«Mets tes forces et ton temps à faire une chose, à moins que Goliath

ne te la cède en échange d'une autre chose qui te coûtera moins de

temps et de forces.»

Il s'agit de commerce, et non de pugilat.

«Est-ce que dans l'industrie, dit le _Moniteur_, les plus forts n'ont

pas toujours tué les plus faibles?»

Non pas que nous sachions. En guerre, les plus forts _tuent_ les plus

faibles. En industrie, ils les servent en leur épargnant une inutile

déperdition de travail.--Je voudrais bien savoir si l'auteur de

l'article auquel je réponds l'a lui-même imprimé. Non sans doute, et

il n'en est pas mort. Pourquoi? C'est qu'en fait d'imprimerie, auprès

de lui, M. Lange est un Goliath; et ce Goliath n'a pas tué David,

il lui a au contraire rendu service. Messieurs, je vous en prie, ne

commençons pas par confondre les échanges avec les coups, si nous ne

sommes pas décidés à déraisonner tout du long.

Le _Moniteur_ termine par un argument qui aspire à soulever contre

nous les ouvriers; et cet argument, chose singulière, il le ruine

lui-même. Voici comment il s'exprime:

«L'autre jour, à Elbeuf, une machine _qui pouvait faire le travail

de vingt ouvriers_, mais qui ne remplaçait pas vingt ouvriers, et

_qui devait au contraire augmenter le nombre des ouvriers_ dans

l'atelier de M. Aroux, a provoqué une émeute; et vous osez proposer

des doctrines qui, réduites en lois, jetteraient sur le pavé et

condamneraient à la faim et à la mort plus tard des milliers

d'ouvriers!»

À présent je reconnais que la lutte est sérieusement engagée entre

le monopole et la liberté, puisque le monopole, faisant appel aux

préventions de l'ignorance, nous place et se place lui-même sur

le cratère enflammé de l'émeute. J'avais toujours pensé qu'il en

viendrait là, que ce serait son suprême argument, et qu'après avoir

abusé de la loi, il abuserait de la force brutale. Il le fait, il

faut le dire, avec maladresse. Il parle d'une machine qui, _faisant

l'ouvrage de vingt ouvriers, doit néanmoins en augmenter le nombre_,

et cela dans l'atelier même où elle est employée. Nous n'allons pas

aussi loin. Nous ne nions pas que les machines, comme la liberté,

ne déplacent du travail. Nous disons seulement qu'en tenant compte

des épargnes qu'elles procurent aux consommateurs, épargnes qui

payent d'autre main-d'oeuvre, dans l'ensemble, elles favorisent le

travail plus qu'elles ne lui nuisent.--Autant en fait la liberté.--La

thèse du _Moniteur_ donne de l'à-propos à un article de M. Coudroy,

inséré dans le _Mémorial_ du 12 juin. Nous le recommandons à MM.

les manufacturiers. Qu'ils sachent bien une chose: l'échange et les

machines, pour le bien et pour le mal, opèrent exactement de même.

Relativement aux ouvriers, l'étranger est une machine économique,

comme la machine est un concurrent étranger. En soulevant contre

nous la classe ouvrière, les fabricants la soulèvent donc, et plus

immédiatement, contre eux-mêmes; car elle est plus près des ateliers

où fonctionnent les machines que du cabinet où s'élabore la pensée de

l'économiste.

26.--TOAST PORTÉ AU BANQUET OFFERT À COBDEN PAR LES LIBRE-ÉCHANGISTES

DE PARIS[33].

[Note 33: _Courrier français_ du 19 août 1846.

(_Note de l'édit._)]

