publique et solennelle qu'ils ont la ferme intention de
conserver ces bienfaits à notre patrie; de les conserver
aujourd'hui surtout, que la propagande étrangère s'efforce
d'égarer l'opinion publique, en fermant les yeux des classes
ouvrières sur leurs propres intérêts. Ces intérêts, en effet,
se trouveraient sacrifiés par des concurrences qu'une
administration patriotique et sage maintiendra toujours en de
prudentes limites, qui préviennent aussi bien la ruine des
nations que celle des individus.»
Et maintenant voyons.
La _Nièvre_ fournit à l'État des armes et des projectiles. Rien de
mieux, si l'État en a besoin, et si la _Nièvre_ ne les lui fait
pas surpayer. Ce que nous reprochons au régime protecteur, c'est
d'augmenter le besoin de ces choses et d'en rendre l'acquisition plus
onéreuse.
La _Nièvre_ fournit à la capitale du chauffage et du bétail. Soit.
Mais la Nièvre a-t-elle droit à des mesures législatives qui
renchérissent pour le peuple de Paris le combustible et la viande?
Le peuple de Paris n'a-t-il pas le droit de pourvoir, par les moyens
les plus économiques possibles, aux besoins de se chauffer et de
manger? Ces besoins ont-ils été créés et mis au monde pour être
législativement exploités par les habitants de la _Nièvre_? Est-ce
l'objet de la loi d'irriter les besoins des uns pour favoriser
l'industrie des autres?
Faute de liberté, un grand nombre de personnes souffriront du froid
et de la faim cet hiver à Paris. Ce sera le fait, non de la nature,
mais de la loi. Avec la liberté, le besoin qu'ont les Parisiens de
combustible et de viande provoquerait la production de ces choses
partout où il y a convenance à les échanger contre des produits de
l'industrie parisienne. Il s'établirait un prix pour le combustible
et le bétail; et si ce prix convient aux habitants de la Nièvre,
rien de plus juste qu'ils en profitent. C'est au prix naturel qu'ont
les choses sur le marché à signaler aux producteurs la convenance
qu'il y a pour eux à y amener ces choses, et non à la convenance
des producteurs de déterminer législativement le prix du marché.
Éloigner le combustible et le bétail du marché de Paris, afin que
la population y souffre du froid et de la faim, et soit disposée
à faire de plus grands sacrifices pour se soustraire à cette
souffrance; en d'autres termes, élever artificiellement le prix du
chauffage et de la viande, afin d'augmenter la convenance dans la
Nièvre à exploiter les mines et les prairies, c'est une police à
rebours dont l'absurdité égale l'injustice.
M. Dupin (non point le député de la Nièvre, mais son frère, _qui
depuis... mais alors..._), M. Ch. Dupin, dans son ouvrage sur les
forces commerciales de la France, constate qu'un tiers de nos
concitoyens ne mangent jamais de viande; et récemment tous les
journaux ont fait savoir que les arrivages de bétail à Paris avaient
subi, le mois dernier, une diminution énorme. C'est la meilleure
réponse aux prétentions du conseil général de la _Nièvre_.
«Le département de la Nièvre rougirait d'appeler _liberté_
l'exemption des charges publiques. Il respecte trop le _nom_
sacré de liberté pour le prostituer au désir de ne pas partager
les charges que tous les citoyens doivent supporter.»
Sophistes! Vous respectez le _nom_, mais vous ne respectez guère la
chose. Qui parle de s'exempter de taxes? Voulez-vous le savoir? C'est
vous, et de la manière la plus formelle; voici comment:
Vous arguez de vos taxes pour faire hausser législativement le prix
des choses dont vous êtes marchands. Par conséquent, vous demandez à
être remboursés de votre part de taxes par vos acheteurs, _qui payent
leurs taxes aussi_. Or, demander d'être remboursé de ses taxes, c'est
demander de n'en pas payer; et demander à en être remboursé aux
dépens d'un tiers qui paye déjà les siennes, c'est demander que ce
tiers paye deux fois, une fois pour lui et une fois pour vous.
Vous accusez le _commerce_ de repousser les taxes sur les produits
étrangers comme une atteinte à sa part _des droits de l'homme_,
mots que vous soulignez pour les livrer, sans doute, à la dérision
publique.
Quelle étrange confusion!
