Cette petite communauté étant intéressée à n'attaquer personne, et

toutes les autres étant intéressées à ne pas l'attaquer, elle jouira

de la paix la plus profonde.

Les citoyens s'attacheront au pays, parce qu'ils ne s'y sentiront

jamais froissés et restreints par les agents du pouvoir; et à ses

lois, parce qu'ils reconnaîtront qu'elles sont fondées sur la justice.

Convaincu que ce système, qui a au moins le mérite d'être simple

et de respecter la dignité humaine, est d'autant meilleur qu'il

s'applique à un territoire plus étendu et à une population plus

nombreuse, parce que c'est là qu'on obtient le plus de sécurité avec

le moins d'impôts; nous en concluons que s'il réussit sur une commune

il réussira sur la nation.

53.--LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT[68].

[Note 68: Nº du 4 mars 1848 de la _République française_.

(_Note de l'éd._)]

Tous les actes du gouvernement provisoire relatifs à l'instruction

publique sont conçus, nous sommes fâchés de le dire, dans un esprit

qui suppose que la France a renoncé à la liberté de l'enseignement.

On a pu s'en convaincre par la circulaire du ministre aux recteurs.

Voici venir un décret qui crée une commission des études

scientifiques et littéraires.

Sur vingt membres qui la composent, il y en a quinze, au moins, si

nous ne nous trompons, qui appartiennent à l'Université.

En outre, le dernier article de l'arrêté dispose que cette commission

s'adjoindra dix membres, choisis par elle, est-il dit, _parmi les

fonctionnaires de l'instruction primaire et secondaire_.

Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici que, de toutes

les branches de l'activité nationale, celle peut-être qui a fait le

moins de progrès, c'est l'enseignement. Il est encore à peu près

ce qu'il était dans le moyen âge. Les idylles de Théocrite et les

odes d'Horace sont encore la base de l'instruction qu'on donne à la

jeunesse du dix-neuvième siècle. Cela semble indiquer qu'il n'y a

rien de moins progressif et de plus immuable que ce qui se fait par

le monopole gouvernemental.

Il y a en France une école nombreuse qui pense que, sauf répression

légale de l'abus, tout citoyen doit être en possession du libre

exercice de ses facultés. Non-seulement c'est le droit, mais c'est

la condition du progrès. C'est ainsi qu'on comprend la liberté aux

États-Unis, et cette expérience vaut bien celles qu'on a faites

en Europe du monopole. Il est à remarquer qu'aucun des hommes qui

appartiennent à cette école, connue sous le nom d'école _économiste_,

n'a été appelé dans aucune des commissions qu'on vient d'organiser.

Qu'ils aient été tenus éloignés des fonctions publiques rétribuées,

cela n'est pas surprenant. Ils s'en sont tenus éloignés eux-mêmes, et

ils le devaient, puisque leur idéal est de réduire les places à ce

qui est indispensable pour maintenir l'ordre, la sécurité intérieure

et extérieure, le respect des personnes et des propriétés, et, tout

au plus, la création de quelques travaux d'utilité nationale.

Mais que l'on dédaigne systématiquement leur témoignage dans de

simples enquêtes, c'est un symptôme significatif; il prouve que le

torrent nous entraîne vers le développement illimité de l'action

gouvernementale, vers la compression indéfinie de la vraie liberté.

54.--CURÉE DES PLACES[69].

[Note 69: Nº du 5 mars 1848 de la _République française_.

(_Note de l'éd._)]

Tous les journaux, sans exception, s'élèvent contre la curée des

places dont l'Hôtel de ville donne le triste spectacle. Cette

rapacité effrénée nous indigne et nous dégoûte plus que personne.

Mais enfin il faut voir la cause du mal, et il serait puéril d'exiger

que le coeur humain fût fait autrement qu'il n'a plu à la nature de

le faire.

Dans un pays où, depuis un temps immémorial, le travail libre est

partout gêné et comprimé, où l'éducation propose pour modèle à

toute la jeunesse les moeurs de la Grèce et de Rome, où le commerce

et l'industrie sont constamment exposés par la presse à la risée

des citoyens sous les noms de _mercantilisme_, _industrialisme_,

_individualisme_, où la carrière des places mène seule à la fortune,

à la considération, à la puissance, où l'État fait tout et se mêle

de tout par ses innombrables agents,--il est assez naturel que les

fonctions publiques soient avidement convoitées.

Comment détourner l'ambition de cette direction funeste et refouler

l'activité des classes éclairées vers les carrières productives?

