avoir dit que la cherté du fer, et même le manque absolu du fer,
paralyse toutes nos entreprises, suspend les travaux des chemins de
fer, retarde notre navigation transatlantique, impose une taxe à
toutes nos manufactures, à notre industrie agricole, à notre marine
marchande, porte atteinte aux moyens déjà si bornés, qu'a le peuple
français de se garantir du froid et de s'assurer des aliments; après
avoir dit tout cela et bien d'autres choses encore, que du reste on
crie depuis vingt ans, pouvons-nous nous flatter que les maîtres de
forges resteront la bouche close? Non, ils se défendront, et eux
aussi répéteront ce qu'ils disent depuis vingt ans. Ils diront qu'il
vaut mieux produire chèrement au dedans que d'acheter à bon marché
au dehors, qu'il faut protéger le _travail national_; que plus il
en coûte pour mettre un quintal de fer à la portée du consommateur,
plus cela prouve que cette industrie distribue du travail et des
salaires. En un mot, ils diront tout ce que pourraient dire les
autres industries protégées.--Et ce sera à nous d'aborder aussi ces
généralités. Vous voyez bien qu'il y faudra venir sous peine d'être
battus. Il faudra soutenir la lutte sur le terrain des théories, et
dès lors nous n'aurons pas réussi à mettre les protectionistes sur
une fausse quête.
Il est donc plus simple et plus loyal de poser d'abord le principe de
la _liberté commerciale_. Ce principe est vrai ou il est faux. S'il
est faux, la discussion le montrera. S'il est vrai, il triomphera,
j'en ai la certitude. Le nombre des adversaires n'y fait rien, au
contraire; plus ils seront, plus ils se contrediront entre eux. Notre
principe triomphera, pourvu que nous y soyons fidèles, que nous le
défendions avec une virile énergie, que nous n'abandonnions jamais
notre position sur ce roc inébranlable: la vérité et la justice.
La justice!... À ce mot, je me demande si, alors que la protection
est devenue un système, qu'elle s'est étendue à un grand nombre
d'industries, alors que les charges qu'elle impose à chacune d'elles
absorbent les profits qu'elle lui promettait (et c'est en cela
qu'elle est une déception), je me demande s'il est juste de procéder
ainsi isolément, et s'il ne serait pas plus juste et plus prudent
d'adopter une mesure d'ensemble et une réduction uniforme.
Si par exemple on disait: En vue du revenu, il n'est pas possible de
demander, sur un produit, plus du dixième de sa valeur; si, partant
de cette donnée, on ramenait tout le tarif à ce taux au _maximum_,
et cela en cinq ans, par réduction annuelle d'un cinquième, il
me semble que nul n'aurait à se plaindre. Ce qu'on perdrait d'un
côté, on le gagnerait de l'autre, et même avec avantage, et la
perturbation serait insensible, beaucoup plus insensible qu'on ne se
le figure.--Je n'entends pas proposer un plan, nous n'en sommes pas
là, je cherche à faire comprendre ma pensée.
Mais dire aux maîtres de forges: Nous allons réduire le prix du fer,
sans réduire pour vos ouvriers le prix des aliments, des vêtements
et du combustible,--cela ne me semble pas s'accorder avec notre
principe, et j'avoue que j'aurais quelque peine à adopter cette
marche, même comme procédé stratégique.
On nous cite l'exemple de la Ligue anglaise. J'admire autant qu'un
autre, et plus qu'un autre, l'habileté des chefs de la Ligue. Mais il
ne s'ensuit pas que je croie devoir imiter servilement cette partie
de leur tactique, déterminée par des circonstances qui ne nous sont
pas applicables.
En Angleterre, il y avait deux classes: l'une se livrait au
travail, l'autre possédait la terre; celle-ci faisait aussi la
loi. Tout en laissant pénétrer dans la loi quelques priviléges
industriels, elle s'était servie du pouvoir législatif pour exclure
les produits agricoles étrangers et constituer à son profit le plus
incommensurable des monopoles, le monopole de l'alimentation du
peuple.
