en sait, c'est qu'il
gère au loin les propriétés des mineurs et que bientôt il va avoir
des comptes à rendre. Cet homme supplie qu'on le nomme tuteur. Il
s'adresse aux parents paternels, et puis aux parents maternels, Il
fait longuement son propre éloge; il parle de sa probité, de sa
fortune, de ses alliances; il prie, il promet, il menace. On lit
sur ses traits une anxiété profonde, un désir immodéré de réussir.
Vainement lui objecte-t-on que la tutelle est très-chargée; qu'elle
prendra beaucoup sur le temps, sur la fortune, sur les affaires de
celui à qui elle sera imposée.--Il lève toutes les difficultés. Son
temps, il ne demande pas mieux que de le consacrer au service des
pauvres orphelins;--sa fortune, il est prêt à en faire le sacrifice,
tant il se sent dans le coeur un désintéressement héroïque;--ses
affaires, il les verra péricliter d'un oeil stoïque, pourvu que
celles des mineurs prospèrent en ses mains.--Mais vous gérez leur
fortune.--Raison de plus; je me rendrai des comptes à moi-même, et
qui est plus en mesure de les examiner que celui qui les a faits?
Je le demande, le conseil de famille agirait-il d'une manière
raisonnable en confiant à ce solliciteur empressé les fonctions
qu'il demande?
N'agirait-il pas plus sagement d'en investir un parent connu par sa
probité, son exactitude, surtout s'il se rencontrait que ce parent
eût avec les mineurs des intérêts identiques, en sorte qu'il ne pût
leur faire ni bien ni mal sans en recueillir sa part?.............
II.--Je vote pour M. A., parce qu'il m'a rendu un service.
«La reconnaissance, a-t-on dit, est la seule vertu dont on ne puisse
pas abuser.»--C'est une erreur. Il y a un moyen fort usité d'en
abuser, c'est d'acquitter, _aux dépens d'autrui_, la dette qu'elle
nous impose.
Je ne disconviens pas qu'un électeur qui a reçu de fréquents
témoignages de bienveillance de la part d'un candidat, dont il ne
partage pas les opinions, se trouve dans une des positions les plus
délicates, et les plus pénibles, si ce candidat a l'impudeur de lui
demander son suffrage. L'ingratitude est en elle-même une chose
qui répugne; aller jusqu'à en faire, pour ainsi dire, un étalage
officiel, cela peut devenir un véritable supplice.--Vous aurez beau
colorer cette défection par les motifs politiques les mieux déduits,
il y a au fond de la conscience universelle un instinct qui vous
condamnera.--C'est que les moeurs politiques n'ont pas fait ni pu
faire les mêmes progrès que la morale privée. C'est que le public
voit toujours dans votre suffrage une propriété dont vous pouvez
disposer, et il vous blâmera de ne pas le laisser diriger par une
vertu aussi populaire, aussi honorable que la reconnaissance.
Cependant examinons.
La question, telle qu'elle se pose en France, devant le corps
électoral, est le plus souvent tellement complexe, qu'elle laisse, ce
semble, une grande latitude à la conscience. Il y a deux candidats:
l'un est pour le ministère, l'autre pour l'opposition.--Oui, mais si
le ministère a fait bien des fautes, l'opposition a bien des torts
aussi. D'ailleurs voyez les programmes des deux compétiteurs, l'un
veut l'ordre et la liberté,--l'autre demande la liberté avec l'ordre.
Il n'y a de différence qu'en ce que l'un met en seconde ligne ce que
l'autre place au premier rang; au fond, ils veulent la même chose.
Il ne valait pas la peine, pour de telles nuances, de trahir les
droits que des bienfaits reçus donnaient sur votre vote à l'un des
candidats. Vous n'êtes donc pas excusable.
Mais supposons que la question posée devant les électeurs soit moins
vague, et vous verrez s'affaiblir non-seulement les droits, mais
encore la popularité et même les prétentions de la reconnaissance.
En Angleterre, par exemple, une longue expérience du gouvernement
représentatif a appris aux électeurs qu'il ne fallait pas poursuivre
toutes les réformes à la fois, mais ne passer à la seconde que
lorsqu'on aurait emporté la première, et ainsi de suite.
Il en résulte qu'il y a toujours devant le public une question
principale, sur laquelle se concentrent tous les efforts de la
Presse, des associations, et des électeurs.
