«Croyez-vous hâter le triomphe de la démocratie en vous montrant

toujours prêt à fondre sur le monde, le cimeterre d'une main et

votre Koran de l'autre? Si les autres peuples sont dans l'erreur,

l'erreur périt-elle sous le sabre et la baïonnette? Ne craignez-vous

pas qu'ils ne finissent par se dire: «Cette nation prétend avoir

reçu du ciel la mission de convertir toutes les autres à la vraie

foi politique, qui est la fraternité et voyez: elle transforme ses

laboureurs en soldats, ses charrues en épées, ses navires marchands

en vaisseaux de guerre; elle hérisse le sol d'arsenaux, de casernes

et de citadelles; elle gémit sous le poids des taxes, elle a remis

toutes ses forces vives entre les mains de quelques chefs d'armée,

ah! gardons-nous de l'imiter!»

Puisque je suis sur ce sujet, je vous demanderai la permission de

montrer l'intime connexité qu'il y a d'un côté entre le régime

restrictif et l'esprit de guerre, de l'autre entre le libre-échange

et l'esprit de paix. C'est le côté le plus important et peut-être le

moins compris de notre belle cause. Je suis forcé de recourir à une

dissertation économique, car ce n'est pas aux passions, ni même au

sentiment que je m'adresse, mais à la conviction.

Deux systèmes économiques sont en présence.

L'un, celui qui domine dans les législations et dans les

intelligences, fait consister le progrès dans l'excédant des

ventes sur les achats, dans l'excédant des exportations sur les

importations, en un mot dans ce qu'on a appelé la _balance du

commerce_.

L'autre, celui que nous nous efforçons de propager, en est justement

le contre-pied. Il ne voit dans ce qu'un peuple exporte que le

_payement_ de ce qu'il importe. À nos yeux, l'essentiel, c'est

que chaque payement, le moindre possible, réponde à la plus grande

somme possible d'importations; et voilà pourquoi notre maxime est:

Laissez à chacun la faculté d'aller acheter là où les produits sont

à meilleur marché, et vendre là où ils sont le plus chers; car

évidemment c'est le moyen de donner le moins pour recevoir le plus

possible.

C'est, du reste, sur ce dernier principe, que tous les hommes

agissent naturellement et instinctivement, quand la loi ne vient pas

les contrarier.

Je ne rechercherai pas lequel de ces deux systèmes diamétralement

opposés est dans la vérité économique, je me bornerai à montrer leur

relation avec l'esprit de guerre et l'esprit de paix, quel est celui

qui renferme un levain d'universel antagonisme, et celui qui contient

le germe de la fraternité humaine.

Le premier, ai-je dit, se résume ainsi: importer peu; exporter

beaucoup.

Pour atteindre l'un de ces résultats, _importer peu_, il a les lois

restrictives. Il charge des corps armés, sous le nom de douaniers, de

repousser les produits étrangers; et si ce système est bon, nous ne

pouvons pas trouver surprenant ni même mauvais que chaque nation en

fasse autant.

Reste le complément du système: _exporter beaucoup_. La chose n'est

pas facile. Puisque chaque peuple est occupé de repousser les

importations, comment chacun parviendra-t-il à beaucoup exporter? Il

est bien clair que ce qui est exportation pour l'un est importation

pour l'autre, et si personne ne veut acheter, il n'y a de vente

possible pour personne.

Remarquez que c'est bien là de l'antagonisme, car ne faut-il pas

donner ce nom à un ensemble d'efforts qui se font partout en même

temps en sens opposé, chacun voyant un bien pour lui, dans la chose

même que tous considèrent comme un mal pour eux? Vous voyez qu'au

fond de ce système, il y a cette fameuse et triste maxime: _Le profit

de l'un est le dommage de l'autre._

Cependant, il faut exporter, c'est la condition du progrès. Mais

comment faire, puisque personne ne veut recevoir? Il n'y a qu'un

moyen, LA FORCE. Il ne s'agit que de conquérir des consommateurs. Ce

système pousse donc logiquement à l'usurpation, à la conquête; et

remarquez qu'il y pousse tous les peuples à la fois.

