les deux bouts, comment les joindrez-vous, maintenant que, sans
augmenter vos recettes, vous augmentez vos dépenses et avez des
arrérages à payer?
--Jacques Bonhomme, il n'y a pas de plaisir à causer avec vous. Je
n'ai jamais vu un interlocuteur plus maussade.
* * * * *
Cependant ce qui devait arriver arriva. Mathurin mécontenta ses
prêteurs, qui disparurent tous. Cruel embarras!
Il vint me trouver. Jacques, mon bon Jacques, me dit-il, je suis aux
abois; que faut-il faire?
--Vous priver de tout superflu, travailler beaucoup, vivre de peu,
payer au moins les intérêts de vos dettes, et intéresser ainsi à
votre sort quelque juif charitable qui vous prêtera de quoi passer un
an ou deux. Dans l'intervalle, vous renverrez vos commis inutiles,
vous vous logerez modestement, vous vendrez vos équipages, et, peu à
peu, vous rétablirez vos affaires.
--Maître Jacques, vous êtes toujours le même; vous ne savez pas
donner un conseil agréable et qui flatte le goût des gens. Adieu. Je
ne prendrai conseil que de moi-même. J'ai épuisé mes ressources, j'ai
épuisé les emprunts; maintenant je vais me mettre à...
--N'achevez pas, je vous devine.
63.--AUX CITOYENS LAMARTINE ET LEDRU-ROLLIN[78].
[Note 78: Nº 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]
Dissolvez les ateliers nationaux. Dissolvez-les avec tous les
ménagements que l'humanité commande, mais _dissolvez-les_.
Si vous voulez que la confiance renaisse, dissolvez les ateliers
nationaux.
Si vous voulez que l'industrie reprenne, dissolvez les ateliers
nationaux.
Si vous voulez que les boutiques se vident et s'emplissent, dissolvez
les ateliers nationaux.
Si vous voulez que les fabriques se rouvrent, dissolvez les ateliers
nationaux.
Si vous voulez que la province se calme, dissolvez les ateliers
nationaux.
Si vous voulez que la garde nationale se repose, dissolvez les
ateliers nationaux.
Si vous voulez que le peuple vous bénisse, y compris cent mille
travailleurs de ces ateliers sur cent trois mille, dissolvez les
ateliers nationaux.
Si vous n'avez pas résolu que la stagnation des affaires, et puis
celle du travail, et puis la misère, et puis l'inanition, et puis la
guerre civile, et puis la désolation, deviennent le cortége de la
république, dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous n'avez pas résolu de ruiner les finances, d'écraser les
provinces, d'exaspérer les paysans, dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous ne voulez pas que la nation tout entière vous soupçonne
de faire à dessein planer incessamment l'émeute sur l'Assemblée
nationale, dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous ne voulez pas affamer le peuple, après l'avoir démoralisé,
dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous ne voulez pas être accusés d'avoir imaginé un moyen
d'oppression, d'épouvante, de terreur et de ruine qui dépasse tout ce
que les plus grands tyrans avaient inventé, dissolvez les ateliers
nationaux.
Si vous n'avez pas l'arrière-pensée de détruire la république en la
faisant haïr, dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous ne voulez pas être maudits dans le présent, si vous ne voulez
pas que votre mémoire soit exécrée de génération en génération,
dissolvez les ateliers nationaux.
Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, vous attirerez sur
la patrie tous les fléaux à la fois.
Si vous ne dissolvez pas les ateliers nationaux, que deviendront
les ouvriers lorsque vous n'aurez plus de pain à leur donner et que
l'industrie privée sera morte?
Si vous conservez les ateliers nationaux dans des desseins sinistres,
la postérité dira de vous: C'est sans doute par lâcheté qu'ils
proclamaient la république, puisqu'ils l'ont tuée par trahison.
64.--LE CAPITAL[79].
[Note 79: _Almanach républicain_ pour 1849, 1 vol. in-32. Paris,
Pagnerre.
N'oublions pas qu'à cette époque des voix retentissantes prodiguaient
au capital les épithètes d'_infâme_ et d'_infernal_.
