d'un protectioniste, car elle seconde merveilleusement ses desseins;
mais je ne la comprends pas de la part d'un homme qui cherche
sincèrement le triomphe de la liberté et de la justice pour tous.
Mais entrons dans le fond de la question. Le _Constitutionnel_
affirme «que les ports de mer se sont toujours élevés contre la
réciprocité, en matière de navigation.»
C'est possible, mais en même temps les ports se plaignent que la
marine marchande décline sans cesse.
Et à quoi conduit, en fait de navigation, la non-réciprocité? Le
voici:
Un armateur du Havre avait fait construire trois magnifiques
bateaux à vapeur pour faire un service régulier entre cette ville
et Saint-Pétersbourg. Il acquitta 300,000 francs de droits pour
les machines qui étaient anglaises. Elles étaient servies par des
mécaniciens français, comme les bateaux étaient montés par des marins
français.
Ainsi l'honorable armateur, en organisant cette belle entreprise,
avait servi les intérêts de notre marine aussi bien que ceux du
commerce.
Les choses en étaient là, quand la France augmenta les droits sur
les graines oléagineuses et la _surtaxe_ de celles qui arrivent par
navires étrangers.
Voilà donc les navires russes exclus de nos ports.
La Russie a senti le coup, et par un ukase elle a élevé de 50 pour
100 les droits sur les produits arrivant en Russie, sous pavillon
français.
Et voilà nos navires exclus des ports russes.
Or, qu'arrive-t-il de là?
C'est que dorénavant tout bâtiment, à laquelle des deux nations qu'il
appartienne, doit faire _deux voyages pour un fret_.
Car, s'il est russe, il faut qu'il vienne _à vide_, chez nous,
chercher des marchandises; et s'il est français, force est qu'il
aille _à vide_ chercher des produits russes.
Ainsi la réciprocité s'est établie, mais c'est une réciprocité de
gênes, d'entraves et de _travail perdu_.
Voilà-t-il pas un beau résultat?
Mais écoutons la fin de l'histoire.
L'entreprise de l'armateur du Havre ne pouvant plus continuer, il
est sur le point de _vendre ses trois steamers à des Anglais_. Et
remarquez ceci: les Anglais ne lui rembourseront certainement pas
les 300,000 francs de droits qu'ont acquittés les machines. Ils
ne payeront pas non plus toute la valeur des steamers, dont le
propriétaire n'a que faire. Ils pourront donc, au besoin, établir le
fret au-dessous du taux normal, et se servir de nos capitaux pour
nous battre chez nous.
Et tout cela parce qu'ils ont un traité de réciprocité avec la Russie
et que nous n'en avons ni n'en voulons.
Un mot encore sur l'intérêt maritime.
Un constructeur de Marseille me disait: Le navire que je livre aux
Italiens pour 70,000 francs, coûte aux Français 100,000 francs, à
cause des droits.
Mettons d'abord le trésor hors de cause. Le _Constitutionnel_ nous
apprend que la douane lui vaut 160 millions, «et il est plus que
douteux, ajoute-t-il, qu'un accroissement dans les transactions
et _une augmentation d'impôts indirects_, qui en seraient la
conséquence, _au dire_ des libres-échangistes, remplirait le vide
causé par la suppression des douanes.»
Où le _Constitutionnel_ a-t-il pris que les partisans du
libre-échange invoquent _une augmentation d'impôts indirects_? C'est
là une insinuation dont la portée est facile à comprendre. Elle a
sans doute pour but de jeter l'alarme dans le pays, de soulever
contre nous l'opinion publique. Toujours de la stratégie! mais encore
faudrait-il qu'elle fût fondée sur quelque chose de spécieux. En
quoi l'abrogation de la protection compromettrait-elle le trésor?
J'ai toujours compris qu'une marchandise _qui n'entre pas_ ne paye
pas de droits.... au trésor s'entend, car elle fait peser sur le
consommateur une taxe odieuse.
Je prie le _Constitutionnel_ de nous dire combien le trésor retire
des droits sur le fer. Pour lui éviter des recherches, je le lui
dirai: c'est _trois millions_.--Au reste, si l'État veut affermer la
douane à 160 millions, à la condition de n'élever aucuns droits et de
les abaisser tous, j'ose dire qu'une compagnie sera prête avant la
fin de l'année. Que le monopole ne parle donc plus du trésor qu'il
opprime, comme il opprime le consommateur.