En définitive, c'est le droit du plus fort ou du plus rusé. La

politique des peuples est toute tracée. Emparons-nous d'une île, puis

d'une seconde, puis d'une troisième, puis d'un continent, et, en même

temps, forçons les habitants à consommer exclusivement nos produits.

Voilà le monde. Messieurs, sous le régime prohibitif, si on le

suppose conséquent avec lui-même, et il faut que j'aie le jugement

bien faussé si ce système n'implique pas que la guerre est l'état

naturel de l'homme.

On me dira sans doute: «Mais le monde est sous l'empire du régime

restrictif, et cependant nous ne le voyons pas en proie à une guerre

universelle. Il vient de traverser quarante années de paix.»

Oui; mais pourquoi? Parce que tous les peuples ne peuvent pas être

à la fois les plus forts. Il y en a un à qui la prédominance reste.

Celui-là s'empare de tout ce dont il peut s'emparer sans trop de

danger; il étend ses conquêtes en Asie, en Afrique, en Amérique,

dans les archipels de la Méditerranée comme dans les archipels du

grand Océan. Quant aux autres, qu'ils ne se fassent pas illusion, ce

n'est pas l'envie qui leur manque, c'est la force. L'Espagne et le

Portugal n'ont-ils pas étendu leur domination autant qu'ils l'ont

pu? La Hollande n'a-t-elle pas disputé à l'Angleterre l'Inde, Ceylan

et le cap de Bonne-Espérance? Nous-mêmes, est-ce volontairement

que nous sommes réduits à la Martinique et à Bourbon? que nous

avons cédé le Canada, l'île de France et Calcutta? que nous avons

perdu Saint-Domingue? N'envahissons-nous pas en ce moment le nord

de l'Afrique? Dans ce sens, chaque peuple fait tout ce qu'il peut,

voilà la vérité; s'il obéit à la pensée du régime restrictif, il est

conquérant par nature, et s'il s'arrête, sa prétendue modération est

de l'impuissance, pas autre chose.

Ainsi, Messieurs, vous voyez que le régime prohibitif, ce régime

fondé sur la doctrine de la balance du commerce, ce régime qui

voit le bien dans l'excédant des exportations, mène logiquement à

l'abus de la force, à la violence, à l'usurpation, et à tout le

machiavélisme diplomatique, qui est la ruse des nations mise au

service de leur injustice. Prépondérance, prépotence, suprématie,

voilà les grands mots sous lesquels chacun cache sa perversité;

et ce qu'il faut bien observer, c'est que si ce système est vrai,

l'esprit de haine, de jalousie, d'antagonisme et de domination est

indestructible, puisqu'il a sa racine dans la vérité même.

Mais que la doctrine opposée vienne à triompher dans les esprits,

que chaque peuple, se considérant comme un être collectif, adopte

le raisonnement de l'individu et se dise: Mon avantage est dans la

quantité de ce que je reçois, et non dans la quantité de ce que

je donne, en d'autres termes, mon avantage est d'acheter à bon

marché et de vendre cher, en d'autres termes encore, mon avantage

est de laisser faire mes négociants et d'affranchir les échanges;

à l'instant les conséquences changent du tout au tout, comme le

principe change du tout au tout. À l'instant ce qui était considéré

comme un mal, à savoir l'_importation_, est regardé comme un bien,

et le _payement_ que l'on prenait pour le beau côté n'est plus vu

que comme le côté désavantageux de l'échange. L'effort de chaque

peuple se fait en sens inverse, et au lieu de lutter pour imposer ses

produits, il n'a plus d'autre émulation que celle d'ouvrir au plus

tôt ses ports et ses frontières aux produits des autres peuples.--Et

cela, sans s'inquiéter de l'exportation ou du payement, dont nos

fournisseurs s'occuperont pour eux-mêmes. Il est clair que dans ce

système l'usurpation, la domination, les colonies, et par suite la

force brutale et la ruse diplomatique sont frappées d'inutilité. Il

ne faut pas un si grand appareil pour importer. Mais si chaque peuple

s'abstient de menacer les autres, non par générosité, mais pour obéir

à son intérêt, quel immense changement est introduit dans le monde!

