ailleurs. Ce que nous disons avec une entière conviction, c'est ceci:
nous ne pouvons pas prendre l'initiative du désarmement, et néanmoins
le simple _statu quo_ militaire nous met dans l'alternative de périr
ou de nous battre; c'est aux rois de l'Europe à calculer la portée de
cette alternative fatale. Ils n'ont qu'un moyen de se sauver, _c'est
de désarmer les premiers et immédiatement_.
Qu'on nous permette une fiction.
Supposez une petite île qui a été, pendant longues années, plutôt
exploitée que gouvernée; les impôts, les entraves, les abus y sont
innombrables; le peuple succombe sous le faix, et, en outre, pour
se prémunir contre les menaces continuelles du dehors, il arrache
au travail, tient sur pied, arme et nourrit une grande partie de sa
population valide.
Tout à coup il détruit son gouvernement oppresseur; il aspire à se
délivrer du poids des taxes et des abus.
Mais le gouvernement tombé lui laisse le fardeau d'une dette énorme.
Mais, au premier moment, toutes les dépenses s'accroissent.
Mais, dans les premiers temps, toutes les sources de revenus
diminuent.
Mais il y a des taxes si odieuses qu'il est moralement et
matériellement impossible de les maintenir, même provisoirement.
Dans cette situation, les chefs qui exploitent toutes les îles
voisines tiennent à la République naissante ce langage:
«Nous te détestons, mais nous ne voulons pas t'attaquer, de peur que
mal ne nous en arrive. Nous nous contenterons de t'entourer d'une
ceinture de soldats et de canons.»
Dès lors la jeune République est forcée de lever aussi beaucoup de
soldats et de canons.
Elle ne peut retrancher aucune taxe, même la plus impopulaire.
Elle ne peut tenir envers le peuple aucune de ses promesses.
Elle ne peut pas remplir les espérances de ses citoyens.
Elle se débat dans les difficultés financières; elle multiplie les
impôts avec leur cortége d'entraves. Elle ravit à la population, à
mesure qu'il se forme, le capital qui est la source des salaires.
Dans cette situation extrême, rien au monde peut-il l'empêcher de
répondre: «Votre prétendue modération nous tue. Nous forcer à tenir
sur pied de grandes armées, c'est nous pousser vers des convulsions
sociales. Nous ne voulons pas périr, et, plutôt, nous irons soulever
chez vous tous les éléments de désaffection que vous avez accumulés
au sein de vos peuples, puisqu'aussi bien vous ne nous laissez pas
d'autre planche de salut.»
Voilà bien notre position à l'égard des rois et des aristocraties de
l'Europe.
Les rois, nous le craignons, ne le comprendront pas. Quand les a-t-on
vus se sauver par la prudence et la justice?
Nous ne devons pas moins le leur dire. Il ne leur reste qu'une
ressource: être justes envers leurs peuples, les soulager du poids de
l'oppression, _et prendre sur le champ l'initiative du désarmement_.
Hors de là, leur couronne est livrée au hasard d'une grande et
suprême lutte. Ce n'est pas la fièvre révolutionnaire, ce sont les
précédents et la nature même des choses qui l'ordonnent.
Les rois diront: N'est-ce pas notre droit de rester armés?
Sans doute, c'est leur droit, à leurs risques et périls.
Ils diront encore: La simple prudence n'exige-t-elle pas que nous
restions armés?
La prudence veut qu'ils désarment de suite et plutôt aujourd'hui que
demain.
Car tous les motifs qui pousseront la France au dehors, si on la
force à armer, la retiendront au dedans, si on la met à même de
réduire ses forces militaires.
Alors la République sera intéressée à supprimer en toute hâte les
impôts les plus odieux; à laisser respirer le peuple; à laisser
se développer le capital et le travail; à abolir les gênes et les
entraves inséparables des lourdes taxes.
Elle accueillera avec joie la possibilité de réaliser ce grand
principe de _fraternité_ qu'elle vient d'inscrire sur son drapeau.
46.
27 février 1848.
Tout notre concours, toute notre faible part d'influence sont acquis
au gouvernement provisoire.
