Il faut des revenus au trésor, j'en conviens. Mais on conviendra

aussi que les rapports des parents, les épanchements de l'amitié,

l'anxiété des familles, devraient être la dernière des _matières

imposables_.

Chose singulière! Par une double inconséquence, on imprime à la poste

un caractère fiscal qu'on refuse à la douane, les détournant ainsi

l'une et l'autre de leur destination rationnelle.

Un citoyen a certainement le droit de dire à l'État: Vous ne pouvez,

sans porter atteinte à mes plus chers priviléges, me dépouiller de

la faculté de faire parvenir comme je l'entends une dépêche dont

dépendent peut-être ma fortune, ma vie, mon honneur et le repos de

mon existence. Tout ce que vous pouvez avec justice, c'est de me

déterminer à avoir _volontairement_ recours à vous, en m'offrant les

moyens de correspondance les plus prompts, les plus sûrs et les plus

économiques.

Que si on posait en principe (je demande grâce pour cette expression

peu parlementaire) que l'État ne doit point bénéficier sur le

transport des lettres, on arriverait avec une facilité merveilleuse à

la solution de tous les problèmes que soulève la réforme _postale_,

car je n'ai jamais entendu faire contre la taxe inférieure et

uniforme qu'une seule objection: Le trésor perdrait tant de millions

(perdre, en style administratif, c'est ne pas gagner).

Remboursement réel, remboursement uniforme, voilà les deux sujets sur

lesquels j'essaierai d'appeler l'attention du lecteur.

Mais, avant tout, je crois devoir rendre un hommage éclatant à

l'administration des postes. On dit qu'en Angleterre, c'est dans le

post-office que s'organise la résistance à la réforme. En France,

au contraire, elle est née dans les bureaux, s'il est vrai que la

première publication qui ait traité ce sujet doive être attribuée

à un haut fonctionnaire de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Jamais je

n'ai lu un ouvrage plus dégagé d'esprit bureaucratique et fiscal,

plus empreint d'idées élevées, généreuses, philanthropiques, et qui

respire plus, à chaque page, l'amour du progrès et du bien public.

Remboursement réel des frais.--Fidèle au principe que je posais tout

à l'heure, je dois d'abord chercher quelle devrait être la taxe ou

plutôt le prix de chaque lettre.

La circulation fut, en 1844, de 108 millions de lettres, et il

est impossible qu'elle ne dépassât pas, avec la taxe réduite, 200

millions.

Les dépenses se sont élevées à fr. 30,000,000

À déduire:

Paquebots du Levant fr. 5,200,000}

Produit réalisé des places dans }

la malle-poste » 2,300,000}

Envois d'argent » 1,100,000} » 11,000,000

Remboursement par les offices }

continentaux » 400,000}

Produit réalisé des journaux » 2,000,000}

----------------

Reste à la charge des lettres fr. 19,000,000

Encore les frais administratifs devraient-ils être imputés

rigoureusement, dans la proportion d'un tiers, aux services

accessoires.

Reste toujours que 200 millions de lettres à 10 centimes, produisant

20 millions, couvriraient et au delà leurs frais.

Remarquons qu'à ce prix les lettres payeraient encore un impôt de

5 centimes ou 100 p. 100, puisqu'elles défrayeraient le transport

gratuit des dépêches administratives égales à leur propre poids.

Par cette dernière considération, je le dis ouvertement, si nous ne

vivions dans un temps où il semble qu'on a horreur du bien quand il

se présente sous une forme un peu absolue et dégagé d'une dose de mal

qui le fasse accepter, je dirais que la lettre simple ne doit payer

que 5 centimes; et certes les avantages de la réforme seraient alors

si complets, que peut-être ne devrait-on pas hésiter.--Mais admettons

10 centimes, moitié rémunération, moitié impôt.

Le premier avantage de cette modicité, je n'ai pas besoin de le dire,

ce serait la juste satisfaction donnée au plus délicat, au plus

respectable des besoins de l'homme, dans l'ordre moral.

