Et voilà pourquoi je comprends très-bien cette stratégie de la part

d'un protectioniste, car elle seconde merveilleusement ses desseins;

mais je ne la comprends pas de la part d'un homme qui cherche

sincèrement le triomphe de la liberté et de la justice pour tous.

Mais entrons dans le fond de la question. Le _Constitutionnel_

affirme «que les ports de mer se sont toujours élevés contre la

réciprocité, en matière de navigation.»

C'est possible, mais en même temps les ports se plaignent que la

marine marchande décline sans cesse.

Et à quoi conduit, en fait de navigation, la non-réciprocité? Le

voici:

Un armateur du Havre avait fait construire trois magnifiques

bateaux à vapeur pour faire un service régulier entre cette ville

et Saint-Pétersbourg. Il acquitta 300,000 francs de droits pour

les machines qui étaient anglaises. Elles étaient servies par des

mécaniciens français, comme les bateaux étaient montés par des marins

français.

Ainsi l'honorable armateur, en organisant cette belle entreprise,

avait servi les intérêts de notre marine aussi bien que ceux du

commerce.

Les choses en étaient là, quand la France augmenta les droits sur

les graines oléagineuses et la _surtaxe_ de celles qui arrivent par

navires étrangers.

Voilà donc les navires russes exclus de nos ports.

La Russie a senti le coup, et par un ukase elle a élevé de 50 pour

100 les droits sur les produits arrivant en Russie, sous pavillon

français.

Et voilà nos navires exclus des ports russes.

Or, qu'arrive-t-il de là?

C'est que dorénavant tout bâtiment, à laquelle des deux nations qu'il

appartienne, doit faire _deux voyages pour un fret_.

Car, s'il est russe, il faut qu'il vienne _à vide_, chez nous,

chercher des marchandises; et s'il est français, force est qu'il

aille _à vide_ chercher des produits russes.

Ainsi la réciprocité s'est établie, mais c'est une réciprocité de

gênes, d'entraves et de _travail perdu_.

Voilà-t-il pas un beau résultat?

Mais écoutons la fin de l'histoire.

L'entreprise de l'armateur du Havre ne pouvant plus continuer, il

est sur le point de _vendre ses trois steamers à des Anglais_. Et

remarquez ceci: les Anglais ne lui rembourseront certainement pas

les 300,000 francs de droits qu'ont acquittés les machines. Ils

ne payeront pas non plus toute la valeur des steamers, dont le

propriétaire n'a que faire. Ils pourront donc, au besoin, établir le

fret au-dessous du taux normal, et se servir de nos capitaux pour

nous battre chez nous.

Et tout cela parce qu'ils ont un traité de réciprocité avec la Russie

et que nous n'en avons ni n'en voulons.

Un mot encore sur l'intérêt maritime.

Un constructeur de Marseille me disait: Le navire que je livre aux

Italiens pour 70,000 francs, coûte aux Français 100,000 francs, à

cause des droits.

Mettons d'abord le trésor hors de cause. Le _Constitutionnel_ nous

apprend que la douane lui vaut 160 millions, «et il est plus que

douteux, ajoute-t-il, qu'un accroissement dans les transactions

et _une augmentation d'impôts indirects_, qui en seraient la

conséquence, _au dire_ des libres-échangistes, remplirait le vide

causé par la suppression des douanes.»

Où le _Constitutionnel_ a-t-il pris que les partisans du

libre-échange invoquent _une augmentation d'impôts indirects_? C'est

là une insinuation dont la portée est facile à comprendre. Elle a

sans doute pour but de jeter l'alarme dans le pays, de soulever

contre nous l'opinion publique. Toujours de la stratégie! mais encore

faudrait-il qu'elle fût fondée sur quelque chose de spécieux. En

quoi l'abrogation de la protection compromettrait-elle le trésor?

J'ai toujours compris qu'une marchandise _qui n'entre pas_ ne paye

pas de droits.... au trésor s'entend, car elle fait peser sur le

consommateur une taxe odieuse.

Je prie le _Constitutionnel_ de nous dire combien le trésor retire

des droits sur le fer. Pour lui éviter des recherches, je le lui

dirai: c'est _trois millions_.--Au reste, si l'État veut affermer la

douane à 160 millions, à la condition de n'élever aucuns droits et de

les abaisser tous, j'ose dire qu'une compagnie sera prête avant la

fin de l'année. Que le monopole ne parle donc plus du trésor qu'il

opprime, comme il opprime le consommateur.