Certains de la pureté de ses intentions, nous n'avons pas à discuter
en détail toutes ses mesures. Ce serait être bien exigeants, et nous
dirons même bien injustes, que de réclamer la perfection dans des
travaux d'urgence dont le poids dépasse presque la limite des forces
humaines.
Nous trouvons tout naturel que, dans ce moment où la municipalité a
besoin de tant de ressources, l'octroi soit maintenu; et c'est un
devoir pour tous les citoyens de veiller à ce que ses recettes soient
fructueuses.
Mais nous aurions désiré que le gouvernement provisoire ne se donnât
pas l'apparence de préjuger une grande question par ces mots:
_Cet impôt doit être révisé; il le sera prochainement; il doit
être modifié de manière à le rendre moins pesant pour les classes
ouvrières_.
Nous pensons qu'il ne faut pas chercher à modifier l'octroi, mais
viser à le supprimer.
47.
Paris, 28 février 1848[60].
[Note 60: _La République française_, nº du 29 février 1848.
(_Note de l'édit._)]
Le bien général, la plus grande somme possible de bonheur pour tous,
le soulagement immédiat des classes souffrantes,--c'est l'objet de
tous les désirs, de tous les voeux, de toutes les préoccupations.
C'est aussi la plus grande garantie de l'ordre. Les hommes ne sont
jamais mieux disposés à s'entr'aider que lorsqu'ils ne souffrent
pas, ou du moins quand ils ne peuvent accuser personne, ni surtout
le gouvernement, de ces souffrances inséparables de l'imperfection
humaine.
La révolution a commencé au cri de _Réforme_. Alors ce mot
s'appliquait seulement à une des dispositions de notre constitution.
Aujourd'hui c'est encore la _réforme_ que l'on veut, mais la réforme
dans le fond des choses, dans l'organisation économique du pays.
Le peuple, rendu à toute sa liberté, va se gouverner lui-même. Est-ce
à dire qu'il arrivera de plein saut à la réalisation de toutes ses
espérances? Ce serait une chimère que d'y compter. Le peuple choisira
les mesures qui lui paraîtront les mieux coordonnées à son but,
choisir implique la possibilité de se tromper. Mais le grand avantage
du gouvernement de la nation par la nation, c'est qu'elle ne peut
s'en prendre qu'à elle-même du résultat de ses erreurs, et qu'elle
est toujours en mesure de mettre à profit son expérience. Sa prudence
maintenant doit consister à ne pas permettre que les faiseurs de
systèmes fassent trop d'expérience sur elle et à ses dépens.
Ainsi que nous l'avons dit, deux systèmes longtemps débattus par les
polémistes sont en présence.
L'un aspire à faire le bonheur du peuple par des mesures directes.
Il dit: «Si quelqu'un souffre de quelque manière que ce soit, l'État
se chargera de le soulager. Il donnera du pain, des vêtements, du
travail, des soins, de l'instruction à tous ceux qui en auront
besoin. Si ce système était possible, il faudrait être un monstre
pour ne pas l'embrasser. Si l'État a quelque part, dans la lune par
exemple, une source toujours accessible et inépuisable d'aliments, de
vêtements et de remèdes, qui pourrait le blâmer d'y puiser à pleines
mains, au profit de ceux qui sont pauvres et dénués?
Mais si l'État ne possède par lui-même et ne produit aucune de ces
choses; si elles ne peuvent être créées que par le travail; si
tout ce que peut faire l'État, c'est de les prendre par l'impôt
aux travailleurs qui les ont créées, pour les livrer à ceux qui ne
les ont pas créées; si le résultat naturel de cette opération doit
être, loin d'augmenter la masse de ces choses, d'en décourager la
production; si, sur cette masse réduite, l'État en garde forcément
une partie pour ses agents; si ces agents chargés de l'opération
sont eux-mêmes soustraits au travail utile; si, en définitive, ce
système, tout séduisant qu'il est au premier abord, doit engendrer
beaucoup plus de misères qu'il n'en guérit, alors il est bien permis
de concevoir des doutes et de rechercher si le bonheur des masses ne
peut pas naître d'un autre procédé.
