Un autre résultat que nous avons obtenu, et il est considérable,

c'est qu'aujourd'hui on peut prononcer le mot _Liberté du commerce_.

On oublie vite en France. Rappelons-nous néanmoins qu'il y a quelque

temps ce mot aurait attiré sur le député, assez malheureux pour

s'en servir, un torrent d'invectives. Les protectionistes, voulant

dépopulariser la chose, avaient été assez habiles pour dépopulariser

le nom. Un homme très-haut placé, un pair de France, ancien ministre,

sincère ami du libre-échange, me disait, il y a quelque temps: «Je ne

combats jamais le monopole de front, je lui emprunte ses arguments.

Le seul moyen de mater un nouveau privilége, c'est de montrer qu'il

compromet un privilége ancien. Invoquer la liberté par le temps qui

court, c'est la compromettre!» Grâce au ciel, ces ruses ne sont

pas aujourd'hui nécessaires, et l'on peut, avec un peu de courage,

avoir raison sans rougir. J'avoue qu'il est assez triste d'avoir à

présenter ce résultat comme un succès.

Nous en avons obtenu un autre bien propre à nous donner des

espérances, c'est de fournir à une foule d'hommes éclairés,

disséminés sur toute la surface du royaume, l'occasion de se faire

connaître et d'entrer bravement dans la lutte. M. Duchevalard à

Montbrison, M. Avril à Nevers, M. Godineau à la Rochelle, M. Duvergé

à Limoges, M. Darthez à Pau, M. Dufrayer à Mont-de-Marsan, M.

d'Haqueville à Lisieux, et bien d'autres encore, ont déjà exercé

autour d'eux une influence qui est de bon augure. Ce sont là de

précieux auxiliaires, et ils nous font pressentir qu'à la fin de

cette campagne, l'Association, au lieu de quatre comités en province,

en comptera douze.

Quelques personnes s'effrayent de l'espèce d'unanimité avec laquelle

les sociétés d'agriculture, sur la provocation de nos adversaires,

se sont prononcées contre nous; mais qu'on veuille bien remarquer

une chose: ce qu'elles paraissent redouter surtout, ce n'est pas la

réforme, mais la réforme _instantanée_. Au fait, après s'être élevées

contre la liberté du commerce, toutes concluent à des abaissements

graduels du tarif.

Enfin, Messieurs, nous pouvons affirmer, sans trop de présomption,

que notre entreprise a éveillé quelque sympathie chez les nations

voisines. Des sociétés de _Libre-Échange_ se sont fondées en Espagne,

en Italie, en Belgique, en Prusse. Sans doute, les idées favorables

à la libre communication des peuples existaient dans ces pays; mais

peut-être notre exemple a-t-il contribué à les mettre en action. Nous

savons bien que ce qui s'est passé en Angleterre a eu une grande

influence, et cependant nous avons ici une preuve de plus que c'est

toujours la France qui a le noble privilége de rendre les questions

européennes, et nous avons lu dans un manifeste italien ces propres

paroles: «La Ligue anglaise a soulevé une question anglaise; elle

a combattu un obstacle anglais, les _corn-laws_. L'Association

française aura la gloire d'avoir posé la question universelle, la

question de principe, dans son titre même, le _Libre-Échange_.»

(Applaudissements prolongés.)

Notre président vient de vous dire que l'Association belge a conçu la

pensée de réunir, à Bruxelles, un congrès économique, où cette grande

question sera traitée dans une assemblée composée d'hommes de toutes

les nations,

Français, Anglais, Belge, Russe, Germain.

Oh! ce sera un grand et magnifique spectacle que celui d'hommes venus

de tous les points du globe pour discuter paisiblement l'utilité

et l'opportunité de renverser, par la seule puissance de l'esprit

public, les barrières qui les séparent. Et il me semble que ce qui

doit sortir de là, c'est la réalisation de ce voeu national, exprimé,

il y a déjà longtemps, par le grand interprète de la pensée française:

Peuples, formez une sainte alliance,

Et donnez-vous la main.

(Bravo.)

Mais si quelque chose a été fait, il reste certainement beaucoup plus

à faire.

Quand on entreprend de réaliser un grand changement dans une des

branches de la législation du pays, non par la force, mais par la

conviction publique, on se soumet à traverser quatre phases:

La première est celle de l'organisation. Il est indispensable de

constituer d'abord l'Association qui doit donner le mouvement. Tel a

été le travail de notre première campagne.