Le second, d'accroître l'ensemble des transactions et des affaires,

fort au delà probablement de ce qui serait nécessaire pour restituer

par d'autres canaux, au trésor public, la perte du produit net actuel

des postes.

Le troisième, de mettre la correspondance à la portée de tous.

La commission fixe à 10 centimes le prix des lettres adressées

aux soldats. Elle oublie une chose, c'est que, sur 34 _millions_

d'habitants, il y en a 8 _millions_ qui sont des soldats aussi, les

soldats de l'industrie, et qui, après avoir pourvu aux premières

nécessités de la vie, n'ont pas toujours le sou de poche.

Enfin, un quatrième et précieux avantage, ce serait de restituer à

tout Français la faculté de transporter des lettres et de ne pas

faire arbitrairement une catégorie de délits artificiels.

Je suis surpris qu'on ne soit pas frappé du grave inconvénient qu'il

y a toujours à classer législativement, parmi les délits et les

crimes, des actions innocentes en elles-mêmes, et souvent louables.

Et ici, voyez dans quelle série d'absurdités et d'immoralités on

s'engage nécessairement quand on fonde la poste sur le principe de la

fiscalité.

La taxe est fiscale; donc elle doit dépasser de beaucoup le prix

du service rendu; donc les particuliers seront excités à faire la

concurrence à l'État; donc il faut leur ôter une liberté innocente,

quelquefois précieuse; donc il faut une sanction pénale.

Et quelle sanction! Peut-on lire sans une insurmontable répugnance

l'article 7 du projet de la Commission? Un acte de simple obligeance

puni comme un forfait! Le port d'une lettre entraîner une amende qui

peut aller à 6,000 francs! Combien de crimes contre les propriétés,

même contre les personnes, n'exposent point à une telle pénalité!

Avec la taxe à 10 centimes,--ou mieux à 5 centimes,--vous n'avez

pas besoin de créer de délits. La nomenclature en est déjà assez

longue. Vous pouvez rendre à chacun la liberté. On ne s'amusera pas

à chercher des occasions incertaines, quand on aura sous la main la

plus économique, la plus commode, la plus directe, la plus sûre et la

plus prompte des occasions.

Puisque j'ai parlé de châtiments, je dois faire ressortir dans

le projet de la Commission, un contraste dont je suis sûr que le

sentiment public sera révolté.

Un homme se charge d'une lettre. En lui-même, l'acte n'est pas

coupable. Ce n'est pas la nature des choses, c'est la loi, la loi

seule, qui l'a fait tel. Cet homme peut être puni de 6,000 francs

d'amende, et, qui plus est, par une autre fiction légale, le

châtiment peut tomber sur un tiers qui n'a pas même eu connaissance

du fait (art. 8).

Un fonctionnaire abuse du contre-seing. Il y a fraude aussi, et

qui pis est fraude du plus mauvais caractère, fraude préméditée,

calculée, intentionnelle. De plus, il y a faux, et faux commis par un

homme public en écritures publiques; il y a abus de confiance; il y

a violation de serments.--L'amende est de 25 francs! Que dirai-je de

l'article 10: _L'administration pourra transiger avant comme après

jugement_, etc.? De telles dispositions portent avec elles-mêmes leur

commentaire.

Ainsi, transactions gênées, sentiments froissés, liens de famille

relâchés, affaires gênées, liberté restreinte, taxes inégales,

crimes fictifs, châtiments arbitraires; telles sont les conséquences

nécessaires du principe de la fiscalité introduit dans la loi des

postes.

Donc il faut recourir à cet autre principe, que la poste doit rendre

le service auquel elle est destinée, au prix le plus bas possible,

c'est-à-dire à un prix qui couvre ses frais.

Il me reste à parler de l'uniformité de la taxe, et aussi des moyens

de combler le déficit du trésor. Ce sera l'objet d'un second article.

