Oui, la population a diminué dans une partie de la Chalosse, et

j'ajouterai, dût-on retourner contre elle cet aveu, que cette

dépopulation, si elle accuse notre détresse, est bien loin d'en

donner la mesure. Si vous parcouriez mon malheureux pays, vous

apprendriez combien les hommes peuvent souffrir sans mourir, et

qu'une vie de moins sur vos froides statistiques est le symptôme

d'incalculables tortures.

Et maintenant ce sont nos souffrances qu'on invoque contre nous!

Et pour nous refuser des débouchés, on nous parle des douleurs que

le défaut des débouchés nous inflige!--Encore une fois, je ne me

prononce pas sur le tracé du chemin de fer. Je sais que les intérêts

de la Chalosse pèseront bien peu dans la balance. Mais, si je ne

m'attends pas à ce qu'ils soient un argument pour le _tracé des

vallées_, je ne veux pas qu'on en fasse un argument contre, parce

qu'un tel argument est aussi faux que cruel. N'est-ce point, en

effet, une impitoyable cruauté que de venir nous dire: «Vous avez

un beau ciel, un sol fécond, de fraîches vallées, des coteaux sur

lesquels le travail de vos pères avait répandu l'aisance et le

bonheur. Grâce à ces dons de la nature et de l'art, votre population

était aussi pressée que dans nos plus riches provinces. Les

débouchés vous ont fait défaut tout à coup, et la détresse a succédé

à l'aisance, les larmes aux chants de joie. Or, pouvant disposer

d'un immense débouché, nous ne savions encore si nous en doterions

le désert ou si nous le mettrions à votre portée. Vos souffrances

nous décident. Elles sont bien avérées; le pouvoir lui-même les a

constatées par ces expressions laconiques: _ce n'est rien, c'est

la population qui diminue_. Il n'y a rien à répliquer à cela; et

nous voilà bien décidés à rejeter le chemin dans la grande Lande.

Cette détermination, en ruinant toutes vos villes, accélérera la

dépopulation qui vous attriste; mais la _chance_ de peupler le désert

ne vaut-elle pas bien la _certitude_ de dépeupler les vallées?»

Ah! Messieurs, donnez au chemin la direction que, dans votre sagesse,

vous jugerez la plus utile à l'intérêt général; mais si vous en

frustrez notre vallée, ne dites pas dans vos _considérants_, comme on

vous y engage, que ce sont ses malheurs, _et ses malheurs seuls_, qui

vous déterminent.

23.--AUX MEMBRES DE L'ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES[28].

[Note 28: _Mémorial bordelais_ du 14 juin 1846.]

MES CHERS COLLÈGUES,

Quelques esprits ardents s'affligent de ce que l'Association

parisienne a fait si peu de progrès. Je voudrais les convaincre

qu'ils se pressent trop de désespérer. Paris offre tous les éléments

de succès. Sans doute le travail de cohésion et d'organisation est

lent; il peut être souvent interrompu par les circonstances, comme

il l'est maintenant par les élections générales, qui absorbent à

bon droit l'attention publique; mais l'oeuvre sera reprise en temps

opportun, et le triomphe en est assuré.

Eh quoi! Une noble et belle cause peut-elle faillir quand elle

rallie toutes les fortes intelligences d'une époque, toutes les

illustrations, toutes les renommées, tous les titres que le génie

élève au-dessus du siècle!

J'exposerai devant vous le dénombrement de nos forces, et vous verrez

s'il y a lieu de désespérer.

Si l'on vous demandait quel est l'homme qui léguera à nos annales la

renommée parlementaire la plus solide et la plus pure; qui, par la

hauteur de ses vues, la constance de ses convictions, plus encore que

par l'éclat de son nom, s'est élevé au plus haut degré d'influence

qu'on puisse acquérir en dehors du pouvoir, vous nommeriez l'illustre

pair qui a consacré sa vie à l'abolition de l'esclavage; mais vous

ne seriez pas étonné d'apprendre qu'il n'est pas moins favorable à

l'abolition du monopole; car l'esclavage et le monopole reposent sur

le même principe.

Si l'on vous demandait:

Quel est le _poëte du sentiment_, qui a fait vibrer dans nos coeurs

les cordes les plus intimes et les plus mystérieuses?