Celui que nous venons de décrire ne peut évidemment être mis
en oeuvre que par l'extension indéfinie de l'impôt. À moins de
ressembler à ces enfants qui se dépitent de ce qu'on ne leur donne
pas la lune à la première réquisition, il faut bien reconnaître que,
si nous chargeons l'État de répandre partout l'abondance, il faut lui
permettre d'étendre partout l'impôt: il ne peut rien donner qu'il ne
l'ait pris.
Or de grands impôts impliquent toujours de grandes entraves. S'il
ne s'agissait de demandera la France que cinq à six cents millions,
on peut concevoir, pour les recueillir, un mécanisme financier
extrêmement simple. Mais s'il faut lui arracher quinze à dix-huit
cents millions, il faut avoir recours à toutes les ruses imaginables
de la fiscalité. Il faut l'octroi,--l'impôt du sel, l'impôt des
boissons, la taxe exorbitante des sucres; il faut entraver la
circulation, grever l'industrie, restreindre le consommateur; il
faut une armée de percepteurs; il faut une bureaucratie innombrable;
il faut empiéter sur la liberté des citoyens;--et tout cela entraîne
les abus, la convoitise des fonctions publiques, la corruption, etc.,
etc.
On voit que si le système de l'abondance puisée par l'État dans
le peuple, pour être par lui répandue sur le peuple, a un côté
séduisant, c'est néanmoins aussi une médaille qui a son revers.
Nous sommes convaincus, nous, que ce système est mauvais et qu'il
en est un autre pour faire le bien du peuple, ou plutôt pour que le
peuple fasse son propre bien: celui-ci consiste à donner à l'État
tout ce qu'il faut pour qu'il remplisse bien sa mission essentielle,
qui est de garantir la sécurité extérieure et intérieure, le respect
des personnes et des propriétés, le libre exercice des facultés,
la répression des crimes, délits et fraudes,--et après avoir
libéralement donné cela à l'État, _à garder le reste pour soi_.
Puisque enfin le peuple est appelé à exercer son droit, qui est de
choisir entre ces deux systèmes, nous les comparerons souvent devant
lui, sous tous leurs aspects politiques, moraux, financiers--et
économiques.
48.--LES ROIS DOIVENT DÉSARMER[61].
[Note 61: _La République française_, nº du 29 février 1848.]
Si les rois de l'Europe étaient seulement prudents, que feraient-ils?
L'Angleterre renoncerait spontanément au droit de visite; elle
reconnaîtrait spontanément l'Algérie comme française; elle
n'attendrait pas que ces questions brûlantes fussent soulevées,
et licencierait la moitié de sa marine; elle ferait tourner cette
économie au profit du peuple, en dégrevant les droits sur le thé et
le vin.
Le roi de Prusse libéraliserait l'informe constitution de son pays,
et, donnant congé aux deux tiers de son armée, il s'assurerait
l'attachement du peuple en le soulageant du poids des taxes et du
service militaire.
L'empereur d'Autriche évacuerait en toute hâte la Lombardie, et se
mettrait en mesure, par la réduction de l'armée, d'accroître la
proverbiale puissance des Autrichiens.
L'empereur de Russie rendrait la Pologne aux Polonais.
Alors la France, tranquille pour son avenir, s'absorberait dans ses
réformes intérieures et laisserait agir l'influence morale seule.
Mais les rois de l'Europe croiraient se perdre par cette conduite qui
seule peut les sauver.
Ils feront tout le contraire; ils voudront étouffer le libéralisme.
Pour cela ils armeront; les peuples armeront aussi. La Lombardie, la
Pologne, peut-être la Prusse, deviendront le théâtre de la lutte.
Cette alternative posée par Napoléon: _L'Europe sera républicaine ou
cosaque_, devra se résoudre à coups de canon. La France, malgré son
ardent amour pour la paix manifesté par l'unanimité des journaux,
mais forcée par son intérêt évident, ne pourra s'empêcher de jeter
son épée dans la balance, et... _les rois périssent; les peuples ne
périssent pas_.
49.--LES SOUS-PRÉFECTURES[62].
[Note 62: _La République française_, nº du 29 février 1848.]