Mais voici la grande difficulté: «Il est difficile d'arriver à une
pondération exacte et rigoureuse de tous les intérêts. Un changement
brusque de régime douanier, favorisant les uns, ruinerait évidemment
les autres.»
_Brusquerie_ à part, qui donc demande que le gouvernement pondère
tous les intérêts? Ce qu'on lui demande, c'est qu'il les laisse
se pondérer entre eux par l'échange.--Et puis, n'y a-t-il aucune
distinction à faire entre deux intérêts dont l'un demande à n'être
pas opprimé par l'autre?
«Nous n'examinerons pas dit le _Constitutionnel_, si le régime
protecteur prend sa source dans une erreur des gouvernements ou dans
la nécessité des industries qui se sont établies dans le pays. Il
suffit qu'il existe et qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on
n'y touche qu'avec prudence.»
Vous n'examinez pas!... Mais précisément c'est ce qu'il faut
examiner. Il n'est pas indifférent que la protection douanière
soit ou non une erreur, soit ou non une injustice. Cela change
complétement la position des parties belligérantes. Les _droits
acquis_, dont le monopole se fait un titre, perdent bien de leur
force, s'ils sont _mal acquis_, s'ils sont acquis aux dépens d'autrui.
Quand le choléra régnait à Paris, il y favorisait certaines
industries; les médecins, les pharmaciens, les droguistes, les
entrepreneurs de pompes funèbres, tendaient à se multiplier sous
son influence. Si l'État eût trouvé un moyen de chasser ce fléau,
qu'aurait-on pensé d'un publiciste qui serait venu dire: Je n'examine
pas si le choléra est un bien ou un mal; il suffit qu'il existe et
qu'il ait créé de nombreux intérêts pour qu'on n'y touche qu'avec
prudence?--
20.--PREMIÈRE LETTRE AU RÉDACTEUR DU _JOURNAL DES DÉBATS_[25].
[Note 25: _Journal des Débats_ du 2 mai 1846.
(_Note de l'édit._)]
MONSIEUR,
Me permettrez-vous d'ajouter quelque chose aux judicieuses
observations que vous faites, dans votre feuille du 28 avril, au
sujet des modifications que l'Angleterre fait subir à ses tarifs?
Vous envisagez cette réforme au point de vue spécial de l'influence
qu'elle pourra exercer sur notre commerce. Vous faites remarquer que
nos ventes dans le Royaume-Uni devront nécessairement s'accroître,
puisque les droits d'entrée y seront considérablement réduits,
quelquefois abolis sur une foule d'articles, tels que céréales,
bestiaux, beurre, fromage, eau-de-vie, vinaigre, soieries, tissus de
laine et de lin, peaux ouvrées, savons, chapeaux, bottes, horlogerie,
carrosserie, ouvrages en métaux, cuivre, bronze, plomb ou étain,
papiers de tenture, etc., etc.
Vous pensez, avec raison, que cette grande mesure aura pour effet de
développer considérablement les échanges de la Grande-Bretagne avec
les États continentaux.
Assurément, il n'est pas possible de douter que la réforme anglaise
n'ouvre de nouveaux débouchés aux produits des autres peuples.
Mais qui s'emparera de ces débouchés nouveaux? Il me semble évident
que ce sont les nations qui les premières réformeront leurs propres
tarifs.
Tout négociant sait que ce qui favorise ou entrave les exportations,
c'est le plus ou moins de facilité à opérer les retours. Vendre pour
de l'argent, c'est une demi-opération qui supporte les frais d'une
opération entière, et qui, par ce motif, sourit beaucoup moins aux
négociants qu'aux théoriciens de cabinet.
Je me ferai comprendre par un exemple.
Vous avez cité le beurre parmi les articles dont notre exportation
pourra s'accroître.
Je suppose que deux navires entrent dans la Tamise, l'un venant de
France, l'autre de Hollande, tous les deux chargés de beurre. Je
suppose encore que le prix de revient soit identique.
Ici on pourra m'arrêter et me dire que de telles suppositions ne se
réalisent jamais; mais comme je cherche l'influence de deux systèmes
de douane différents sur deux opérations analogues, je dois bien
raisonner comme les géomètres, sur cette formule: _toutes choses
égales d'ailleurs_.