Quel est le _poëte du peuple_, dont les chants, aux jours de notre

jeunesse, pénétraient comme un fluide puissant et rapide dans toutes

les couches de la société?

Quel est le prosateur inimitable, ou plutôt le _poëte des idées_, qui

a su jeter sur le monde des abstractions le manteau d'un style à la

fois simple, gracieux, touchant, énergique, expression d'une belle

âme tourmentée par l'inquiétude du génie?

Quel est le savant qui, soumettant les élans de l'imagination aux

lois du calcul, a sondé le plus avant la mystérieuse profondeur des

harmonies célestes, pour venir ensuite distribuer la science aux

profanes, sous les formes les plus accessibles?

Quel est l'orateur, quelle que soit sa bannière, qui a fait revivre à

notre tribune nationale les traditions des Foy et des Mirabeau?

Quel est l'homme d'État, quelque opinion qu'on se fasse de sa pensée

politique, qui, par l'éloquence et le caractère, a su la faire

dominer sur un peuple encore tout frémissant des agitations et des

espérances de Juillet?

Quel est l'heureux du siècle à qui une habileté d'un autre ordre, qui

a aussi son génie, a fait donner le nom de _roi de la finance_?

Vous répondriez: C'est le duc de Broglie, c'est Lamartine, Béranger,

Lamennais, Arago, Berryer, Guizot, Rothschild, qui tous, avec des

vues diverses, souvent opposées, ont marché, chacun dans sa voie,

jusqu'aux bornes qui semblent assignées au domaine intellectuel de

notre époque.

Eh bien! Messieurs, une cause est-elle perdue, quand elle a pour

elle des autorités si imposantes, et auxquelles leur diversité même

communique une force irrésistible?

Je ne veux pas dire que tous ces personnages illustres prendront une

part directe à notre association, mais je sais que tous adhèrent à

son principe et nous entourent de leur sympathique assentiment[29].

[Note 29: Aucun de ces personnages ne fit partie de l'association

pour laquelle, dans des conversations particulières, ils n'avaient

pas hésité à témoigner de la bienveillance. La plupart n'avaient pas

assez étudié la question, et les plus compétents n'étaient pas assez

convaincus pour embrasser ouvertement la cause du libre-échange, sans

s'inquiéter des obstacles qui pouvaient en retarder le triomphe.

(_Note de l'édit._)]

Que les monopoleurs, armés du télescope, cherchent donc dans tout

l'horizon intellectuel une petite étoile pour faire équilibre à cette

écrasante constellation.

On dit qu'ils ont pour eux M. Thiers. C'est beaucoup; mais, en

vérité, cela ne suffit pas.

À cette nomenclature assez rassurante, et que j'aurais pu allonger

beaucoup, se joint un autre symptôme encore plus propre peut-être à

vous inspirer de la confiance. Je veux parler du mouvement qui s'est

opéré dans la presse française.

L'opinion des journaux fait-elle celle des abonnés, ou celle des

abonnés fait-elle celle des journaux? ou bien, ce qui est plus

probable, exercent-elles l'une sur l'autre une action réciproque?

Quoi qu'il en soit, et dans toutes les hypothèses, un principe est

bien près de son triomphe quand on voit tous les journaux venir l'un

après l'autre se ranger sous son drapeau.

Vous avez vu l'attitude ferme et décidée qu'a prise le _Journal des

Débats_, cette feuille qui, par ses relations, le public auquel elle

s'adresse, le mérite de sa rédaction, est une des grandes forces du

pays, presque un des pouvoirs de l'État, sinon défini par la Charte,

du moins écrit dans les faits.--Le _Journal des Débats_ est pour vous.

Le _Courrier français_, qui n'a d'engagements avec aucun parti,

est pour vous. C'est une sentinelle avancée, courageuse et même un

peu aventureuse, telle qu'il en faut à une doctrine qui sort de

l'abstraction pour entrer dans la carrière militante.

La _Patrie_ est pour vous. Les journaux qui se forment ou se

reforment, comme le _Commerce_ et l'_Océan_, cherchent un abri sous

votre bannière.

La _Réforme_ ne ment pas à son titre: elle est pour vous.

