un service supérieur ou du moins équivalent à son sacrifice. Si
l'État, par exemple, prend, en moyenne, 1 franc à chaque citoyen, et
si, avec les 36 millions qui en proviennent, il fait un canal qui
économise tous les ans à l'industrie 5 ou 6 millions de frais de
transport, on ne peut pas dire que l'opération nous place dans une
condition inférieure au peuple voisin, qui, _cæteris paribus_, ne
paye pas les 36 millions, mais n'a pas non plus le canal. S'agit-il
du fer? Il est bien vrai qu'en raison de la taxe son prix de revient
sera augmenté dans une proportion quelconque; mais, en raison du
canal, il sera diminué dans une proportion plus forte encore, en
sorte que, si le maître de forges fait son compte, il trouvera que
son fer lui coûte moins qu'avant la taxe. Or, il est évident qu'un
impôt de cette nature (et tous devraient l'être) ne justifie pas une
protection spéciale en faveur du fer. Il s'en passait avant la taxe,
_à fortiori_, il peut s'en passer après.
J'appelle _mauvais impôt_ celui qui ne confère pas au contribuable
un avantage égal à son sacrifice. La taxe est détestable si le
contribuable ne reçoit rien, et odieuse s'il reçoit en retour, comme
cela s'est vu, une vexation. Il n'est pas sans exemple qu'un peuple
ait payé pour être opprimé, et qu'on lui ait arraché son argent pour
lui ravir sa liberté. Quelquefois la taxe est pour lui le châtiment
d'anciennes folies. En ce moment, chaque Anglais paye 25 francs par
an et chaque Français 6 francs, pour les frais d'une guerre acharnée,
qui, à ce qu'il me semble, n'a pas fait grand'chose pour l'_expansion
des idées_ et la _communion des principes_. Il est permis de croire
que vingt ans de paix y eussent servi davantage.
Eh bien! j'admets que cette dernière nature d'impôts pèse sur le
pays F, tandis que le pays A en est exempt. Je raisonne dans cette
hypothèse par déférence pour la logique, car, en fait, on aurait de
la peine à citer un pays où les classes laborieuses ne payent pas
d'impôts ou n'en payent que de bons.
Voilà donc tous les citoyens de F, et particulièrement les
travailleurs, chargés de lourdes contributions. Dans ce pays, que
nous supposons commercialement libre, on m'accordera, j'espère, qu'il
se produit quelque chose. Mettons que ce soit du fer et du blé, que
chaque quintal de fer, comme chaque hectolitre de blé, revienne à 15
francs sans la taxe, et à 20 francs avec la taxe.
Dans ces circonstances, les maîtres de forges adressent cette
pétition aux Députés:
«Messieurs, nous, nos fournisseurs et nos ouvriers, nous succombons
sous le poids des impôts. Notre industrie en souffre, tandis qu'elle
prospérerait à ravir si vous daigniez nous dégrever. Néanmoins,
sachant que votre intention n'est pas de lâcher prise d'un centime,
tout ce que nous vous demandons, c'est de décharger notre cote
contributive et de charger d'autant celle de nos compatriotes qui ne
font pas de fer, par exemple, les laboureurs.»
Ceux-ci ne seront-ils pas fondés à contre-pétitionner en ces termes:
«Honorables députés, les maîtres de forges se plaignent de payer
beaucoup de taxes; ils ont raison. Ils disent que cela nuit à leur
industrie; ils ont encore raison. Mais ils vous demandent que leur
part du fardeau soit ajoutée à celle que nous portons comme eux; en
cela, ils ont tort.»
Les maîtres de forges ne se tiennent pas pour battus. Ne pouvant pas
faire passer, sous une forme par trop naïve, une injustice aussi
criante, ils imaginent une combinaison plus rusée et font aux députés
cette nouvelle adresse:
«Messieurs,--nous reconnaissons que le moyen que nous avons indiqué
pour nous dégrever de notre part d'impôt était inadmissible. Il avait
le tort, non point d'être injuste, mais de laisser trop clairement
apercevoir l'injustice. Les laboureurs l'ont aperçue et notre plan a
échoué. Mieux avisés, nous venons vous en proposer un autre, tendant
aux mêmes fins, et auquel, à ce que nous espérons, nos revêches
co-contribuables ne verront que du feu. Ainsi que nous avons eu
l'honneur de vous l'exposer, nous sommes, comme eux, accablés de
taxes. Nous avons calculé que cela monte à 5 francs, par chaque
quintal de fer, que la concurrence étrangère nous force à vendre
à 20 francs, d'où il suit qu'il ne nous reste que 15 fr.--Chassez
le fer étranger; nous vendrons le nôtre 25 francs peut-être 30.