Frédéric Bastiat: _Aux défenseurs de la liberté commerciale dans les

deux Chambres!_

Messieurs, le grand principe de vérité et de justice, auquel cette

réunion a pour but de rendre hommage, vient d'acquérir, par les

dernières élections, de nouveaux et zélés défenseurs. Félicitons-les

des circonstances favorables qui accompagnent leur entrée au

parlement. Jamais, peut-être, un pareil avenir ne s'ouvrit à des

coeurs animés d'une plus généreuse ambition. Ils arrivent avec des

noms que je ne reproduirai point dans cette enceinte, parce qu'ils

sont précédés d'une renommée européenne. Au dedans des Chambres, ils

ne seront point accueillis avec cette froideur calculée et cet esprit

de raillerie intéressé que rencontraient jusqu'ici les promoteurs de

la moindre réforme économique. Au dehors, une association naissante

s'apprête à créer autour d'eux l'appui d'une formidable opinion

publique. L'Europe, l'Amérique, l'Asie même, travaillent à l'envi

à accomplir cette grande révolution sociale qu'ils ont si souvent

appelée de leurs voeux. Voilà les circonstances dans lesquelles

la confiance du pays leur offre l'occasion d'aborder la tribune

française, cette chaire du monde intellectuel, où il leur sera

peut-être donné de consommer la grande oeuvre dont ils jetèrent les

bases dans leurs écrits. Mais, si la gloire les attend, une grande

responsabilité leur incombe. La France et le monde exigent d'eux

d'être, par leur zèle, leur courage, et, s'il le faut, par leur

abnégation, au niveau de la mission qui leur est confiée. J'ai la

confiance qu'ils ne tromperont aucune des espérances qui reposent sur

leur tête.

Mais, en félicitant les nouveaux députés sur le bonheur des

circonstances qui les entourent, n'oublions pas de payer un juste

tribut d'admiration et de sympathie à ces vétérans du libre-échange,

dont quelques-uns sont présents à cette assemblée, et qui, depuis

bien des années, soutiennent dans les deux Chambres le poids d'une

lutte inégale; à ces hommes dont on peut dire, sans rien exagérer,

qu'ils se sont faits volontairement les martyrs de leurs profondes

et honnêtes convictions. Leur tâche, Messieurs, a été bien rude!

Réduits par l'indifférence ou l'hostilité de leur auditoire à faire

entendre, par intervalles, quelques protestations impuissantes,

abandonnés même par les intérêts dont ils étaient les défenseurs

éclairés, mais soutenus par le témoignage de leur conscience,

ils n'ont pas désespéré de la cause pour laquelle leurs efforts

semblaient inutiles. Non, ils n'étaient pas inutiles, puisqu'ils nous

ont légué un noble exemple. Mais enfin le jour de la rétribution est

venu; et, quoique bien des hivers et bien des travaux aient blanchi

leur tête, j'espère qu'ils vivront assez pour voir la chute des

barrières qui séparent les coeurs aussi bien que les intérêts des

peuples.

Messieurs, je désire que ce toast soit aussi un témoignage de

sympathie pour les députés sortants qui ont noblement succombé sur le

champ de bataille électoral, en tenant haut et ferme le drapeau de

la liberté des échanges. Par là, ils ont rendu un précieux service

et maintenu, dans toute leur intégrité, ces règles de droiture et

de dignité morale, dont il n'est pas permis de s'écarter, même

sous le spécieux prétexte de l'utilité. Peut-être auraient-ils pu

assurer leur élection en laissant leurs principes dans l'ombre; ils

ne l'ont pas voulu, et l'opinion publique doit leur en savoir gré.

Il n'y a pas deux bases d'appréciation pour les actions humaines.

Nous honorons le soldat qui meurt en s'enveloppant de son drapeau,

et nous livrons au mépris public celui qui n'est toujours victorieux

que parce qu'il se met toujours du côté du nombre. Transportons ce

jugement dans la politique, en accordant notre cordiale sympathie à

ceux qui, ne pouvant s'élever avec leur principe, ont voulu tomber

avec lui.

Aux anciens et aux nouveaux défenseurs du libre-échange, à la

Chambre des pairs et à la Chambre des députés!

27.--LA LOI DES CÉRÉALES ET LE SALAIRE DES OUVRIERS[34].

[Note 34: _Courrier français_ du 24 août 1846.]

En Angleterre, les deux journaux protectionistes _le Morning Herald_

et _le Standard_ ont fait grand bruit d'une réduction de salaires qui

a eu lieu dans quatre ou cinq fabriques.--Voyez-vous, ont-ils dit,

les effets de la liberté des transactions? Vive la restriction pour

mettre les gens à l'aise!--Et les journaux protectionistes de Paris

de s'écrier: Voilà les effets de cette maudite liberté! Il n'y a que

le monopole pour enrichir le peuple.

D'abord ces bons amis du peuple se sont un peu trop hâtés, car

enfin, si la loi anglaise a décrété la liberté, on sait qu'elle a

donné, sous les rapports les plus importants, trois ans de répit au

monopole. Comment donc pourrait-on imputer à ce _bon marché du pain_,

qui n'existe pas encore, les calamités qu'on allègue? La prétendue

retenue de 5 pour 100 opérée sur les salaires par des manufacturiers,

en vue du bon marché des aliments, serait donc par eux anticipée, ou,

comme nous disons en Gascogne, _antichipée_!