Mais voici la grande difficulté: «Il est difficile d'arriver à une

pondération exacte et rigoureuse de tous les intérêts. Un changement

brusque de régime douanier, favorisant les uns, ruinerait évidemment

les autres.»

_Brusquerie_ à part, qui donc demande que le gouvernement pondère

tous les intérêts? Ce qu'on lui demande, c'est qu'il les laisse

se pondérer entre eux par l'échange.--Et puis, n'y a-t-il aucune

distinction à faire entre deux intérêts dont l'un demande à n'être

pas opprimé par l'autre?

«Nous n'examinerons pas dit le _Constitutionnel_, si le régime

protecteur prend sa source dans une erreur des gouvernements ou dans

la nécessité des industries qui se sont établies dans le pays. Il

suffit qu'il existe et qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on

n'y touche qu'avec prudence.»

Vous n'examinez pas!... Mais précisément c'est ce qu'il faut

examiner. Il n'est pas indifférent que la protection douanière

soit ou non une erreur, soit ou non une injustice. Cela change

complétement la position des parties belligérantes. Les _droits

acquis_, dont le monopole se fait un titre, perdent bien de leur

force, s'ils sont _mal acquis_, s'ils sont acquis aux dépens d'autrui.

Quand le choléra régnait à Paris, il y favorisait certaines

industries; les médecins, les pharmaciens, les droguistes, les

entrepreneurs de pompes funèbres, tendaient à se multiplier sous

son influence. Si l'État eût trouvé un moyen de chasser ce fléau,

qu'aurait-on pensé d'un publiciste qui serait venu dire: Je n'examine

pas si le choléra est un bien ou un mal; il suffit qu'il existe et

qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on n'y touche qu'avec

prudence?--

20.--PREMIÈRE LETTRE AU RÉDACTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_[25].

[Note 25: _Journal des Débats_ du 2 mai 1846.

(_Note de l'édit._)]

MONSIEUR,

Me permettrez-vous d'ajouter quelque chose aux judicieuses

observations que vous faites, dans votre feuille du 28 avril, au

sujet des modifications que l'Angleterre fait subir à ses tarifs?

Vous envisagez cette réforme au point de vue spécial de l'influence

qu'elle pourra exercer sur notre commerce. Vous faites remarquer que

nos ventes dans le Royaume-Uni devront nécessairement s'accroître,

puisque les droits d'entrée y seront considérablement réduits,

quelquefois abolis sur une foule d'articles, tels que céréales,

bestiaux, beurre, fromage, eau-de-vie, vinaigre, soieries, tissus de

laine et de lin, peaux ouvrées, savons, chapeaux, bottes, horlogerie,

carrosserie, ouvrages en métaux, cuivre, bronze, plomb ou étain,

papiers de tenture, etc., etc.

Vous pensez, avec raison, que cette grande mesure aura pour effet de

développer considérablement les échanges de la Grande-Bretagne avec

les États continentaux.

Assurément, il n'est pas possible de douter que la réforme anglaise

n'ouvre de nouveaux débouchés aux produits des autres peuples.

Mais qui s'emparera de ces débouchés nouveaux? Il me semble évident

que ce sont les nations qui les premières réformeront leurs propres

tarifs.

Tout négociant sait que ce qui favorise ou entrave les exportations,

c'est le plus ou moins de facilité à opérer les retours. Vendre pour

de l'argent, c'est une demi-opération qui supporte les frais d'une

opération entière, et qui, par ce motif, sourit beaucoup moins aux

négociants qu'aux théoriciens de cabinet.

Je me ferai comprendre par un exemple.

Vous avez cité le beurre parmi les articles dont notre exportation

pourra s'accroître.

Je suppose que deux navires entrent dans la Tamise, l'un venant de

France, l'autre de Hollande, tous les deux chargés de beurre. Je

suppose encore que le prix de revient soit identique.

Ici on pourra m'arrêter et me dire que de telles suppositions ne se

réalisent jamais; mais comme je cherche l'influence de deux systèmes

de douane différents sur deux opérations analogues, je dois bien

raisonner comme les géomètres, sur cette formule: _toutes choses

égales d'ailleurs_.