La _Démocratie pacifique_ est pour vous. Sans doute la _liberté

d'échanger_ n'a qu'une importance secondaire à ses yeux auprès de

la merveilleuse _organisation_ qu'elle rêve et qui doit effacer

tous les péchés du monde ainsi que toutes ses misères; mais elle

convient que, pour être maîtres de s'_associer_, les hommes doivent

au moins s'appartenir à eux-mêmes; d'où il suit que la lutte contre

le monopole doit précéder le travail de l'_organisation_.

Il est un journal que je regrette de ne pas voir dans nos rangs et

au premier rang, c'est le _National_. Quoique cette feuille soit

l'organe d'un parti, elle est considérée dans tous, à cause du mérite

transcendant de ses écrivains et de sa réputation bien établie

d'indépendance et d'austérité politique. Je sais que le _National_

est favorable à la liberté commerciale comme à toutes les libertés.

S'il ne descend pas dans la lice, cela tient à ses vues sur la

politique générale de l'Europe, qui lui font penser que le moment

n'est pas venu où la France pourrait, sans péril, s'engager par les

liens du commerce avec des puissances oligarchiques ou absolues,

hostiles aux principes de notre révolution. Mais, quoi! les nations

les plus avancées en industrie ne sont-elles pas les plus éclairées

en politique?--Et le _commerce libre_, ce grand distributeur des

produits, n'est-il pas aussi le grand propagateur des idées?

Enfin, si je jette un coup d'oeil sur la presse départementale, je

n'y vois aucun motif de découragement. Les trois grands journaux de

Bordeaux défendent énergiquement notre principe. Le _Courrier de

Marseille_ consacre à cette cause un talent de premier ordre. Le

_Sémaphore_ suit la même voie; je ne connais qu'un journal à Lyon, et

il est pour nous, ainsi que le _Journal du Havre_, qui a acquis en

ces matières une grande autorité.

Tel est, dans la presse française, le dénombrement de nos forces.

Quels sont nos adversaires? La _Presse_ et le _Constitutionnel_.

Encore ces deux journaux s'accordent-ils à reconnaître la vérité

et la justice de notre doctrine. Ils se bornent à en ajourner

indéfiniment l'application. En principe, disent-ils, vous avez

raison. Ah! ils ne comprennent pas sans doute toute la portée d'une

telle concession! Nous avons raison _en principe_! Et qu'est-ce que

cela veut dire? Cela veut dire que la restriction est un système

faux et oppressif;--donc il faut le renverser. Cela veut dire que

le monopole est une injustice, une spoliation, un déplacement forcé

et violent de la richesse, transportée des uns aux autres sans

compensation;--donc il faut rétablir le règne de la justice et de

l'intégrité du droit de propriété. Cela veut dire que la protection

est une illusion, une déception, qu'elle opprime le travail en

prétendant le favoriser; que ses effets sont directement contraires

à ses promesses; qu'elle retranche au bien-être des masses et porte

ainsi atteinte à leur dignité et à leur moralité.

Voilà ce qui est impliqué dans cet aveu: _La liberté des échanges

est vraie en principe_; car elle serait fausse en théorie comme en

pratique, s'il était au pouvoir de la restriction de faire plus de

bien que la liberté. Aussi les journaux auxquels je fais allusion

ne pourront pas tenir longtemps la position qu'ils ont prise. Les

principes ont d'autres exigences, et les abonnés aussi. Ce n'est pas

impunément qu'on peut dire longtemps à un principe (c'est-à-dire à la

vérité): «Je te respecte et te salue, mais je te tourne le dos.» Il

vient un moment où le lecteur voit une insulte dans ce langage[30].

[Note 30: On vient de voir l'auteur, s'adressant à ses collègues,

manifester une ferme espérance. Dans la pièce suivante, nº 24, il

emprunte, pour s'adresser à un ministre, le fier langage d'Achille.

Sa lettre à M. Duchâtel eut des résultats bien divers, sur lesquels

les pages 73 et 74 du tome Ier fournissent des renseignements.

(_Note de l'édit._)]

24.--À M. TANNEGUY DUCHÂTEL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR[31].

[Note 31: _Mémorial bordelais_ du 30 juin 1846.

(_Note de l'édit._)]

MONSIEUR LE MINISTRE,

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi,

Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.

On dit, et sans horreur je ne puis le redire,

Que _la Ligue_ aujourd'hui par vos ordres expire.