18.--DEUXIÈME ARTICLE[21].

[Note 21: _Mémorial bordelais_, 30 avril 1846.

(_Note de l'édit._)]

L'uniformité de la taxe a des avantages si nombreux, si

incontestables, si éclatants, que, pour ne pas les voir, il faut

fermer volontairement les yeux.

On fait cette objection: «L'uniformité résiste au principe même que

vous avez posé, celui du simple remboursement du service reçu, car il

est juste de le payer d'autant plus qu'il est plus dispendieux.

«L'égalité apparente ne serait qu'une réelle inégalité.»

Mais tous, tant que nous sommes, n'écrivons-nous pas tantôt à de

grandes, tantôt à de petites distances? L'égalité se rétablit donc

par là, et rien n'empêche de faire de toutes les distances une

moyenne que chaque lettre est censée avoir parcourue[22].

[Note 22: Recevez dans l'année 4 lettres à 3 décimes, 4 lettres à 2

décimes et 2 lettres à 1 franc; n'est-ce point comme si vous aviez

payé pour chaque lettre le taux fixe de 40 centimes qui est la

moyenne du système actuel?]

Partout où, dans des cas analogues, l'uniformité est établie pour

le port des journaux, pour les envois d'argent, il faut qu'on s'en

trouve bien, car personne n'y contredit.

D'ailleurs, il est un point où, dans la pratique, tout est forcé

de s'arrêter, même la justice rigoureuse; c'est quand on arrive

à des différences microscopiques, à des infiniment petits, à un

fractionnement si minutieux, que l'exécution en devient onéreuse à

tout le monde. Est-ce que le système de la Commission a la prétention

de réaliser l'égalité mathématique? Fait-il payer plus la lettre

remise à huit heures que la lettre délivrée à neuf? Observe-t-il la

proportionnalité entre le destinataire placé à 39 ou à 40 kilomètres?

Lors donc qu'on parle d'égalité, il faut entendre une égalité

possible, praticable, qui n'exige pas, par exemple, qu'on prenne de

la monnaie d'un centime.

Et c'est précisément ce qui arriverait dans le système de la taxe

graduelle, s'il tenait compte de cette équité infinitésimale dont il

se masque.

Car il est prouvé que les frais de locomotion, les frais qui

affectent diversement les lettres, ne font varier la dépense, d'une

zone à l'autre, que de 1/2 centime[23].

[Note 23: Nous renvoyons pour la démonstration à l'excellent rapport

de M. Chégaray (Séance du 5 juillet 1844, p. 10 et suiv.).]

Mais puisque c'est au nom de l'égalité et de l'équité que la

Commission s'est décidée pour la taxe graduelle, examinons son

système à ce point de vue.

D'abord elle est partie de ce principe, que la poste devait être un

instrument fiscal, et que, tandis que l'État épuise ses revenus pour

faciliter la circulation des marchandises, il devait se faire une

source de revenus de la circulation des sentiments, des affections et

des pensées.

Il suit de là qu'il y a trois choses dans un port de lettre:

1º Un impôt;

2º Le remboursement de frais communs à toutes les lettres;

3º Le remboursement de frais variables selon les distances.

Il est clair que l'uniformité de la taxe devrait exister pour toutes

les lettres, en ce qui concerne les deux premiers éléments, et que la

gradualité ne peut résulter, avec justice, que du troisième.

Il est donc nécessaire d'en déterminer l'importance.

Les frais généraux communs à toutes les lettres, administration,

inspection, surveillance, etc., s'élèvent à 12 millions que nous

pouvons réduire à 10, parce qu'une partie de ces frais est absorbée

par des services étrangers au sujet qui nous occupe, tels que le

transport de cinquante mille voyageurs, les envois d'argent, les

paquebots, etc.

Les frais de locomotion sont de 17,800,000 fr. qui se réduisent aussi

à 10 millions, ainsi que nous l'avons vu dans l'article précédent,

si l'on en déduit, comme on le doit, ceux qui ne concernent pas les

dépêches.