Êtes-vous pour ou contre la réforme électorale?
Êtes-vous pour ou contre l'émancipation catholique?
Êtes-vous pour ou contre l'affranchissement des esclaves?
En ce moment, la question est uniquement celle-ci:
Êtes-vous pour ou contre la liberté des échanges?
Quand elle sera vidée, on posera sans doute cette autre:
Êtes-vous pour ou contre le système volontaire en matière de religion?
Tant que dure l'_agitation_ relative à une de ces questions, tout
le monde y prend part, tout le monde cherche à s'éclairer, tout le
monde s'engage dans un parti ou dans l'autre. Sans doute, les autres
grandes réformes politiques, quoique mises dans l'ombre, ne sont pas
entièrement négligées. Mais c'est un débat qui s'engage dans le sein
de chaque parti, et non d'un parti à l'autre.
Ainsi aujourd'hui, quand les _free-traders_ ont à opposer un candidat
aux monopoleurs, ils ont des assemblées préparatoires, et là celui-là
est proclamé candidat qui, indépendamment de la conformité de ses
principes avec ceux des _free-traders_, en matière commerciale,
convient mieux en outre à la majorité à raison de ses opinions sur
l'Irlande, ou le Bill de Maynooth, etc., etc.--Mais au jour de la
grande lutte on ne demande aux candidats que ceci:
Êtes-vous _free-traders_?--Êtes-vous monopoleurs?
Et, par conséquent, c'est sur cela seul que les électeurs ont à se
prononcer.
Or il est aisé de comprendre qu'une question posée en des termes
aussi simples, ne laisse s'insinuer au sein des partis aucun des
sophismes que ce livre a pour objet de combattre, et notamment le
sophisme de la reconnaissance.
J'aurai rendu dans la vie privée de grands services à un électeur.
Mais je sais qu'il est pour la liberté commerciale, tandis que je
me présente comme le candidat des partisans du régime protecteur.
L'idée même ne me viendra pas d'exiger de lui, par reconnaissance,
le sacrifice d'une cause à laquelle je sais qu'il a voué tous ses
efforts, pour laquelle il a souscrit, en faveur de laquelle il s'est
affilié à des associations puissantes. Que si je le faisais, la
réponse serait claire et logique, et elle obtiendrait l'assentiment
du public, non-seulement dans son parti, mais encore dans le mien.
Il me dirait: Je vous ai des obligations personnelles. Je suis prêt
à m'acquitter personnellement. Je n'attendrai pas que vous me le
demandiez et je saisirai toutes les occasions de vous prouver que je
ne suis pas un ingrat. Il est pourtant un sacrifice que je ne puis
vous faire, c'est celui de ma conscience. Vous savez que je suis
engagé dans la cause de la liberté commerciale, que je crois conforme
à l'intérêt public. Vous, au contraire, vous soutenez le principe
opposé. Nous sommes ici réunis pour savoir lequel de ces deux
principes a l'assentiment de la majorité. De mon vote, peut dépendre
le triomphe ou la défaite du principe que je soutiens. En conscience,
je ne puis pas lever la main pour vous.
Il est évident qu'à moins d'être un malhonnête homme le candidat ne
pourrait pas insister pour prouver que l'électeur est lié par un
bienfait reçu.
La même doctrine doit prévaloir parmi nous. Seulement les questions
étant beaucoup plus compliquées, elles donnent ouverture à une
contestation pénible entre le bienfaiteur et l'obligé. Le bienfaiteur
dira: Mais pourquoi me refusez-vous votre suffrage? est-ce parce que
nous sommes séparés par quelques nuances d'opinions? Mais pensez-vous
exactement comme mon compétiteur? Ne savez-vous pas que mes
intentions sont pures? Ne veux-je pas, ainsi que vous, l'ordre, la
liberté, le bien publie? Vous craignez que je ne vote telle ou telle
mesure que vous désapprouvez; et qui sait si elle sera présentée aux
Chambres dans cette session? Vous voyez bien que vous n'avez pas de
motifs suffisants pour oublier ce que j'ai fait pour vous. Vous ne
cherchez qu'un prétexte pour vous dégager de toute reconnaissance.