D'abord, quand le drap est prohibé, ce n'est pas le commerce qui paye
une taxe, c'est le misérable qui a besoin de se garantir du froid et
qui est forcé par la loi à _surpayer_ le drap. Cet excédant de prix
est une taxe qu'il paye, non au Trésor, mais au fabricant de drap.
Et, de plus, le drap étranger, n'étant pas entré, n'a rien payé au
Trésor. Le Trésor est vide d'autant. Il faut donc que le malheureux
acheteur de drap paye encore une taxe sur son sel et ses ports de
lettres, pour remplacer celle que le Trésor a refusé de percevoir sur
le drap étranger.
Quant au négociant, il n'est pour rien là dedans, si ce n'est qu'il
voit restreindre _législativement_ le nombre de ses affaires. Mais
où a-t-on vu qu'il refuse de payer des taxes directes ou indirectes?
Est-ce que le négociant ne paye pas sa patente et sa cote mobilière?
Est-ce que le négociant ne paye pas ses impôts indirects quand il
boit du vin, fume du tabac, reçoit ses lettres, joue aux cartes,
sucre son café et sale son beurre? Si vous trouvez que la patente
ne soit pas assez forte, élevez-la. Mais quel rapport ont les taxes
publiques avec les taxes que la loi nous force à nous payer les uns
aux autres, au moyen des restrictions?
Quand nous demandons la liberté du commerce, ce n'est pas en faveur
du négociant, mais du consommateur; c'est pour que le peuple se
chauffe et mange de la viande à meilleur marché que ne le lui permet
le conseil général de la _Nièvre_.
«Si l'on invoque ici ce que l'on ose appeler la _liberté_, nous
invoquerons, nous, l'_égalité_.»
Soit, l'_égalité_ devant la loi, nous ne demandons pas autre chose.
Si vous vous appartenez à vous-même, je demande à m'appartenir à
moi-même; voilà l'égalité dans la liberté. Ou si la loi vous donne
le moyen de me rançonner, je demande qu'elle me donne le moyen de
vous rançonner à mon tour; voilà encore l'égalité dans l'oppression.
Je demande l'une ou l'autre _égalité_. Je suis ouvrier; si la loi
n'élève pas le prix de mon salaire, je demande qu'elle n'élève pas
le prix de votre viande, et si elle élève le prix de votre viande,
je demande qu'elle élève le prix de mon salaire.--Et quand vous,
propriétaire de boeufs et de prairies, vous électeur et député,
vous législateur, faites une loi qui affranchit vos boeufs de la
concurrence et abandonne nos bras à la concurrence, vous commettez
l'iniquité; et si, de plus, vous la commettez au nom de l'_égalité_,
vous joignez à l'injustice le plus détestable des sarcasmes.
L'_égalité_, dit le conseil général de la Nièvre, est plus puissante
que la _liberté_, parce qu'elle est essentiellement l'_équité_, qui
passe avant l'_immunité_.
Voilà certes une dissertation en règle, digne des bancs de l'école.
Ces messieurs cherchent l'égalité en dehors de la liberté, attendu,
sans doute, que l'une exclut l'autre, comme le disait l'an dernier
M. Corne. L'égalité, pour eux, consiste dans les priviléges que la
Chambre du double vote conféra aux grands propriétaires. C'est cette
égalité-là, repoussée par le peuple de 1791, qui est essentiellement
l'_équité_. C'est par pure équité que l'éleveur de boeufs rançonne
législativement son maçon, sans que le maçon puisse rançonner
législativement l'éleveur de boeufs; car nous défions tout le conseil
général de la Nièvre, son président en tête, de nous dire comment
la douane a pourvu à protéger le maçon et tous les artisans et tous
les ouvriers de France.--Voilà le genre d'_équité_ qui passe avant
l'_immunité_, et c'est par haine de l'_immunité_ que l'éleveur de
boeufs adresse à la loi cette requête: «Je paye des taxes, et mon
maçon en paye aussi; mais si vous êtes assez bonne pour élever le
prix de la viande de deux sous par livre, il se trouvera que ma part
de taxes sera repassée sur le dos du maçon, qui payera ainsi sa part
et la mienne, et n'y verra que du feu.»
Et voilà les hommes qui nous accusent de réclamer l'_immunité_, de
prostituer le nom sacré de liberté. Nous demandons, nous, s'ils ne
prostituent pas hypocritement les noms d'équité et d'égalité.