La seconde est celle de la propagande. Il faut bien former cette

conviction publique dont on entend faire son seul instrument de

succès. Et, dans cette période, tous les soins de l'Association

doivent tendre à perfectionner et propager son organe. Son mot

d'ordre doit être: _Aux abonnements! aux abonnements!_ Il n'est pas

un de nos collègues qui ne doive s'imposer le devoir de décider

à s'abonner tous ceux de ses amis dont les opinions sont encore

incertaines.

À mesure que la conviction se forme dans le pays, il faut l'amener

à manifester ses progrès, en exerçant une pression de plus en plus

forte sur la législature. Le mot d'ordre de cette période est: _Aux

pétitions! aux pétitions!_

Enfin, si la législature résiste, il faut se servir du changement de

l'opinion publique pour changer par elle la législature elle-même, et

alors le mot d'ordre est: _Aux élections! aux élections!_

Et n'oublions pas que, si notre mot d'ordre peut varier à chaque

période de notre agitation, il en est un qui doit toujours dominer,

c'est celui-ci: _Aux souscriptions! aux souscriptions!_ (Très-bien!)

Sans doute, Messieurs, nous ne renonçons pas à user d'ores et déjà et

simultanément de ces trois moyens d'action. Nous ferons des pétitions

quand cela sera nécessaire, et nous interviendrons dans les élections

toutes les fois que nous pourrons le faire avec avantage. (Adhésion.)

Mais ne l'oublions pas, l'oeuvre spéciale de la prochaine campagne,

et peut-être de plusieurs années, c'est la propagande. Animer les

convictions sympathiques, raffermir les convictions chancelantes,

ramener les convictions hostiles, parler, écrire, discuter, donner

une grande publicité à tous les travaux de mérite qui surgiront, soit

dans la capitale, soit dans les provinces, spécialement à ceux qui

se distingueront par la verve et la clarté, organiser des comités

dans les départements, correspondre avec eux, les visiter; telle est

pendant longtemps notre laborieuse mission.

Associez-vous énergiquement à cette tâche, Messieurs, et soyons bien

convaincus d'une chose, c'est que, s'il est un pays, une ville,

appelés plus que tous autres à recueillir en bien-être, en influence

morale et politique, les fruits de la libre circulation des produits

et des idées, cette ville c'est Paris, ce pays c'est la France.

(Applaudissements.)

38.--PROJET DE DISCOURS LIBRE-ÉCHANGISTE À PRONONCER À BAYONNE[49].

[Note 49: C'est au sortir de Marseille (voir t. II, p. 293 et suiv.)

que l'auteur eut l'idée de visiter sa ville natale, et d'y prendre

la parole en faveur de la liberté d'échanger. J'ignore pourquoi ce

projet ne fut pas exécuté.

(_Note de l'édit._)]

MESSIEURS,

Mon intention est de soumettre à votre examen quelques vues

générales sur la liberté du commerce. En cela, je m'écarterai des

conseils que m'ont donnés mes amis. On m'a dit souvent: «Partout

où vous aurez occasion de parler, traitez la question au point de

vue des intérêts de vos auditeurs.» Pour moi, je me suis aperçu

que ce qui préoccupe la plupart des hommes, dans l'opposition

qu'ils font au libre-échange, ce n'est pas autant leurs intérêts

privés que l'intérêt général. Cela est vrai surtout dans les

villes de commerce. Là on comprend parfaitement que la liberté

des échanges en multiplierait le nombre. Plus d'échanges, c'est

plus de consignations, de commissions, de transports, de fret, de

négociations, de courtages, de magasinages; c'est plus d'affaires,

plus de travail pour toutes les classes de la population. Si, malgré

ces avantages évidents, les villes de commerce sont lentes à se

rallier à notre cause, il faut bien qu'elles soient retenues par des

considérations d'un autre ordre. Elles peuvent se tromper, je crois

sincèrement qu'elles se trompent; mais leur erreur même témoigne

hautement qu'elles ne cèdent pas à un sentiment égoïste ainsi qu'on

le répète sans cesse.