Il me semble que la méthode anglaise, celle de ne poursuivre qu'une
réforme à la fois, indépendamment de ses avantages propres, a encore
l'avantage très-grand de classer invariablement les électeurs, de les
mettre à l'abri des mauvaises influences, de ne laisser pas prise
aux sophismes, en un mot de former de franches et fermes moeurs
politiques. Aussi je voudrais qu'on l'adoptât en France. En ce cas il
est quatre réformes qui se disputeraient la priorité.
1º La réforme électorale;
2º La réforme parlementaire;
3º La liberté d'enseignement;
4º La réforme commerciale.
Je ne sais à laquelle de ces questions mon pays donnerait le pas.--Si
j'avais voix au chapitre à cet égard, je désignerais la _réforme
parlementaire_, comme la plus importante, la plus urgente, celle
à laquelle l'opinion est le mieux préparée, celle qui est la plus
propre à favoriser le triomphe des trois autres.
C'est par ce motif que j'en dirai quelques mots à la fin de ce
livre.................
III.--Je vote pour M. A., parce qu'il a rendu de grands services au
pays.
À une certaine époque, on sollicitait la voix d'un électeur pour un
général de mérite.--Qui donc, dans le pays, disait-on, a rendu plus
de services à la patrie. Il a versé son sang sur de nombreux champs
de bataille. Il doit tous ses grades à son courage et à ses talents
militaires.--Il s'est fait lui-même et qui plus est il a élevé à
des postes importants ses frères, ses neveux, ses cousins.--Notre
arrondissement est-il menacé? disait l'électeur, fait-on une levée
en masse? Est-il question de choisir un chef militaire? Ma voix est
acquise à l'honorable général, tout ce que vous m'en dites et ce que
j'en sais lui donnent des titres irrécusables à ma confiance.
Non, dit le solliciteur, il s'agit de nommer un député, un
législateur.--Quelles seront les fonctions?--Faire des lois, réviser
le code civil, le code de procédure, le code pénal, rétablir
l'ordre dans les finances, surveiller, contenir, réprimer et au
besoin accuser les ministres.--Et qu'ont de commun les grands
coups d'épée qu'a distribués le général aux ennemis avec les
fonctions législatives?--Il ne s'agit pas de cela; il est question
de lui décerner, dans la députation, une récompense digne de ses
services.--Mais si, par ignorance, il fait de mauvaises lois, s'il
vote pour des plans financiers désastreux, qui devra en subir les
conséquences?
--Vous-même et le public.
--Et puis-je en conscience investir le général du droit de faire des
lois s'il doit en faire de mauvaises?
--Vous insultez un homme d'un grand talent et d'un noble caractère.
Le supposez-vous ignorant ou mal intentionné?
--Dieu m'en garde. Je suppose que s'étant occupé toute sa vie de
l'_école de peloton_, il est fort savant en stratégie. Je ne doute
pas qu'il ne passe admirablement une revue. Mais encore une fois
qu'y a-t-il de commun entre ces connaissances et celles qui sont
nécessaires à un représentant ou plutôt aux représentés?
........................................................
68.--LES ÉLECTIONS.
Dialogue entre un profond Publiciste et un Campagnard.
LE PUBLICISTE.
Enfin vous allez jouir pour la première fois d'un des plus beaux
résultats de la Révolution. Vous allez entrer en possession d'une
portion de la souveraineté; vous allez exercer un des plus beaux
droits de l'homme.
LE CAMPAGNARD.
Je viens tout simplement donner ma procuration à celui que je croirai
le plus capable de gérer cette portion de mes affaires qui sont
communes à tous les Français.
LE PUBLICISTE.
Sans doute. Mais vous voyez la chose sous le point de vue le plus
trivial. Peu importe.--Vous avez sans doute réfléchi à l'acte
solennel que vous êtes venu accomplir.
LE CAMPAGNARD.
Il me paraît si simple que je n'ai pas cru devoir consacrer beaucoup
de temps à le méditer.
LE PUBLICISTE.
Y pensez-vous? C'est une chose simple que de nommer un législateur!
Vous ne savez donc pas combien notre politique extérieure est
compliquée, combien de fautes a commises notre ministère, combien de
factions cherchent, en sens divers, à entraîner le pouvoir. Choisir
parmi les candidats l'homme le plus propre à apprécier tant de
combinaisons, à méditer tant de lois qui nous manquent, à distinguer
entre tous les partis le plus patriote pour le faire triompher et
abattre les autres, n'est pas une chose aussi simple que vous pouvez
le croire.