Qu'ont fait les manufacturiers? Ils ont dit: «Nous commençons par
déclarer que nous ne voulons pas de protection, et nous attaquons
celle que les législateurs se sont attribuée à eux-mêmes; bien
convaincus que si nous les forçons à lâcher prise, ils n'iront pas,
eux qui font la loi, maintenir des priviléges industriels dont ils ne
profitent pas, dont ils souffrent eux-mêmes, et qu'ils n'ont accordés
que pour faire passer les leurs.» Aussi, quand on demandait à M.
Cobden pourquoi il dissolvait la Ligue avant que toute protection
fût retirée aux manufacturiers, il a pu répondre, et tout le monde a
senti la force de cette réponse: _The landlords will do that._
Je le demande, quelle analogie trouve-t-on entre cette position et
la nôtre? Les maîtres de forges ont-ils le privilége de faire la loi
en France, par cela même qu'ils sont maîtres de forges, comme les
_landlords_ font la loi en Angleterre parce qu'ils sont _landlords_?
Toutes nos industries se réunissent-elles pour dire aux maîtres de
forges législateurs: «Nous abandonnons notre monopole, abandonnez
le vôtre?» Rien de semblable. Ce qui, en Angleterre, soutenait le
système, c'était la loi des céréales. Ce qui le soutient, en France,
c'est l'erreur, l'erreur renfermée dans ce simple mot: _travail
national_. Attaquons donc cette erreur. Réunissons contre elle toutes
nos forces. C'est elle qui est notre législateur puisqu'elle a fait
notre législation.
Combattons-la dans toutes ses formes, démasquons-la sous tous ses
déguisements; poursuivons-la au sein des Chambres, dans le corps
électoral, dans le peuple, au ministère, dans la presse, dans les
coteries, et ne nous préoccupons pas tant de pratique et d'exécution;
car, lorsqu'enfin nous l'aurons exposée toute nue aux yeux de
l'intelligence nationale, nous serons tout étonnés de voir la grande
réforme s'accomplir d'elle-même, aux applaudissements du _Moniteur
industriel_.
Mais je m'aperçois que le fer a envahi ces colonnes et votre
attention. Que voulez-vous? Il est un peu enfant gâté, habitué aux
préséances et même aux envahissements. Il faut donc que la navigation
attende à demain. Elle reste dans son rôle.
31.--III[38]
[Note 38: _Mémorial bordelais_ du 25 octobre 1846.
(_Note de l'édit._)]
Me voici arrivé à une question difficile et brûlante, dit-on, celle
de la situation qui serait faite, sous l'empire de la liberté du
commerce, à notre marine marchande.
J'ose prédire, disent les uns, que les armateurs n'entreront dans
le mouvement anti-protectioniste que sous la réserve des priviléges
accordés au pavillon national.
J'oserais parier, disent les autres, que l'Association ne saura pas
sortir de cette difficulté, forcée qu'elle est de renoncer à son
principe, si elle cède aux armateurs; ou de perdre leur puissant
concours, bien plus, de les avoir pour adversaires, si elle leur
résiste.
Et moi, je dis: Messieurs de la galerie, faites vos paris, engagez
vos enjeux, vous ne perdrez ni les uns ni les autres; car les
armateurs maintiendront leurs prétentions, l'Association maintiendra
son principe, et cependant ils seront d'accord et marcheront ensemble
vers le grand dénouement qui s'approche, quoi qu'on en dise: la
liberté du travail et de l'échange.
Je n'ai ni l'intention ni la prétention d'approfondir ici toutes
les questions qui se rattachent à la marine marchande. Je n'aspire
qu'à établir quelques _principes_ qui, malgré la défaveur du mot,
concilieront, je crois, toutes les convictions.
Sous le régime de liberté qui se prépare, l'industrie maritime, _en
tant qu'industrie_, n'a droit à aucune faveur. Elle n'a droit qu'à
la liberté, mais elle a droit à la liberté. Le service qu'elle rend
est d'opérer les transports; et si, par l'incapacité de ses agents,
ou par quelque cause naturelle d'infériorité, elle ne peut le faire
qu'avec perte, elle n'a pas droit de se couvrir de cette perte au
moyen d'une taxe sur le public, de quelque façon que cette taxe soit
déguisée. Si les armateurs élevaient une telle prétention, de quel
front demanderaient-ils que la protection fût retirée au fer, au
drap, au blé, etc.? Que pourraient-ils dire? Que leur industrie fait
vivre des marins? Mais les maîtres de forges disent aussi que la leur
fait vivre des ouvriers.