«Nous exprimons le voeu que le Ministère se préoccupe avant
tout, comme font ailleurs les gouvernements avisés et sages,
de faciliter aux produits français de _nouveaux débouchés_,
en empêchant que les puissances moins bruyantes, mais plus
positives, ne se procurent des avantages à notre détriment
auprès des tiers. Voilà la sollicitude que nous préférons à
celle qui se propose avant tout de remplacer sur notre sol des
produits français par des produits étrangers.»
Des débouchés! Ah! voilà le grand mot! Mais soyez donc justes et
logiques une fois dans la vie. Si vous trouvez votre système bon,
pourquoi voulez-vous que les autres nations ne le trouvent pas bon
aussi? Si vous ne voulez pas que les produits espagnols remplacent
sur notre sol les produits français, pourquoi voulez-vous que les
Espagnols consentent à ce que les produits français remplacent sur
leur sol les produits espagnols? L'échange a deux termes, donner
et recevoir; supprimer l'un, c'est les supprimer tous les deux;
absolument comme supprimer le premier terme d'une équation, c'est
supprimer l'équation tout entière.
Vous êtes affamés de débouchés. Et que faites-vous? Non-seulement
vous fermez les débouchés du dehors, mais vous restreignez les
débouchés du dedans; car à ce même peuple que vous forcez de surpayer
votre bétail et votre combustible, il reste d'autant moins de
ressources pour se procurer d'autres satisfactions, et par conséquent
encourager d'autres industries. Vous voulez des débouchés; la
_Presse_ nous avertit aujourd'hui même qu'un des effets des réformes
commerciales de l'Angleterre est de chasser nos soieries des marchés
étrangers. Cela est-il surprenant, quand les ouvriers de Lyon sont
forcés de payer outre leurs propres impôts, les impôts des éleveurs
de bétail?
Le conseil général de la Nièvre ne manque pas de donner à nos efforts
le nom de _propagande étrangère_. Que, dans ce mouvement confus de la
presse quotidienne, où chacun cache ses vues et ses passions sous le
voile de l'anonyme, de pareilles imputations se fassent jour, cela
n'a rien de bien surprenant ni de bien alarmant; car, ainsi qu'on
l'a dit, la presse, comme la lance d'Achille, guérit les blessures
qu'elle fait. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver un
mouvement d'indignation quand nous voyons un corps officiel abaisser
à ce degré de déloyauté la défense d'une mauvaise cause.
Enfin, le conseil général de la Nièvre, après s'être prononcé contre
la concurrence étrangère qui ruine les nations, finit par s'élever
contre la concurrence intérieure qui ruine les individus. C'est
logique, mais ça mène loin. Le conseil aurait dû ajouter son plan
_communiste_ à tous ceux qui paraissent chaque jour. Nous disons
_communiste_; car sans concurrence, il n'y a pas libre disposition de
sa propriété, il n'y a pas _propriété_. Nous recommandons au conseil
général de la Nièvre de réparer cet oubli l'année prochaine.
41.
Paris, 22 janvier 1848[54].
[Note 54: Lettre publiée par l'_Économiste belge_, nº du 1er
septembre 1860.
(_Note de l'édit._)]
MONSIEUR JOBARD,
Vous me provoquez à exprimer mon opinion sur le grand problème de la
propriété intellectuelle. Je n'ai pas à cet égard des idées assez
arrêtées pour prétendre à ce qu'elle exercent la moindre influence
sur les hommes qui peuvent, par leur position, réaliser vos vues.
Je vous ai dit, il est vrai, que si l'on faisait jamais passer la
région intellectuelle dans le domaine de la propriété, cette grande
Révolution étendrait le _champ de l'économie politique_, sans changer
aucune de ses lois, aucune de ses notions fondamentales; je persiste
dans cette opinion.
Je crois que si un sauvage _Joway_ faisait de l'économie politique,
il arriverait aux mêmes notions que nous sur la nature de la
richesse, de la valeur, du capital, de l'échange, etc., etc. Je
crois que l'économie politique, comme science, est la même dans le
département des Landes où il y a beaucoup de terres communales, et
dans celui de la Seine où il n'y en a pas; dans une ville où il y
a une fontaine commune, et dans une autre où chaque maison a son
puits; au Maroc et en France, quoique la propriété foncière y soit
constituée sur des bases différentes.