Qu'est-ce qu'une sous-préfecture? Une boîte aux lettres. Le Préfet
écrit: Monsieur le Sous-préfet, voici une dépêche pour le maire
de...; vous la lui adresserez sans retard et m'enverrez la réponse
avec votre avis.
Le Sous-préfet répond: Monsieur le Préfet, j'ai reçu la dépêche pour
le maire de...; je vais la lui envoyer sans retard et vous adresserai
la réponse avec mon avis.
Pour ce service, il y a dans chaque arrondissement un sous-préfet à
3,000 francs d'appointements, 3,000 francs de frais de bureau, un
secrétaire, un loyer, etc., etc.
Nous nous trompons: les sous-préfets avaient encore une mission
réelle, celle d'influencer et de corrompre les élections.
Combien de jours les sous-préfectures survivront-elles à la
révolution de février?
En général, on nous trouvera peu empressés à demander des changements
de personnes, mais fort ardents à réclamer la suppression des places
inutiles.
50.
Paris, 29 février 1848[63].
[Note 63: Nº du 1er mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'édit._)]
Un journal n'atteint pas à une immense circulation sans répondre
à quelques idées dominantes dans le pays. Nous reconnaissons que
la _Presse_ a toujours su parler aux instincts du moment, et même
qu'elle a souvent donné de bons conseils; c'est ainsi qu'elle a pu
semer, sur le sol de la patrie, avec le bon grain, beaucoup d'ivraie
qu'il faudra bien du temps pour extirper.
Depuis la révolution, il faut le dire, son attitude est franche et
décidée.
Nous adhérons complétement, pour notre compte, aux deux cris qu'elle
fait entendre aujourd'hui: pas de diplomatie! pas de curée de places!
Pas de diplomatie! Qu'a affaire la république de cette institution,
qui a fait tant de mal et qui n'a peut-être jamais fait de bien; où
la _rouerie_ est tellement traditionnelle qu'on en met aux choses les
plus simples; où la sincérité est réputée niaiserie? C'est par un
diplomate et pour la diplomatie qu'a été dit ce mot: La parole a été
donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.
Un des plus purs démocrates anglais, M. Cobden, passant à Madrid, y
reçut la visite de M. Bulwer. Il lui dit: «Monsieur l'ambassadeur,
dans dix ans l'Europe n'aura plus besoin de vous.»
Quand il est de principe que les nations sont la propriété des rois,
on conçoit la diplomatie et même la rouerie diplomatique. Il faut
préparer de loin des événements, des alliances, des guerres, qui
agrandissent le domaine du maître.
Mais un peuple qui s'appartient, qu'a-t-il à négocier? Toute sa
diplomatie se fait au grand jour des assemblées délibérantes: ses
négociants sont ses _négociateurs_, diplomates d'union et de paix.
Il est vrai que, même pour les peuples libres, il y a une question
territoriale de la plus haute importance, celle des _frontières
naturelles_. Mais cette question exige-t-elle l'intervention de la
diplomatie?
Les nations savent bien qu'il est de l'intérêt commun, intérêt
d'ordre et de paix, que chacune d'elles ait ses frontières. Elles
savent que si la France rentrait dans ses limites, ce serait un gage
de plus donné à la sécurité de l'Europe.
En outre, le principe que les peuples s'appartiennent à eux-mêmes
garantit que, si la fusion doit se faire, elle se fera par le
libre consentement des intéressés, et non par l'invasion armée. La
république n'a qu'à proclamer hautement à cet égard ses droits, ses
voeux et ses espérances. Il n'est pas besoin d'ambassadeurs ni de
roueries pour cela.
Sans les ambassadeurs et les rois, nous n'aurions pas eu, dans ces
derniers temps, la question des mariages espagnols. S'est-on jamais
préoccupé du mariage d'un président des États-Unis?
Quant à la _curée des places_, notre voeu est celui de la Presse.
Nous voudrions bien que la France de février ne donnât pas au monde
ce triste et dégoûtant spectacle. Mais nous ne l'espérons guère,
car nous ne pouvons nous faire illusion sur les faiblesses du coeur
humain. Le moyen de réduire la _curée_, c'est de réduire les places
elles-mêmes. Il est puéril d'attendre que les solliciteurs se
contiennent eux-mêmes; c'est au public de les contenir.
