jusqu'ici le prétendu droit _ad valorem_ sur tous les tissus de
coton. Le tarif faisait figurer, il est vrai, le modeste chiffre de
20 pour 100. Mais, par une ruse digne du génie du monopole, il avait
supposé que tous les tissus de colon valaient _au moins 30 cents_ le
yard carré (_shall be deemed to have cost 30 cents the square yard_),
en sorte que sur une étoffe de la valeur réelle de 6 _cents_, on
prélevait _cinq fois_ le droit, soit 100 pour 100.--Il en était de
même de tous les articles à l'occasion desquels le monopole avait cru
devoir se déguiser et faire, comme on dit, _patte de velours_.
Maintenant le droit est fixé à 25 pour 100 de la valeur réelle. Le
_privilége_ a donc perdu du terrain dans la proportion de 75 pour
100, au moins, à l'égard des étoffes les plus communes, c'est-à-dire
les plus consommées.
Vous êtes surpris que nous nous félicitions de ces résultats, et vous
nous demandez pourquoi nous en voulons tant aux _droits protecteurs_,
puisque les _droits fiscaux_ n'opposent pas de moindres obstacles à
notre commerce. Je vais vous le dire.
Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'une fois
que le monopole, détournant les tarifs de leur destination, les a
accordés à ses vues cupides, aucune réforme n'est plus possible
qu'après une lutte acharnée entre le droit et le privilége. Et
maintenant qu'aux États-Unis la protection a été vaincue, vous-même
vous montrez avec quelle facilité on pourra désormais faire
disparaître du tarif ce qu'il a de défectueux et d'exorbitant. Qu'on
veuille diminuer le droit sur le vin, qu'est-ce qui s'y opposera?
Ce ne sera point le fisc, puisqu'il recouvrera plus avec un droit
moindre. Ce ne sera pas l'industrie indigène, puisqu'elle ne fait pas
de vin.
Qu'on dégrève le thé en France, nul ne contredira; mais qu'on touche
au fer, et vous verrez un beau tapage.
Nous nous attaquons aux droits protecteurs, parce qu'ils décuplent
et centuplent le sacrifice du consommateur. Si la douane perçoit un
million sur le thé, sans doute c'est un million mis à la charge du
consommateur; mais ce million lui est rendu sous forme de route et
de sécurité, puisqu'il rentre tout entier au trésor. Mais quand la
douane prélève un million sur le fer étranger, elle fait hausser de
5 ou 10 fr. par 100 kilos, non-seulement le fer importé, mais encore
tout celui qui se produit dans le pays, imposant ainsi au public une
taxe incalculable qui n'entre pas au Trésor, et par conséquent n'en
sort pas.
Nous nous attaquons aux _droits protecteurs_, parce qu'ils sont
_injustes_, parce qu'ils violent la propriété; et, pour mon compte,
je suis surpris que l'évidence de cette vérité ne vous ait pas déjà
rallié _tout à fait_ à notre cause. Il n'y a pas bien longtemps que
les monopoleurs anglais demandaient une transaction à sir Robert
Peel. Il leur répondit: «Je vous ai accordé un délai de trois ans,
et je ne me rétracterai pas. Mais peut-être ai-je été trop loin. Je
croyais alors que c'était une question de finances et d'économie
politique, et sur de telles questions on peut transiger. Aujourd'hui
je suis convaincu que c'est une _question de justice_; il n'y a pas
de transaction possible.»
Enfin nous attaquons le _régime protecteur_, parce que c'est la
racine qui alimente chez les peuples l'esprit de domination et de
conquête. Et voyez ce qui se passe. Tant qu'elle a obéi à ce système,
l'Angleterre a été un fardeau pour le monde, qu'elle aspirait à
envahir. Aujourd'hui elle affranchit commercialement ses colonies,
qui lui ont coûté tant de sang et de trésors. Dans cinq ans, un
Anglais n'y aura pas plus de priviléges qu'un Russe ou un Français;
et je demande quelle raison elle aura alors de retenir ou d'acquérir
des colonies.