Mais si le sauvage _Joway_, après avoir été appelé à expliquer les
lois économiques, était interrogé sur les effets qui résulteraient de
l'appropriation personnelle du sol, il serait forcé de se livrer à
des conjectures, ou, si vous voulez, à des déductions, ce phénomène
n'étant jamais tombé sous l'épreuve de l'observation directe.
C'est à peu près la position où je me trouve à l'égard de la
propriété des inventions.
Je me pose deux questions:
1º Y a-t-il dans l'invention, l'élément constitutif de la propriété?
2º Dans cette hypothèse, est-il au pouvoir du gouvernement de
garantir cette propriété? En d'autres termes, avez-vous pour vous la
vérité du principe, et la possibilité de l'application?
Je reconnais que l'élément constitutif de la propriété me semble se
manifester dans une invention. La propriété, selon moi, n'est que
l'_attribution de la satisfaction qui suit un effort, à celui qui a
fait cet effort_. Ici il y a travail, il y a jouissance, et il paraît
naturel que _la jouissance soit la rémunération de celui qui a fait
le travail_.
Mais celui qui a inventé et exécuté une charrue, a-t-il un droit
exclusif, non-seulement sur cette charrue, mais encore sur le modèle
même de cette charrue, de sorte que nul n'en puisse construire une
semblable?
Si cela est, l'_imitation_ est exclue de ce monde, et j'avoue
que j'attache à l'imitation une très-grande et très-bienfaisante
importance. Je ne puis exposer mes raisons dans une lettre, mais
je les ai consignées dans un article du _Journal des économistes_,
intitulé: _De la concurrence_.
Permettez-moi, Monsieur, de soumettre votre principe à une épreuve,
celle de l'_exagération_. Il y a beaucoup de gens qui n'admettent pas
cette méthode; je la crois excellente. Quand un principe est bon,
plus il agit sans obstacles, plus il répand de bienfaits. _Sismondi_
s'élevant contre les machines, se demande que deviendrait l'humanité,
si un roi pouvait tout produire en tournant une manivelle? Je
réponds: Que chaque homme ait une semblable manivelle, et nous serons
tous infiniment riches, à moins de prétendre que Dieu est le plus
misérable des êtres, parce qu'il n'a pas même besoin de manivelle et
qu'un _fiat_ lui suffit.
Cela posé, supposons qu'il existe encore un descendant de Triptolème,
et que la propriété du droit de faire des charrues se soit conservée
de père en fils jusqu'à lui. C'est la circonstance la plus favorable
pour votre principe, s'il est bon. J'admets que cette famille ait
temporairement délégué ce droit, pour en retirer tout le profit
possible. Mais pensez-vous que l'humanité aurait retiré de la charrue
tous les avantages que cet instrument a répandus? D'une autre part,
un tel droit n'aurait-il pas introduit dans le monde, le germe d'une
inégalité sans limites?
Et puis ce mot _invention_ me paraît bien élastique. Parce que
j'aurais été le premier à mettre des sabots, tous les hommes sur la
surface de la terre, sont-ils tenus _en droit_ d'aller pieds nus?
Voilà mes doutes, Monsieur; vous me direz que ce n'est pas un doute,
mais une solution. Non, car, ainsi que je l'ai dit en commençant,
je suis dans la position de l'_Ioway_. Il aurait pu être, et il
aurait été probablement très-frappé des inconvénients de la propriété
foncière, et la force de son intelligence n'aurait pas suffi à
lui en révéler tous les avantages. Il me semble aussi que, dans
l'appropriation du domaine intellectuel, il y a toute une révolution
aussi imposante, peut-être aussi bienfaisante que celle qui a fait
passer le sol de l'état commun à l'état de propriété privée. Ce
que je crains, c'est l'abus. Ce que je n'aperçois pas clairement,
c'est la limite entre ce qui constitue réellement l'_invention_ et
cette multitude de choses que nous inventons tous journellement. Je
redoute l'accaparement des procédés les plus usuels[55]. Peut-être,
absorbé par d'autres travaux, n'ai-je pas assez étudié vos ouvrages,
au point de vue pratique. Ce que je puis dire, Monsieur, c'est
qu'il y a dans votre pensée quelque chose de grand, de séduisant,
de logique, qui ne contredit pas, comme les projets socialistes,
les notions fondamentales de la science, et j'admire sincèrement le
dévouement et la persévérance avec laquelle vous en poursuivez la
réalisation.