Évidemment en supprimant beaucoup de fonctions, en limitant l'action

gouvernementale, en laissant un champ plus vaste, plus libre et

plus honoré à l'activité privée, en diminuant le salaire des hautes

positions publiques.

Que faut-il donc penser de ces systèmes, si en vogue de nos

jours, qui aspirent à faire passer dans le domaine des fonctions

rétribuées ce qui était encore resté dans la sphère de l'industrie?

La _Démocratie pacifique_ veut que l'État fasse les assurances, le

transport des voyageurs, le roulage, le commerce des blés, etc.,

etc., etc.?

N'est-ce pas fournir de nouveaux aliments à cette funeste passion qui

indigne tous les citoyens honnêtes?

Nous ne voulons pas parler ici des autres inconvénients de ce

système. Examinez l'une après l'autre toutes les industries exercées

par l'État, et voyez si ce ne sont pas celles au moyen desquelles les

citoyens sont le plus mal et le plus chèrement pourvus.

Voyez l'enseignement qui se borne obstinément à l'étude de deux

langues mortes depuis deux mille ans.

Voyez quel tabac on vous donne et pour quel prix.

Comparez, sous le rapport de la régularité et du bon marché, la

distribution des imprimés exécutée par l'administration publique de

la rue Jean-Jacques-Rousseau, ou par les entreprises particulières de

la rue de la Jussienne.

Mais, en mettant de côté ces considérations, n'est-il pas évident que

la _curée des places_ est et sera toujours en proportion de l'aliment

offert à cette _curée_?

N'est-il pas évident que faire exercer l'industrie par l'État,

c'est soustraire du travail à l'activité honnête pour le livrer à

l'intrigue paresseuse et nonchalante?

N'est-il pas évident, enfin, que c'est rendre permanent et progressif

ce désordre dont l'Hôtel de ville est témoin et qui attriste les

membres du gouvernement provisoire?

55.--ENTRAVES ET TAXES[70].

[Note 70: Nº du 6 mars 1848 de la _République française_.

(_Note de l'éd._)]

Pendant qu'un mouvement peut-être irrésistible nous emporte

vers l'extension indéfinie des attributions de l'État, vers la

multiplication des taxes ainsi que des entraves et des vexations

qui en sont le cortége inévitable, une évolution en sens contraire,

très-prononcée, se manifeste en Angleterre et entraînera peut-être la

chute du ministère.

Là, chaque expérience, chaque effort pour réaliser le bien par

l'intervention de l'État, aboutit à une déception. Bientôt on

s'aperçoit que le bien ne se réalise pas et que l'expérience ne

laisse après elle qu'une chose: la _taxe_.

Ainsi, l'année dernière, on a fait une loi pour régler le travail

des manufactures, et l'exécution de cette loi a exigé la création

d'un corps de fonctionnaires. Aujourd'hui, entrepreneurs, ouvriers,

inspecteurs et magistrats s'accordent pour reconnaître que la loi a

lésé tous les intérêts dont elle s'est mêlée. Il n'en reste que deux

choses: le désordre et la _taxe_.

Il y a deux ans, la législature bâcla une constitution pour la

Nouvelle-Zélande, et vota de grandes dépenses pour la mettre en

vigueur. Or ladite constitution a fait une lourde chute. Mais il y a

une chose qui n'est pas tombée, c'est la _taxe_.

Lord Palmerston a cru devoir intervenir dans les affaires du

Portugal. Il a ainsi attiré sur le nom anglais la haine d'une nation

alliée, et cela au prix de quinze millions de francs ou d'une forte

_taxe_.

Lord Palmerston persiste à saisir les navires brésiliens engagés dans

la traite. Pour cela il expose la vie d'un nombre considérable de

marins anglais; il appelle des avanies sur les sujets britanniques

établis au Brésil; il rend impossible un traité entre l'Angleterre et

Rio-Janeiro; et tous ces dommages s'achètent au prix de flottes et de

tribunaux, c'est-à-dire de _taxes_.

Ainsi il se trouve que les Anglais payent, non pour recevoir des

avantages, mais pour éprouver des dommages.

La conclusion que nos voisins paraissent vouloir tirer de ce

phénomène est celle-ci: Que le peuple, après avoir payé à

l'administration ce qui est nécessaire pour garantir sa sécurité,

_garde le reste pour lui_.

C'est une pensée bien simple, mais elle fera le tour du monde.