Ce sera comme si nous payions plus la taxe; mais vous n'y perdrez
rien, puisqu'elle se trouvera naturellement repassée sur le dos des
acheteurs de fer, de ces bons laboureurs qui, sans s'en douter,
payeront leur part et la nôtre. Nous aurons même la chance de
réaliser, en fin de compte, si nous vendons au-dessus de 25 francs,
un boni à leurs dépens.»
J'ai quelques raisons de penser que cette ruse pourrait avoir du
succès à la Chambre. Qui sait si elle n'y exciterait pas une noble
émulation et si le laboureur ne se coaliserait pas avec le maître
de forges, pour s'emparer, lui aussi, de cet ingénieux moyen de
se débarrasser de sa taxe en la rejetant sur d'autres, tels que
armateurs, artisans, etc.
Mais, en supposant qu'ils veuillent rester sur la défensive, si ces
braves laboureurs y voyaient plus loin que leur nez, ils devraient,
ce me semble, s'empresser de répondre:
«Messieurs les Députés,--la nouvelle combinaison présentée par
les maîtres de forges ne diffère en rien de la première. Que nous
acquittions, à leur décharge, 5 francs au fisc, ou que nous leur
payions le fer 5 francs de plus, cela revient absolument au même pour
eux et pour nous. Si nous n'avions pas nous-mêmes à payer 5 francs de
taxe par hectolitre de blé, la chose serait proposable; mais ce que
l'on veut, c'est ceci: que les laboureurs payent 10 francs, et les
maîtres de forges rien du tout,--_à quoi, si nous avons le moindre
instinct de la justice et de notre dignité, nous ne consentirons
jamais_.»
Supposons maintenant que la Chambre passe outre et décrète la
protection. Les impôts dont vous vous plaignez avec raison n'en
seraient pas moins lourds; seulement ils seraient autrement répartis;
une iniquité évidente serait consommée dans le pays, et le mal ne
s'arrêterait pas là.
Ce vote désastreux changerait les conditions des deux industries
métallurgique et agricole. L'une deviendrait lucrative relativement
à l'autre. Le travail et les capitaux auraient une forte tendance
à déserter celle-ci pour se porter vers celle-là. On ferait plus
de fer et moins de blé; et, veuillez remarquer ceci, les nouvelles
usines s'établiraient dans des situations défavorables jusqu'à ce
que le moment arrivât où, vendant le fer à 25 francs, elles ne
gagneraient pas plus que les anciennes ne faisaient avec le prix de
20 francs.--C'est un très-vaste point de vue, il va au coeur de la
question et je le livre à votre sagacité.
Ne nous méprenons donc pas sur la nature et les effets de la
_protection_. Les impôts directs et indirects étant répartis tant
bien que mal, à quelque nombre de millions ou de milliards qu'ils
s'élèvent, quel que soit l'emploi bon ou mauvais qu'on en fasse,
la population n'est pas soulagée d'une obole par cela seul que
les diverses industries se les repassent les unes aux autres.
N'oublions pas d'ailleurs qu'il y a un nombre considérable de
professions, et les plus _démocratiques_, qui sont par leur nature
dans l'impossibilité radicale de prendre part à ce jeu, si ce n'est
pour y perdre. Tel est, en première ligne, le travail manuel dont la
rémunération est _le salaire_.
Si les taxes sont mal réparties, qu'on change la répartition; rien
de mieux. Si elles sont mal employées, qu'on les supprime; d'accord.
Mais tant qu'elles existent, tant qu'elles versent au trésor quinze
cents millions, n'allons pas nous imaginer que c'est un prétexte
raisonnable, encore moins une raison légitime, de diminuer la part
de Jean en augmentant celle de Pierre; et c'est là tout ce que
fait et peut faire _la protection_. Que si Pierre obtient le même
privilége, la taxe va toujours s'accumulant sur d'autres professions
et particulièrement sur celles qui ne peuvent recevoir la protection
douanière.