Ainsi admettons qu'en entrant en rivière le beurre normand et le

beurre hollandais reviennent à 100 fr. les 100 kilogr.; admettons

encore que le fret ajoutera 5 fr. à ce prix, et que les spéculateurs

veulent faire un bénéfice de 10 p. 100.

Voici le compte du négociant français:

Prix de revient du beurre 100 fr.

Fret 5

Retour à vide du navire 5

Bénéfice 10

--------

TOTAL 120 fr.

Au-dessous de ce cours, il y aurait perte, tout au moins absence de

bénéfice, et ce genre de commerce ne pourrait continuer.

Voici maintenant le compte du négociant hollandais:

Prix de revient du beurre 100 fr.

Fret 5

Retour du navire: _néant_, puisque les frais

en seront supportés par la cargaison de retour 0

Bénéfice, comme ci-dessus 10

--------

TOTAL 115 fr.

Par où l'on voit que le Hollandais pourra établir le cours à 115 fr.,

gagner encore et chasser le Français du marché.

Et il le fera même nécessairement sous l'aiguillon de la concurrence

que lui feront ses compatriotes.

Je pourrais, monsieur le Rédacteur, tirer de là bien des

conséquences; faire voir que le beurre français n'attendra pas d'être

chassé des marchés anglais; que par cela seul qu'il ne pourra s'y

vendre, il ne sera pas produit en Bretagne et en Normandie; qu'il

y aura donc dans ces provinces moins de prairies artificielles et

naturelles, moins de bestiaux, moins d'engrais, moins de capitaux

engagés dans l'agriculture, etc., etc.

On me dira sans doute que, d'un autre côté, par cela seul que le

navire français n'a pu rapporter de la toile et des rails, ces mêmes

capitaux payeront des fileurs et des mineurs.

Reste à savoir si cet emploi forcé est plus avantageux que l'autre.

Je me garderai bien d'entrer ici dans cette discussion, et je

terminerai en faisant observer que le beurre n'a été pris que

comme exemple; ce que j'en ai dit s'applique à l'ensemble de nos

transactions.

Après avoir montré l'influence de la réforme anglaise sur celles de

nos industries nationales qu'elle semble d'abord devoir développer,

il serait utile de rechercher la condition qu'elle prépare à nos

productions les plus protégées. Ce sera peut-être l'objet d'un second

article.

Agréez, etc.

21.--DEUXIÈME LETTRE AU _JOURNAL DES DÉBATS_[26], INSÉRÉE DANS LE

NUMÉRO DU 11.

[Note 26: Reproduite par le _Mémorial bordelais_ du 14 mai 1846.]

MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

J'ai essayé de montrer par un exemple, et en évitant la dissertation,

comment l'immense débouché qui va s'ouvrir dans la Grande-Bretagne

aux produits européens ne profiterait guère qu'aux nations qui, les

premières, modifieront leurs tarifs. Il est aisé de comprendre que

les autres, réduites par la difficulté des _retours_ à mettre au

compte _d'une demi-opération_ les frais d'une opération, seront hors

d'état de soutenir la lutte.

Il suit de là que nos industries nationales, celles dont notre climat

et notre génie favorisent le développement, gagneront moins qu'on ne

devait s'y attendre à la réforme anglaise.

Comment s'en trouveront nos industries protégées?

Si quelque chose m'étonne, c'est qu'elles n'aient pas déjà jeté leur

cri d'alarme, car je les crois de beaucoup les plus menacées. D'où

leur vient cette sécurité? Est-ce confiance en elles-mêmes, est-ce

découragement?

Notre tarif actuel est calculé pour un ordre de choses qui évidemment

va cesser. La protection qu'il a en vue est corrélative au prix

qu'ont les choses au dehors; or, ce prix venant à baisser, la

protection deviendra naturellement inefficace.

Quand un homme rencontre une barrière, il a deux moyens de la

surmonter: le premier, c'est de l'abaisser; le second, c'est

d'exhausser le sol autour d'elle.

Les Anglais ont devant eux la barrière de nos tarifs; ils ne peuvent

rien sur notre législation, et par conséquent il ne dépend pas d'eux

de diminuer la _hauteur absolue_ de l'obstacle. Que font-ils? Ils

en diminuent la _hauteur relative_, en accumulant à ses pieds des

produits et en les allégeant pour ainsi dire d'une partie de leur

prix.