En quoi les _transports_ sont-ils par eux-mêmes plus intéressants
que les _produits_? Comment, si la nation est ridiculement dupe,
quand elle comble par une taxe le déficit d'un producteur de blé,
ne sera-t-elle pas dupe, si elle comble le déficit d'un voiturier
de blé par terre ou par mer? Tout ce qu'on peut dire pour ou contre
le _travail national_ subventionné, on peut le dire pour ou contre
les transports nationaux subventionnés. La liberté n'admet pas ces
distinctions qui ne reposent sur rien. Si l'on veut être juste, il
faut laisser tous les services humains s'échanger entre eux sur le
pied de la plus parfaite égalité et les protéger _tous_, aux dépens
les uns des autres,--ce qui est absurde,--ou n'en protéger _aucun_.
Ainsi le principe de l'Association est absolu.
Mais ce principe est-il en collision avec cet autre principe: Celui
qui cause un dommage doit le réparer; celui qui reçoit un service
doit le rendre; celui qui exige un sacrifice doit un sacrifice?
Nullement; quant à moi, je ne puis séparer dans ma pensée l'idée de
_liberté_ de celle de _justice_. C'est la même idée sous deux aspects.
Ainsi, s'il arrivait que les industries nationales, toutes
parfaitement libres, exigeassent d'une d'entre elles, et dans leur
intérêt, des sacrifices particuliers, ne seraient-elles pas tenues à
offrir une compensation, et pourrait-on voir dans cette compensation
une dérogation au principe de la liberté? Je ne pense pas qu'il y ait
un seul homme raisonnable qui ose soutenir l'affirmative. On peut
différer d'avis sur la valeur du sacrifice, sur la valeur ou la forme
de la compensation, mais non sur le principe que l'une est la juste
conséquence de l'autre; et j'irai même plus loin: Si l'on soutenait
qu'il y a dans un tel arrangement violation de la liberté absolue,
je dirais qu'elle n'est pas imputable à celui qui fait le sacrifice.
Mais nous tomberions ici dans une dispute de mots.
Appliquons ces prémisses à l'industrie maritime.
Voilà toutes les industries, toutes les transactions libres. Nulle
n'est protégée, mais nulle n'est entravée. Vendez, achetez au dedans,
au dehors, l'État ne s'en mêle pas.
Mais l'État, c'est-à-dire la nation, c'est-à-dire encore l'ensemble
des industries, veut se mettre à l'abri des agressions extérieures.
Pour cela, il lui faut une marine; pour créer cette marine de toutes
pièces, il lui faut cent millions par an, charge à répartir entre
tous les travailleurs. Cependant il aperçoit un moyen d'arriver au
même résultat avec cinquante millions. Ce moyen, c'est d'imposer des
charges et des entraves particulières à la marine marchande.
L'État lui dira par exemple:
«Je te défends d'acheter au dehors ton outil principal, le navire,
parce que je veux former des constructeurs!
«Je te défends d'emporter au dehors le capital, parce que je veux que
le navire soit exclusivement français.
«Je te défends de louer des matelots au dehors, parce que j'entends
avoir des marins qui tiennent au pays.
«Je te défends de faire toucher à ton navire par des charpentiers ou
calfats autres que ceux que j'ai placés sous un régime exceptionnel,
et qui, par conséquent, demandent des salaires exceptionnels.
«Je t'ordonne d'avoir à bord plus de matelots et d'officiers qu'il ne
t'en faudrait, parce que j'en veux avoir une pépinière bien fournie.
«Je t'ordonne de les nourrir de telle façon, de les ramener de tout
port où tu les auras congédiés.
«Et, pour l'exécution de ces conditions et de bien d'autres, je me
fais l'intermédiaire entre toi et ton équipage.»
Je le demande, à la suite de ce discours, n'attend-on pas
naturellement cette conclusion: «Et en compensation, etc.»
Je n'entre pas ici dans un calcul; encore une fois, je discute le
principe.
Et remarquez une chose: toutes ces mesures sont prises, non pas
dans l'intérêt de l'armateur ni de la marine marchande, mais dans
l'intérêt de la défense nationale, dans l'intérêt de toutes les
industries.