(_Note de l'édit._)]
Qui ne se rappelle le frisson d'épouvante qui fit tressaillir
l'Europe stupéfaite, lorsque des voyageurs, revenant de pays
lointains, jetèrent à ses oreilles cette nouvelle: «L'Inde a vomi sur
le monde le _choléra-morbus_! Il grandit, il s'étend, il s'avance,
décimant les populations sur son passage, et notre civilisation ne
l'arrêtera pas.»
Serait-il vrai que la civilisation à son tour, jalouse de la
barbarie, eût enfanté un fléau mille fois plus terrible, un monstre
dévorant, un cancer s'attaquant à ce qu'il y a de plus sacré, au
_travail_, cet aliment de la vie des peuples, un tyran implacable
toujours occupé à creuser entre les hommes le gouffre de l'inégalité,
à appauvrir le pauvre pour enrichir le riche, à semer sur ses pas
la misère, l'exténuation, la faim, l'envie, la rage et l'émeute, à
remplir incessamment les bagnes, les prisons, les hospices et les
tombeaux, fléau plus funeste dans son action continue et éternelle
que le _choléra_ et la _peste_, le CAPITAL, puisqu'il faut l'appeler
par son nom!
En vérité, les hommes ne sont pas près de s'entendre, car ce même
Capital que les uns peignent sous des couleurs si odieuses, d'autres,
et je suis du nombre, en font le pain des pauvres, l'universel agent
de l'égalité, l'instigateur du progrès, le libérateur des classes
laborieuses et souffrantes.
Qui a tort, qui a raison? Ce n'est pas une question de pure
curiosité, car enfin, si le capital est un fléau destructeur,
nous devons nous ranger dans les rangs nombreux de ceux qui lui
font une guerre acharnée. Si, au contraire, il est le bienfaiteur
de l'humanité, cette guerre insensée a cela d'étrange que les
assaillants se portent à eux-mêmes tous les coups qu'ils dirigent
contre lui.
Qu'est-ce donc que le capital? Quelle est son origine? Quelle est sa
nature? Quelle est sa mission? Quels sont ses éléments? Quels sont
ses effets?
Les uns disent: C'est le _sol_, cette source de toute richesse, qui a
été accaparé par quelques-uns. D'autres disent: C'est l'_argent_, ce
vil métal objet de tant de sales cupidités qui ensanglantent la terre
depuis qu'elle est habitée.
Assistons à la naissance, à la première formation du capital; c'est
le moyen de nous en faire une idée juste.
Quand ce héros pacifique éternellement chéri de toutes les
générations d'enfants, Robinson Crusoé, se trouva jeté par la
tempête sur une île déserte, le besoin le plus impérieux de notre
fragile nature le força à poursuivre, au jour le jour, la proie
qui devait l'empêcher de mourir. Il aurait bien voulu construire
une hutte, clore un jardin, réparer ses vêtements, fabriquer des
armes; mais il s'apercevait que, pour se livrer à ces travaux, il
faut des matériaux, des instruments, et surtout des provisions, car
nos besoins sont gradués de telle sorte qu'on ne peut travailler à
satisfaire les uns que lorsqu'on a _accumulé_ de quoi satisfaire les
autres. Eût-il vécu pendant l'éternité tout entière, jamais Robinson
n'aurait pu entreprendre la construction d'une hutte ou la confection
d'un outil, s'il n'avait préalablement mis en réserve ou épargné du
gibier ou du poisson.
C'est pourquoi il se disait souvent: Je suis le plus grand
propriétaire du monde et le plus misérable des hommes. Le sol n'est
pas pour moi un _capital_. J'aurais sauvé du naufrage un sac de louis
que je n'en serais pas plus avancé, l'argent ne serait pas pour moi
un _capital_. Mon travail unique et forcé, c'est la chasse. La seule
chose qui pourrait me permettre de passer à d'autres occupations, ce
serait de prendre chaque jour un peu plus de gibier qu'il ne m'en
faut pour la journée, et d'avoir ainsi des _provisions_. Pendant que
je vivrais sur ces provisions, je pourrais fabriquer des armes qui
rendraient ma chasse plus productive, me permettraient d'augmenter
mes provisions, et mettraient mon temps en disponibilité pour des
travaux de plus longue haleine. Je vois bien que le premier des
capitaux, ce sont les _provisions_, le second, les _instruments_.