Ensuite les partisans du libre-échange prédisent-ils que, sous

le règne de leurs principes, il n'y aura plus aucune fluctuation

dans les salaires? Ce serait assurément se bercer d'espérances

chimériques. Dites-moi, Messieurs, n'y a-t-il pas eu du haut et du

bas, du bas surtout pour les ouvriers tant qu'a régné la protection?

Vraiment on croirait qu'en 1842 et en 1843, quand vous étiez les

maîtres, quand vous mettiez en oeuvre, selon votre bon plaisir, le

mécanisme des restrictions, le pauvre peuple était sur des roses!

Mais le fait, direz-vous, le fait! Rien n'est plus entêté

qu'un fait! Les salaires ont baissé de 5 pour 100 _dans toute

l'Angleterre_, c'est le _Morning Herald_ qui l'a dit, et lord

Bentinck, le Darblay britannique, l'a répété. Récuserez-vous cette

autorité?

En fait de faits, je tiens surtout à l'exactitude, quoi qu'ils

prouvent ou semblent prouver. Ne pouvant cependant vérifier par

moi-même celui qu'on allègue, j'ai cru devoir au moins consulter les

journaux du lieu où l'on dit qu'il se passe. Voici comment s'exprime

le _Manchester Times_:

«Nos lecteurs connaissent sans doute la fable des _Trois Corneilles_,

inventée pour montrer ce qu'on peut échafauder d'impostures sur un

petit brin de vérité. Depuis quelques jours, certains journaux et

certaines harangues nous donnent une version de la fable presque

aussi instructive que la fable elle-même. Vendredi dernier, nous

annoncions que quelques fabricants de rouleaux, dans les environs, de

Manchester, avaient manifesté l'intention de réduire de 5 pour 100

le salaire de leurs ouvriers, mais notre correspondant ne nous avait

pas donné les détails de cette affaire. Il paraît qu'il y a quelques

mois les ouvriers employés à la fabrication des rouleaux, quoiqu'ils

gagnassent plus qu'ils n'avaient jamais fait, demandèrent une

réduction d'une heure dans la journée de travail, sans une réduction

correspondante de salaire. Après quelque hésitation, les fabricants

accédèrent à la demande. Ils consentirent à payer aux ouvriers les

mêmes salaires pour dix heures que pour onze heures de travail, et

même ils élevèrent de 5 pour 100 le prix de l'ouvrage à la tâche, en

les avertissant néanmoins que ce changement devait être considéré

comme une expérience et que l'augmentation du salaire serait

subordonnée à celle du prix des rouleaux. La dépression récente de

l'industrie cotonnière ayant nui à la demande des machines, le prix

des rouleaux s'en est ressenti, et les fabricants, en vertu de la

réserve convenue, ont annoncé une réduction de 5 pour 100 sur les

salaires de certaines classes d'ouvriers. Ces fabricants sont au

nombre de CINQ.

«Quel parti a-t-on tiré de ce fait dans les journaux de Londres et

à la Chambre des communes? La première amplification est due au

_Morning Herald_ qui s'exprime en ces termes:

«Les fabricants de rouleaux de Stockport, Park, Bridge, Oldham,

Ashton-under-Lyne, Dunkenfield et autres lieux, ont annoncé à leurs

ouvriers qu'ils allaient abaisser leurs salaires de 5 pour 100. Cet

avis a naturellement créé une grande excitation parmi les ouvriers,

qui attribuent avec amertume cette réduction au rappel des lois

céréales. Ils demandent à leurs patrons pourquoi ils réduisent les

salaires sitôt après la chute des monopoles, et les maîtres leur

répondent:--Le pain est à présent à bon marché, vous n'avez plus

besoin de gagner autant.»

«Voilà certes un récit bien enflé. Cependant le _Standard_ a renchéri

sur son confrère. Mais il appartenait à lord Georges Bentinck de

porter l'hyperbole jusqu'à son paroxysme, en s'exprimant ainsi:

«La nouvelle loi céréale et le vote de la loi des sucres n'ont pas

suffi pour assurer la prospérité des manufacturiers. À Oldham,

Ashton, Stockport et autres villes du Yorkshire, les fabricants ont

annoncé à leurs ouvriers une réduction de salaire de 5 pour 100,

en leur disant que, puisque les aliments étaient à bas prix, ils

pouvaient bien travailler à bon marché.»