56.--LA LIBERTÉ[71].

[Note 71: 1er numéro du _Jacques Bonhomme_, du 11 au 15 juin 1848.

(_Note de l'édit._)]

J'ai beaucoup vécu, beaucoup vu, observé, comparé, étudié, et je

suis arrivé à cette conclusion:

Nos pères avaient raison de vouloir être LIBRES, et nous devons le

vouloir aussi.

Ce n'est pas que la liberté n'ait des inconvénients; tout en a.

Arguer contre elle de ces inconvénients, c'est dire à un homme qui

est dans le bourbier: N'en sortez pas, car vous ne le pouvez sans

quelque effort.

Ainsi il serait à souhaiter qu'il n'y eût qu'une foi dans le monde,

pourvu que ce fût la vraie. Mais où est l'autorité infaillible qui

nous l'imposera? En attendant qu'elle se montre, maintenons la

_liberté d'examen et de conscience_.

Il serait heureux que le meilleur mode d'enseignement fût

universellement adopté. Mais qui le possède, et où est son titre?

Réclamons donc la _liberté d'enseignement_.

On peut s'affliger de voir des écrivains se complaire à remuer toutes

les mauvaises passions. Mais entraver la presse, c'est entraver la

vérité aussi bien que le mensonge. Ne laissons donc jamais périr la

_liberté de la presse_.

C'est une chose fâcheuse que l'homme soit réduit à gagner son pain à

la sueur de son front. Il vaudrait mieux que l'État nourrît tout le

monde; mais c'est impossible. Ayons du moins la _liberté du travail_.

En s'associant, les hommes peuvent tirer un plus grand parti de leurs

forces. Mais les formes de l'association sont infinies; quelle est

la meilleure? Ne courons pas la chance que l'État nous impose la

plus mauvaise, cherchons à tâtons la bonne et réclamons la _liberté

d'association_.

Un peuple a deux manières de se procurer une chose: la première,

c'est de la faire; la seconde, c'est d'en faire une autre et de la

troquer. Il vaut certainement mieux avoir l'option que de ne l'avoir

pas. Exigeons donc la _liberté de l'échange_.

Je me mêle aux débats publics, je m'efforce de pénétrer dans la

foule pour prêcher toutes les _libertés_ dont l'ensemble forme la

_liberté_.

57.--LAISSEZ FAIRE[72].

[Note 72: Même numéro.]

_Laissez faire!_--Je commence par dire, pour prévenir toute

équivoque, que _laissez faire_ s'applique ici aux choses honnêtes,

l'État étant institué précisément pour _empêcher_ les choses

déshonnêtes.

Cela posé, et quant aux choses innocentes par elles-mêmes, comme le

travail, l'échange, l'enseignement, l'association, la banque, etc.,

il faut pourtant opter. Il faut que l'État _laisse faire_ ou _empêche

de faire_.

S'il _laisse faire_, nous serons libres et économiquement

administrés, rien ne coûtant moins que de _laisser faire_.

S'il _empêche de faire_, malheur à notre liberté et à notre bourse. À

notre liberté, puisqu'_empêcher_ c'est lier les bras: à notre bourse,

car pour _empêcher_, il faut des agents, et pour avoir des agents, il

faut de l'argent.

À cela les socialistes disent: Laissez faire! mais c'est une

horreur!--Et pourquoi, s'il vous plaît?--Parce que, quand on les

laisse faire, les hommes font mal et agissent contre leurs intérêts.

Il est bon que l'État les dirige.

Voilà qui est plaisant. Quoi! vous avez une telle foi dans la

sagacité humaine que vous voulez le _suffrage universel_ et le

gouvernement _de tous par tous_; et puis, ces mêmes hommes que vous

jugez aptes à gouverner les autres, vous les proclamez inaptes à se

gouverner eux-mêmes!

58.--L'ASSEMBLÉE NATIONALE[72].

[Note 72: Même numéro.]

--Maître Jacques, que pensez-vous de l'Assemblée nationale?

--Je la crois excellente, bien intentionnée, passionnée pour le

bien. Elle est peuple, elle aime le peuple, elle le voudrait heureux

et libre. Elle fait honneur au _suffrage universel_.

--Cependant que d'hésitation! que de lenteurs! que d'orages sans

causes! que de temps perdu! Quels biens a-t-elle réalisés? quels

maux a-t-elle empêchés? Le peuple souffre, l'industrie s'éteint, le

travail s'arrête, le trésor se ruine, et l'Assemblée passe son temps

à écouter d'ennuyeuses harangues.