_Matériaux_, _instruments_, _provisions_, voilà le capital de l'homme
isolé, trois choses sans lesquelles il est enchaîné à la poursuite
de la pure subsistance, trois choses sans lesquelles il n'y a pour
lui ni travail ultérieur, ni par conséquent progrès possible, trois
choses qui supposent que sa consommation a pu être moindre que sa
production, qu'une réserve, une épargne a pu être réalisée.
Et voilà aussi, pour l'homme en société, la vraie définition du
capital. Le capital d'une nation, c'est la totalité de ses matériaux,
provisions et instruments.
Quand je parle des _matériaux_, je désigne ceux qui sont le fruit du
travail et de l'épargne. Sans cette condition, ils n'appartiennent
à personne. Sous cette condition, ils appartiennent naturellement à
ceux qui les ont produits, et qui, pouvant les consommer, se sont
abstenus.
Pour faire quoi que ce soit en ce monde, il faut dans une mesure
quelconque une ou deux de ces choses ou les trois réunies. Comment
pourrions-nous bâtir, construire, labourer, tisser, filer, forger,
lire, étudier, si, par le travail et l'épargne, nous n'avions acquis
des matériaux, des instruments et, en tout cas, quelques provisions?
Quand, pendant son travail actuel, un homme consomme du capital qu'il
a lui-même formé, on peut le considérer comme réunissant toutes les
qualités de producteur, consommateur, prêteur, emprunteur, débiteur,
créancier, capitaliste, ouvrier; et, le phénomène économique
s'accomplissant tout entier dans un seul individu, le mécanisme en
est d'une simplicité extrême, ainsi que nous le montre l'exemple de
Robinson.
Mais, si cet homme _use_ des matériaux, instruments et provisions
travaillés et épargnés par autrui, le phénomène se complique. Il ne
les obtient qu'à la suite d'une transaction, et cette transaction
stipule toujours une rémunération en faveur du prêteur. Celui qui
emprunte ainsi, pour un an, par exemple, les trois choses sans
lesquelles il ne pourrait rien faire et mourrait de faim, doit-il
autre chose que la simple et intégrale restitution des objets
empruntés? L'affirmative me paraît incontestable, et elle a été
telle pour tous les hommes depuis le commencement du monde jusqu'à
Proudhon. En effet, si Robinson se prive aujourd'hui d'une partie de
sa nourriture, s'il met du gibier de côté, afin de pouvoir se livrer
demain à un travail plus profitable que la chasse, et si Vendredi lui
emprunte ce gibier, il est clair qu'il ne pourra l'obtenir moyennant
la simple restitution, à moins que, pour rendre service, Robinson ne
veuille s'infliger à lui-même un dommage. La base de la transaction
sera celle-ci:
Robinson prêtera, s'il calcule que sa journée du lendemain employée
à la chasse, plus la rétribution stipulée, lui vaudront mieux que le
travail qu'il se proposait de faire.
Vendredi empruntera, s'il calcule que le travail auquel cet emprunt
lui permet de se livrer, déduction faite de la rétribution stipulée,
lui vaudra encore mieux que celui auquel il serait réduit sans cet
emprunt.
Ainsi on peut affirmer qu'il y a dans le capital le principe d'une
rémunération. Puisqu'il est avantageux à celui qui l'a formé,
celui-ci ne peut être justement tenu de le céder sans compensation.
Cette compensation prend des noms fort divers selon la nature de
l'objet prêté. Si c'est une maison, on l'appelle _loyer_; si c'est
une terre, _fermage_, etc.
Dans les sociétés compliquées, il est rare que le prêteur ait
justement la chose dont l'emprunteur a besoin. C'est pourquoi le
prêteur convertit son capital (matériaux, instruments et provisions)
en numéraire, et il prêle l'argent à l'emprunteur qui peut alors se
procurer le genre de matériaux, instruments et provisions qui lui
sont nécessaires. La rétribution du capital prêté sous cette forme
s'appelle _intérêt_.
Comme la plupart des prêts exigent pour la commodité, cette double
conversion préalable du capital en numéraire et du numéraire en
capital, on a fini par confondre le capital avec le numéraire. C'est
une des plus funestes erreurs en économie politique.
L'argent n'est qu'un moyen de faire passer les choses, les
_réalités_, d'une main à l'autre. Aussi, souvent de simples billets,
de simples revirements de comptes suffisent. Combien donc ne se
fait-on pas illusion, quand on croit augmenter les matériaux, les
instruments et les provisions du pays en augmentant l'argent et les
billets!