LE CAMPAGNARD.
À la bonne heure. Mais je n'ai ni le temps ni la capacité nécessaires
pour étudier tant de choses.
LE PUBLICISTE.
En ce cas, rapportez-vous-en à ceux qui y ont réfléchi. Venez dîner
avec moi, chez le général B., je vous dirai à qui il convient que
vous donniez votre vote.
LE CAMPAGNARD.
Souffrez que je n'accepte ni vos offres ni vos conseils. J'ai ouï
dire que le général B. se met sur les rangs; je ne puis accepter son
dîner, étant bien résolu à ne le point nommer.
LE PUBLICISTE.
Vous me surprenez. Tenez, emportez cette notice biographique sur M.
B. Vous verrez combien il a de titres à votre choix. Il est plébéien
comme vous. Il ne doit sa fortune qu'à sa bravoure et à son épée. Il
a rendu d'éclatants services à la France. C'est aux Français de le
récompenser.
LE CAMPAGNARD.
Je ne m'y oppose pas. S'il a rendu des services réels à la France,
que la France lui donne des croix ou même des pensions. Mais je ne
vois pas que je doive lui donner mes pouvoirs pour des affaires
auxquelles je le crois impropre.
LE PUBLICISTE.
Le général impropre aux affaires, lui qui a commandé des corps
d'armée, qui a gouverné des provinces, qui connaît à fond la
politique de tous les cabinets, qui parle comme Démosthène!
LE CAMPAGNARD.
Raison de plus pour que je ne le nomme pas. Plus il aura de capacité,
plus il sera redoutable pour moi, car je suis persuadé qu'il s'en
servirait contre mes intérêts.
LE PUBLICISTE.
Vos intérêts ne sont-ils pas ceux de votre patrie?
LE CAMPAGNARD.
Sans doute. Mais ils ne sont pas ceux du général.
LE PUBLICISTE.
Expliquez-vous, je ne vous comprends nullement.
LE CAMPAGNARD.
Je ne vois aucun inconvénient à m'expliquer. Comme agriculteur,
j'appartiens à la classe laborieuse et paisible, et je me propose de
me faire représenter par un homme paisible et laborieux, et non par
un homme que sa carrière et ses habitudes ont poussé vers le pouvoir
et la guerre.
LE PUBLICISTE.
Le général affirme qu'il défendra la cause de l'agriculture et de
l'industrie.
LE CAMPAGNARD.
À la bonne heure, mais, quand je ne connais pas les gens, leur parole
ne me suffit pas; il me faut une garantie plus sûre.
LE PUBLICISTE.
Laquelle?
LE CAMPAGNARD.
Leur intérêt. Si je nomme un homme qui soit agriculteur et
contribuable comme moi, j'ai la certitude qu'il défendra mes intérêts
en défendant les siens.
LE PUBLICISTE.
Le général est propriétaire comme vous. Pensez-vous qu'il sacrifie la
propriété au pouvoir?
LE CAMPAGNARD.
Un général est soldat avant tout. Ses intérêts comme payant ne
peuvent être mis en balance avec ses intérêts comme payé.
LE PUBLICISTE.
Et quand cela serait, son dévouement à la patrie n'est-il pas connu?
N'est-il pas enfant de la révolution? Celui qui a versé son sang pour
la France, la trahira-t-il pour un peu d'or?
LE CAMPAGNARD.
J'admets que le général soit un parfait honnête homme. Mais je ne
puis croire que l'homme qui n'a fait dans sa vie que commander et
obéir, qui ne s'est élevé que par le pouvoir, qui ne s'est enrichi
que par l'impôt, représente parfaitement celui qui paye l'impôt.
Il me paraît absurde que, trouvant le pouvoir trop lourd, je nomme
pour l'alléger un homme qui le partage; que, trouvant les impôts
trop onéreux, je confie le soin de les diminuer à un homme qui vit
d'impôts. Le général peut avoir beaucoup de renoncement à lui-même,
mais je n'en veux pas faire l'épreuve à mes risques, et, pour tout
dire en un mot, vous sollicitez de moi une inconséquence que je ne
suis pas disposé à commettre.