Voyons comment les choses vont se passer.

Nous fabriquons un produit X pour 150 fr.

Les Anglais peuvent vendre, à l'entrepôt, X à 100 fr.

L'État qui, selon l'expression de M. de Saint-Cricq, _dispose_ des

consommateurs et les _réserve_ aux producteurs, frappe le produit

anglais d'un droit de 50 fr., et rétablit ainsi, aux dépens du public

français, ce qu'on appelle l'_égalité des conditions_.

Mais, sous le régime actuel des tarifs anglais, plusieurs éléments

entrent dans ce prix de 100 fr. du produit X, lesquels vont

disparaître par la réforme.

1º La _matière première_ ne payera plus de taxe, ce qui permettra une

réduction de 10 fr. peut-être à la vente.

2º La _vie à bon marché_, donnée au peuple, entraînera une baisse

égale.

3º La _facilité des retours_, qui n'existe pas maintenant et que la

réforme va conférer aux Anglais, peut équivaloir à une diminution de

5 fr.

C'est donc à 75 fr. au lieu de 100 fr. que le produit X pourra être

livré dans notre entrepôt. Ajoutez-y les 50 fr. de droits, et vous

n'arrivez qu'à 125 fr., le produit français restant toujours à 150 fr.

S'il veut être fidèle au principe de la protection, l'État devra

donc élever le droit de 50 à 75 fr. Or, le droit de 50 fr. sur une

marchandise de 100 fr. équivalait à 50 pour 100; celui de 75 fr. sur

un produit de 75 fr. sera de 100 pour 100.

Par où l'on voit que si le prix baisse d'un quart, il faut que le

tarif s'élève du double.

Les industries privilégiées peuvent donc préparer leurs armes, leurs

manoeuvres secrètes, leurs requêtes et leurs doléances.

Et le ministère aussi peut s'attendre à une laborieuse campagne.

Déjà il a bien du mal à maintenir la trêve entre ceux qui profitent

et ceux qui souffrent du régime protecteur; que sera-ce, quand il

sera tiraillé dans les deux sens opposés avec une double intensité?

quand les monopoleurs apporteront d'excellentes raisons pour motiver

l'exhaussement du tarif, précisément à l'instant où, pour le faire

abaisser, les consommateurs donneront de meilleures raisons encore?

Mais, puisque j'ai nommé _le consommateur_, permettez-moi une

réflexion.

Au point de vue des hommes qui se disent _socialistes_, j'encourrai,

je le sens, un grave reproche pour avoir dit que la _vie à bon

marché_, fruit de la réforme anglaise, se traduira en baisse du

produit fabriqué.

«Vous voyez bien, diront-ils, que c'est toujours la guerre du

riche contre le pauvre, du capital contre le travail. Voilà la

secrète pensée des manufacturiers, le machiavélisme britannique qui

se dévoile. Ce qu'on veut, c'est abaisser le taux des salaires,

c'est se mettre en mesure de sous-vendre (_undersell_) tous les

rivaux. L'ouvrier, c'est une machine dont on cherche un emploi plus

économique, etc., etc.»

J'ignore si les Anglais ont fait ce calcul; mais s'ils l'ont fait,

j'admire leur philanthropie; car, quoi de plus généreux que d'appeler

le monde entier au bénéfice de leur réforme? Si, à mesure qu'ils

abrogent les taxes sur les matières premières, ou qu'ils réduisent

le taux de la main-d'oeuvre, ou qu'ils se mettent à même de naviguer

à meilleur compte, ils abaissent proportionnellement le prix du

produit; s'ils font à l'acheteur une remise de 10 francs à raison

de la première circonstance, de 10 francs pour la seconde, de 5

francs pour la troisième,--je le demande, qui donc, en définitive,

recueillera le fruit de la réforme, le plus clair et le plus net

de ses avantages? n'est-ce pas l'acheteur, le _consommateur_,

le Français, le Russe, l'Italien, l'homme rouge, noir ou jaune,

quiconque, en un mot, n'est pas assez fou pour s'interdire, par

d'absurdes tarifs, toute participation aux bienfaits de cette grande

mesure?