Voilà pourquoi, Monsieur, nous nous réjouissons de voir le système
protecteur succomber sur quelque point du globe que ce soit. Voilà
pourquoi nous avons accueilli avec joie le nouveau tarif américain,
quoique nous le considérions comme très-défectueux au point de vue
fiscal.
À ce sujet, je ne crois pas, comme vous, que les Américains, en
maintenant des droits monstrueux de 40 et de 100 pour 100, aient
songé à réduire le chiffre total de leurs importations, de crainte
qu'il ne surpassât celui des exportations. Ce serait les supposer
encore encroûtés dans la _balance du commerce_, et ils ne méritent
pas cette épigramme. Mais, direz-vous, si ce n'est ni l'intérêt de
la protection ni celui du fisc qui les a décidés, comment expliquer
ces droits absurdes sur le vin et l'eau-de-vie?--Je les explique par
le _sentimentalisme_. En Amérique, comme ailleurs, il est fort à la
mode. On veut faire de la moralisation à coups d'impôts et de tarifs.
Les sociétés de tempérance, les _teetotallers_ ont voulu imposer leur
doctrine au lieu de la prêcher, voilà tout. C'est un chapitre de plus
à ajouter à l'histoire de l'_intolérance à bonne intention_; mais,
quel que soit l'intérêt du sujet, ce n'est pas ici le lieu de le
traiter.
Me permettrez-vous, Monsieur, de vous faire remarquer que la dernière
phrase de votre article cache le sophisme qui sert de prétexte à tous
les priviléges?
Vous dites: «Si les manufactures américaines ne peuvent pas demeurer
victorieuses sur leur propre marché, c'est qu'il y a en elles _un
germe incurable d'impuissance_...»
Ce germe, c'est la cherté des capitaux et de la main-d'oeuvre.
En d'autres termes, les Américains ne sont impuissants à filer le
coton que parce qu'ils _gagnent plus_ à faire autre chose. Les
plaindre à ce sujet, c'est comme si l'on disait à M. de Rothschild:
«Il est vraiment fâcheux pour vous que votre état de banquier
vous donne un million de rente; cela vous met dans l'_impuissance
incurable_ de soutenir la concurrence avec les cordonniers, s'il vous
prenait fantaisie de faire des souliers.»
Si pourtant la loi s'en mêlait, je ne réponds pas qu'au moyen de
certains priviléges, elle ne pût rendre le métier de cordonnier fort
lucratif.
Agréez, etc.[43].
[Note 43: _La protection_ s'est relevée, en Amérique, du coup que lui
avait porté le tarif de 1846. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ce
n'est pas d'une mesure gouvernementale, c'est de l'opinion publique
que dépend le sort définitif d'un système. Or l'opinion publique,
aux États-Unis, n'en est pas encore arrivée à reconnaître ce qu'a
d'inique et de malfaisant le système protecteur. Bastiat l'avait crue
plus avancée.
(_Note de l'éd._)]
34.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[44].
[Note 44: _Courrier français_ du 10 novembre 1846.]
MONSIEUR,
Si j'ai bien compris la portée des nouvelles attaques que vous
dirigez contre le libre-échange (_National_ des 6 et 7 novembre),
elles peuvent se résumer ainsi:
D'abord il va sans dire que le PRINCIPE _du libre-échange est le
vôtre_. _La liberté commerciale est fille de vos idées; l'avenir
que vous espérez, c'est l'alliance des peuples, et il serait
absurde d'aspirer à cette alliance, à cette fraternité des nations,
sans vouloir l'échange libre de leurs produits, qu'ils émanent de
l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de l'industrie et du
travail._
Fort bien. Mais il se présente une petite difficulté. Cette liberté
qu'il est absurde de ne pas vouloir quand on aspire à l'alliance
des peuples, il se rencontre qu'_elle doit être le_ RÉSULTAT _de
cette alliance_, ce qui fait que vous n'avez plus à vous occuper du
principe fils de vos idées (si ce n'est pour le combattre), lequel
se manifestera de lui-même, _comme sanction de votre idéal politique,
quand la carte de l'Europe sera refaite_, etc.