--Que voulez-vous? L'Assemblée ne peut changer la nature des

choses. La nature des choses s'oppose à ce que neuf cents personnes

gouvernent avec une volonté ferme, logique et rapide. Aussi voyez

comme elle attend un pouvoir qui réfléchisse sa pensée, comme elle

est prête à lui donner une majorité compacte de sept cents voix dans

le sens des idées démocratiques. Mais ce pouvoir ne surgit pas, et ne

peut guère surgir dans le provisoire où nous sommes.

--Que faut-il donc que fasse l'Assemblée?

--Trois choses: pourvoir à l'urgence, faire la Constitution, et s'en

aller.

59.--L'ÉTAT.[73]

[Note 73: Même numéro.]

Il y en a qui disent: C'est un homme de finances qui nous tirera de

là, Thiers, Fould, Goudchaux, Girardin. Je crois qu'ils se trompent.

--Qui donc nous en tirera?

--Le peuple.

--Quand?

--Quand il aura appris cette leçon: L'État, n'ayant rien qu'il ne

l'ait pris au peuple, ne peut pas faire au peuple des largesses.

--Le peuple sait cela, car il ne cesse de demander des réductions de

taxes.

--C'est vrai; mais, en même temps, il ne cesse de demander à l'État,

sous toutes les formes, des libéralités.

Il veut que l'État fonde des crèches, des salles d'asile et des

écoles gratuites pour la jeunesse; des ateliers nationaux pour l'âge

mûr et des pensions de retraite pour la vieillesse.

Il veut que l'État aille guerroyer en Italie et en Pologne.

Il veut que l'État fonde des colonies agricoles.

Il veut que l'État fasse les chemins de fer.

Il veut que l'État défriche l'Algérie.

Il veut que l'État prête dix milliards aux propriétaires.

Il veut que l'État fournisse le capital aux travailleurs.

Il veut que l'État reboise les montagnes.

Il veut que l'État endigue les rivières.

Il veut que l'État paye des rentes sans en avoir.

Il veut que l'État fasse la loi à l'Europe.

Il veut que l'État favorise l'agriculture.

Il veut que l'État donne des primes à l'industrie.

Il veut que l'État protége le commerce.

Il veut que l'État ait une armée redoutable.

Il veut que l'État ait une marine imposante.

Il veut que l'État.....

--Avez-vous tout dit?

--J'en ai encore pour une bonne heure.

--Mais enfin, où en voulez-vous venir?

--À ceci: tant que le peuple voudra tout cela, il faudra qu'il le

paye. Il n'y a pas d'_homme de finances_ qui fasse quelque chose avec

rien.

_Jacques Bonhomme_ fonde un prix de cinquante mille francs à

décerner à celui qui donnera une bonne définition de ce mot, L'ÉTAT;

car celui-là sera le sauveur des finances, de l'industrie, du

commerce et du travail[74].

[Note 74: On reconnaît, dans cet article et le suivant, l'esquisse du

pamphlet _l'État_, publié trois mois après. Voir t. IV, p. 327.

(_Note de l'éd._)]

60.--PRENDRE CINQ ET RENDRE QUATRE CE N'EST PAS DONNER[75].

[Note 75: Nº 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

Là, soyons de bon compte, qu'est-ce que l'État? N'est-ce pas la

collection de tous les fonctionnaires publics? Il y a donc dans le

monde deux espèces d'hommes, savoir: les fonctionnaires de toute

sorte qui forment l'État, et les travailleurs de tout genre qui

composent la société. Cela posé, sont-ce les fonctionnaires qui

font vivre les travailleurs, ou les travailleurs qui font vivre les

fonctionnaires? En d'autres termes, l'État fait-il vivre la société,

ou la société fait-elle vivre l'État?

Je ne suis pas un savant, mais un pauvre diable qui s'appelle Jacques

Bonhomme, qui n'est et n'a jamais pu être que travailleur.

Or, en qualité de travailleur, payant l'impôt sur mon pain, sur mon

vin, sur ma viande, sur mon sel, sur ma fenêtre, sur ma porte, sur le

fer et l'acier de mes outils, sur mon tabac, etc., etc., j'attache

une grande importance à cette question et je la répète:

Les fonctionnaires font-ils vivre les travailleurs, ou les

travailleurs font-ils vivre les fonctionnaires?