Ces frais doivent se répartir sur:

875,000 kilog. de lettres représentant 116 millions de lettres simp.

1,000,000 -- journaux et imprimés 133 --

1,000,000 -- dépêches administratives 133 --

---------

TOTAL 382 millions.

Soit, en nombre rond, 400 millions de lettres simples.

Ainsi, 10 millions de frais fixes

répartis sur 400 millions de lettres

donnent pour chacune 2 c. 1/2

10 millions de frais graduels ajoutent

en moyenne au prix de revient 2 c. 1/2

--------

TOTAL 5 cent.

Enfin, le coût moyen d'une lettre étant aujourd'hui de 42 c. 1/2, il

s'ensuit que chacun des trois éléments y entre dans les proportions

suivantes:

cent.

Frais fixes 2-1/2

Frais graduels 2-1/2

Impôt 37-1/2

------

TOTAL 42 c. 1/2

Si, comme le demandent les partisans de la réforme radicale, la

partie purement fiscale était supprimée, le port serait fixé à 5

centimes, prix de revient.--En ce cas, l'État aurait à subventionner

le port des dépêches administratives.

Ou, si l'on adoptait 10 centimes, les lettres des particuliers

paieraient encore un impôt suffisant pour défrayer le service public.

Dans l'un et l'autre cas, l'uniformité est forcée, car les frais de

locomotion, les seuls qui pussent justifier la gradualité, n'étant en

moyenne que de 1/2 centime, il en résulte que la plus petite distance

coûte 1 c. 1/4 et la plus grande 5 centimes.

Voici donc quel devrait être le tarif fondé sur ce principe.

Frais fixes. Frais graduels. Total ou tarif.

1re zone 2-1/2 1-1/4 3-3/4

2e -- 2-1/2 1-6/8 4-3/8

3e -- 2-1/2 2-1/2 5

4e -- 2-1/2 3-3/4 6-1/4

5e -- 2-1/2 5 7-1/2

Tarif évidemment inexécutable. Il ne le serait pas moins, si l'on

y ajoute une taxe fiscale, puisqu'elle devrait être immuable, par

exemple 20 centimes.--Et l'on aurait alors ce monstrueux tarif:

1re zone, 23 c. 1/2;--2e, 24 c. 3/8;--3e, 25 c., etc.

Or, qu'a fait la Commission sous le manteau de l'égalité? Elle

a inégalisé l'impôt, et son tarif décomposé donne les résultats

suivants:

Frais Frais Impôt. Total de la taxe

généraux. graduels. proposée.

1re zone 2-1/2 1-1/4 6-1/4 10

2e -- 2-1/2 1-1/8 15-5/8 20

3e -- 2-1/2 2-1/2 25 30

4e -- 2-1/2 5-1/4 33-3/4 40

5e -- 2-1/2 5 42-1/2 50

N'avais-je pas raison de dire que le système de la Commission

établissait un impôt aussi inégal qu'exorbitant, puisqu'il s'élève

pour quelques-uns à deux fois, pour d'autres à dix fois le prix du

service rendu.

Il n'y a donc de sérieuse égalité que dans l'uniformité. Mais une

taxe uniforme implique une taxe modique, et, pour ainsi dire, réduite

au minimum praticable.

On a beaucoup parlé de 20 centimes.--Mais à ce taux, il vous faut

une catégorie de lettres à 10 centimes (celles qui circulent dans le

rayon d'un bureau); de là la nécessité du tri, de la taxation; de là,

l'impossibilité d'arriver jamais à l'affranchissement obligatoire.

Je viens de prononcer le mot affranchissement obligatoire. Il n'est

possible qu'avec une taxe de 10 ou mieux de 5 centimes, et les

avantages en sont si évidents, qu'il y a lieu d'être surpris qu'on

recule devant cette objection: la perte du trésor,--comme si le

trésor n'était pas le public.