C'est pour cela que nous répéterons sans cesse: Supprimez toutes les
fonctions inutiles. On donne pour conseil aux enfants de tourner
trois fois la langue dans la bouche avant de dire une chose hasardée.
Et nous, nous disons au gouvernement: Brisez trente plumes avant de
signer la création d'une place nouvelle.
Une sinécure supprimée contrarie le titulaire et ne l'irrite pas; une
sinécure passant de mains en mains exaspère le destitué, désappointe
dix postulants et mécontente le public.
La partie la plus pénible de la tâche dévolue au gouvernement
provisoire sera sans doute de résister au torrent des sollicitations.
D'autant que quelques écoles, fort en faveur aujourd'hui, aspirent à
élargir indéfiniment les attributions du gouvernement et à tout faire
faire par l'État, c'est-à-dire à coups de contributions.
D'autres disent: Il faut bien que l'État dépense beaucoup pour faire
vivre beaucoup de monde.
Est-il donc si difficile de voir que, lorsque le gouvernement dépense
l'argent des contribuables, les contribuables ne le dépensent pas?
51.--LA PRESSE PARISIENNE[64].
[Note 64: Nº du 1er mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'édit._)]
La presse parisienne n'offre pas un spectacle moins extraordinaire,
moins imposant que la population des barricades.
Qu'est devenue cette ardente et souvent brutale polémique des
derniers temps?
Les vives discussions reviendront sans doute. Mais n'est-il pas
bien consolant de voir qu'au moment du danger, quand la patrie a
besoin avant tout de sécurité, d'ordre, de confiance, toutes les
rancunes s'oublient, et que même les doctrines les plus excentriques
s'efforcent de se présenter sous des formes rassurantes?
Ainsi le _Populaire_, journal des communistes, s'écrie: _Respect à
la propriété!_ M. Cabet rappelle à ses adhérents qu'ils ne doivent
chercher le triomphe de leurs idées que dans la discussion et les
convictions publiques.
La _Fraternité_, journal des ouvriers, publie un long programme que
les économistes pourraient avouer tout entier, sauf peut-être une ou
deux maximes plus illusoires que dangereuses.
L'_Atelier_, autre journal rédigé par des ouvriers, conjure ses
frères d'arrêter le mouvement irréfléchi qui les portait, dans le
premier moment, à briser les machines.
Tous les journaux s'efforcent à l'envi de calmer et de flétrir un
autre sentiment barbare que malheureusement l'esprit de parti avait
travaillé pendant quinze ans à soulever; nous voulons parler des
préventions nationales. Il semble qu'un jour de révolution a fait
disparaître, en la rendant inutile, cette machine de guerre de toutes
les oppositions.
Paix extérieure, ordre intérieur, confiance, vigilance, fraternité,
voilà les mots d'ordre de toute la presse[65].
[Note 65: À partir du second numéro de la _République française_,
celui du 27 février jusqu'au nº 5, du 1er mars 1848, le nom de
Bastiat figure à la dernière ligne du journal avec les noms de ses
autres rédacteurs. Il n'en est plus ainsi dans les numéros suivants:
Bastiat ne signe plus le journal; il se borne à signer ses propres
articles.
(_Note de l'édit._)]
52.--PÉTITION D'UN ÉCONOMISTE[66].
[Note 66: Nº du 2 mars 1848 de la _République française_.
(_Note de l'édit._)]
On signe en ce moment une pétition qui demande:
_Un ministère du progrès ou de l'organisation du travail._ À ce sujet
la _Démocratie pacifique_ s'exprime ainsi:
«Pour organiser le travail dans la société française, il faut
savoir l'organiser dans l'atelier alvéolaire de la nation, dans la
commune. Toute doctrine sérieuse de transformation sociale doit donc
pouvoir se résoudre dans une organisation de l'atelier élémentaire,
et s'expérimenter d'abord sur une lieue carrée de terrain. Que la
république crée donc un ministère du progrès et de l'organisation du
travail, dont la fonction sera d'étudier _tous les plans proposés_
par les différentes doctrines socialistes, et d'en favoriser
l'expérience locale, libre et volontaire sur l'unité territoriale, la
_lieue carrée_.»