Serait-il vrai que vous vous efforciez d'anéantir l'Association pour

la liberté des échanges, vous qui avez écrit ces lignes:

«Nous défendons, avec nos propres intérêts, ceux des consommateurs en

général, et ceux de toutes les branches d'industrie auxquelles les

prohibitions enlèvent de vastes débouchés. Entre tous ces intérêts

DOIT SE FORMER UNE LIGUE PUISSANTE, dont les voeux n'appellent ni

priviléges ni monopoles, mais se bornent à réclamer les bienfaits

de la libre concurrence, le naturel développement de la prospérité

générale.»

Mais non; j'aime mieux croire qu'en entourant le berceau de la

Ligue,--de votre ligue,--d'une feinte persécution, vous avez voulu

lui donner un ingénieux témoignage de votre sympathie.

Que deviendrait-elle, en effet, sans cet adroit stimulant? l'économie

politique est une belle science, mais elle n'a rien de gai et de

bien saisissant. Livrée à elle-même, notre agitation commerciale

aurait conservé son caractère scientifique et se serait vue reléguée

dans la région glacée de la dissertation. Chez nous, elle ne se mêle

pas, comme en Angleterre, à l'éternelle lutte du peuple contre

l'aristocratie. Là, le monopole est une des formes de l'oppression

féodale, et la résistance qu'on lui oppose a quelque chose de cette

ardeur fiévreuse qui, en 89, faisait battre le coeur de nos pères.

Ici, il n'est qu'un _faux système_; et qu'opposer à un faux système,

si ce n'est la froide argumentation? De l'autre côté du détroit,

le privilége retranche directement sur la subsistance du peuple

pour ajouter au faste des grands, semant dans les masses la misère,

l'inanition, la mort et le crime. C'est donc une de ces questions de

charité immédiate si propres à éveiller la sympathie du beau sexe, et

les agitateurs anglais trouvaient, jusque dans le coeur des femmes,

le plus puissant des encouragements et la plus douce des récompenses.

Mais, chez nous, comment intéresser le peuple au syllogisme et les

dames à la _balance du commerce_?

Il est vrai qu'elles font, dans leur ménage, de l'économie politique,

et de la plus orthodoxe encore. On leur entend dire souvent: Je

renonce au tricot, parce que c'est une manière dispendieuse d'acheter

des bas; si je fais de la tapisserie, c'est que cela m'amuse, et je

sais que j'y perds.--Hélas! il est triste de penser qu'il nous faut,

vous et moi et bien d'autres, accumuler des volumes pour démontrer

aux savants ce que comprennent de simples femmes, et pour prouver que

l'économie des nations est fondée sur le même principe que l'économie

des ménages!

Il n'en reste pas moins que notre théorique association devait

résolûment renoncer à ces ovations qui, d'ordinaire, accompagnent

les réformateurs et soutiennent leur courage. Une seule porte

pouvait laisser arriver jusqu'à nous la sympathie populaire, vous

l'avez compris sans doute, et c'est pour cela que vous avez voulu

l'ouvrir,--c'est la porte de la persécution. La persécution! Ah!

l'apôtre qui se dévoue à un principe ne la recherche pas; mais il ne

la craint pas non plus. Peut-être la désire-t-il, dans le secret de

son coeur, car il sait bien qu'elle est le précurseur et le gage du

succès.

Si c'est de la stratégie, de la diplomatie de vieil économiste,

elle est fort adroite, sans doute; mais n'offre-t-elle pas quelques

dangers?

Il y avait au fond de nos codes une loi si odieuse, si exorbitante,

que vous n'osiez pas vous en servir. Vous craigniez qu'à sa première

apparition, la réprobation publique n'en demandât le retrait; et vous

préfériez la laisser sommeiller, inerte, inefficace, la réservant

pour ces cas rares où l'horreur du crime fait oublier le danger de la

précaution. Cette loi, en voici le texte:

«Nulle association, etc., ne pourra se former qu'avec l'agrément du

Gouvernement, et sous les conditions qu'il _plaira_ à l'autorité

publique d'_imposer_ à la société.»

Ce qui veut bien dire: En fait d'association, il n'y a pas de loi, il

n'y a que le _bon plaisir_ du ministre.

Voilà où en est la grande nation de 89 et de 1830! Voilà le respect

qu'obtient chez nous la dignité de l'homme!

Cependant l'Association parisienne pour la liberté des échanges

avait déclaré qu'elle n'agirait jamais que par les voies légales.