Mais ce n'est pas tout: outre que la compensation est exigée par un
motif de _justice_, elle est déterminée encore par une considération
non moins grave, le _succès_. Car ne serait-il pas bien singulier
que tant de mesures fussent prises pour aboutir à un désappointement
complet, à l'absence totale des moyens de défense?
Or, en dehors de la compensation, c'est ce qui arriverait
infailliblement.
Les dispositions analogues à celles que je viens de supposer ont
toutes ce commun résultat d'exhausser, pour l'armateur, le prix de
revient de ses moyens de transport. Si aucune indemnité ne lui est
accordée, il cessera de naviguer en concurrence avec l'étranger, car
toute la puissance du Gouvernement ne saurait le forcer à naviguer à
perte. Nous voilà donc sans marins et sans défense. Certes mieux eût
valu ne pas intervenir dans cette industrie, même avec la chance de
la voir succomber. Le pire de tout, c'est de faire comme je ne sais
quel philosophe: _acheter fort cher un regret_.
On m'a demandé ce que je déciderais dans ce cas.
Supposez la marine marchande entièrement libre, et que cependant elle
ne puisse pas se soutenir.
Je n'aime guère à m'évertuer sur des problèmes imaginaires; mais
enfin je crois qu'on peut déduire de ce qui précède les solutions
suivantes, dont aucune, ce me semble, n'est incompatible avec la
justice ni avec la liberté.
La nation aurait à décider: d'abord si elle veut s'assurer des moyens
de défense; ensuite s'il n'y a aucun moyen plus économique et plus
sûr que d'assister, de soudoyer la marine marchande; enfin, s'il n'y
en a pas de meilleur, qu'il faut s'y résoudre.
Mais ce que je voudrais qui fût bien entendu, pour l'honneur des
théories (car j'avoue mon respect des théories), c'est ceci: que
lorsque des considérations supérieures vous réduisent à soudoyer
une industrie qui tomberait sans cela, il ne faut pas s'imaginer
que cette industrie soit lucrative, que le travail et les capitaux
qu'elle occupe reçoivent industriellement un bon emploi; il faut
savoir qu'on _perd_, il faut savoir qu'on fait un _sacrifice_ à la
sûreté nationale; il ne faut pas surtout s'étayer de cet exemple
pour appliquer à d'autres industries le même procédé, sans avoir le
même motif.
J'aurais, bien d'autres considérations à présenter, mais l'espace et
le temps m'obligent à me résumer. Armateurs du Havre, de Bordeaux,
de Marseille et de Nantes, si vous êtes partisans de la liberté du
commerce, votre position particulière ne doit pas vous empêcher
d'apporter à notre Association le tribut de vos lumières et de votre
influence. Votre rôle vis-à-vis de la nation est tout tracé.
Demandez, pour vous comme pour tout le monde, le _droit commun_,
c'est-à-dire la liberté. Qu'au grand air de la liberté vous puissiez
ou non vous soutenir, demandez toujours la liberté, car vous n'avez
pas le droit d'exiger que la nation y renonce pour votre avantage,
et vous vous placeriez dans une position fausse et indigne de vous,
si vous le demandiez.--Que si la nation, pour sa défense et dans
l'intérêt commun, a besoin de votre concours, de vos sacrifices,
stipulez des conditions dans lesquelles votre patriotisme ait
une généreuse part; mais surtout gardez-vous de laisser donner
à l'indemnité qui vous sera offerte le nom de _protection_ ou
_privilége_, car les fausses dénominations font les fausses idées;
que votre cri soit: Liberté!... et compensation pour ceux qu'on
en prive.--Nos adversaires ne viendront point alors vous jeter de
prétendues contradictions à la face.
32.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[39].
[Note 39: _Courrier français_ du 22 août 1846.
(_Note de l'édit._)]
MONSIEUR,
Que faut-il penser du nouveau tarif américain? Les journaux anglais
le vantent comme très-libéral, se fondant sur ce qu'il a en vue le
revenu public et non la protection.--C'est justement ce dont vous le
blâmez, quand vous dites:
«Il faut qu'il soit bien entendu que les États-Unis, se plaçant
_sur le terrain étroit et égoïste de la fiscalité_, n'ont pas eu la
prétention de se poser en champions ou en adversaires de la liberté
commerciale.»--«Difficile problème, ajoutez-vous ailleurs, que l'on
_cherche_ à agiter en France.»