La seconde objection est tirée de ce que nous payons de lourdes taxes
mal réparties. Nous manquons d'institutions de crédit, la propriété
est immobilisée, le capital monopolisé; d'où il suit clairement que
le _droit d'échange_ n'a qu'à attendre que votre idéal financier,
comme votre idéal politique, soit réalisé sur tout le globe.--C'est
tout comme la _Démocratie pacifique_ qui salue respectueusement le
_principe_ du libre-échange, mais qui demande qu'il soit ajourné
seulement jusqu'à ce que l'univers se soit soumis à l'idéal
fouriériste.
Enfin, quand il y aurait avantage matériel à ce que les échanges
fussent libres, l'avantage matériel est chose vile et abjecte
aux yeux des classes laborieuses; l'aisance, l'indépendance, la
sécurité, la dignité qui en sont la suite, doivent être sacrifiées,
si elles nous ôtent la chance de _nous brouiller_ avec l'Autriche et
l'Angleterre.
Ces étranges opinions, que votre plume a su rendre spécieuses, je les
discuterai dans cet ordre.
Le principe du libre-échange est le vôtre.--Monsieur, je crois
pouvoir vous assurer que vous vous faites illusion. Tout votre
article est là pour prouver que vous n'êtes pas fixé sur la question
économique. Cela n'est pas surprenant, puisque vous n'y attachez
qu'une importance très-secondaire.--Vous avez écrit ceci: «Quand ces
mêmes résultats (de la liberté commerciale) seraient aussi certains
_qu'ils sont hypothétiques et faux_,» et encore: «Au point de vue
économique, la liberté des échanges est incontestablement utile aux
peuples arrivés à l'apogée de l'industrie... Elle est utile encore
aux peuples qui n'ont pas d'industrie... En est-il de même pour une
nation comme la nôtre? etc.»
Eh bien! Monsieur, puisque vous croyez que la liberté d'opérer
des échanges est funeste à tous les hommes, excepté à ceux qui
sont les premiers et les derniers en industrie, j'ose dire que la
nature de l'échange, du moins telle que nous la comprenons, vous est
complétement étrangère, et je ne puis voir sur quel fondement vous
vous en déclarez le partisan en _principe_. Vous êtes protectioniste,
plus protectioniste que ne le furent jamais les Darblay, les
Saint-Cricq, les Polignac ou les aristocrates britanniques.
Vous soulevez, Monsieur, une question pleine d'intérêt. «_L'alliance
des peuples doit-elle être le résultat de la liberté commerciale, ou
bien la liberté commerciale de l'alliance des peuples?_»
Pour traiter cette question sans trop de répugnance, il faudrait bien
être fixé sur la valeur économique de l'échange; car s'il est dans sa
nature de ruiner ceux qui le font, il y a incompatibilité radicale
entre l'union des peuples et leur bien-être. Que ce soit l'échange
qui amène l'alliance ou l'alliance qui amène l'échange, le résultat
sera toujours l'universelle misère. La seule différence qu'on puisse
apercevoir entre les deux cas, c'est que, dans le premier, on se
soumet à une chose mauvaise, à savoir _l'échange_, pour arriver à une
bonne, à savoir l'alliance, tandis que dans le second on commence par
la chose bonne, l'alliance, pour aboutir à la mauvaise, l'échange.
Dans tous les cas, l'humanité est placée dans cette alternative
d'être unie et ruinée, ou riche et désunie. J'avoue, Monsieur, que je
ne me sens pas la force de choisir.
Si, au contraire, l'échange est d'une bonne nature économique, s'il
ne s'exécute jamais qu'au profit des deux hommes ou des deux pays
contractants, alors il peut être intéressant de s'assurer s'il est
cause ou effet de l'alliance des peuples pour savoir à quoi il faut
d'abord travailler; mais quelque parti que nous prenions, nous
aurons toujours la consolation de penser que nous travaillons à
des résultats harmoniques; et en vérité je ne comprendrais pas que
vous poursuiviez de vos sarcasmes ceux qui veulent arriver à l'union
politique par l'union commerciale, uniquement parce que vous préférez
la marche inverse, alors que cette double union est le but de nos
communs efforts.
Il serait donc aussi essentiel que logique de vider cette question
préalable: Quelle est la vraie nature de l'échange?