Si je voulais prendre mes démonstrations dans des circonstances

locales, quelle ville pourrait m'en fournir de plus puissantes? Ces

jours-ci je considérais l'Océan de la pointe de Latalaye. Je voyais,

à ma droite, la côte de France dans la direction de Bordeaux, et,

à ma gauche, la côte d'Espagne jusqu'au cap Saint-Vincent. Je me

disais: Est-il possible que cette économie politique soit la vraie

qui nous enseigne que tous les échanges que Bayonne fait avec une

de ces côtes sont d'une nature différente de ceux qu'elle fait avec

l'autre? Je voyais l'embouchure de la Bidassoa et je me disais: Quoi!

tous les hommes qui vivent sur la rive gauche de ce ruisseau ont

avantage à échanger vers le couchant, et ils ne pourront échanger

vers le levant sans se nuire à eux-mêmes! Ce sera précisément le

contraire pour ceux qui sont nés sur la rive droite! Les uns et les

autres devront s'estimer heureux que la loi soit venue détruire

ces facilités de transactions que la rivière et la mer leur ont

préparées! Me tournant vers l'embouchure de l'Adour, je me disais:

Pourquoi n'est-ce pas à cette limite, plutôt qu'à celles de la

Bidassoa, que les échanges commencent à devenir funestes! Quelle

est donc cette économie politique qui, comme dit Pascal, est vérité

au delà d'un fleuve, et mensonge en deçà? L'échange n'a-t-il pas

une nature qui lui soit propre? Est-il possible qu'il soit utile ou

funeste selon le caprice de ces délimitations arbitraires? Non, un

tel système ne peut être la vérité. L'intelligence humaine ne peut

pas accepter à jamais de pareilles inepties.

Cependant, quelque absurde que soit au premier coup d'oeil cette

économie politique de la restriction, elle s'appuie sur des arguments

spécieux, puisqu'enfin elle a prévalu dans les esprits et dans

les lois. Je ne puis aujourd'hui réfuter tous ces arguments. Je

m'attacherai à un de ceux qui m'ont paru faire le plus d'impression.

C'est celui que l'on tire de la supériorité des capitaux anglais.

Je choisis ce sujet, parce qu'il me conduira à examiner aussi les

fondements de l'opposition que le parti démocratique paraît être

décidé à faire à la liberté du commerce.

On dit: «Nous voulons bien lutter contre les autres peuples, mais à

armes égales. S'ils nous sont supérieurs, soit par les dons de la

nature, soit par l'abondance et le bon marché des capitaux, ils nous

écraseront. Ce ne sera plus de la concurrence, ce sera du monopole en

leur faveur contre nous.»

Dans ce raisonnement on oublie une chose. C'est l'intérêt du

consommateur national. La supériorité de l'étranger, de quelque

nature qu'elle soit, se traduit en bon marché du produit, et le

bon marché du produit est tout au profit non du peuple vendeur,

mais du peuple acheteur. Cela est vrai des capitaux. Si les Anglais

se contentent de tirer 2 pour 100 des capitaux engagés dans leurs

usines, ou même si ces capitaux sont _amortis_, ils chargent d'autant

moins le prix du produit, circonstance qui profite exclusivement

à celui qui l'achète. C'est une des plus belles et des plus

fécondes harmonies de l'ordre naturel des sociétés, harmonie dont

les protectionistes ne tiennent pas compte, parce qu'ils ne se

préoccupent jamais du consommateur, mais seulement du producteur

national.

Eh bien! je veux me placer à leur point de vue et examiner aussi

l'intérêt producteur.

À ce point de vue, la supériorité des capitaux étrangers est un

désavantage pour nous.

Mais on m'accordera sans doute que ce serait un bien triste et bien

absurde remède que celui qui se bornerait à paralyser dans nos mains

le peu de capitaux qui s'y trouvent.

Or c'est là ce que fait le régime protecteur.

Nous nous plaignons que la somme de nos capitaux ou le capital

national est faible. Et que fait ce régime? Il nous astreint à en

prélever, pour chaque entreprise déterminée, une portion plus grande

que celle qui serait nécessaire sous le régime de la liberté.

Qu'un Anglais fonde en Angleterre une fabrique et qu'un Français

veuille établir en France une usine parfaitement identique.