L'Électeur campagnard, un Curé.
LE CURÉ.
Eh bien, mon cher ami, vous m'avez procuré une vive satisfaction. On
m'a assuré que vous aviez noblement refusé votre voix au candidat
de la faction libérale; en cela vous avez fait preuve de bon sens.
Est-ce quand la monarchie est en péril, quand la religion éplorée
tend vers vous ses mains suppliantes, que vous consentiriez à donner
une force nouvelle aux ennemis de la Religion et du Roi?
LE CAMPAGNARD.
Pardonnez-moi, monsieur le Curé, si j'ai refusé ma voix à un général,
ce n'est pas que je le croie ennemi de la Religion ni du Roi. C'est
qu'au contraire, je suis convaincu que sa position ne lui permet
pas de tenir entre les moyens des contribuables et les exigences du
pouvoir une balance bien juste.
LE CURÉ.
N'importent vos motifs. Il est certain que vous avez raison de vous
méfier de l'ambition de cet homme.
LE CAMPAGNARD.
Vous ne m'entendez pas, monsieur le Curé. Je ne porte aucun jugement
sur le caractère du général. Je dis seulement qu'il me paraît
imprudent de confier mes intérêts à un homme qui ne pourrait les
défendre sans sacrifier les siens. C'est une chance qu'aucun homme
raisonnable ne veut courir sans nécessité.
LE CURÉ.
Je vous répète que je ne scrute pas vos motifs. Vous venez de
prouver votre dévouement au roi. Eh bien, achevez votre ouvrage.
Vous éloignez un ennemi, c'est beaucoup; mais ce n'est pas assez,
donnez-lui un ami. Il vous l'a lui-même désigné; nommez le digne
président du collége.
LE CAMPAGNARD.
Je croirais commettre une absurdité plus grande encore. Le Roi a
l'initiative et la sanction des lois, il nomme la Chambre des pairs.
Les lois étant faites pour la nation, il a voulu qu'elle concourût
à leur confection, et j'irais nommer ceux que le pouvoir désigne?
Mais le résultat serait une Monarchie absolue avec des formes
constitutionnelles.
LE CURÉ.
Vous supposez donc que le Roi abuserait de ce pouvoir pour faire de
mauvaises lois?
LE CAMPAGNARD.
Écoutez, monsieur le Curé, disons les choses comme elles sont
réellement. Le Roi ne connaît pas personnellement les quatre cent
cinquante candidats qu'il désigne; ce sont les ministres qui
réellement les offrent à nos choix. Or l'intérêt du ministère est
d'augmenter sa puissance et sa richesse. Mais il ne peut augmenter sa
puissance qu'aux dépens de ma liberté, et sa richesse qu'aux dépens
de ma bourse. Il faut donc, si je veux l'en empêcher, que je nomme un
député contribuable comme moi, qui le surveille, et mette des bornes
à ses empiétements.
LE CURÉ.
C'est-à-dire un député de l'opposition?
LE CAMPAGNARD.
Sans doute. Entre celui qui vit d'impôts et celui qui les paye,
l'opposition me paraît naturelle. Quand j'achète, je tâche de le
faire à bon marché, mais quand je vends, je mets ma marchandise
au plus haut prix. Entre l'acheteur et le vendeur un débat est
infaillible. Si je voulais faire acheter une charrue en fabrique,
donnerais-je procuration au fabricant pour en fixer le prix?
LE CURÉ.
Voilà une politique bien triviale et bien intéressée. Il s'agit bien
d'acheter et de vendre, de prix et de fabriques. Insensé! il s'agit
du Roi, de sa dynastie, de la paix des peuples, du maintien de notre
sainte Religion.
LE CAMPAGNARD.
Eh bien, selon moi encore, il s'agit de vente et de prix. Le pouvoir
est composé d'hommes, le clergé est également composé d'hommes
formant un corps.--Le pouvoir et le clergé sont deux corps composés
d'hommes. Or, il est dans la nature de tous les corps de tendre à
leur agrandissement. Les contribuables seraient absurdes s'ils ne
formaient aussi un corps pour se défendre contre les agrandissements
du pouvoir et du clergé.
LE CURÉ.
Malheureux! et si ce dernier corps triomphe, vous détruiriez la
Monarchie et la Religion. Où en sommes-nous, bon Dieu!