Un peuple surchargé d'impôt perd, j'en conviens, une partie de ses
forces. Mais, sous l'empire du libre-échange, il a du moins la
ressource de tirer le meilleur parti possible de celles qui lui
restent. Ses taxes agissent comme tout autre obstacle naturel. Le
pays F est faible relativement au pays A, comme si sa terre était
moins féconde ou sa population moins vigoureuse. C'est un malheur, je
le sais, mais un malheur sur lequel le régime restrictif agit comme
aggravation, non comme compensation.
L'illusion à cet égard provient de ce que, comparant sans cesse le
peuple taxé au peuple non taxé, on reconnaît à celui-ci des éléments
de supériorité;--et qui en doute? Ce qu'il faut comparer, c'est le
peuple taxé à lui-même sous les deux régimes, celui de la restriction
et celui de la liberté.
Il y avait, aux environs de Paris, un hospice pour les aveugles. Ils
travaillaient les uns pour les autres et ne faisaient des échanges
qu'entre eux. Leur pitance était chétive, car ils étaient condamnés
à exécuter des travaux bien difficiles et bien longs pour des
aveugles. Le directeur de l'établissement leur donna enfin la liberté
d'acheter et de vendre au dehors. Leur bien-être s'en augmenta
progressivement, non pas jusqu'à égaler celui d'hommes clairvoyants,
mais du moins jusqu'à dépasser de beaucoup ce qu'il était du temps de
la restriction.
_P. S._ Le _National_ dit aujourd'hui qu'il n'a pas trop su démêler
à qui et à quoi je réponds. Me serais-je mépris sur le sens et la
portée de son opposition au libre-échange? Veut-il, comme nous, que
l'entrelacement des intérêts unisse les classes laborieuses de tous
les pays de manière à déjouer les calculs pervers ou imprudents de
l'aristocratie? Oh! Dieu le veuille! Je serais heureux de reconnaître
mon erreur, et de voir avec nous, au moins sous ce rapport, un
journal qui s'adresse à des hommes sincères et convaincus.
36.--LE ROI LIBRE-ÉCHANGISTE[46].
[Note 46: _Libre-échange_ du 30 mai 1847.
(_Note de l'éd._)]
Déclamez donc contre les journaux! Plaignez-vous de ce qu'ils
sont aussi peu intéressants qu'instructifs! quelle calomnie! Pour
nous, nous y trouvons à chaque instant des choses inattendues,
surprenantes, merveilleuses.
Par exemple, l'_Impartial de Rouen_ nous révèle qu'un haut personnage
est _libre-échangiste_. Ce personnage, l'_Impartial_ ne le nomme
pas, car il craint la charte et les lois de septembre. Or, dire de
quelqu'un qu'il est libre-échangiste, c'est, aux yeux de la feuille
Normande, lui faire une mortelle injure.
Nous qui n'avons pas les mêmes raisons d'interpréter ainsi la charte,
et qui pensons qu'on peut, sans se déshonorer, préférer, en fait de
trocs, la liberté aux entraves, nous ne craignons pas de dire, à nos
périls et risques, que le personnage dont il s'agit n'est autre que
Louis-Philippe, roi des Français.
Le Roi est donc _libre-échangiste_. C'est de Rouen qu'en vient la
nouvelle. Jusqu'ici rien ne nous l'avait fait soupçonner, et nous
devons même confesser, peut-être à notre honte, que nous n'avons pas
songé à nous en informer. Quelquefois, il est vrai, quand il a plu au
caprice de ces rêves, que l'on nomme _châteaux en Espagne_, de placer
sur notre tête la couronne de France, (car
Au moins quelques instants qui n'est roi dans ses rêves?)
nous nous rappelions ce vers touchant:
Si j'étais roi, je voudrais être juste.
Et nous nous disions: «Nos sujets disposeraient librement du fruit
de leurs sueurs; des restrictions ne seraient pas imposées au Midi
pour l'avantage du Nord, ni au Nord pour l'avantage du Midi. Nous
voudrions que chaque citoyen, pour améliorer son sort, comptât un
peu plus sur lui-même et un peu moins sur la caisse publique. Nous
voudrions que l'État fût déchargé de l'effrayante responsabilité
qu'il assume en entreprenant de pondérer toutes les industries. Nous
voudrions que la vie de notre peuple fût douce et facile; qu'aucun
obstacle ne s'interposât entre la source voisine et sa lèvre altérée.