«Comme les manufacturiers, particulièrement dans les endroits nommés

par lord Georges Bentinck, n'ont opéré aucune réduction de salaire,

il est clair que toutes ces déclamation reposent sur le simple fait

que nous avons nous-mêmes rapporté, etc., etc.»

Telle est la version du _Manchester Times_. Je n'ai point à me

prononcer entre ce journal et le _Morning Herald_. Je ferai seulement

observer que la feuille de Manchester se rédige et s'imprime sur les

lieux, qu'elle se distribue aux ouvriers, qu'elle ne peut pas songer

à leur en imposer sur un fait qui les touche de si près. Enfin il est

notoire que les ouvriers anglais font des _meetings_ publics quand

ils le veulent et pour des circonstances moins graves. Jusqu'à ce

qu'ils se plaignent eux-mêmes, il nous est donc permis de mettre les

exagérations de lord Bentinck et du _Morning Herald_ sur le compte

d'un dépit mal déguisé. Il est à regretter que les journaux français

s'y soient laissé prendre.

28.--LETTRE AU _MONITEUR INDUSTRIEL_[35].

[Note 35: _Courrier français_ du 29 août 1846.

(_Note de l'édit._)]

MONSIEUR,

Nous avons toujours dit ceci: «La protection fait supporter au

consommateur _national_ des pertes hors de toute proportion avec les

profits qu'elle procure au producteur _national_.

Dans votre numéro d'hier, vous nous en fournissiez une preuve aussi

claire, ce me semble, que la lumière du jour.

Voici ce que vous dites:

«Le capital primitif de Decazeville était de 7,200,000 fr.--Or,

depuis 1826 jusqu'en 1840, _pendant quatorze années_, il ne produisit

aux actionnaires ni un décime de dividende ni un centime d'intérêt!

En tenant compte des intérêts, le capital s'élevait, en 1842, à

12,621,807 francs, soit 5,260 fr. par action. Alors il fut fait un

emprunt d'un million, ce qui porta le capital engagé à 13,621,807 fr.

Ce capital a été encore augmenté depuis par de nouveaux emprunts.

«Quoi qu'il en soit, voilà les chiffres du capital. Voici maintenant

les immenses dividendes distribués aux actionnaires depuis les

premiers jours de l'entreprise.

«De 1826 à 1840, pendant quatorze années, ni dividendes ni intérêts.

«Pour l'exercice de 1840-41, il a été distribué 90 francs par action

au capital de 5,260 francs, soit 1 et 7/10 pour 100 d'intérêt, et pas

un centime de dividende.

«Pour l'exercice de 1841-42, il a été distribué 270 francs par

action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 10 centimes de dividende pour

100 francs de capital.»

«Pour l'exercice de 1842-43, il a été distribué 300 francs par

action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 70 centimes de dividende pour

100 francs de capital.

«Idem pour les exercices de 1843-44 et 1844-45.

«Pour l'exercice de 1845-46, il a été distribué 360 francs par

action, soit 5 pour 100 d'intérêt et 1 fr. 84 de dividende pour 100

francs de capital.»

Il résulte de là que les producteurs _privilégiés_ de Decazeville ont

placé leurs capitaux, pendant vingt ans, à 1/2 pour 100 en moyenne.

Tout autre placement leur eût donné 4-1/2 pour 100; ils ont donc

perdu 3 pour 100 chaque année, ou en tout _seize millions_.

Recherchons maintenant combien le pays a _perdu_ pour aider M. Decaze

et ses associés à _perdre_ 16 millions.

Voici ce que je lis dans un rapport de M. le ministre du commerce

(1841):

«Le prix moyen de la fonte française était de 18 fr. 64, et celui de

la fonte anglaise de même nature ne revenait, _dans nos entrepôts_,

qu'à 13 fr. 75. _Il en résultait une surcharge_ de 4 fr. 89.

«De même le prix du fer était en France de 48 fr. 15, et le fer

anglais, _rendu dans nos ports_, ne revenait qu'à 22 fr. 88. _Il en

résultait une surcharge_ de 25 fr. 30.»