Ainsi admettons qu'en entrant en rivière le beurre normand et le
beurre hollandais reviennent à 100 fr. les 100 kilogr.; admettons
encore que le fret ajoutera 5 fr. à ce prix, et que les spéculateurs
veulent faire un bénéfice de 10 p. 100.
Voici le compte du négociant français:
Prix de revient du beurre 100 fr.
Fret 5
Retour à vide du navire 5
Bénéfice 10
--------
TOTAL 120 fr.
Au-dessous de ce cours, il y aurait perte, tout au moins absence de
bénéfice, et ce genre de commerce ne pourrait continuer.
Voici maintenant le compte du négociant hollandais:
Prix de revient du beurre 100 fr.
Fret 5
Retour du navire: _néant_, puisque les frais
en seront supportés par la cargaison de retour 0
Bénéfice, comme ci-dessus 10
--------
TOTAL 115 fr.
Par où l'on voit que le Hollandais pourra établir le cours à 115 fr.,
gagner encore et chasser le Français du marché.
Et il le fera même nécessairement sous l'aiguillon de la concurrence
que lui feront ses compatriotes.
Je pourrais, monsieur le Rédacteur, tirer de là bien des
conséquences; faire voir que le beurre français n'attendra pas d'être
chassé des marchés anglais; que par cela seul qu'il ne pourra s'y
vendre, il ne sera pas produit en Bretagne et en Normandie; qu'il
y aura donc dans ces provinces moins de prairies artificielles et
naturelles, moins de bestiaux, moins d'engrais, moins de capitaux
engagés dans l'agriculture, etc., etc.
On me dira sans doute que, d'un autre côté, par cela seul que le
navire français n'a pu rapporter de la toile et des rails, ces mêmes
capitaux payeront des fileurs et des mineurs.
Reste à savoir si cet emploi forcé est plus avantageux que l'autre.
Je me garderai bien d'entrer ici dans cette discussion, et je
terminerai en faisant observer que le beurre n'a été pris que
comme exemple; ce que j'en ai dit s'applique à l'ensemble de nos
transactions.
Après avoir montré l'influence de la réforme anglaise sur celles de
nos industries nationales qu'elle semble d'abord devoir développer,
il serait utile de rechercher la condition qu'elle prépare à nos
productions les plus protégées. Ce sera peut-être l'objet d'un second
article.
Agréez, etc.
21.--DEUXIÈME LETTRE AU _JOURNAL DES DÉBATS_[26], INSÉRÉE DANS LE
NUMÉRO DU 11.
[Note 26: Reproduite par le _Mémorial bordelais_ du 14 mai 1846.]
MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
J'ai essayé de montrer par un exemple, et en évitant la dissertation,
comment l'immense débouché qui va s'ouvrir dans la Grande-Bretagne
aux produits européens ne profiterait guère qu'aux nations qui, les
premières, modifieront leurs tarifs. Il est aisé de comprendre que
les autres, réduites par la difficulté des _retours_ à mettre au
compte _d'une demi-opération_ les frais d'une opération, seront hors
d'état de soutenir la lutte.
Il suit de là que nos industries nationales, celles dont notre climat
et notre génie favorisent le développement, gagneront moins qu'on ne
devait s'y attendre à la réforme anglaise.
Comment s'en trouveront nos industries protégées?
Si quelque chose m'étonne, c'est qu'elles n'aient pas déjà jeté leur
cri d'alarme, car je les crois de beaucoup les plus menacées. D'où
leur vient cette sécurité? Est-ce confiance en elles-mêmes, est-ce
découragement?
Notre tarif actuel est calculé pour un ordre de choses qui évidemment
va cesser. La protection qu'il a en vue est corrélative au prix
qu'ont les choses au dehors; or, ce prix venant à baisser, la
protection deviendra naturellement inefficace.
Quand un homme rencontre une barrière, il a deux moyens de la
surmonter: le premier, c'est de l'abaisser; le second, c'est
d'exhausser le sol autour d'elle.
Les Anglais ont devant eux la barrière de nos tarifs; ils ne peuvent
rien sur notre législation, et par conséquent il ne dépend pas d'eux
de diminuer la _hauteur absolue_ de l'obstacle. Que font-ils? Ils
en diminuent la _hauteur relative_, en accumulant à ses pieds des
produits et en les allégeant pour ainsi dire d'une partie de leur
prix.