Je ne crains pas de dire que l'adhésion des peuples à notre doctrine

sera la plus grande, la plus bienfaisante révolution dont le monde

ait été témoin depuis dix-huit siècles.

C'est dans le mois où nous sommes et presque à pareil jour que

Christophe Colomb découvrit le nouveau monde[50], et c'est de cette

découverte que datent le régime prohibitif ainsi que les guerres et

les dissensions qui en ont été la suite; car ce faux principe était

comme enveloppé dans l'or de l'Amérique. Messieurs, signalons aux

peuples, dans l'ordre moral, un monde nouveau, un monde de paix,

d'harmonie, de bien-être et de fraternité.

[Note 50: Le 5 septembre 1492.

(_Note de l'édit._)]

Sachons toutefois que cette immense révolution ne sera pas le fruit

du _libre-échange_ seulement, mais aussi et surtout de l'_esprit

du libre-échange_.--Le libre-échange pourrait être obtenu par

surprise, par un engouement momentané de l'opinion publique, en

dehors de convictions générales et bien arrêtées. Il pourrait aussi

s'introduire dans la législation sous la pression de circonstances

extraordinaires. Mais alors l'esprit du monopole survivrait au

monopole. Le principe exclusif dominerait encore les intelligences et

menacerait le monde d'autant de maux que s'il régnait encore dans nos

lois. Je n'en veux pour preuve que ce qui se passe en Angleterre.

Vous le savez, la Ligue s'efforçait d'étendre dans les trois

royaumes l'esprit du libre-échange, mais son oeuvre était loin d'être

achevée, lorsqu'une maladie mystérieuse, dans le règne végétal,

anéantit une grande partie des subsistances du peuple. L'aristocratie

cédant, non à la persuasion, mais à la nécessité, se décida à ouvrir

les ports, ce qui arracha à Cobden cette réflexion juste et triste:

«C'est une chose humiliante et bien propre à rabaisser l'orgueil

de l'homme qu'une tache noire sur la plus humble des racines

alimentaires ait plus fait pour la liberté du commerce que nos sept

années d'efforts, de dévouement et de sacrifices.»

Aussi qu'est-il arrivé? Une chose à laquelle on devait s'attendre:

c'est que l'esprit du monopole qui, au Parlement, a cédé sur un point

et sans conviction à l'empire de la nécessité, n'en dirige pas moins

la politique de la Grande-Bretagne[51].

[Note 51: Ici s'arrête le manuscrit du discours projeté. Quelques

notes qui y sont jointes indiquent comment l'auteur entendait le

terminer. Il devait exposer que l'esprit de liberté et l'esprit

d'oppression se livreraient encore plus d'un combat au Parlement;

que le parti libéral y était devenu plus fort depuis les dernières

élections; que ce parti, d'après ses actes anciens et récents,

méritait la confiance et la sympathie de la France. En d'autres

termes, il devait développer devant le public de Bayonne la même idée

qu'on trouve dans quelques-uns de ses écrits, notamment t. III, p.

459, et au présent volume, dans l'ébauche intitulée et ANGLOMANIE,

ANGLOPHOBIE.

(_Note de l'édit._)]

39.--À MM. LES MEMBRES DU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SEINE[52].

[Note 52: _Libre-échange_ du 14 novembre 1847.

(_Note de l'éd._)]

MESSIEURS,

Pour vous décider à persister dans la réserve où vous avez cru devoir

vous renfermer l'année dernière, l'Association qui ne veut pas que

les échanges soient libres vous a présenté quelques considérations

auxquelles nous espérons que vous nous permettrez de répondre.

Cette Association annonce avoir consulté un grand nombre

d'assemblées, et elle a eu, dit-elle, la satisfaction de les voir

presque toutes se prononcer en faveur du _principe_ de la protection.

Est-ce une raison pour que vous vous prononciez dans le même

sens? Ce que vous êtes appelés à exprimer, ce n'est pas l'opinion

d'autrui, mais la vôtre. Le résultat de semblables enquêtes serait

bien illusoire, si chaque conseil général, renonçant à penser pour

lui-même, se bornait à rechercher quel a été l'avis des autres

conseils, afin d'y conformer le sien.