Et voilà, messieurs les Socialistes, la vraie fraternité, non point

la fraternité fouriériste, mais là fraternité providentielle: que les

nations ne puissent rien accomplir de grand et de beau, même dans des

vues égoïstes, qui ne profite aussitôt à l'humanité tout entière.

J'aimerais à aborder ce vaste sujet, mais je ne dois pas abuser de

votre complaisance et de la patience du lecteur. Sans vouloir faire

ici _du prospectus_, me sera-t-il permis de dire qu'il est traité

d'une manière générale dans un article du _Journal des Économistes_

emprunté à l'Encyclopédie du dix-neuvième siècle, intitulé: _De la

concurrence_.

22.--DU CHEMIN DE FER DE BORDEAUX À BAYONNE[27].

(Lettre adressée à une commission de la Chambre des députés.)

[Note 27: _Mémorial bordelais_, du 19 mai 1846, reproduisant _la

Patrie_.]

MESSIEURS,

Les partisans du tracé _direct_ et ceux du tracé _courbe_ ont beau

s'évertuer, il n'y a de part et d'autre qu'un argument sérieux.

Les premiers disent: Notre ligne est plus courte de 29 kilomètres.

Les seconds répondent: La nôtre dessert une population quatre fois

plus dense.

Ou, sous la forme agressive, les uns:

Votre tracé _courbe_ renchérit les transports pour les points

extrêmes;

Les autres: Votre tracé direct passe dans le désert et sacrifie tous

les intérêts du pays.

La question ainsi posée, on comprend quelle importance les partisans

de la ligne directe devaient attacher à prouver, d'une part, que le

désert n'est pas aussi désert qu'on le suppose; de l'autre, que les

vallées ne sont ni aussi riches ni aussi peuplées qu'on le dit.

C'est l'argumentation à laquelle a eu recours la commission

d'enquête des Basses-Pyrénées, et, dans l'impartial exposé des

motifs de M. le Ministre des travaux publics, on la voit reproduite

en ces termes:

«Il convient de remarquer que, dans les cantons des grandes Landes,

la population s'est constamment accrue, depuis quarante ans, dans une

proportion moyenne de 50 pour 100, tandis que dans les vallées elle

est demeurée stationnaire et _même a décru_ sur quelques points.»

J'ai lieu de croire que le fait qu'on invoque a été puisé dans un

mémoire que j'ai publié sur la _répartition de l'impôt_ dans le

département des Landes, mémoire qu'on ne manquera pas sans doute de

faire passer sous vos yeux. Il doit donc m'être permis de protester

contre l'usage étrange qu'on en prétend faire. Je n'ai pas la

prétention de plaider pour ou contre une des deux lignes rivales,

mais j'ai celle de m'opposer à ce que, pour éloigner le chemin de nos

vallées, on fasse argument de tout, même de leurs souffrances.

Tout homme qui s'est occupé du vaste sujet de la population sait

qu'elle croît plus rapidement, d'ordinaire, dans les pays où elle est

rare que dans ceux où elle a atteint une grande densité. Dire que

c'est là un motif pour accorder la préférence aux premiers, en fait

de chemin de fer, c'est dire qu'ils sont plus utiles en Russie qu'en

Angleterre, et dans les Landes que dans la Normandie.

Ensuite on a généralisé un fait local. Il n'est pas vrai que la

population diminue dans la vallée de la Garonne, de la Midouze et

de l'Adour. Elle y croît lentement, il est vrai, précisément parce

qu'elle y est très-pressée.

Ce qui est vrai, ce que je ne rétracte pas, c'est que, dans un petit

pays, qu'on nomme la Chalosse, situé sur la rive gauche de l'Adour,

et spécialement dans quatre à cinq cantons vinicoles de cette

province, _le nombre des décès surpasse régulièrement, depuis vingt

ans, le nombre des naissances_.

C'est là une perturbation déplorable, un phénomène unique dans le

siècle, et il ne se montre nulle part, pas même en Turquie. Pour

savoir ce qu'on en doit conclure, relativement à la question qui nous

occupe, il ne suffit pas de constater le fait, il faut encore le

rattacher à sa cause.

_La population a décru_, disent les commissaires enquêteurs. Ce mot

est bientôt prononcé. Ah! ils ne savent pas tout ce qu'il implique!

Ils n'ont pas assistée à ce douloureux travail par lequel s'accomplit

une telle révolution! Ils ne savent pas ce qu'elle suppose de

souffrances morales et physiques. Je vais le leur dire. C'est une

funèbre histoire, mais elle est pleine d'enseignement.