Si cette idée se réalise, nous demanderons qu'on nous donne aussi
notre lieue carrée pour expérimenter notre système.
Car enfin pourquoi les différentes écoles socialistes auraient-elles
seules le privilége d'avoir à leur disposition des _lieues carrées_,
des ateliers alvéolaires, des éléments territoriaux, en un mot, des
communes?
On dit qu'il s'agit d'expériences _libres et volontaires_. Entend-on
que les habitants de la commune qu'il s'agit de soumettre à
l'expérimentation socialiste devront y consentir, et que, d'une autre
part, l'État ne devra pas intervenir avec des contributions levées
sur les autres communes? Alors à quoi bon la pétition, et qui empêche
les habitants des communes de faire librement, volontairement et à
leurs frais, une expérience socialiste sur eux-mêmes?
Ou bien veut-on que l'expérience soit forcée, ou tout au moins
secondée par des fonds prélevés sur la communauté tout entière?
Mais cela même rendra l'expérience fort peu concluante. Il est bien
évident qu'avec toutes les ressources de la nation on peut verser une
grande somme de bien-être sur une lieue carrée de terrain.
En tout cas, si chaque inventeur d'organisation sociale est appelé à
faire son expérience, nous nous inscrivons et demandons formellement
une commune à organiser.
Notre plan du reste est fort simple.
Nous percevrons sur chaque famille, et par l'impôt unique, une
très-petite part de son revenu, afin d'assurer le respect des
personnes et des propriétés, la répression des fraudes, des délits
et des crimes. Cela fait, nous observerons avec soin comment les
hommes s'organisent d'eux-mêmes.
Les cultes, l'enseignement, le travail, l'échange y seront
parfaitement libres. Nous espérons que sous ce régime de liberté et
de sécurité, chaque habitant ayant la faculté, par la liberté des
échanges, de créer, sous la forme qui lui conviendra, la plus grande
somme de valeur possible, les capitaux se formeront avec une grande
rapidité. Tout capital cherchant à s'employer, il y aura une grande
concurrence parmi les capitalistes. Donc les salaires s'élèveront;
donc les ouvriers, s'ils sont prévoyants et économes, auront une
grande facilité pour devenir capitalistes; et alors il pourra se
faire entre eux des combinaisons, des associations dont l'idée sera
conçue et mûrie par eux-mêmes.
La taxe unique étant excessivement modérée, il y aura peu de
fonctions publiques, peu de fonctionnaires, pas de forces perdues,
peu d'hommes soustraits à la production.
L'État n'ayant que des attributions fort restreintes et bien
définies, les habitants jouiront de toute liberté dans le choix de
leurs travaux; car il faut bien remarquer que toute fonction publique
inutile n'est pas seulement une charge pour la communauté, mais une
atteinte à la liberté des citoyens. Dans la fonction publique qui
s'impose au public et ne se débat pas, il n'y a pas de milieu: elle
est utile ou sinon essentiellement _nuisible_; elle ne saurait être
neutre. Quand un homme exerce _avec autorité_ une action, non sur les
choses, mais sur ses semblables, s'il ne leur fait pas de bien, il
doit nécessairement leur faire du mal.
Les impôts ainsi réduits au minimum indispensable pour procurer à
tous la _sécurité_, les solliciteurs, les abus, les priviléges,
l'exploitation des lois dans des intérêts particuliers seront aussi
réduits au _minimum_.
Les habitants de cette commune expérimentale ayant, par la liberté
d'échanger, la faculté de produire le maximum de valeur avec le
minimum de travail, la lieue carrée fournira autant de bien-être que
l'état des connaissances, de l'activité, de l'ordre et de l'économie
individuelle le permettra.
Ce bien-être tendra à se répartir d'une manière toujours plus égale;
car les services les plus rétribués étant les plus recherchés[67],
il sera impossible d'acquérir d'immenses fortunes; d'autant que
la modicité de l'impôt n'admettra ni grands marchés publics, ni
emprunts, ni agiotage, sources des fortunes scandaleuses que nous
voyons s'accumuler dans quelques mains.
[Note 67: En ce sens qu'ils attirent le plus la concurrence.
(_Note de l'éd._)]