En conséquence, elle vous demanda l'autorisation et les conditions

qu'_il vous plairait de lui imposer_. Beaucoup l'ont blâmée; pour

moi, je l'approuve, et cette ligne de conduite me semble toujours

avantageuse; car de deux choses l'une: ou l'on rencontre une loi

juste et prudente, et alors quel motif de ne pas s'y soumettre? ou

l'on se heurte contre une mesure arbitraire, inique, dégradante, et,

en ce cas encore, en exiger la stricte application, c'est le meilleur

moyen d'en exposer au grand jour les inconvénients et de la frapper

de l'animadversion publique.

Voyez en effet ce qui est arrivé. Je vous laisse à juger, monsieur le

Ministre, si, après cette expérience, l'article 291 peut longtemps

défigurer nos codes.

Il y a deux classes d'industriels en France: les uns prétendent que

leur travail laisse naturellement de la perte, et ils veulent être

autorisés à la combler par une taxe sur les consommateurs. (C'est

vous qui l'avez dit: _mémoire sur le système des douanes_, page

6.)--Les autres demandent que chacun soit propriétaire de ses propres

facultés et de leur produit. Ils soutiennent que la nation ne doit

payer de taxes que pour faire face aux services publics.

La question ne pouvait être loyalement portée qu'au tribunal de

l'opinion; et vous, Monsieur, qui avez jadis provoqué l'existence de

la Ligue, vous deviez au moins rester neutre.

Eh bien! les monopoleurs _s'associent_ en toute liberté. Ils

_s'organisent_ comme ils l'entendent; ils _se coalisent_; ils ont

des réunions, des comités, des journaux, un système de contributions

qui fonctionne aussi régulièrement que celui de votre collègue des

finances. Grâce à ces ressources, au jour marqué, et quand ils le

jugent utile à leurs intérêts, la foule de leurs délégués accourt de

tous les points du territoire vers le centre du Gouvernement; elle

le circonvient, elle obsède l'administration, elle pèse d'un poids

immense sur les résolutions des pouvoirs publics, et il n'y a pas de

législature qui ne se voie contrainte de lui prodiguer les deniers

des contribuables.

D'un autre côté, les amis de la liberté et de la justice demandent

bénévolement à _s'associer_ aussi. Ils n'aspirent qu'à discuter leurs

droits, à répandre l'information, à éclairer les esprits. Que les

deux systèmes soient admis à se faire écouter, disent-ils: si le

nôtre est faux il succombera; s'il est vrai, n'est-il pas juste qu'il

triomphe?

Et vous nous refusez l'autorisation!... Ah! monsieur le Ministre,

prenez garde et voyez sur quel terrain vous transportez le débat.

Entre vous et nous, il n'est pas question de liberté commerciale;

c'est une lutte que nous soutiendrons contre les monopoleurs et dont

l'opinion sera juge. Ce que nous vous demandons, c'est de tenir

la balance égale, de ne pas nous fermer la bouche, de ne pas nous

accabler seuls sous les pouvoirs exorbitants que la législation ne

vous a pas confiés à cette fin. Si, pour arriver à faire prévaloir

nos droits de contribuables, nous sommes réduits à défendre d'abord

nos droits de citoyens; s'il nous faut préalablement discuter et

renverser l'article 291 et sa lignée de septembre, nous sommes

prêts. Odieuses en elles-mêmes, l'usage que vous faites de ces armes

achèvera de les discréditer, et nous les briserons dans vos mains.

Mais, en même temps, nous ne méconnaîtrons pas le service que

vous rendez à notre cause. Combien d'auxiliaires inattendus ne

poussez-vous pas sous notre drapeau! La presse opposante y accourra

toute entière. Elle hésitait; ses convictions économiques, à ce

qu'il semble, sont encore douteuses. Ce combat d'avant-garde la fera

arriver dans nos rangs, et elle y restera; car elle apprendra qu'on y

respire l'air de la justice et de la liberté.

Je suis, monsieur le Ministre, votre serviteur.

25.--LA LOGIQUE DU _MONITEUR INDUSTRIEL_[32].

[Note 32: _Mémorial bordelais_ du 1er juillet 1846.