Vous êtes donc d'accord avec les journaux anglais sur ce fait que le
tarif américain a été combiné en vue du revenu public. C'est pour
cela qu'ils le disent _libéral_, et c'est précisément pour cela que
vous le proclamez _étroit et égoïste_.
Mais un droit de douane ne peut avoir qu'un de ces deux objets:
le _revenu_ ou la _protection_. Dire que la fiscalité, en matière
de tarifs, est un _terrain étroit et égoïste_, c'est dire que
la protection est un _terrain large et philanthropique_. Alors,
Monsieur, faites-moi la grâce de m'expliquer sur quel fondement vous
donnez si facilement raison, _en principe_, aux partisans de la
liberté des échanges, lesquels ont déclaré hautement que ce qu'ils
combattent dans nos tarifs, ce n'est pas le but _fiscal_, mais le but
_protecteur_[40].
[Note 40: Voir la déclaration de l'Association pour la liberté des
échanges, t. II, p. 1 et 2.
(_Note de l'édit._)]
Le tarif américain nous semble libéral par deux motifs. Le premier,
c'est qu'il est fondé tout entier sur le système des droits _ad
valorem_, le seul qui fasse justice au consommateur. Il se peut que
l'application en soit difficile; mais le droit à la pièce, au poids
ou à la mesure est inique; car quoi de plus inique que de frapper de
la même taxe la veste de l'ouvrier et l'habit du dandy?--Placés entre
une difficulté et une iniquité, les Américains ont bravement accepté
la difficulté; et il est impossible de ne pas reconnaître que, sous
ce rapport du moins, ils se sont montrés, vraiment libéraux.
Ils n'ont pas moins agi selon les règles du vrai libéralisme,
lorsqu'ils ont refusé de faire de la douane un privilége pour
certaines classes de citoyens. Il ne peut pas, ce me semble, tomber
dans l'esprit d'un homme impartial qu'en soumettant les produits
étrangers à une taxe, on puisse avoir une autre intention, dans un
pays où tous les citoyens sont égaux devant la loi, que de créer
des ressources au Trésor, ressources qui sont ou sont censées être
dépensées au profit de tous. En ce cas, il est vrai que la taxe
retombe sur les consommateurs. Mais sur qui donc voulez-vous qu'elle
retombe? N'est-ce point eux qui profitent des dépenses publiques?
Vous dites:
«Croit-on, par exemple, qu'on ait eu le moindre souci des intérêts
des consommateurs, lorsqu'on a frappé d'une taxe de 100 pour 100
les eaux-de-vie et les liqueurs, pour lesquelles on aurait pu
aller jusqu'à la franchise, sans provoquer les plaintes d'une
double industrie agricole et manufacturière _qui n'existe pas aux
États-Unis_?»
Eh! ne voyez-vous pas que c'est là ce qui constitue le _libéralisme_
du tarif américain? Il frappe de forts droits les produits qui n'ont
pas de similaires au dedans.--Nous faisons le contraire. Pourquoi?
parce qu'ils ont en vue le revenu public, et nous le monopole.
Le droit, il est vrai, est très-élevé, même dans l'intérêt du trésor,
et comme aucun autre intérêt n'a pu déterminer l'adoption d'un
chiffre aussi exagéré, il faut qu'on ait eu un autre motif. Nous le
trouverons dans l'exposé de M. J. R. Walker, secrétaire du Trésor, à
qui l'Amérique doit la réforme.
«Les améliorations dans nos lois de finances sont fondées sur les
principes suivants:
«1º Qu'il ne soit rien prélevé au delà de ce qui est nécessaire pour
les besoins du gouvernement économiquement administré;
«2º Qu'aucun droit ne soit imposé, sur aucun article, au-dessus du
taux le plus bas où il donne le plus grand revenu;
«3º Que, selon l'utilité des produits, ce droit puisse être abaissé
et même aboli;
«4º Que le maximum du droit soit prélevé sur les objets de luxe;
«5º Que tous minimums et droits spécifiques soient abolis pour être
remplacés par des droits _ad valorem_.»
Voilà, Monsieur, ce qui explique la taxe énorme que l'Union a imposée
à l'eau-de-vie. Elle l'a considérée comme un objet de _luxe_ et
peut-être comme un objet pernicieux.