Voyons comment les choses vont se passer.
Nous fabriquons un produit X pour 150 fr.
Les Anglais peuvent vendre, à l'entrepôt, X à 100 fr.
L'État qui, selon l'expression de M. de Saint-Cricq, _dispose_ des
consommateurs et les _réserve_ aux producteurs, frappe le produit
anglais d'un droit de 50 fr., et rétablit ainsi, aux dépens du public
français, ce qu'on appelle l'_égalité des conditions_.
Mais, sous le régime actuel des tarifs anglais, plusieurs éléments
entrent dans ce prix de 100 fr. du produit X, lesquels vont
disparaître par la réforme.
1º La _matière première_ ne payera plus de taxe, ce qui permettra une
réduction de 10 fr. peut-être à la vente.
2º La _vie à bon marché_, donnée au peuple, entraînera une baisse
égale.
3º La _facilité des retours_, qui n'existe pas maintenant et que la
réforme va conférer aux Anglais, peut équivaloir à une diminution de
5 fr.
C'est donc à 75 fr. au lieu de 100 fr. que le produit X pourra être
livré dans notre entrepôt. Ajoutez-y les 50 fr. de droits, et vous
n'arrivez qu'à 125 fr., le produit français restant toujours à 150 fr.
S'il veut être fidèle au principe de la protection, l'État devra
donc élever le droit de 50 à 75 fr. Or, le droit de 50 fr. sur une
marchandise de 100 fr. équivalait à 50 pour 100; celui de 75 fr. sur
un produit de 75 fr. sera de 100 pour 100.
Par où l'on voit que si le prix baisse d'un quart, il faut que le
tarif s'élève du double.
Les industries privilégiées peuvent donc préparer leurs armes, leurs
manoeuvres secrètes, leurs requêtes et leurs doléances.
Et le ministère aussi peut s'attendre à une laborieuse campagne.
Déjà il a bien du mal à maintenir la trêve entre ceux qui profitent
et ceux qui souffrent du régime protecteur; que sera-ce, quand il
sera tiraillé dans les deux sens opposés avec une double intensité?
quand les monopoleurs apporteront d'excellentes raisons pour motiver
l'exhaussement du tarif, précisément à l'instant où, pour le faire
abaisser, les consommateurs donneront de meilleures raisons encore?
Mais, puisque j'ai nommé _le consommateur_, permettez-moi une
réflexion.
Au point de vue des hommes qui se disent _socialistes_, j'encourrai,
je le sens, un grave reproche pour avoir dit que la _vie à bon
marché_, fruit de la réforme anglaise, se traduira en baisse du
produit fabriqué.
«Vous voyez bien, diront-ils, que c'est toujours la guerre du
riche contre le pauvre, du capital contre le travail. Voilà la
secrète pensée des manufacturiers, le machiavélisme britannique qui
se dévoile. Ce qu'on veut, c'est abaisser le taux des salaires,
c'est se mettre en mesure de sous-vendre (_undersell_) tous les
rivaux. L'ouvrier, c'est une machine dont on cherche un emploi plus
économique, etc., etc.»
J'ignore si les Anglais ont fait ce calcul; mais s'ils l'ont fait,
j'admire leur philanthropie; car, quoi de plus généreux que d'appeler
le monde entier au bénéfice de leur réforme? Si, à mesure qu'ils
abrogent les taxes sur les matières premières, ou qu'ils réduisent
le taux de la main-d'oeuvre, ou qu'ils se mettent à même de naviguer
à meilleur compte, ils abaissent proportionnellement le prix du
produit; s'ils font à l'acheteur une remise de 10 francs à raison
de la première circonstance, de 10 francs pour la seconde, de 5
francs pour la troisième,--je le demande, qui donc, en définitive,
recueillera le fruit de la réforme, le plus clair et le plus net
de ses avantages? n'est-ce pas l'acheteur, le _consommateur_,
le Français, le Russe, l'Italien, l'homme rouge, noir ou jaune,
quiconque, en un mot, n'est pas assez fou pour s'interdire, par
d'absurdes tarifs, toute participation aux bienfaits de cette grande
mesure?