Vous me demanderez pourquoi j'attache de l'importance à cette

question, le voici:

Depuis quelque temps, je remarque une disposition énorme chez tout

le monde à demander à l'État des moyens d'existence.

Les agriculteurs lui disent: Donnez-nous des primes; de

l'instruction, de meilleures charrues, de plus belles races de

bestiaux, etc.

Les manufacturiers: Faites-nous gagner un peu plus sur nos draps, sur

nos toiles, sur nos fers.

Les ouvriers: Donnez-nous de l'ouvrage, des salaires et des

instruments de travail.

Je trouve ces demandes bien naturelles, et je voudrais bien que

l'État pût donner tout ce qu'on exige de lui.

Mais, pour le donner, où le prend-il? Hélas! il prend un peu plus sur

mon pain, un peu plus sur mon vin, un peu plus sur ma viande, un peu

plus sur mon sel, un peu plus sur mon tabac, etc., etc.

En sorte que ce qu'il me donne, il me le prend et ne peut pas ne pas

me le prendre. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il me donnât moins et me

prît moins?

Car enfin, il ne me donne jamais tout ce qu'il me prend. Même pour

prendre et donner, il a besoin d'agents qui gardent une partie de ce

qui est pris.

Ne suis-je pas une grande dupe de faire avec l'État le marché

suivant?--J'ai besoin d'ouvrage. Pour m'en faire avoir tu retiendras

cinq francs sur mon pain, cinq francs sur mon vin, cinq francs sur

mon sel et cinq francs sur mon tabac. Cela fera vingt francs. Tu

en garderas six pour vivre et tu me feras une demande d'ouvrage

pour quatorze. Évidemment je serai un peu plus pauvre qu'avant;

j'en appellerai à toi pour rétablir mes affaires, et voici ce que

tu feras. Tu récidiveras. Tu prélèveras autres cinq francs sur mon

pain, autres cinq francs sur mon vin, autres cinq francs sur mon sel,

autres cinq francs sur mon tabac; ce qui fera autres vingt francs.

Sur quoi tu mettras autres six francs dans ta poche et me feras

gagner autres quatorze francs. Cela fait, je serai encore d'un degré

plus misérable. J'aurai de nouveau recours à toi, etc.

Si maladia

Opiniatria

Non vult se guarire,

Quid illi facere?

--Purgare, saignare, clysterisare,

Repurgare, resaignare, reclysterisare.

Jacques Bonhomme! Jacques Bonhomme! J'ai peine à croire que tu aies

été assez fou pour te soumettre à ce régime, parce qu'il a plu à

quelques écrivailleurs de le baptiser: _Organisation et Fraternité_.

61.--UNE MYSTIFICATION[76].

[Note 76: Nº 2 de _Jacques Bonhomme_, du 15 au 18 juin 1847.]

Ainsi que vous savez, j'ai beaucoup voyagé et j'ai beaucoup à

raconter.

Parcourant un pays lointain, je fus frappé de la triste condition

dans laquelle paraissait être le peuple, malgré son activité et la

fertilité du territoire.

Pour avoir l'explication de ce phénomène, je m'adressai à un grand

ministre, qui s'appelait _Budget_. Voici ce qu'il me dit:

«J'ai fait faire le dénombrement des ouvriers. Il y en a un million.

Ils se plaignant de n'avoir pas assez de salaire, et j'ai dû

m'occuper d'améliorer leur sort.

«D'abord j'imaginai de prélever deux sous sur le salaire quotidien

de chaque travailleur. Cela faisait rentrer 100,000 fr. tous les

matins dans mes coffres, soit _trente millions_ par an.

«Sur ces _trente millions_, j'en retenais dix pour moi et mes agents.

«Ensuite je disais aux ouvriers: il me reste _vingt millions_, avec

lesquels je ferai exécuter des travaux, et ce sera un grand avantage

pour vous.

«En effet, pendant quelque temps ils furent émerveillés. Ce sont

d'honnêtes créatures, qui n'ont pas beaucoup de temps à eux pour

réfléchir. Ils étaient bien un peu contrariés de ce qu'on leur

subtilisât deux sous par jour; mais leurs yeux étaient beaucoup plus

frappés des millions ostensiblement dépensés par l'État.

«Peu à peu, cependant, ils se ravisèrent. Les plus fins d'entre

eux disaient:--Il faut avouer que nous sommes de grandes dupes.