La Chalosse est un des pays les plus fertiles de la France.

Autrefois, on y récoltait des vins qui descendaient l'Adour. Une

partie se consommait aux environs de Bayonne; l'autre s'exportait au

nord de l'Europe. Ce commerce extérieur occupait à Bayonne l'activité

et les capitaux de dix ou douze maisons honorables, dont un de vos

collègues, M. Chégaray, pourrait au besoin citer les noms.

À cette époque les vins avaient une valeur soutenue. L'aisance

s'était répandue dans le pays, et avec elle la population. L'étendue

des métairies s'était naturellement restreinte; elles ne comportaient

pas plus de deux à trois hectares. Chacune de ces petites

exploitations, travaillée comme un jardin, fournissait à une famille

des moyens assurés d'existence. Les revenus des propriétaires et des

métayers faisaient vivre une classe nombreuse d'artisans, et l'on

conçoit à quel degré de densité la population avait dû parvenir sous

ce régime.

Mais les choses ont bien changé!

La politique commerciale qui a prévalu parmi les peuples a fermé à la

Chalosse ses débouchés extérieurs. L'exportation a été, je ne dirai

pas réduite, mais détruite, complétement anéantie.

D'un autre côté, le système des contributions indirectes a beaucoup

restreint ses débouchés intérieurs. En affranchissant de l'impôt

de consommation, en faveur du propriétaire, le vin récolté sur

son fonds, il a altéré, en matière de viniculture, la division du

travail. Il a agi comme ferait une loi qui porterait: «Le pain sera

soumis à un impôt, excepté celui que chacun fera dans son ménage.»

Évidemment une telle disposition tendrait à détruire la boulangerie.

Enfin, l'Adour cesse graduellement d'être navigable. Des documents

authentiques constatent que les bateaux remontaient jusqu'à

Aire.--Les vieillards du pays les ont vus aller à Grenade; je les

ai, moi-même, vus charger à Saint-Sever. Maintenant ils s'arrêtent à

Mugron, et d'après les difficultés qu'on éprouve à les y conduire, il

est aisé de prévoir que dans peu ils ne dépasseront pas le confluent

de la Midouze.

Je n'ai point à raisonner sur les causes. Elles existent, c'est

positif. Quels ont été les effets?

D'abord de diminuer le revenu des propriétaires; ensuite de rendre

la part du métayer insuffisante pour son existence et celle de sa

famille. Il a donc fallu que, sur ce qui lui restait de revenu, le

propriétaire fît un fort prélèvement pour parfaire au métayer ce

qui est rigoureusement nécessaire au maintien de la vie. L'un a été

ruiné. Vainement il a lutté contre les séductions du luxe dont le

siècle l'entoure de toute part; vainement il s'est imposé les plus

durs sacrifices, la parcimonie la plus minutieuse, il n'a pu échapper

aux cuisantes douleurs qui accompagnent une dégradation inévitable.

Le métayer n'a plus été un métayer; sa part colonne ne servant qu'à

diminuer sa dette, il est devenu un journalier auquel on donne pour

tout salaire une ration quotidienne de maïs.

En d'autres termes, on a reconnu que l'étendue des exploitations,

bonne pour d'autres circonstances, était maintenant trop bornée; et

en ce moment il s'opère, dans la constitution agricole du pays, une

révolution remarquable.

Les vins n'ayant plus de débouchés, deux hectares de vigne ne peuvent

plus constituer un corps d'exploitation. Il y a tendance manifeste

à organiser la propriété sur d'autres bases. De deux métairies

de vigne, on en fait une qui renferme une juste proportion de

labourables. On comprend que, sous l'empire des causes énumérées, ce

n'est plus deux ou trois hectares qu'il faut, mais cinq ou six pour

faire vivre une famille de métayers. Là aussi on fait des fusions,

mais des fusions qui altèrent les sources de la vie.

Dans la commune que j'habite, trente maisons de métayers ont été

démolies depuis le cadastre, et plus de cent cinquante dans le canton

dont les intérêts judiciaires me sont confiés; et remarquez ceci, ce

sont autant de familles vouées à une complète destruction. Leur sort

est de souffrir, décliner et disparaître.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 7 / 32 段