S'il ne lui était pas donné d'échapper à toutes les souffrances,
nous voudrions du moins qu'il ne lui en fût infligé aucune par notre
administration. Nous voudrions que la liberté des transactions fût
pour lui le gage le plus assuré de la paix. Alors nous pourrions
rendre à la ferme et à l'atelier ces jeunes hommes dont les familles
pleurent l'absence. Alors nous pourrions supprimer toutes les taxes
qui pèsent sur les malheureux....»
Ces idées nous venaient trop naturellement, à nous, roi chimérique,
pour que nous n'admettions pas qu'elles puissent se présenter aussi à
l'esprit des rois _sérieux_, comme on dit aujourd'hui. Si donc nous
sommes resté dans l'indifférence à l'endroit des opinions économiques
de l'auguste personnage, c'est que, selon nous, dans le siècle où
nous sommes, le libre-échange, comme toutes les grandes choses, est
un fruit qui mûrit dans les régions populaires de l'opinion publique
et non dans les palais des rois.
Mais enfin il n'est pas indifférent d'avoir, même sans s'en douter,
des monarques pour alliés. Aussi nous nous réjouirions de la nouvelle
qui nous arrive de Rouen, si elle était fondée sur autre chose que
sur une conjecture fort hasardée.
D'où l'_Impartial_ l'a-t-il tirée? Voici comment lui-même raconte la
chose:
En 1789, Philippe-Égalité fut envoyé en mission à Londres. Selon
quelques lambeaux de correspondance arrangés par l'_Impartial_ avec
toute l'impartialité que son titre lui impose, il paraîtrait que
Pitt s'empressa de faire du prince un _libre-échangiste_, et lui
montra en perspective la couronne des Pays-Bas, s'il obtenait la
liberté absolue du commerce entre la France et l'Angleterre. Le
prince écrivit donc à M. de Montémolin: «Je crois la liberté absolue
avantageuse aux deux nations, mais je ne crois ni l'une ni l'autre
assez éclairées pour adopter ces grands principes.» Cependant il
offrait de travailler à un traité qui s'en rapprochait le plus
possible.
Or, vous le savez, en langue protectioniste, rendre à deux nations la
liberté de troquer, c'est vendre l'une à l'autre. Il est donc clair
que Philippe-Égalité était un traître. Cet homme, dit l'_Impartial_,
trahissait la France et méditait de livrer son commerce à
l'Angleterre...» et cela pour être fait roi des Pays-Bas.
Comprenez-vous maintenant?--Quoi donc?--Comprenez-vous pourquoi
Louis-Philippe ne peut être qu'un libre-échangiste?--Pas le moins
du monde. Est-ce que lord Palmerston a aussi promis au roi des
Français la couronne des Pays-Bas contre la liberté absolue du
commerce?--L'_Impartial_ ne le dit pas, mais il le faut bien,
car, sans cette identité de motifs, comment la feuille rouennaise
pourrait-elle conclure de la politique du père à la politique
du fils?--Morbleu! parlez-moi de l'art de tirer habilement les
conséquences des choses[47]!
[Note 47: On a vu, dans un grand nombre des articles qui précèdent,
et notamment aux numéros 10 à 12, 14 à 16, 19 à 21, 25, 27, 28, 32
à 36, les premiers efforts de l'auteur pour amener les journaux
français à l'étude des vérités économiques, et au respect de la
liberté, sous toutes ses formes. La continuation des mêmes efforts
est présentée, au tome II, dans les numéros 16 à 29.
(_Note de l'édit._)]
37.--DISCOURS À LA SALLE DUPHOT[48].
[Note 48: _Libre-échange_ du 13 juin 1847.
(_Note de l'éd._)]
MESSIEURS,
Je regrette que, dans son excessive indulgence, notre digne président
ait cru devoir m'introduire auprès de vous sous une forme qui vous
fera peut-être attendre de moi un discours brillant. Mon intention
est simplement de vous soumettre quelques réflexions à l'occasion
des comptes qui viennent de vous être présentés, et qui me semblent
féconds en utiles enseignements.