LE CAMPAGNARD.
Ne vous épouvantez pas, monsieur le Curé. Jamais le peuple ne
détruira le pouvoir, car le pouvoir lui est nécessaire. Jamais, il ne
renversera la Religion, car elle lui est indispensable. Seulement il
contiendra celui-là et celle-ci dans les limites d'où ils ne peuvent
sortir sans péril pour tout le monde.
De même que j'ai fait recouvrir ma maison d'un toit pour me mettre
à l'abri du soleil et de la pluie, je veux payer des magistrats et
des officiers de police, pour qu'ils me préservent des malfaiteurs.
De même que je m'abonne volontairement à un médecin pour soigner mon
corps, je m'abonnerai à un ministre de la Religion pour soigner mon
âme. Mais de même aussi que je fais en sorte que mon toit se fasse
aussi économiquement et aussi solidement que possible, de même que
je débats avec mon médecin le prix de l'abonnement, je veux débattre
avec le clergé et le pouvoir le prix de leurs services, puisque,
grâce au ciel, j'en ai la faculté. Et comme je ne puis le faire
moi-même, trouvez bon, monsieur le Curé, que j'en charge un homme
qui ait les mêmes intérêts que moi, et non un homme qui appartienne
directement ou indirectement au clergé ou au pouvoir.
L'Électeur campagnard, un Candidat constitutionnel.
LE CANDIDAT.
Je ne crains pas d'arriver trop tard pour vous demander votre voix,
Monsieur, bien convaincu que vous n'aurez pas cru devoir l'accorder
à ceux qui m'ont précédé. J'ai deux concurrents dont je reconnais le
talent, et dont j'honore le caractère personnel, mais qui, par leur
position, me paraissent n'être point vos représentants naturels.
Je suis contribuable comme vous, comme vous j'appartiens non à la
classe qui exerce, mais à celle sur qui s'exerce le pouvoir. Je
suis profondément convaincu que ce qui nuit actuellement à l'ordre,
à la liberté et à la prospérité en France, ce sont les dimensions
démesurées du gouvernement. Non-seulement mes opinions me font un
devoir, mais encore mes intérêts me font un besoin de faire tous mes
efforts pour mettre des bornes à cette effrayante étendue de l'action
du pouvoir. Je pense donc que je me rends utile à la cause des
contribuables en me mettant sur les rangs, et si vous partagez mes
idées, j'espère que vous me donnerez votre voix.
LE CAMPAGNARD.
J'y suis bien résolu. Vos opinions sont les miennes, vos intérêts me
garantissent que vous agirez selon vos opinions; vous pouvez compter
sur mon suffrage.
69.
Me promenant, oisif, dans les rues d'une de nos grandes villes,
je fis rencontre d'un mien ami qui me parut de mauvaise humeur.
Qu'avez-vous, lui dis-je, que vous êtes _plus pâle qu'un rentier,
à l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier_? (Sous le Grand
Roi on retranchait des quartiers de rentes.) Lors mon ami tirant
de sa poche une liasse de paperasses: Je suis, me dit-il, moi
millième, _actionnaire_ dans l'entreprise d'un canal. Nous avons
confié l'exécution de l'entreprise à un habile homme qui nous
rend ses comptes tous les ans. Chaque année, il fait de nouveaux
appels de fonds, il multiplie le nombre de ses agents, et l'oeuvre
n'avance pas. Je me rends à une assemblée où tous les actionnaires
vont nommer une commission pour vérifier, contrôler, approuver ou
rectifier les comptes de notre homme. Et sans doute, répliquai-je,
vous allez composer cette commission des agents de votre entrepreneur
et lui donner pour chef l'entrepreneur lui-même. Vous plaisantez,
répondit-il, aucun homme sur la terre ne serait capable d'une telle
ânerie.--Oh! oh! fis-je, ne décidez pas si vite; en mon pays, elle se
renouvelle plus de cent fois par an.
70.--RÉFORME PARLEMENTAIRE[84].
[Note 84: Cette esquisse, c'est ainsi que l'auteur la désigne en
marge, restée à l'état de fragment, est postérieure à 1840.
(_Note de l'éditeur._)]
La Révolution de Juillet a placé le sol de la patrie sous un drapeau
où sont inscrits ces deux mots: _Liberté_, _Ordre_.