Naturellement nous venons tous au monde sans capital, ce que l'on
est trop porté à oublier. Les uns en reçoivent beaucoup de leur père,
les autres un peu, d'autres pas du tout.
Ces derniers seraient comme Robinson dans son île, si personne avant
eux et autour d'eux n'avait _travaillé_ et _épargné_.
Ils sont donc forcés d'emprunter, ce qui, nous l'avons vu, signifie
travailler sur des matériaux, avec des instruments, et en vivant de
provisions que d'autres ont produites et épargnées,--et en payant
pour cela une rétribution.
Cela posé, quel est leur intérêt? C'est que cette rétribution leur
soit aussi peu onéreuse que possible; c'est-à-dire que la part à
céder sur le travail pour l'usage du capital se restreigne dans des
limites de plus en plus étroites. Plus sera réduite, en effet, cette
part que le capitaliste prélève sur le prolétaire, plus celui-ci sera
en mesure d'_épargner_ à son tour, de former du capital.
Oui, que le prolétaire le sache et qu'il en reste bien convaincu, son
intérêt, son intérêt dominant et fondamental, c'est que le capital
abonde autour de lui, c'est que le pays regorge de _matériaux_,
d'_instruments_ et de _provisions_, car ces choses aussi se font
concurrence entre elles. Plus il y en a dans le pays, moins on
exige de rétribution de ceux à qui on les prête. Le prolétaire est
intéressé à pouvoir mettre ses bras aux enchères, à pouvoir quitter
un capitaliste exigeant pour un autre plus facile.
Quand les capitaux abondent, le salaire hausse: cela est aussi sûr
qu'il est sûr que le plateau d'une balance baisse quand on y jette
des poids.
Prolétaires, ne vous en laissez pas imposer. Rien n'est plus beau,
plus doux que la _fraternité_. Elle peut guérir bien des maux
partiels, jeter du baume sur bien des plaies. Mais ce qu'elle ne peut
faire, c'est de hausser le taux général des salaires. Non, elle
ne peut pas le faire, parce que ni les mots, ni les sentiments, ni
les voeux ne peuvent faire qu'une quantité donnée d'_instruments_
et de _matériaux_ donne plus d'ouvrage, qu'une quantité donnée de
_provisions_ donne à chacun une part plus grande.
On vous dit que le capital tire à lui le plus clair des profits. Oui,
quand il est rare; non, quand il est abondant.
On vous dit que le capital fait concurrence au travail: c'est
plus qu'une erreur, c'est une absurdité ridicule. L'abondance des
instruments et des matériaux ne peut nuire au travail; l'abondance
des provisions ne peut irriter les besoins.
Les travailleurs se font concurrence entre eux; le travail se fait
concurrence à lui-même.
Les capitalistes se font concurrence entre eux; le capital se fait
concurrence à lui-même.
Voilà la vérité. Mais dire que le capital fait concurrence au
travail, c'est dire que le pain fait concurrence à la faim, que la
lumière fait obstacle à la vue.
Et s'il est vrai, prolétaires, que vous n'ayez qu'une planche de
salut, qui est l'accroissement indéfini du capital, l'accumulation
incessante des _matériaux_, _instruments_ et _provisions_, que
devez-vous désirer?
C'est que la société soit dans les conditions les plus favorables à
cet accroissement, à cette accumulation.
Quelles sont ces conditions?
La première de toutes c'est la _sécurité_. Si les hommes ne sont pas
sûrs de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas, ils
n'accumulent pas. Dans un régime d'incertitude et de frayeur, le
capital ancien se cache, se dissipe ou déserte, le capital nouveau ne
se forme pas. La masse des provisions s'ébrèche, la part de chacun
diminue, à commencer par la vôtre. Demandez donc au gouvernement
sécurité, et aidez-le à la fonder.
La seconde c'est la _liberté_. Quand on ne peut travailler
librement, on travaille moins, la part de l'épargne est moindre, le
capital ne s'accroît pas en proportion du nombre des bras, le salaire
baisse et la misère vous décime. Alors, la charité elle-même est un
vain remède, sinon pour quelques individus, au moins pour les masses;
car, si elle a des mérites immenses, elle n'a pas, comme le travail,
celui de multiplier les pains.