Or, Messieurs, quand nous voyons les énormes dépenses auxquelles

notre pays se soumet pour faciliter ses échanges par les chemins de

fer, nous ne pouvons pas croire que l'assemblée qui représente la

capitale du monde civilisé consente à émettre un vote favorable au

_principe_ de la restriction des échanges.

Un vote contre les chemins de fer serait certainement plus conséquent

à ce principe. Car si l'introduction de produits étrangers doit nuire

à la richesse du pays, mieux vaut ne pas favoriser cette introduction

que de lui créer d'abord de dispendieuses facilités pour lui opposer

ensuite de dispendieux obstacles.

Messieurs, nous vous prions d'examiner surtout la question au

point de vue de la justice. Est-il juste, par exemple, que les

propriétaires français jouissent d'un privilége, dans quelque mesure

que ce soit, pour la vente de leur blé? Posséder le sol, c'est déjà

pour eux un grand avantage, et ne devraient-ils pas s'en contenter?

Quand une rare population s'établit dans un pays où, comme aux

États-Unis, la terre surabonde et n'a pas de valeur, chacun en

prend autant qu'il en peut cultiver. Si quelques hommes exercent

d'autres industries, ils ne peuvent pas être opprimés; car, s'ils

l'étaient, ils prendraient aussi de la terre. Mais quand tout le

territoire est possédé et que la population continue à s'accroître,

les nouveaux venus ne seront-ils pas les esclaves des propriétaires,

si ceux-ci s'arrogent le droit exclusif de vendre du blé? Est-ce

qu'une telle prétention n'est pas inique et de nature à ébranler dans

les esprits le principe même de la propriété? Représentants de Paris,

déciderez-vous qu'un Français, né après que tout le territoire est

possédé, n'a pas le droit de tirer au moins parti de ses facultés, en

échangeant son travail contre des aliments étrangers? N'est-il pas

évident d'ailleurs que cette liberté a pour conséquence de retenir

la valeur des terres et de leurs produits dans des limites justes et

naturelles, et de ne pas leur laisser acquérir une valeur exagérée,

factice, précaire, et par là dangereuse pour le propriétaire lui-même?

On vous dit que chacun est à la fois _producteur et consommateur_.

C'est possible. Nous ne voulons pas discuter ici cette assertion.

Mais ce qui est certain, c'est que, sous le régime restrictif, chacun

est consommateur payant tribut à ce régime; tandis que si chacun est

producteur, chacun n'est pas du moins _producteur protégé_. Veuillez,

Messieurs, faire le classement des habitants de Paris par métiers

et professions; nous osons affirmer que vous n'en trouverez pas un

vingtième, peut-être un centième, parmi les participants aux faveurs

de la douane.

Nos adversaires mettent beaucoup d'application à insinuer qu'il

s'agit ici d'une question anglaise. Ce qui précède suffit pour

montrer qu'elle est française et très-française. La question est de

savoir si la liberté et l'industrie d'un Français seront sacrifiées

aux convenances d'un autre Français.

Après cela, nous ne craignons pas de les suivre sur le terrain

étranger.

Ils présentent la crise qui tourmente l'Angleterre comme un résultat

de la liberté commerciale.

Quoi! l'Angleterre souffre parce qu'elle paye moins de droits sur le

café, le sucre, le blé et le coton? C'est là un bien étrange paradoxe.

Mais l'Angleterre est un pays de publicité; rien n'est plus aisé

que de savoir ce qu'elle pense, et nous n'y voyons personne, sauf

quelques lords désappointés, donner à la crise une si étrange

explication.

Certes, les ouvriers qui manquent de travail et de pain, seraient

bien excusables, dans le paroxysme des souffrances, de les attribuer

à la réforme récente des tarifs. Cependant, nulle part on ne les voit

réclamer le rétablissement des droits élevés.

Pourquoi? parce qu'ils savent bien qu'en Angleterre, comme en

France, la libre introduction du blé a été votée sous l'empire de la

nécessité la plus absolue, et que si elle a été un remède insuffisant

au mal, elle n'en a pas au moins été la cause.

Ils savent bien qu'une nation ne peut être aussi florissante quand la

récolte a été emportée par un fléau que lorsqu'elle a réussi; quand

une partie considérable de substances alimentaires se détériore que

lorsqu'elle se conserve.