En dégageant par la pensée ces opérations de toutes autres

circonstances, et ne tenant compte que du régime protecteur, comme

il faut le faire pour en apprécier les effets, n'est-il pas vrai que

le Français sera obligé, à cause de ce régime, de se pourvoir d'un

capital fixe plus considérable que celui de l'Anglais, puisqu'il ne

peut pas, comme l'Anglais, aller chercher ses machines partout où

elles sont à meilleur marché? N'est-il pas vrai qu'il en sera de même

du capital circulant, puisque ce régime a pour effet et même pour but

d'élever le prix de toutes les matières premières? Ainsi vous vous

plaignez de ce que le Français éprouve déjà le désavantage de payer

son capital à 5 pour 100 quand l'Anglais ne le paye que 3 pour 100;

et que faites-vous pour compenser ce désavantage? Vous obligez le

Français à emprunter 400,000 francs pour faire ce que l'Anglais fait

avec 300,000!

Il en est de même en agriculture.

Ou ce qu'on appelle protection à l'agriculture n'a aucun effet, ou

elle a pour effet d'élever le prix des produits agricoles. Cela posé,

j'ai un champ qui me donne en moyenne 100 francs par an nets. Je puis

le vendre pour 2,000 francs. Si, par l'effet du régime protecteur,

j'en tire 150 francs, je le vendrai 3,000 francs.--Or voyez ici

les conséquences du système. Une fois que j'ai vendu mon champ, ce

n'est pas l'agriculture, c'est moi capitaliste qui recueille tout le

profit. Le nouveau propriétaire n'est pas enrichi par le système;

car, s'il tire 150 francs au lieu de 100, il a payé 3,000 francs au

lieu de 2,000. Le fermier n'est pas plus riche non plus, car, s'il

vend le blé un peu plus cher, il paye un fermage de 150 au lieu de

100. Et, quant au manouvrier, il paye le pain plus cher, voilà tout.

En définitive l'opération se résume ainsi: La loi fait un cadeau de

50 francs de rentes que le public paye sous forme de cherté du pain.

Et maintenant qu'il s'agisse de faire une entreprise agricole. Il est

bien clair que l'entrepreneur aura besoin d'un capital plus fort.

S'il achète la terre, il faut qu'il la paye 3,000 francs au lieu de

2,000. S'il la prend à bail, il faut qu'il paye 150 au lieu de 100.

Il se refera sans doute en rançonnant à son tour le public par le

prix du blé. Mais toujours est-il qu'une entreprise identique exige

de lui un capital plus considérable. C'est ce que je voulais prouver.

Le commerce n'échappe pas à cette nécessité. J'en ai eu une preuve

bien convaincante à Marseille. Un constructeur de navires à vapeur

et en fer, qui a obtenu l'autorisation de travailler à l'entrepôt,

c'est-à-dire avec des matériaux étrangers, à la charge de réexporter,

avait fait un superbe bâtiment. Un acquéreur se présente. Combien

voulez-vous de votre navire? dit-il au constructeur.--De quel pays

êtes-vous? répond celui-ci.--Que vous importe, pourvu que je vous

paye en monnaie française?--Il m'importe que si vous êtes Français,

le navire vous coûtera 300,000 francs, si vous êtes Génois, vous

l'aurez pour 250,000.--Comment cela se peut-il? dit l'acquéreur qui

était Français.--Oh! dit le vendeur, vous êtes _protégé_, c'est un

avantage qu'il faut payer.--En conséquence, les Génois naviguent avec

des navires de 250,000 francs, et les Français avec des navires de

300,000 francs, tous construits par des Français et en France.

Vous voyez, Messieurs, les résultats de ce système pour toutes nos

industries. À supposer, comme on le dit, qu'elles soient dans un

état d'infériorité, il ne fait qu'accroître cette infériorité. C'est

certes le plus absurde remède qu'on puisse imaginer.

Mais voyons maintenant son effet sur l'ouvrier.

Puisque sur le capital national, il faut prélever une plus grande

part pour chaque entreprise industrielle, agricole ou commerciale,

le résultat définitif et nécessaire est une diminution dans le

nombre des entreprises. Une foule d'entreprises ne se font pas

parce qu'un capital national déterminé ne peut faire face à un même

nombre d'entreprises, toutes plus dispendieuses, et aussi parce que

souvent la convenance cesse. Telle opération qui pouvait présenter du

bénéfice avec un capital de 300,000 francs, offre de la perte s'il

faut un capital de 400,000 francs.