Pour cela il faudrait refaire un cours d'économie politique; j'aime
mieux m'en référer à ceux qui sont déjà faits, et je raisonnerai dans
la supposition que cette nature est bonne _de soi_.
C'est d'ailleurs ce que vous avez fait vous-même, car vos objections
viennent après cette hypothèse: «Supposez que la liberté des échanges
procure aux consommateurs français trente, quarante, cinquante
millions par an.»
Je ferai remarquer ici que vous affaiblissez considérablement, dans
l'expression, les effets de l'échange _supposé bon_. Il ne s'agit
pas de trente, de cinquante millions; il s'agit de plus de pain pour
ceux qui ont faim, de plus de vêtements pour ceux qui ont froid, de
plus de loisirs pour ceux que la fatigue accable, de plus de ces
joies domestiques que l'aisance introduit dans les familles, de plus
d'instruction et de dignité personnelle, d'un avenir mieux assuré,
etc. Voilà ce qu'il faut entendre par les biens matériels qui vous
paraissent si secondaires.
Le libre-échange devant accroître ces biens, selon notre hypothèse,
la question est de savoir s'il est nécessaire de les sacrifier
à la _communion des peuples dans les mêmes idées et les mêmes
principes_.--«S'ils doivent porter atteinte, dites-vous, à
l'expansion de nos idées, à la mission de la France au sein de
l'Europe, les hommes qui ont le moindre instinct soit du pouvoir,
soit de la démocratie, _n'y consentiront jamais_.»
C'est une chose précieuse que l'expansion des idées, surtout
quand elles sont bonnes. Cependant aux fouriéristes, communistes,
démocrates, conservateurs et autres, je demanderai d'abord quel droit
ils ont d'épancher au dehors leurs idées, en empêchant l'expansion de
mes produits; et, en second lieu, en quoi l'expansion de mes produits
nuit à l'expansion de leurs idées?
Est-ce sérieusement, monsieur, que vous représentez le commerce
libre comme faisant obstacle à la grande mission que vous attribuez
à la France? La propagande ne se fait-elle qu'à la bayonnette? Les
principes qu'elle doit promulguer sont-ils d'une nature telle qu'on
ne puisse les faire accepter que le sabre au poing? Et la démocratie
ne grandit-elle parmi nous que pour remettre en honneur le culte de
la force brutale? Vous craignez que si la France s'unit étroitement
par le commerce à l'Autriche et à l'Angleterre, _elle ne puisse plus
se brouiller avec elles_, et vous allez jusqu'à dire: «La liberté
commerciale serait grosse de tous les bienfaits qu'on lui attribue
(ce que vous mettez toujours en doute) qu'il faudrait la sacrifier à
ces intérêts suprêmes.» (Celui, entre autres, de la brouillerie.)
Vous avez emprunté l'idée et presque l'expression de l'_Atelier_.
«Croyez-vous, m'écrivait-il, que la France veuille _sacrifier au soin
du râtelier ses causes d'animosité nationale_?»
L'_Atelier_ et le _National_ tiennent donc bien à guerroyer! Ils
y tiennent tellement qu'ils n'hésitent pas à sacrifier ce qu'ils
appellent l'_intérêt matériel_ à ce qu'ils nomment l'intérêt
politique, c'est-à-dire, en bon français, l'aisance du peuple
au maintien des _brouilleries_ et des _animosités nationales_.
Oublient-ils que c'est toujours le peuple qui paie de son sang et de
sa bourse les frais de la guerre? Et quel motif d'ailleurs ont les
classes laborieuses françaises et russes de s'entr'égorger? Est-ce
parce que les malheureux russes sont encore soumis au régime du
knout? Faut-il les tuer pour leur apprendre à vivre?
Ce n'est pas aux travailleurs que nous en voulons, direz-vous. Ce
n'est pas aux opprimés, mais aux oppresseurs, à l'autocrate russe, à
l'oligarchie anglaise.