Dans une position analogue à celle où se trouvent le conseil et celui
qui parle maintenant en son nom, il est de tradition de faire grand
étalage des succès obtenus, et de montrer l'avenir sous les couleurs
les plus flatteuses. Je ne saurais suivre cet exemple, et je parlerai
avec une entière franchise de ce qui a été fait, de ce qui reste à
faire, de nos difficultés et de nos espérances. D'ailleurs, le seul
fait que le conseil vient vous exposer un compte financier qui n'a
rien de brillant, vous prouve qu'il est décidé à agir toujours avec
la plus parfaite sincérité.
Vous l'avez vu, les recettes se sont élevées, pour Paris, à 25,000
francs. Pardonnez-moi ce trait de statistique; sur une population
d'un million d'habitants, c'est 2 c. 1/2 par personne. Certes, si
nous venons à nous rappeler que nous sommes ici dans la ville la plus
intéressée qu'il y ait au monde à la liberté commerciale, celle que
le génie de ses habitants met au-dessus de toute rivalité étrangère,
celle qui a tout à gagner en richesse et en influence intellectuelle
à la libre communication des peuples, celle qui s'épuise en efforts
inouïs pour jeter vers nos frontières des lignes de fer qui n'y
doivent rencontrer que la barrière de la prohibition, la ville enfin
qui a été, en Europe, le berceau de toutes les libertés, on peut
s'étonner à bon droit que sa sympathie pour la liberté d'échanger ne
se soit manifestée que par une coopération aussi modique.
Mais si la liste de nos souscripteurs n'est pas très-longue, elle
présente des noms bien faits pour relever notre confiance. Elle
vous a été lue. Je n'y reviendrai pas. Je dirai seulement que notre
seconde liste, ouverte le 10 mai, présente déjà des adhésions
nouvelles et importantes.
Le compte des dépenses n'est pas moins instructif. Elles s'élèvent en
tout à 18,000 francs; savoir: 9,000 pour le journal, et 9,000 pour
tout le reste.
Le premier acte de toute oeuvre de propagande est la fondation d'un
journal. Un journal, c'est la vie, la pensée, la lien, l'organe de
toute association. Quelle que fût l'importance des autres moyens que
nous aurions désiré mettre en oeuvre, nous devions les subordonner
tous aux ressources qui nous resteraient après que l'existence
de notre journal serait assurée. Or, vous le savez, Messieurs,
le cautionnement, le timbre, la poste rendent ces entreprises
difficiles. Rien n'est devenu plus hasardeux en France que la
fondation d'un journal depuis l'invention de la presse à bon marché,
depuis qu'elle est constituée sur ce singulier cercle vicieux:
Voulez-vous des abonnés, ayez préalablement des annonces; voulez-vous
des annonces, ayez préalablement des abonnés. Aussi, même en y
consacrant la moitié de nos ressources, nous n'aurions pu venir à
bout de cette oeuvre sans le concours efficace de Bordeaux, Marseille
et Lyon.
C'est donc 9,000 francs qui nous sont restés pour faire face à tous
nos autres moyens de propagande. De cette somme, veuillez déduire
par la pensée les frais accessoires, achat de mobilier, loyer,
appointements, frais de bureau, et si vous vous rappelez que nos
travaux remontent au mois de mars 1846, vous reconnaîtrez que nous
avons dû nous trouver bien limités dans notre action.
Aussi, Messieurs, nous avouons sincèrement que nous n'avons pas fait
tout ce que les amis de la liberté commerciale pouvaient attendre de
nous. Mais, en tenant compte de l'obstacle dont je viens de parler,
et de bien d'autres encore qui se sont rencontrés sur notre route,
est-il exact de dire que rien n'a été fait?
Dans l'espace d'un an, une vaste association s'est fondée. Si elle
ne s'est pas manifestée au dehors par une action aussi énergique
qu'on aurait pu le désirer, elle a du moins achevé tout le travail
de son organisation intérieure. Disséminée dans de grands centres
de population fort éloignés les uns des autres, Paris, Bordeaux,
Marseille, Lyon, elle a ramené toutes ces sociétés affiliées à une
action uniforme et concentré en partie leurs ressources dans un but
commun.
Nous nous sommes mis d'accord sur notre déclaration de principe.
C'est par là qu'il fallait débuter, car une association ne vit que
par son principe. Cette première manifestation n'avait rien de
difficile.