Or la réduction dans le nombre des entreprises, c'est la réduction

dans la demande de la main-d'oeuvre ou dans les salaires.

Ainsi ce système a pour les ouvriers deux conséquences aussi tristes

l'une que l'autre. D'un côté, il grève d'une cherté factice leurs

aliments, leurs vêtements, leurs outils et tous les objets de leur

consommation. De l'autre, il répartit le capital national sur un

moins grand nombre d'entreprises, restreint la demande des bras, et

déprime ainsi le taux des salaires.

Oui, je le dis et je le répète sans cesse, parce que c'est là ma

conviction profonde, la classe ouvrière souffre doublement de ce

régime, et c'est la seule à laquelle il n'offre et ne peut offrir

aucune compensation.

Aussi un des phénomènes les plus étranges de notre époque, c'est de

voir le parti démocratique se prononcer avec aigreur, avec passion,

avec colère, avec haine contre la liberté du commerce.

Ce parti fait profession d'aimer la classe ouvrière, de défendre ses

intérêts, de poursuivre le redressement des injustices dont elle peut

être l'objet. Comment donc se fait-il qu'il soutienne un régime de

restrictions et de monopole qui n'est envers les travailleurs, et

surtout ceux qui n'ont que leurs bras, qu'un tissu d'iniquités?

Pour moi, je le dis hautement, j'ai toujours appartenu au parti

démocratique. Rien ne s'oppose à ce que je le déclare ici, car, par

cela même que notre Association n'arbore aucune couleur politique,

elle ne défend à personne d'avouer son drapeau. Si par le triomphe

de la démocratie on entend la participation de tous aux charges et

aux avantages sociaux, l'impartialité de la loi envers les petits

comme envers les grands, envers les pauvres comme envers les riches,

le libre jeu, le libre développement laissé aux tendances sociales

vers l'égalité des conditions, je suis du parti démocratique. Et je

me félicite de pouvoir le dire ici, devant mes compatriotes, dans

cette ville où je suis né, où j'ai passé ma jeunesse, parce que s'il

m'échappait une parole qui s'écartât de la vérité, cinquante voix

s'élèveraient pour me démentir. Y a-t-il quelqu'un parmi vous qui

puisse citer dans toute ma carrière un mot, un acte qui n'ait été

inspiré par l'esprit de la démocratie, par le libéralisme le plus

avancé? S'il en est un, qu'il se lève et qu'il me confonde.

Comment donc se fait-il que, lorsque je mets mes forces, tout

insuffisantes qu'elles sont, au service d'une liberté, de la plus

précieuse des libertés pour l'homme du peuple, de la liberté du

travail et de l'échange, je rencontre sur mon chemin le parti

démocratique?

C'est que ce parti se trompe, et ceux qui le mènent le trompent.

Je dis que ceux qui le mènent le trompent, et je m'explique. Loin de

moi la pensée que les hommes du parti démocratique manquent en cette

circonstance de sincérité. Je ne crois pas qu'il y ait un homme sur

la terre moins disposé que moi à imputer des motifs coupables. J'ai

assez réfléchi sur les objets qui divisent les hommes pour savoir

ce qu'il y a de spécieux dans les opinions les plus diverses; et

dès lors, quand on ne partage pas la mienne, je ne me permets pas

de supposer d'autre motif qu'une conviction, selon moi égarée, mais

sincère.

Mais lorsqu'un homme me déclare que _j'ai raison en principe_, et

que néanmoins il fait à ce principe une guerre sourde et incessante,

alors je me dis: Cet homme s'écarte de toutes les règles de logique

et de moralité qui dirigent les actions humaines; il va au-devant de

toutes les interprétations; il me donne le droit de rechercher le

secret mobile qui détermine chez lui un tel excès d'inconséquence

avouée.

Cette inconséquence, je l'ai entendu expliquer ainsi et j'avoue que

tout mon être répugne à cette explication. On attribuait aux roués du

parti démocratique ce calcul odieux:

«Le peuple souffre, et sous le régime restrictif, ses souffrances ne

peuvent qu'augmenter. De plus, il ignore la cause de ses souffrances,

et nous pouvons facilement tourner sa haine contre ce qui nous

déplaît. Il est dans la condition la plus favorable pour devenir en

nos mains un instrument de perturbation. Notre rôle est de l'aigrir,

et non de l'éclairer. Au contraire, faisons la guerre à ceux qui lui

montrent la vérité, la cause et le remède de ses souffrances; car si

elles venaient à s'adoucir, le peuple se rallierait à l'ordre social

actuel, et ne se prêterait plus docilement à nos desseins.»