Dans un tableau nº 4 A, annexé à ce rapport, nous voyons que la

consommation de la fonte en France, pendant vingt ans, a été de 42

millions de quintaux métriques. La surcharge de 4 fr. 89 équivaut

donc à 205 millions de francs.

Dans le tableau nº 4 B, on voit que la consommation du fer, durant le

même espace de temps, a été de 34 millions de quintaux. La surcharge

de 25 fr. 30 a donc infligé au consommateur une perte de 860 millions.

Ces deux pertes réunies s'élèvent à plus d'_un milliard_!

Et cela pour décider les pauvres maîtres de forges,--que le bon Dieu

les assiste!--à placer à perte des capitaux que, sans la protection,

ils eussent placés à profit.

Vous me direz sans doute,--je m'y attends,--que l'argent de M.

Decaze, en allant s'engouffrer dans les mines, _a fait vivre des

ouvriers_.

J'en conviens; mais convenez aussi que s'il en eût fait un emploi

un peu moins malencontreux, s'il en eût retiré, par exemple, 4-1/2

pour 100, comme font les simples paysans, ses treize millions,

qui s'élèveraient aujourd'hui à trente, _auraient fait vivre plus

d'ouvriers encore_.

Enfin, et c'est ceci qui importe, si le public n'eût pas perdu _un

milliard_ dans l'affaire, il se serait donné du bien-être et des

satisfactions jusqu'à concurrence de cette somme, et toutes les

industries en eussent été encouragées d'autant.

Croyez, Monsieur, que _deux pertes ne font pas un profit_, et agréez

mes civilités.

29.--AUX NÉGOCIANTS DU HAVRE.

Trois lettres en faveur du libre-échange, écrites et publiées au

Havre, pendant le séjour de l'auteur.

I[36]

[Note 36: _Mémorial bordelais_ du 22 octobre 1846.

(_Note de l'édit._)]

À l'aspect de cette ville où se concentre une grande partie du

commerce français, où tant de puissantes facultés combinent des

opérations lointaines et des entreprises dont la hardiesse nous

étonne, je me disais:--Tout ce travail, toute cette activité,

tout ce génie n'ont qu'un objet: accomplir les échanges de la

nation française avec les autres nations, et je me demandais:--Ces

échanges ne seraient-ils pas plus nombreux, s'ils étaient libres?

En d'autres termes, ces quais, ces magasins, ce port, ces bassins,

ne seraient-ils pas bientôt trop étroits pour l'activité havraise

s'exerçant en liberté?

J'avoue que l'affirmative est si évidente à mes yeux, qu'elle ne me

paraît pas susceptible de démonstration. Vous savez que les géomètres

n'ont jamais pu prouver cet axiome sur lequel repose toute leur

science: _Le plus court chemin d'un point à un autre, c'est la ligne

droite_. De même, dire que les échanges seraient plus nombreux s'ils

étaient libres, c'est énoncer une proposition plus claire que toutes

celles qu'on pourrait faire servir à la démontrer.

Et, de plus, je croirais manquer à toutes les convenances, si je

m'avisais de venir exposer devant les négociants du Havre les

inconvénients du régime protecteur. Ils me diraient sans doute:

«Votre intervention est superflue; l'expérience nous en apprend

là-dessus plus que toutes les théories. Lisez les écrits émanés de

notre Chambre de commerce ou de nos Commissions spéciales; voyez

l'esprit de nos journaux; faites-vous raconter les efforts, les

démarches de nos délégués auprès du Gouvernement et des Chambres, et

vous resterez convaincu qu'ils ont toujours eu pour objet la _liberté

commerciale_.»

Il ne s'agit donc point ici de dissertations économiques. Nous avons

le même but; tâchons de nous entendre sur les moyens de l'atteindre.

La première pensée qui se présente, c'est de laisser cette oeuvre aux

Chambres de commerce. Le législateur ne saurait, en effet, puiser à

de meilleures sources les lumières dont il a besoin pour accomplir la

réforme.

Cependant l'expérience a prouvé que l'action de ces corps est

insuffisante. Il y a longtemps qu'ils réclament la modification du

régime restrictif par les raisons les plus concluantes. Qu'ont-ils

obtenu? Rien.--Pourquoi? Parce que des demandes en sens contraire

émanent des classes agricole et manufacturière, qui, plus nombreuses,

entraînent par leur poids les résolutions législatives.