Il l'était davantage de formuler l'application du principe à toutes
les questions spéciales, car, en voulant, en définitive, la même
chose, on diffère souvent sur la durée et le mode de la transition,
l'ordre et la priorité des réformes. Nous nous sommes mis d'accord
sur tous ces points délicats, et si cette discussion a absorbé une
portion notable de notre temps, nous avons enfin un programme que
nous pouvons montrer à nos amis et à nos ennemis.
Nous avons réussi à faire accueillir par la population l'exposition
publique de nos doctrines. C'était un essai que beaucoup de personnes
jugeaient hasardeux. Sept séances ont attiré de plus en plus
d'auditeurs à la salle Montesquieu. Nous pouvons donc dire que cet
important essai a complétement réussi. En m'exprimant ainsi, je ne
fais pas allusion au mérite qui a pu se déployer sur l'estrade.
Il ne m'appartient pas de le juger. Je veux parler de ce qui est
bien plus important à mes yeux, de cette attention soutenue, de ce
sentiment exquis des convenances qui se sont constamment manifestés
dans l'auditoire, et qui font du public parisien le premier public du
monde.
Cet exemple portera ses fruits en province; et il est bien acquis
maintenant que nous pourrons, sans compromettre le principe de
l'association en France, continuer et développer ce moyen de
propagande.
Enfin, nous avons établi un journal que les quatre associations sont
résolues à maintenir.
Messieurs, fonder quatre associations, toutes pourvues d'une bonne
organisation, toutes liées entre elles par le même principe et par
une étroite sympathie, s'accorder sur l'exposition de la doctrine et
sur la marche pratique des réformes à demander, faire une heureuse
expérience de l'enseignement public, établir un journal hebdomadaire,
n'est-ce rien pour une première année?
On demande: Où sont les résultats? Et quand nous n'aurions d'autres
résultats à vous présenter que de nous être préparés à en recueillir,
pourrions-nous être accusés d'avoir perdu notre temps? Nous avons à
faire une longue et difficile navigation. Le vaisseau est construit,
appareillé, monté d'un bon équipage, il est prêt à faire voile; il
n'attend plus qu'un peu de brise; elle ne lui manquera pas. (Bien!
bien!)
Mais je vais plus loin, et j'affirme que des résultats ont été déjà
obtenus.
Le premier de tous a été de soulever l'opposition des intérêts qui
exploitent ou s'imaginent exploiter la protection. Ces intérêts
ont fait tout ce qu'ils pouvaient faire; ils ont épuisé tous
leurs sophismes, dépensé toutes leurs munitions. Associations,
cotisations, pétitions, écrits, menaces, nos adversaires ont tout
mis en oeuvre, et à quoi ont-ils abouti? Remarquez bien ceci: Il y
a deux ans, ils dominaient le présent et se croyaient maîtres de
l'avenir. Aujourd'hui ils sont partout sur la défensive. Alors, ils
n'avaient que cette question à se faire: _Quelle nouvelle restriction
allons-nous imposer au public?_ Maintenant ils se demandent: _Quelle
restriction pouvons-nous sauver du naufrage?_
N'est-ce rien, Messieurs, que d'avoir ainsi déplacé le terrain de la
discussion? d'avoir organisé la partie de telle sorte que ce n'est
plus désormais une liberté, mais une restriction qui en fera l'enjeu.
Et permettez-moi de rappeler ce que je disais, il y a quinze mois, à
Bordeaux, à une époque où des mesures récentes sur le sésame et les
tissus de lin donnaient peut-être quelque valeur à la prédiction: on
était au moment d'ouvrir la souscription qui devait décider du sort
de l'Association. «Dans deux heures, disais-je, nous saurons si le
mouvement ascensionnel de la protection est arrêté; si l'arbre du
monopole a fini sa croissance. Oui, que Bordeaux fasse aujourd'hui
son devoir,--et il le fera,--je défie tous les prohibitionistes,
et tous leurs comités, et tous leurs journaux, de faire désormais
hausser le chiffre des tarifs d'une obole!»
Eh bien! Messieurs, qu'est-il arrivé? Comparez la loi de douanes
actuellement soumise aux Chambres, toute timide, toute mesquine
qu'elle est, aux mesures sanctionnées jusqu'ici par la législature.
N'êtes-vous pas frappés de ce fait, que le régime protecteur
non-seulement n'avance plus, mais recule? (C'est vrai!)