Une perversité aussi machiavélique ne peut germer que dans bien

peu de têtes. J'aime mieux examiner l'explication que donnent les

démocrates eux-mêmes de leur opposition au libre-échange, tout en

reconnaissant que c'est un principe de vérité et de justice.

Quand je leur ai demandé les motifs de leur opposition, ils m'ont

répondu: D'abord, le Gouvernement favorise votre entreprise. Ensuite,

le libre-échange, par ses tendances pacifiques, interromprait la

grande mission de la France qui est de propager en Europe l'idée

démocratique, au besoin par les armes.

Quant au premier motif, je déclare de la manière la plus formelle

que l'Association du libre-échange n'a eu avec le Gouvernement

aucune communication, si ce n'est pour obtenir l'autorisation exigée

par la loi. Pour ce qui me regarde, je n'ai jamais vu M. Guizot ni

M. Duchâtel. Un discours de M. Guizot me fait présumer qu'il a le

sentiment confus qu'en matière d'échanges, la liberté vaut mieux

que la restriction. M. Duchâtel, avant d'être ministre, a fait une

brochure où les vrais principes économiques sont exposés avec une

grande clarté. Mais quoi! sommes-nous tenus de repousser une liberté

précieuse parce que M. Duchâtel a écrit, dans sa jeunesse, une

brochure en sa faveur?

Et quand il serait vrai que les secrètes sympathies du Ministère

fussent pour nous, quand il serait vrai que, fatigués des exigences,

des obsessions des protectionistes, les Ministres songeassent à

décharger le Gouvernement du joug que le système restrictif fait

peser sur lui, devrions-nous pour cela défendre ce système? Je sais

bien que c'est ainsi que raisonnent les partis: Entravons la marche

du Gouvernement, _ruat coelum_. Jamais je ne m'associerai à cette

tactique. Où est le vrai, l'honnête, le juste, le bien et le bon,

c'est de ce côté que je me porte, sans examiner si le Gouvernement

est pour ou contre. Ergoter contre la vérité uniquement parce que le

Gouvernement s'est mis de son côté, c'est fausser sciemment l'esprit

public; et j'ai la confiance qu'un des bienfaits accessoires de

notre Association sera de discréditer ce genre d'opposition immorale

et dangereuse. Vous ne voulez pas du Ministère, c'est sans doute

que vous le croyez mauvais. S'il est mauvais, il est vulnérable;

attaquez-le par là, soit. Mais le combattre sur le terrain de

la justice et de la vérité, quand par hasard il s'est placé sur

ce terrain, et cela en vous plaçant vous-même sur le terrain de

l'injustice et du mensonge, ce n'est plus esprit d'opposition, c'est

esprit de faction.

Le parti contre lequel je me défends ici se fonde encore sur ce que

la France a pour mission de répandre l'idée démocratique par les

armes. J'aime à croire que ce n'est pas là la pensée de la démocratie

française, mais de quelques meneurs qui se sont faits ses infidèles

organes.

Pour moi, je crois que la doctrine la plus consciencieuse n'a

qu'un droit, celui de combattre par la parole, de vaincre par la

persuasion, de se propager par l'exemple. L'infaillibilité elle-même

aurait tort de recourir à la violence. Quand le christianisme voulut

s'imposer aux consciences par le déploiement de la force brutale,

se fondant sur ce que lui seul possédait la vérité, que lui disait

la philosophie? «Si vous possédez la vérité, prouvez-le. C'est une

puissance assez grande pour que vous n'y ajoutiez pas celle des

armes.» Faut-il maintenant tenir le même langage à la démocratie?

faut-il lui dire: «Si vous avez la vérité prouvez-le. Montrez-le au

monde par votre exemple. Que la France soit le pays le mieux ordonné,

le mieux gouverné, le plus éclairé, le plus moral, le plus heureux

de la terre, et pour faire de la propagande, vous n'aurez qu'à ouvrir

vos ports et vos frontières, afin que chacun vienne contempler parmi

vous les miracles de la liberté.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 13 / 32 段