Et moi, je vous demanderai si vous avez foi dans vos idées
démocratiques. Si vous y avez foi, ne parquez donc pas les peuples,
laissez-les se voir, se connaître, se mêler, échanger leurs produits,
_qu'ils émanent de l'intelligence ou qu'ils soient les fruits de
l'industrie et du travail_. Laissez leurs intérêts s'entrelacer au
point qu'il devienne impossible aux oligarques et aux diplomates
d'embraser l'Europe, tantôt pour un lopin de désert en Syrie; tantôt
pour un rocher dans le grand Océan, tantôt pour les épousailles d'un
jeune prince avec une gracieuse infante. Laissez pénétrer dans les
pays encore soumis au joug du despotisme nos idées, nos principes
avec notre langue, notre littérature, nos arts, nos sciences,
notre commerce et notre industrie. C'est là la vraie, l'efficace
propagande, et non celle qui se fait à coups de canon.
Est-ce que d'ailleurs toutes les libertés ne se tiennent pas? Ouvrez
donc les yeux, et voyez ce qui se passe. Il y a six mois à peine,
le monopole des céréales a été frappé en Angleterre, et déjà tous
les monopoles sont ébranlés à Paris, Rome, Naples, Saint-Pétersbourg
et Madrid; déjà le système colonial s'écroule de toute part.
L'Angleterre, cette orgueilleuse métropole de tant de possessions
lointaines, leur rend le droit de régler leur commerce et la faculté
de s'approvisionner où elles l'entendront, par quelque pavillon qu'il
leur plaira de choisir. N'est-ce pas un fait immense? Est-ce qu'il
ne nous annonce pas que l'ère de la domination et de la conquête est
finie pour toujours? Je dis Plus, il est aisé de voir que c'en est
fait du règne funeste de l'aristocratie anglaise et de son action sur
l'indépendance et les libertés du genre humain.
Car lorsque les colonies anglaises n'offriront plus à la métropole
aucun privilége maritime, industriel et commercial, lorsque ces
priviléges auront succombé non point devant un acte de philanthropie,
on pourrait s'en méfier, mais devant un calcul, devant la
démonstration évidente qu'ils coûtent plus qu'ils ne rapportent;
quand les ports de toutes ces dépendances seront ouverts aux échanges
du monde entier; croyez-vous que le peuple d'Angleterre ne se
fatiguera pas bientôt d'entretenir seul, dans ces régions émancipées,
des soldats, des flottes, des gouverneurs et des lords-commissaires?
Ainsi l'affranchissement du travail porte un double coup à
l'aristocratie britannique; car voilà qu'une seule campagne lui
arrache ses injustes monopoles au dedans, et menace, au dehors, ses
fiers cantonnements et ses grandes existences.
Au milieu de ces grands événements, les plus imposants, après la
Révolution française, que l'Europe ait vus depuis des siècles,
quelle attitude prend notre démocratie? Il semble qu'elle veuille
rester étrangère à tout ce qui se passe, et que cette chute de la
plus forte aristocratie qui ait jamais pesé sur le monde, du système
d'envahissement qu'elle a organisé, n'ouvre aucune chance devant
nous. Que dis-je? si sortant un moment de sa sceptique indifférence,
notre démocratie daigne jeter les yeux sur ce grand mouvement social,
c'est pour le nier ou en contester la portée. Par le plus étrange
renversement d'idées, toutes ses sympathies sont pour les tyrans
britanniques, tous ses sarcasmes, toutes ses défiances pour ces
multitudes si longtemps opprimées, qui brisent le joug odieux qui
pèse à la fois sur elles et sur le monde. Tantôt elle va fouiller
dans les journaux torys pour y trouver un fait isolé, qu'elle
exploite, pendant des mois entiers; et ayant appris que, dans je ne
sais quelle fabrique, il y avait eu une discussion entre le maître
et les ouvriers, elle se hâte de flétrir la réforme, de lui assigner
pour but l'oppression des ouvriers, comme si les dominateurs du
sol n'y avaient introduit le monopole que pour élever le taux des
salaires. Tantôt, prenant un chiffre pour un autre, elle croit
découvrir que l'abaissement des droits a restreint les importations,
et, forte de cet argument contre la liberté, elle entonne un chant de
triomphe et semble dire: Non, non, le temps des lourdes taxes, des
fortifications, des arsenaux et de la conscription n'est pas près de
finir!