Ils savent bien qu'ils ne peuvent pas filer et tisser autant de coton

quand le coton manque que lorsqu'il ne manque pas.

Ils savent bien que lorsqu'on engage imprudemment plusieurs milliards

dans des entreprises qu'on ne peut pas achever, ces milliards font

défaut au travail et à l'industrie.

Ils savent bien, ou du moins ils commencent à apprendre que lorsqu'un

peuple veut faire des conquêtes et exercer partout une injuste

suprématie, lorsqu'il s'accable lui-même d'impôts et de dettes pour

payer ses marins, ses soldats, ses diplomates, toute l'activité

déployée pour satisfaire sa gloriole est perdue pour la satisfaction

de ses justes et légitimes besoins.

Les ouvriers savent cela, et l'on demande au conseil général de Paris

de proclamer qu'il l'ignore!

On vous dit encore que si l'année dernière nous avions modifié notre

tarif, cette année l'Angleterre nous eût inondés.

Quoi! c'est au moment où le coton lui manque qu'elle nous eût inondés

de coton? C'est au moment où les Anglais empruntent à 8 pour 100 pour

payer leurs dettes les plus pressantes qu'ils auraient agrandi toutes

leurs industries à la fois pour nous inonder?--Mais il y a dans le

monde des pays qui jouissent de quelque liberté. Ont-ils été inondés?

L'Union américaine, la Suisse, la Hollande et la Toscane ont-elles

été inondées?

On vous parle ensuite de l'industrie de Paris comme si elle ne

s'occupait que de modes et de luxe. Vous savez mieux que personne

que la ville que vous représentez a une bien autre importance

industrielle. Vous savez aussi qu'elle est en possession d'un noble

et légitime monopole, celui du goût; et lorsqu'on voit quelle immense

supériorité, sous le régime de la liberté, le goût, l'art et le

génie donnent à Paris sur les provinces, il est permis de croire

qu'ils donneraient cette même supériorité à la France sur l'étranger,

surtout si, pour satisfaire d'injustes prétentions, l'on ne mettait

pas hors de sa portée les matériaux, les instruments et les débouchés

de son industrie.

Enfin, Messieurs, on vous fait observer que le _Siècle_, le

_National_, la _Revue nationale_, l'_Atelier_, la presse

démocratique, en un mot, repousse ce qu'on nomme _notre théorie_,

c'est-à-dire le droit de disposer du fruit de son travail. Nous ne le

nions pas, et c'est pour nous un sujet d'étonnement et d'affliction.

Nous sommes profondément surpris et affligés de voir, nous ne

dirons pas la démocratie française, mais les meneurs du parti

démocratique se ranger, après quelques moments d'hésitation, du côté

des restrictions et des priviléges. Quel est leur but? quel est leur

plan? Nous l'ignorons; mais ils en ont un, peu susceptible d'être

avoué sans doute, puisqu'avant de nous attaquer avec acharnement, ils

ont proclamé que nous avions raison _en principe_, c'est-à-dire que

nous avons pour nous la justice et la vérité. Nous ne savons ce qui

les a décidés à se tourner contre la justice et la vérité; mais ce

que nous savons, c'est que les démocrates de tous les pays et de tous

les temps se lèvent pour les confondre. Aux États-Unis, le peuple

vote, et il a repoussé le principe restrictif. En Suisse le peuple

vote, et il a voulu la liberté absolue. La Hollande, aux traditions

républicaines, a le tarif le plus modéré. L'Italie révolutionnaire

aspire au régime commercial de la Toscane. En Angleterre, le combat

contre la protection n'est qu'un effort de la démocratie contre

l'aristocratie; et ce qui parle plus haut encore au coeur des vrais

démocrates, c'est l'exemple de nos pères. Aujourd'hui chacun fait

à sa guise parler le peuple; mais le peuple a parlé deux fois par

lui-même, et deux fois il a fait de la douane un simple instrument de

fiscalité, et non une machine à priviléges. La Chambre du double vote

a rendu à nos tarifs le caractère aristocratique. 1791 et 1825, voilà

deux dates plus significatives que tout ce que nous pourrions dire.