Je suis, etc.
[Note 55: L'expropriation pour cause d'utilité publique y remédie.
(_Note de M. Jobard._)]
42.
SOUS LA RÉPUBLIQUE[56]
[Note 56: Dans le t. II, p. 459 à 465, figure le contingent fourni
par Bastiat aux _Petites affiches de Jacques Bonhomme_. Grâce à
l'obligeance de M. G. de Molinari, nous pouvons reproduire maintenant
de courts articles qu'écrivit Bastiat pour deux autres des feuilles
publiques, qui eurent une courte existence en 1848, _la République
française et Jacques Bonhomme_.
(_Note de l'éd._)]
Paris, 26 février 1848[57].
[Note 57: _La République française_, nº du 27 février 1848.
(_Note de l'éd._)]
Nul ne peut dire quel sera, en Europe, le contre-coup de la
Révolution. Plaise au ciel que tous les peuples sachent se soustraire
à la triste nécessité de se précipiter les uns sur les autres, au
signal des aristocraties et des rois.
Mais supposons que les puissances absolues conservent encore, pendant
quelque temps, leurs moyens d'action au dehors.
Nous posons ici deux faits qui nous paraissent incontestables et
dont on va voir les conséquences:
1º La France ne peut pas prendre l'initiative du désarmement.
2º Sans le désarmement, la Révolution ne peut remplir que
très-imparfaitement les espérances du peuple.
Ces deux faits, disons-nous, sont incontestables.
Quant au désarmement, le plus grand ennemi de la France ne pourrait
le lui conseiller, tant que les puissances absolues sont armées. Il
est inutile d'insister là-dessus.
Le second fait est aussi évident. Se tenir armée de manière à
garantir l'indépendance nationale, c'est avoir trois ou quatre cent
mille hommes sous les drapeaux; c'est être dans l'impossibilité
de faire, sur les dépenses publiques, aucun retranchement assez
sérieux pour remanier immédiatement notre système d'impôts. Accordons
que, par une taxe somptuaire, on puisse réformer l'impôt du sel et
quelques autres contributions exorbitantes. Est-ce là une chose dont
puisse se contenter le peuple français?
On réduira, dit-on, la bureaucratie: soit. Mais, nous l'avons dit
hier, la diminution probable des recettes compensera et au delà ces
réformes partielles, et, ne l'oublions pas, le dernier budget a été
réglé en déficit.
Or, si la Révolution est mise dans l'impossibilité de remanier un
système d'impôts iniques, mal répartis, qui frappent le peuple et
paralysent le travail, elle est compromise.
Mais la Révolution ne veut pas périr.
Voici, relativement aux étrangers, les conséquences nécessaires de
cette situation. Certes, ce n'est pas nous qui conseillerons jamais
des guerres d'agression. Mais la dernière chose qu'on puisse demander
à un peuple, c'est de se suicider.
Si donc, même sans nous attaquer directement, l'étranger, par son
attitude armée, nous forçait à tenir trois ou quatre cent mille
hommes sur pied, c'est comme s'il nous demandait de nous suicider.
Pour nous, il est de la dernière évidence que si la France est placée
dans la situation que nous venons de décrire, qu'elle le veuille ou
non, elle jettera sur l'Europe la lave révolutionnaire.
Ce sera le seul moyen de créer aux rois des embarras chez eux, qui
nous permettent de respirer chez nous.
Que les étrangers le comprennent. Ils ne peuvent échapper au danger
qu'en prenant avec loyauté l'initiative du désarmement. Le conseil
leur paraîtra bien téméraire. Ils se hâteront de dire: «Ce serait une
imprudence.» Et nous, nous disons: Ce serait de la prudence la plus
consommée.
C'est ce que nous nous chargerons de démontrer.
43.
26 février 1848.
Lorsqu'on parcourt les rues de Paris, à peine assez spacieuses pour
contenir les flots de la population, et qu'on vient à se rappeler
qu'il n'y a dans cette immense métropole, en ce moment, ni roi, ni
cour, ni gardes municipaux, ni troupes, ni police autre que celle que
les citoyens exercent eux-mêmes; quand on songe que quelques hommes,
sortis hier de nos rangs, s'occupent seuls des affaires publiques;--à
l'aspect de la joie, de la sécurité, de la confiance qui respire
dans toutes les physionomies, le premier sentiment est celui de
l'admiration et de la fierté.