Le ministre _Budget_ commence par prendre à chacun de nous trente

francs par an, et _gratis_; puis il nous rend vingt francs, non pas

_gratis_, mais contre du travail. Tout compte fait, nous perdons dix

francs et nos journées à cette manoeuvre.»

--Il me semble, seigneur _Budget_, que ces ouvriers-là raisonnaient

assez bien.

«--J'en jugeai de même, et je vis bien que je ne pouvais continuer à

leur soutirer leurs gros sous d'une façon aussi naïve. Avec un peu

plus de ruse, me dis-je, au lieu de deux j'en aurai quatre.

«C'est alors que j'inventai l'_impôt indirect_. Maintenant, chaque

fois que l'ouvrier achète pour deux sous de vin, il y a un son pour

moi. Je prends sur le tabac, je prends sur le sel, je prends sur la

viande, je prends sur le pain, je prends partout et toujours. Je

réunis ainsi, aux dépens des travailleurs, non plus trente millions,

mais cent. Je fais bombance dans de beaux hôtels, je me prélasse dans

de beaux carrosses, je me fais servir par de beaux laquais, le tout

jusqu'à concurrence de dix millions. J'en donne vingt à mes agents

pour guetter le vin, le sel, le tabac, la viande, etc; et, avec ce

qui me reste de leur propre argent, je fais travailler les ouvriers.»

--Et ils ne s'aperçoivent pas de la mystification?

--«Pas le moins du monde. La manière dont je les épuise est si

subtile qu'elle leur échappe. Mais les grands travaux que je fais

exécuter éblouissent leurs regards. Ils se disent entre eux: Morbleu!

voilà un bon moyen d'extirper la misère. Vive le citoyen _Budget_!

Que deviendrions-nous, s'il ne nous donnait de l'ouvrage?»

--Est-ce qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'en ce cas vous ne leur

prendriez plus leurs gros sous, et que, les dépensant eux-mêmes, ils

se procureraient de l'ouvrage les uns aux autres?

--«Ils ne s'en doutent pas. Ils ne cessent de me crier: _Grand homme

d'État, fais-nous travailler un peu plus encore_. Et ce cri me

réjouit, car je l'interprète ainsi: _Grand homme d'État, sur notre

vin, sur notre sel, sur notre tabac, sur notre viande, prends-nous un

plus grand nombre de sous encore_.»

62.--FUNESTE GRADATION[77].

[Note 77: Nº 3 du _Jacques Bonhomme_, du 20 au 23 juin 1848.]

Les dépenses ordinaires de l'État sont fixées, par le budget de 1848,

à _un milliard sept cents millions_.

Même avec l'impôt des 45 centimes, on ne peut arracher au peuple plus

de _un milliard cinq cents millions_.

Reste un déficit net de _deux cents millions_.

En outre l'État doit _deux cent cinquante millions_ de bons du

trésor, _trois cents millions_ aux caisses d'Épargne, sommes

actuellement exigibles.

Comment faire? L'impôt est arrivé à sa dernière limite. Comment

faire? L'État a une idée: s'emparer des industries lucratives et les

exploiter pour son compte. Il va commencer par les chemins de fer et

les assurances; puis viendront les mines, le roulage, les papeteries,

les messageries, etc., etc.

Imposer, emprunter, usurper, funeste gradation!

L'État, je le crains bien, suit la route qui perdit le père Mathurin.

J'allai le voir un jour, le père Mathurin. Eh bien! lui dis-je,

comment vont les affaires?

--Mal, répondit-il; j'ai peine à joindre les deux bouts. Mes dépenses

débordent mes recettes.

--Il faut tâcher de gagner un peu plus.

--C'est impossible.

--Alors, il faut se résoudre à dépenser un peu moins.

--À d'autres! Jacques Bonhomme, vous aimez à donner des conseils, et

moi, je n'aime pas à en recevoir.

À quelque temps de là, je rencontrai le père Mathurin brillant et

reluisant, en gants jaunes et bottes vernies. Il vint à moi sans

rancune. Cela va admirablement! s'écria-t-il. J'ai trouvé des

prêteurs d'une complaisance charmante. Grâce à eux, mon budget,

chaque année, s'équilibre avec une facilité délicieuse.

--Et, à part ces emprunts, avez-vous augmenté vos recettes?

--Pas d'une obole.

--Avez-vous diminué vos dépenses?

--Le ciel m'en préserve! bien au contraire. Admirez cet habit, ce

gilet, ce gibus! Ah! si vous voyiez mon hôtel, mes laquais, mes

chevaux!

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 17 / 32 段