(_Note de l'édit._)]

Le _Moniteur industriel_, toujours fidèle au monopole, commente

aujourd'hui la déclaration de l'Association du libre-échange. Après

avoir dit qu'elle tient compte de quelques _idées générales_ dont il

ne conteste pas la justesse, il ajoute qu'elle ne tient pas compte de

la _vie réelle_; d'où il suit, selon lui, qu'il y a incompatibilité

entre la _vie_ et les _idées_. Sous l'influence de cette pensée, le

_Moniteur_ affirme que la déclaration est bonne pour l'Académie

des sciences morales, mais détestable pour le régime d'un peuple

raisonnable; d'où il suit encore qu'il y a incompatibilité entre

l'Académie et la raison.

Le _Moniteur_ résume ainsi sa théorie:

«Ce qui doit nous préoccuper, c'est de développer, c'est de doubler,

c'est de quadrupler, si nous le pouvons, toutes nos industries.

Est-ce que, si nous parvenions à _quadrupler_ toutes nos industries,

nous ne serions pas _dix fois_ plus riches?»

Voilà donc le _Moniteur_ fouriériste et entiché du _quadruple

produit_, avec cette variante que, d'après lui, _quatre_ fois plus de

produits donnent _dix_ fois plus de richesses!--Et ces messieurs nous

appellent utopistes! Et ils nous reprochent de n'avoir pas mis de

chiffres dans notre manifeste!

J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants,

Mais je me garderais de les montrer aux gens.

Cependant accordons au _Moniteur_ qu'il serait bon de _quadrupler_

toutes nos industries. Et qui en doute, alors même que nos richesses

n'en seraient pas _décuplées_?--Reste à savoir si le moyen proposé

par le _Moniteur_ est bon, et si les industries se peuvent quadrupler

toutes à la fois, par la vertu du pillage qu'elles exercent les unes

sur les autres.

Supposons vingt-quatre industries, autant que de lettres dans

l'alphabet. Leurs profits sont divers: A gagne énormément, B

beaucoup, C joliment, D moins, et ainsi de suite jusqu'à Y, qui joint

à peine les deux bouts, et Z qui est en perte.

Dans cette situation, Z demande à prélever une petite somme sur les

profits de chacune de ses soeurs, par une taxe directe, sous le nom

de prime, ou par un impôt déguisé sous le nom de protection, de

manière, non-seulement à ne plus perdre, mais à _quadrupler_ son

importance.

La plus grande des niaiseries imaginables serait de voir là un profit

général, car l'importance de Z ne s'accroît qu'en diminuant celle de

toutes les autres industries. Y, en particulier, qui était sur la

limite de la perte, y entre de plein saut.

Y a la ressource de demander l'autorisation de piller ses vingt-trois

soeurs, y compris Z.

C'est le tour de X de tomber dans le domaine de la perte. Nouveau

recours au pillage, qui entraîne V, puis U, puis T, jusqu'à ce que

toutes les soeurs se ruinent les unes par les autres.

Alors le système est complet, et on se flatte d'avoir _quadruplé_

toutes les industries.

Messieurs du _Moniteur_, de grâce, prouvez-nous une fois pour toutes

que par la restriction nous pillons l'étranger. Nous examinerons

alors la question de _justice nationale_, mais nous nous avouerons

battus sur celle du _profit national_.

Que si cette portion de bénéfice procuré par la protection à un

Français est payée exclusivement par d'autres Français, cessez de

nous le présenter comme un bénéfice net, clair, liquide, national.

C'est là qu'est la déception, c'est là que nous vous ramènerons sans

cesse.

Il y a, dans l'article du _Moniteur_, un autre sophisme qui est du

reste fort répandu et que, par ce motif, nous relèverons ici. Il

consiste à assimiler le commerce à la guerre et les échanges de

produits aux échanges de coups de poing.

Après avoir rabaissé humblement la France et exalté la supériorité

infinie de l'Angleterre, le _Moniteur_ s'écrie:

«Voilà Goliath et David en présence. Eh bien! pour égaliser leurs

forces, on propose à David de laisser là sa fronde et d'aller _se

colleter_ avec Goliath. Quelle économie politique!»

C'est le _Moniteur_ qui fait cette exclamation à notre endroit, et

non nous au sien.

On pourrait aisément s'y tromper.

Eh! qui parle à David de s'aller _colleter_ avec Goliath? Ce que nous

disons à David, c'est ceci:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 8 / 32 段