Pour moi, j'appartiens de toutes les manières à la démocratie; mais
je ne la comprends qu'autant qu'elle inscrit sincèrement sur sa
bannière: _Paix et liberté_. Si je voyais les hommes qui se posent
comme les meneurs du parti populaire, comme les défenseurs exclusifs
des classes laborieuses, si je les voyais, dis-je, repousser
systématiquement tout ce qui tend à développer nos libertés et à
faire régner la paix parmi les hommes, je ne me croirais pas tenu
de les suivre; mais au contraire de les avertir qu'ils s'égarent et
qu'ils ont choisi un terrain qui manquera sous leurs pieds.
Il me reste à prouver que la pesanteur et la mauvaise répartition des
taxes antérieures ne justifie pas le régime protecteur.
35.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU _NATIONAL_[45].
[Note 45: _Courrier français_ du 11 novembre 1846.]
MONSIEUR,
J'ai essayé de combattre les raisons politiques que vous alléguez à
l'appui du régime restrictif. Il me semble que ces faisons sont sans
valeur, surtout au point de vue démocratique. Rejeter le bien-être
des travailleurs de peur qu'il n'éloigne les chances de la guerre,
repousser la liberté parce qu'elle est favorable à la paix, c'est un
double machiavélisme dont la démocratie française devrait laisser
l'odieux à l'aristocratie britannique. Il est étrange de voir deux
éléments sociaux si divers fraterniser aujourd'hui au nom d'une
si déplorable doctrine. Pour moi, quand je suis les événements du
jour, quand je vois deux grandes nations prêtes à se précipiter, ou
plutôt à être précipitées l'une sur l'autre par des intrigues de
cour, quand je comprends que, dans ce moment même, notre sang et nos
trésors dépendent d'une visite de lord Normanby, bien loin de dire:
«Arrière la liberté du commerce qui pourrait prévenir la guerre!»
je m'écrie de toutes mes forces: «Hommes de la classe laborieuse,
travaillons plus que jamais à réaliser la liberté du commerce, la
plus précieuse des libertés, puisqu'il est en sa puissance d'arracher
le gouvernement du monde aux dangereuses mains de la diplomatie!»
Mais pour être dévoué de coeur à la liberté des transactions
internationales, il faut croire à son utilité économique, et ceci me
conduit à examiner votre seconde objection, beaucoup plus spécieuse
que la première. Je la reproduis textuellement:
«Prenez garde, partisans de la liberté au dehors, que vous n'ayez
pas une ombre de liberté commerciale à l'intérieur. Voyez votre
état social, l'assiette de vos impôts, la répartition inique des
charges publiques, l'établissement de votre crédit, le mouvement
de vos capitaux: tout pressure votre industrie, le travail est
accablé de taxes énormes, toute denrée arrive avec des surcharges,
écrasantes au milieu de vos propres consommateurs... Quoi! vous avez
une organisation intérieure aussi fatale à l'industrie, des capitaux
sans circulation, une propriété frappé d'immobilité, des impôts
écrasant le travail et épargnant la rente, des octrois ajoutant au
prix des subsistances et par conséquent à la main-d'oeuvre; et c'est
le malheureux producteur, placé dans ces conditions détestables, que
vous allez menacer de la concurrence étrangère!»
Cette objection contre la liberté commerciale est assez spécieuse
pour être présentée et accueillie de bonne foi, pour jeter du doute
dans les esprits les plus sincères. J'ai le droit de réclamer pour la
réponse que j'ai à y faire une sérieuse attention.
J'admets que, dans un pays donné, les impôts soient lourds et
vexatoires. La question que je pose est celle-ci: Un tel état de
choses justifie-t-il la _protection_? Le poids des charges en est-il
allégé? Est-il sage de repousser la concurrence extérieure parce
qu'elle arrive sur le marché affranchie de charges semblables?
On voit que je n'élude ni n'affaiblis la difficulté. J'ajoute qu'elle
ne se présente pas ici dans toute son étendue, et je veux mettre les
choses au pire.
Il y a en effet deux sortes d'impôts, les bons et les mauvais.