Vous pouvez alléguer que c'est une faute, financièrement. Je serai
de votre avis, car rien ne me semble plus monstrueux qu'une taxe qui
égale la valeur de l'objet imposé. Vous pouvez dire que la douane
est un mauvais moyen de moralisation. J'en tomberai d'accord, car je
suis d'avis que ce n'est point à elle qu'il faut confier la réforme
des moeurs[41]. Mais vous ne pouvez pas conclure de cette disposition
exceptionnelle que le tarif américain ne soit pas combiné, dans son
ensemble, selon les vrais principes de la liberté commerciale.
[Note 41: Voir t. VI, p. 415 et suiv.
(_Note de l'édit._)]
Au reste, avons-nous le droit de nous plaindre de la rigueur
d'autrui, à l'égard des boissons, nous qui mettons sur nos alcools
une taxe de 82 fr. 50 par hectolitre?
Ce qui est certain, c'est que le tarif américain répudie le principe
de la PROTECTION (nous n'en demandons pas davantage au nôtre), et je
n'en veux pour preuve que ce que je trouve dans le _Boston Atlas_,
organe des intérêts privilégiés. Voici ce curieux morceau d'éloquence
que j'offre à l'imitation de nos monopoleurs:
«Le peuple, dont les voeux ont été méconnus, dont les pétitions ont
été rejetées avec mépris, dont les droits ont été foulés aux pieds,
n'a plus qu'une espérance. Renverser les auteurs de ces calamités
est pour lui le seul moyen d'effectuer la RESTAURATION du tarif.
Poussons ce cri de ralliement. Qu'il retentisse, sur les ailes du
vent, dans les profondeurs de l'Est à l'Ouest. _À bas les gouvernants
qui nous ont ruinés au dedans et humiliés au dehors!_ RESTAURATION
du TARIF de =1842=! Que toute la Nouvelle-Angleterre au moins se
lève comme un seul homme! Tous, tant que nous sommes, quels que
soient nos drapeaux, whigs, libéraux ou radicaux, nous tous qui
voulons la PROTECTION en faveur du TRAVAIL AMÉRICAIN, nous tous qui
voulons nous opposer à l'abaissement du salaire des ouvriers, quand
le prix des aliments s'accroît; nous enfin qui voulons rétablir le
tarif de 1842, tel qu'il était avant qu'on nous eût frustrés de ses
avantages;--serrons nos rangs, marchons comme un seul homme pour le
grand oeuvre de la RESTAURATION. Un grand et glorieux objet nous
unit. La patrie souffrante nous appelle; un peuple outragé implore
notre secours, etc.»
Ainsi, Monsieur, ce qui a suivi, comme ce qui a précédé l'adoption
du tarif de 1846, montre que le principe de la _protection_ y est
entièrement abandonné. C'est tout ce que je voulais prouver.
Agréez, etc.
33.--À M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _LA PRESSE_[42].
[Note 42: _Courrier français_ du 2 septembre 1846.]
MONSIEUR,
Dans votre réponse à ma lettre sur le tarif américain, de graves
erreurs se mêlent à des observations dont je ne contesterai pas la
justesse; car je ne cherche pas d'autre triomphe que celui de la
vérité.
Ainsi, je reconnais que le nouveau tarif est encore fort élevé; qu'il
laisse subsister de grands obstacles aux relations de l'Europe, et,
en particulier, de la France avec les États-Unis; et que le commerce,
qui se préoccupe plus de pratique que de théorie, et du présent que
de l'avenir, ne sera guère porté à voir une compensation dans la
pensée libérale et féconde qui a présidé à cette oeuvre.
Cependant, monsieur, même sous le rapport des droits, le tableau
que vous avez donné, dans votre numéro du 20 août, est de nature à
induire le public en erreur.
Vous portez les vins à 12 et 9 pour 100 dans l'ancien tarif, tandis
que c'est 12 et 9 _cents_ le gallon. De même, vous n'attribuez à la
soie qu'un droit de 15 et 16 pour 100, quand c'est 15 ou 16 _cents
par livre_ qu'il faudrait dire. En faisant les rectifications sur
ces bases, vous verrez que les vins et les soies, surtout dans les
qualités ordinaires, ont été plutôt dégrevés que surchargés. Il est
fâcheux que ces erreurs concernent précisément nos deux principaux
articles d'exportation.