Et voilà, messieurs les Socialistes, la vraie fraternité, non point
la fraternité fouriériste, mais là fraternité providentielle: que les
nations ne puissent rien accomplir de grand et de beau, même dans des
vues égoïstes, qui ne profite aussitôt à l'humanité tout entière.
J'aimerais à aborder ce vaste sujet, mais je ne dois pas abuser de
votre complaisance et de la patience du lecteur. Sans vouloir faire
ici _du prospectus_, me sera-t-il permis de dire qu'il est traité
d'une manière générale dans un article du _Journal des Économistes_
emprunté à l'Encyclopédie du dix-neuvième siècle, intitulé: _De la
concurrence_.
22.--DU CHEMIN DE FER DE BORDEAUX À BAYONNE[27].
(Lettre adressée à une commission de la Chambre des députés.)
[Note 27: _Mémorial bordelais_, du 19 mai 1846, reproduisant _la
Patrie_.]
MESSIEURS,
Les partisans du tracé _direct_ et ceux du tracé _courbe_ ont beau
s'évertuer, il n'y a de part et d'autre qu'un argument sérieux.
Les premiers disent: Notre ligne est plus courte de 29 kilomètres.
Les seconds répondent: La nôtre dessert une population quatre fois
plus dense.
Ou, sous la forme agressive, les uns:
Votre tracé _courbe_ renchérit les transports pour les points
extrêmes;
Les autres: Votre tracé direct passe dans le désert et sacrifie tous
les intérêts du pays.
La question ainsi posée, on comprend quelle importance les partisans
de la ligne directe devaient attacher à prouver, d'une part, que le
désert n'est pas aussi désert qu'on le suppose; de l'autre, que les
vallées ne sont ni aussi riches ni aussi peuplées qu'on le dit.
C'est l'argumentation à laquelle a eu recours la commission
d'enquête des Basses-Pyrénées, et, dans l'impartial exposé des
motifs de M. le Ministre des travaux publics, on la voit reproduite
en ces termes:
«Il convient de remarquer que, dans les cantons des grandes Landes,
la population s'est constamment accrue, depuis quarante ans, dans une
proportion moyenne de 50 pour 100, tandis que dans les vallées elle
est demeurée stationnaire et _même a décru_ sur quelques points.»
J'ai lieu de croire que le fait qu'on invoque a été puisé dans un
mémoire que j'ai publié sur la _répartition de l'impôt_ dans le
département des Landes, mémoire qu'on ne manquera pas sans doute de
faire passer sous vos yeux. Il doit donc m'être permis de protester
contre l'usage étrange qu'on en prétend faire. Je n'ai pas la
prétention de plaider pour ou contre une des deux lignes rivales,
mais j'ai celle de m'opposer à ce que, pour éloigner le chemin de nos
vallées, on fasse argument de tout, même de leurs souffrances.
Tout homme qui s'est occupé du vaste sujet de la population sait
qu'elle croît plus rapidement, d'ordinaire, dans les pays où elle est
rare que dans ceux où elle a atteint une grande densité. Dire que
c'est là un motif pour accorder la préférence aux premiers, en fait
de chemin de fer, c'est dire qu'ils sont plus utiles en Russie qu'en
Angleterre, et dans les Landes que dans la Normandie.
Ensuite on a généralisé un fait local. Il n'est pas vrai que la
population diminue dans la vallée de la Garonne, de la Midouze et
de l'Adour. Elle y croît lentement, il est vrai, précisément parce
qu'elle y est très-pressée.
Ce qui est vrai, ce que je ne rétracte pas, c'est que, dans un petit
pays, qu'on nomme la Chalosse, situé sur la rive gauche de l'Adour,
et spécialement dans quatre à cinq cantons vinicoles de cette
province, _le nombre des décès surpasse régulièrement, depuis vingt
ans, le nombre des naissances_.
C'est là une perturbation déplorable, un phénomène unique dans le
siècle, et il ne se montre nulle part, pas même en Turquie. Pour
savoir ce qu'on en doit conclure, relativement à la question qui nous
occupe, il ne suffit pas de constater le fait, il faut encore le
rattacher à sa cause.
_La population a décru_, disent les commissaires enquêteurs. Ce mot
est bientôt prononcé. Ah! ils ne savent pas tout ce qu'il implique!