L'obstacle, le véritable obstacle, est donc une opinion publique

égarée, prévenue, voyant la liberté avec des terreurs chimériques, et

fondant sur la restriction des espérances plus chimériques encore.

Il faut donc redresser l'opinion. C'est notre unique ressource. Le

chemin est long, mais il n'y en a pas d'autre. Telle est la mission,

pour ainsi dire préparatoire, de l'Association pour la liberté des

échanges.

Habitants du Havre, nous venons vous demander de donner à cette

entreprise, en vous y associant, l'autorité de votre influence

morale, l'assistance de vos cotisations, le tribut de vos efforts, de

votre expérience et de vos lumières.

Maintenant, qu'il me soit permis de répondre à quelques objections

qu'on a élevées contre la portée, les vues et les procédés de cette

Association.

On a dit: «que nous nous tenions trop dans le domaine des généralités;

«Que nous aurions dû concentrer nos efforts sur un seul monopole, et

qu'en les attaquant tous nous effrayions trop d'intérêts;

«Que, dans notre programme, nous avions gardé le silence sur

l'intérêt maritime.»

Si l'on veut bien s'assurer où est l'obstacle à la liberté

commerciale, la première objection disparaît.

Il est tout entier, en effet, dans la puissance d'une _généralité_

très-populaire, et c'est celle-ci: «Il ne faut rien tirer du dehors

de ce qu'on peut faire au dedans; un peuple ne doit pas se procurer

par l'échange ce qu'il peut se procurer par la production.»

Ce principe (car c'en est un, seulement il est faux) tend à anéantir

le commerce extérieur. Il a la prétention de favoriser le _travail

national_ et repose sur cette présomption que, lorsque nous

consommons un produit étranger, ce produit n'est pas dû à notre

travail. Je n'ai pas besoin de dire ici que c'est là une erreur.

Sans doute le produit est étranger; mais sa valeur est nationale,

puisqu'on l'a acquise avec du travail national donné en échange. Elle

est un peu comme ces sermons de l'abbé Roquette, dont on disait:

Moi qui sais qu'il les achète,

Je soutiens qu'ils sont à lui.

Ceci me rappelle que, visitant le palais de la reine d'Espagne, je

m'extasiais sur la beauté des meubles, des tapis, des rideaux, et

demandais à un grave concierge castillan si c'étaient des produits de

l'industrie espagnole. Il me répondit fièrement: _«Hombre, aqui todo

es español..... pues lo hemos pagado_.»

Ainsi l'obstacle qui est devant nous, c'est une théorie, une

_généralité_. Que pouvons-nous faire que de lui opposer une autre

généralité? C'est le moyen d'extirper une erreur que de fonder la

vérité contraire.

Dieu me préserve de repousser pour cela le concours des praticiens,

des hommes instruits par l'expérience et le maniement des affaires.

C'est leur collaboration surtout que nous recherchons, que nous

sollicitons comme la plus précieuse et la plus efficace. Ce sont

les négociants qui, ayant non-seulement compris mais _senti_ les

inconvénients des restrictions douanières, avec lesquelles ils sont

perpétuellement en lutte, peuvent les exposer dans ce langage simple,

clair et précis, qui force la conviction. Enfin, quand l'opinion sera

préparée et qu'il sera temps d'en venir à l'exécution, ce sont encore

eux qui fourniront aux hommes d'État les indications les plus sûres.

Puisqu'on a pu dire de la vertu même: _Pas trop n'en faut_,

permettez-moi de ne pas faire trop d'économie politique en un jour et

de renvoyer à demain l'examen des deux autres objections.

30.--II[37]

[Note 37: _Mémorial bordelais_ du 23 octobre 1846.]

On nous reproche de n'avoir pas concentré tous nos efforts contre

le monopole du fer. On a la bonté de supposer que, par cette

adroite tactique, nous n'aurions pas alarmé l'ensemble des intérêts

privilégiés; et enfin on nous cite l'exemple de l'Angleterre.

D'abord nous avons attaqué le monopole du fer et nous l'attaquons

tous les jours. Si même la réforme devait frapper isolément un

produit (ce qui n'est pas mon avis), une foule de raisons nous

justifieraient de réclamer, pour commencer, la libre entrée du fer

et, par suite, l'abaissement du prix du combustible.

Mais croire que le camp de la protection en serait moins alarmé,

c'est se faire illusion.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 9 / 32 段