Exhumez de vos archives, Messieurs, les deux tarifs qui s'y réfèrent

et prononcez.

Et en prononçant, rappelez-vous que les délibérations du Conseil

général de la Seine ne sont pas vouées à l'obscurité et à l'oubli.

C'est une grave responsabilité que celle de parler au nom du foyer

des lumières, des réformes et du progrès, et nous espérons bien qu'il

ne sortira pas du sein de votre assemblée un voeu rétrograde qu'avant

longtemps Paris aurait à désavouer.

Agréez, Messieurs, etc.

40.--CONSEIL GÉNÉRAL DE LA NIÈVRE[53].

[Note 53: _Libre-échange_ du 21 novembre 1847.

(_Note de l'éd._)]

Voici d'abord le vote du conseil général de la Nièvre:

Le Conseil renouvelle le voeu qu'il a émis à la session

ordinaire de 1846, dans les termes suivants:

«Le département de la Nièvre a répondu, depuis un demi-siècle,

à l'appel des gouvernements qui se sont succédé dans cette

grande époque. Il a mis successivement à profit les exigences

de la guerre et les ressources de la paix pour développer ses

anciennes industries et pour en créer de nouvelles. Il a conquis

un des premiers rangs dans l'exercice des arts dont l'importance

a le plus grandi, des arts qui procurent aux autres les moyens

d'action et de travail.

«Notre département fournil à l'État des armes, des projectiles,

des ancres et des câbles de fer; il fournit à la capitale du

chauffage et du bétail; à la Bourgogne, des blés; à la France

entière des aciers, des fers, des fontes, des tôles, des cuivres

étirés ou laminés, des papiers, des verres, des émaux, des

produits à tous les degrés de finesse pour les besoins des

diverses classes, et surtout des classes inférieures.

«Voilà les industries dont il entend conserver la vie et

poursuivre le progrès.

«Le département de la Nièvre rougirait d'appeler _liberté_,

soit pour ses fabriques, soit pour son agriculture, l'exemption

des charges publiques exigibles comme contributions indirectes

ou directes. Il respecte trop le nom sacré de liberté pour le

prostituer au désir de ne pas partager les charges que tous les

citoyens doivent supporter.

«Si le commerce prétend qu'il doit introduire en France les

produits de l'étranger, en repoussant, comme une atteinte _à

sa part des droits de l'homme_, toute contribution levée sur

des produits étrangers similaires aux produits français, qui

supportent, eux, de si lourdes charges, l'agriculture et les

manufactures protesteront contre cet étrange abus de l'égoïsme

et du langage.

«Si l'on invoque ici ce qu'on ose appeler la _liberté_, nous

invoquerons, nous, l'_égalité_! L'égalité, moins mensongère

et plus puissante auprès des Français, parce qu'elle est

essentiellement l'_équité_, qui passe avant l'_immunité_.

«Nous demanderons tous à ne plus rien payer pour nos champs, nos

charrues, nos outils et nos ateliers, ni pour nos échanges de

terres, si le commerce prétend ne rien payer pour ses échanges

avec l'étranger; privilége qu'il appelle habilement _son droit

et sa liberté_.

«Nous exprimons le voeu que le Ministère se préoccupe avant

tout, comme font ailleurs les gouvernements avisés et sages,

de faciliter aux produits français de nouveaux débouchés,

en empêchant que des puissances moins bruyantes, mais plus

positives, ne se procurent des avantages à notre détriment

auprès des tiers. Voilà la sollicitude que nous préférons à

celle qui se propose, avant tout, de remplacer sur notre sol des

produits français par des produits étrangers.

«Sur le marché national, nous ne réclamons, pour les produits

de la terre et des ateliers, que des protections éclairées et

_modérées_. Mais nous les réclamons _suffisantes_ et surtout

_persévérantes_, afin que les opérations à longs termes, celles

qui conduisent aux grandes prospérités, puissent compter sur

l'avenir, se fonder avec confiance et se développer en pleine

sécurité.

«Nous espérons que le Ministère et les Chambres s'uniront

pour procurer plus que jamais à l'industrie française cette

indispensable sécurité.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 14 / 32 段