Ils n'ont pas assistée à ce douloureux travail par lequel s'accomplit
une telle révolution! Ils ne savent pas ce qu'elle suppose de
souffrances morales et physiques. Je vais le leur dire. C'est une
funèbre histoire, mais elle est pleine d'enseignement.
La Chalosse est un des pays les plus fertiles de la France.
Autrefois, on y récoltait des vins qui descendaient l'Adour. Une
partie se consommait aux environs de Bayonne; l'autre s'exportait au
nord de l'Europe. Ce commerce extérieur occupait à Bayonne l'activité
et les capitaux de dix ou douze maisons honorables, dont un de vos
collègues, M. Chégaray, pourrait au besoin citer les noms.
À cette époque les vins avaient une valeur soutenue. L'aisance
s'était répandue dans le pays, et avec elle la population. L'étendue
des métairies s'était naturellement restreinte; elles ne comportaient
pas plus de deux à trois hectares. Chacune de ces petites
exploitations, travaillée comme un jardin, fournissait à une famille
des moyens assurés d'existence. Les revenus des propriétaires et des
métayers faisaient vivre une classe nombreuse d'artisans, et l'on
conçoit à quel degré de densité la population avait dû parvenir sous
ce régime.
Mais les choses ont bien changé!
La politique commerciale qui a prévalu parmi les peuples a fermé à la
Chalosse ses débouchés extérieurs. L'exportation a été, je ne dirai
pas réduite, mais détruite, complétement anéantie.
D'un autre côté, le système des contributions indirectes a beaucoup
restreint ses débouchés intérieurs. En affranchissant de l'impôt
de consommation, en faveur du propriétaire, le vin récolté sur
son fonds, il a altéré, en matière de viniculture, la division du
travail. Il a agi comme ferait une loi qui porterait: «Le pain sera
soumis à un impôt, excepté celui que chacun fera dans son ménage.»
Évidemment une telle disposition tendrait à détruire la boulangerie.
Enfin, l'Adour cesse graduellement d'être navigable. Des documents
authentiques constatent que les bateaux remontaient jusqu'à
Aire.--Les vieillards du pays les ont vus aller à Grenade; je les
ai, moi-même, vus charger à Saint-Sever. Maintenant ils s'arrêtent à
Mugron, et d'après les difficultés qu'on éprouve à les y conduire, il
est aisé de prévoir que dans peu ils ne dépasseront pas le confluent
de la Midouze.
Je n'ai point à raisonner sur les causes. Elles existent, c'est
positif. Quels ont été les effets?
D'abord de diminuer le revenu des propriétaires; ensuite de rendre
la part du métayer insuffisante pour son existence et celle de sa
famille. Il a donc fallu que, sur ce qui lui restait de revenu, le
propriétaire fît un fort prélèvement pour parfaire au métayer ce
qui est rigoureusement nécessaire au maintien de la vie. L'un a été
ruiné. Vainement il a lutté contre les séductions du luxe dont le
siècle l'entoure de toute part; vainement il s'est imposé les plus
durs sacrifices, la parcimonie la plus minutieuse, il n'a pu échapper
aux cuisantes douleurs qui accompagnent une dégradation inévitable.
Le métayer n'a plus été un métayer; sa part colonne ne servant qu'à
diminuer sa dette, il est devenu un journalier auquel on donne pour
tout salaire une ration quotidienne de maïs.
En d'autres termes, on a reconnu que l'étendue des exploitations,
bonne pour d'autres circonstances, était maintenant trop bornée; et
en ce moment il s'opère, dans la constitution agricole du pays, une
révolution remarquable.
Les vins n'ayant plus de débouchés, deux hectares de vigne ne peuvent
plus constituer un corps d'exploitation. Il y a tendance manifeste
à organiser la propriété sur d'autres bases. De deux métairies
de vigne, on en fait une qui renferme une juste proportion de
labourables. On comprend que, sous l'empire des causes énumérées, ce
n'est plus deux ou trois hectares qu'il faut, mais cinq ou six pour
faire vivre une famille de métayers. Là aussi on fait des fusions,
mais des fusions qui altèrent les sources de la vie.
Dans la commune que j'habite, trente maisons de métayers ont été
démolies depuis le cadastre, et plus de cent cinquante dans le canton
dont les intérêts judiciaires me sont confiés; et remarquez ceci, ce
sont autant de familles vouées à une complète destruction. Leur sort
est de souffrir, décliner et disparaître.