La troisième c'est l'_économie_. Quand toutes les épargnes annuelles
d'une nation sont dissipées par les folies de son gouvernement ou par
le luxe des particuliers, le capital ne peut grossir.
Français, faut-il le dire? notre chère patrie brille aux yeux des
peuples par des qualités éminentes; mais ce n'est pas parmi nous
qu'il faut chercher ces trois conditions essentielles pour la
formation des capitaux: _sécurité_, _liberté_, _économie_. C'est là,
et là seulement, qu'est la cause du paupérisme.
65.--PROFESSION DE FOI D'AVRIL 1849.
MES CHERS COMPATRIOTES,
Vous m'avez donné un mandat qui touche à son terme. Je l'ai rempli
dans l'esprit qui me l'a fait donner.
Rappelez-vous les élections de 1848. Que vouliez-vous?
Quelques-uns d'entre vous avaient salué avec transport l'avénement
de la République; d'autres ne l'avaient ni provoquée ni désirée;
d'autres encore la redoutaient. Mais, par un élan de bon sens
admirable, vous vous unîtes tous dans cette double pensée:
1º Maintenir et essayer loyalement la République;
2º La faire rentrer dans la voie de l'ordre et de la sécurité.
L'histoire dira que l'Assemblée nationale, au milieu d'immenses
périls, a été fidèle à ce programme. En se séparant elle laisse
l'anarchie et la réaction vaincues; la sécurité rétablie; les utopies
subversives frappées d'impuissance; un gouvernement régulier;
une Constitution qui admet des perfectionnements ultérieurs; la
paix maintenue; des finances échappées aux plus grands dangers.
Oui, quoique souvent battue par l'orage, _votre_ Assemblée a été
l'expression de _votre_ volonté. Elle m'apparaît comme un miracle
inespéré du suffrage universel. La calomnier, c'est vous calomnier
vous-mêmes.
Pour moi, je me suis toujours retrempé de l'esprit qui vous animait
tous, en avril 1848. Bien souvent, quand, sous la pression de
difficultés terribles, je voyais vaciller le flambeau qui devait me
guider, j'ai évoqué le souvenir des nombreuses réunions où j'avais
comparu devant vous, et je me suis dit: «Il faut vouloir ce que mes
commettants ont voulu: La République honnête.»
Compatriotes, je suis forcé de vous parler de moi, je me bornerai à
des faits.
Au 23 février, je n'ai pas pris part à l'insurrection. Par hasard,
je me suis trouvé à la fusillade de l'hôtel des Capucines. Pendant
que la foule fuyait éperdue, je remontai le courant et, en face de
ce bataillon dont les fusils étaient encore chauds, aidé de deux
ouvriers, j'ai donné mes soins, pendant cette nuit funèbre, aux
victimes mortellement frappées.
Dès le 25, j'ai pu prévoir le débordement des idées subversives
dont le foyer devait se concentrer bientôt au Luxembourg. Pour les
combattre, je fondai un journal. Voici le jugement qu'en porte une
Revue qui me tombe sous la main et qui n'est pas suspecte, elle
est intitulée: _Bibliographie catholique, destinée aux prêtres, aux
séminaires, aux écoles, etc._ «La République française, feuille qui
a paru le lendemain de la Révolution; écrite avec talent, modération
et sagesse, en opposition au socialisme, au Luxembourg et aux
circulaires.»
Survint ce qu'on a appelé avec raison la _curée des places_.
Plusieurs de mes amis étaient tout-puissants, entre autres M. de
Lamartine, qui m'avait écrit quelques jours avant: «Si jamais l'orage
me porte au Pouvoir, vous m'aiderez à faire triompher nos idées.» Il
m'était facile d'arriver à de hautes positions; je n'y ai seulement
pas pensé.
Élu par vous, à la presque unanimité, j'entrai à l'Assemblée le 5
mai. Le 15 nous fûmes envahis. Ce jour-là mon rôle s'est borné à
rester à mon poste, comme tous mes collègues.