Mais bientôt on fait un retour sur le passé, et l'on se dit: «Il
n'est donc pas si difficile à un peuple de se gouverner qu'on voulait
nous le persuader, et le gouvernement à bon marché n'est pas une
utopie.»
Il ne faut pas se le dissimuler: en France on nous a habitués à être
gouvernés outre mesure, à merci et miséricorde. Nous avions fini par
croire que nous nous déchirerions tous les uns les autres, si nous
jouissions de la moindre liberté, et si l'État ne réglait pas tous
nos mouvements.
Voici une grande expérience qui démontre qu'il y a dans le coeur des
hommes d'indestructibles principes d'ordre. L'ordre est un besoin
et le premier des besoins, sinon pour tous, du moins pour l'immense
majorité. Ayons donc confiance et tirons de là cette leçon que le
grand et dispendieux appareil gouvernemental, que les _intéressés_
nous représentaient comme indispensable, peut et doit être simplifié.
44.
27 février 1848[58].
[Note 58: _La République française_, nº du 28 février 1848.
(_Note de l'éd._)]
Nous partageons cette pensée de la _Presse_:
«Ce qu'il faut demander à un gouvernement provisoire, à des
hommes qui se dévouent au salut public au milieu d'incalculables
difficultés, ce n'est pas de gouverner exactement selon toutes
nos idées, mais de gouverner. Il faut lui prêter assistance, le
soutenir, lui faciliter sa rude tâche et renvoyer à un autre temps la
discussion des doctrines. Ce ne sera pas un des phénomènes les moins
glorieux de notre révolution que l'accord de tous les journaux dans
cette voie.»
Nous pouvons nous rendre le témoignage que nous payons autant qu'il
est en nous ce tribut d'abnégation au salut de la cause commune.
Dans quelques-uns des décrets qui se succèdent, nous voyons poindre
l'application d'une doctrine qui n'est pas la nôtre. Nous l'avons
combattue, nous la combattrons encore en temps opportun.
Deux systèmes sont en présence: tous deux émanent de convictions
sincères, tous deux ont pour but le bien général. Mais, il faut le
dire, ils procèdent de deux idées différentes, et, qui plus est,
opposées.
Le premier, plus séduisant, plus populaire, consiste à prendre
beaucoup au peuple, sous forme d'impôts, pour beaucoup répandre sur
le peuple, sous forme d'institutions philanthropiques.
Le second veut que l'État prenne peu, donne peu, garantisse la
sécurité, laisse un libre champ à l'exercice honnête de toutes les
facultés: l'un consiste à étendre indéfiniment, l'autre à restreindre
le plus possible les attributions du pouvoir.
Celui de ces deux systèmes auquel nous sommes attachés[59] par une
entière conviction a peu d'organes dans la presse; il ne pouvait
avoir beaucoup de représentants au pouvoir.
[Note 59: Ici et ailleurs, l'emploi du pluriel montre que Bastiat
parlait au nom de ses collaborateurs comme au sien. À ce moment, il
signait avec eux le journal, et acceptait la solidarité de leurs
opinions.
(_Note de l'édit._)]
Mais pleins de confiance dans la droiture des citoyens auxquels
l'opinion publique a confié la mission de jeter un pont entre la
monarchie déchue et la république régulière qui s'avance, nous
ajournons volontiers la manifestation de notre doctrine et nous
nous bornons à semer des idées d'ordre, de mutuelle confiance et de
gratitude envers le gouvernement provisoire.
45.
Paris, 27 février 1848.
Le _National_ examine aujourd'hui notre situation à l'égard de
l'étranger.
Il se demande: Serons-nous attaqués? Et après avoir jetés un coup
d'oeil sur les difficultés de l'Autriche, de la Prusse et de la
Russie, il se prononce pour la négative.
Nous partageons entièrement cet avis.
Ce que nous redoutons, ce n'est pas d'être attaqués, c'est que les
puissances absolues, avec ou sans préméditation, _et par le seul
maintien du statu quo militaire_, ne nous réduisent à chercher dans
la propagande armée le salut de la révolution.