Nommé membre et vice-président du comité des Finances, il fut
bientôt manifeste que nous aurions à résister à une opinion alors
fort accréditée parce qu'elle est fort séduisante. Sous prétexte de
donner satisfaction au peuple, on voulait investir d'une puissance
exorbitante le Gouvernement révolutionnaire; on voulait que l'État
suspendît le remboursement des caisses d'Épargne et des Bons du
Trésor; qu'il s'emparât des chemins de fer, des assurances, des
transports. Le ministère poussait dans cette voie, qui ne me semble
autre chose que la _spoliation régularisée par la loi et exécutée par
l'impôt_. J'ose dire que j'ai contribué à préserver mon pays d'une
telle calamité.
Cependant une collision effroyable était menaçante. Le travail vrai
des ateliers particuliers était remplacé par le travail mensonger
des ateliers nationaux. Le peuple de Paris organisé et armé était
le jouet d'utopistes ignorants et d'instigateurs de troubles.
L'Assemblée, forcée de détruire une à une, par ses votes, ces
illusions trompeuses, prévoyait le choc et n'avait guère, pour y
résister, que la force morale qu'elle tenait de vous. Convaincu
qu'il ne suffisait pas de voter, mais qu'il fallait éclairer les
masses, je fondai un autre journal qui aspirait à parler le simple
langage du bon sens, et que, par ce motif, j'intitulai _Jacques
Bonhomme_. Il ne cessait de réclamer la dissolution, à tout prix,
des forces insurrectionnelles. La veille même des Journées de Juin,
il contenait un article de moi sur les ateliers nationaux[80]. Cet
article, placardé sur tous les murs de Paris, fit quelque sensation.
Pour répondre à certaines imputations, je le fis reproduire dans les
journaux du Département.
[Note 80: _Jacques Bonhomme_, nº du 20 au 23 juin; au présent volume,
p. 246.
(_Note de l'éd._)]
La tempête éclata le 24 juin. Entré des premiers dans le faubourg
Saint-Antoine, après l'enlèvement des formidables barricades
qui en défendaient l'accès, j'y accomplis une double et pénible
tâche: Sauver des malheureux qu'on allait fusiller sur des indices
incertains; pénétrer dans les quartiers les plus écartés pour y
concourir au désarmement. Cette dernière partie de ma mission
volontaire, accomplie au bruit de la fusillade, n'était pas sans
danger. Chaque chambre pouvait cacher un piége; chaque fenêtre,
chaque soupirail pouvait masquer un fusil.
Après la victoire, j'ai prêté un concours loyal à l'administration du
Général Cavaignac, que je tiens pour un des plus nobles caractères
que la Révolution ait fait surgir. Néanmoins, j'ai résisté à tout
ce qui m'a paru mesure arbitraire, car je sais que l'exagération
dans le succès le compromet. L'empire sur soi-même, la modération
en tous sens, telle a été ma règle, ou plutôt mon instinct. Au
faubourg Saint-Antoine, d'une main je désarmais les insurgés, de
l'autre je sauvais les prisonniers. C'est le symbole de ma conduite
parlementaire.
Vers cette époque, j'ai été atteint d'une maladie de poitrine qui,
se combinant avec l'immensité de l'enceinte de nos délibérations, m'a
interdit la tribune. Je ne suis pas pour cela resté oisif. La vraie
cause des maux et des dangers de la société résidait, selon moi,
dans un certain nombre d'idées erronées, pour lesquelles ces classes
qui ont pour elle le nombre et la force s'étaient malheureusement
enthousiasmées. Il n'est pas une de ces erreurs que je n'aie
combattues. Certes, je savais que l'action qu'on cherche à exercer
sur les causes est toujours très-lente, qu'elle ne suffit pas quand
le danger fait explosion. Mais pourriez-vous me reprocher d'avoir
travaillé pour l'avenir, après avoir fait pour le présent tout ce
qu'il m'a été possible de faire?
Aux doctrines de Louis Blanc, j'ai opposé un écrit intitulé:
_Individualisme et Fraternité_[81].
[Note 81: Je n'ai pas découvert qu'on ait jamais imprimé un travail
de Bastiat sous le titre d'_Individualisme et Fraternité_. A-t-il,
par mégarde, désigné l'ébauche reproduite ci-après (nº 76) comme
un travail publié? Aurait-il achevé cette ébauche pour quelque
publication qui me soit restée inconnue? Je ne sais à quelle
conjecture m'arrêter.
(_Note de l'éd._)]