Qu'on se figure quel est le travail actuel de la poste, ce qu'il

sera encore après la réforme telle que la Commission nous l'a faite.

Cent lettres sont jetées à la poste. Chacune d'elles peut appartenir,

pour la distance, à onze zones et pour le poids à neuf classes, ce

qui élève le nombre des combinaisons à quatre-vingt-dix-neuf pour

chaque lettre, et voilà M. le directeur, consultant tour à tour son

tableau et sa balance, réduit à faire 9,900 recherches en quelques

minutes. Après cela il constatera le poids sur un coin et la taxe au

beau milieu des adresses.

Faut-il affranchir? Il recevra l'argent, donnera la monnaie, inscrira

l'adresse sur je ne sais combien de registres, enveloppera la lettre

dans un bulletin qui relate, pour la troisième ou la quatrième fois,

le nom du destinataire, le lieu du départ, le lieu de l'arrivée, le

poids, la taxe, le numéro.

Puis vient la distribution; autres comptes interminables entre le

directeur et le facteur, le facteur et le destinataire, et toujours

contrôle sur contrôle, paperasse sur paperasse.

Que dirai-je du travail qu'occasionnent les rebuts; et les trop

taxés, et les moins taxés, et cette comptabilité générale,

chef-d'oeuvre de complication, destinée, et il le faut bien, à

s'assurer la fidélité des agents de tous grades?

N'est-il pas singulier qu'on prodigue des millions pour faire gagner

aux malles une heure de vitesse, et qu'on prodigue d'autres millions

pour faire perdre cette heure aux distributeurs?

Avec l'affranchissement obligatoire, toutes ces lenteurs, toutes

ces complications, toutes ces paperasses, tous ces rebuts, les plus

trouvés, les moins trouvés, les tris, les taxes, cette comptabilité

prodigieuse en matière et en finances, tout cela disparaît tout à

coup. La poste et l'enregistrement vendent des enveloppes et des

timbres à 5 ou 10 centimes, et tout est dit.

On objectera qu'il y aurait de l'arbitraire à priver l'envoyeur de

la faculté de faire partir une lettre non affranchie.

On ne l'en prive pas. Rappelons-nous que, dans ce système, il est

maître de faire parvenir ses lettres comme il le juge à propos, il

n'a donc pas à se plaindre, si la poste, pour rendre le service aussi

prompt et aussi économique que possible, veut rester maîtresse de ses

moyens.

Disons les choses comme elles sont. Sous le rapport moral, au point

de vue de la civilisation, des affaires, des affections, quant

à la commodité, la simplicité et la célérité du service, enfin

dans l'intérêt de la justice et de la vraie égalité, il n'y a pas

d'objection possible contre la taxe uniforme et modérée.

La perte du revenu!--Voilà le seul et unique obstacle.

La perte du revenu!--Voilà pourquoi on frappe d'un impôt énorme

et inégal les communications de la pensée, la transmission des

nouvelles, les anxiétés du coeur et les tourments de l'absence! Voilà

pourquoi on grossit nos Codes de crimes fictifs et de châtiments

réels. Voilà pourquoi on perd à la distribution des lettres le temps

qu'on gagne sur la vitesse des malles. Voilà pourquoi on surcharge

le service de complications inextricables! Voilà pourquoi on

l'assujettit à une comptabilité qui porte sur 40 millions divisés en

somme de 40 centimes, dont chacune donne lieu au moins à une douzaine

d'écritures!

Mais, en définitive, à combien se monte cette perte?

Admettons qu'elle soit de 20 millions.

On accordera sans doute que cette somme, laissée à la disposition des

contribuables, achètera du sucre, du tabac, du sel, par quoi la perte

du trésor sera atténuée.

On accordera aussi que la fréquence et la facilité des relations,

multipliant les affaires, réagiront favorablement sur tous les canaux

des revenus publics.

Le nombre des lettres ne peut pas manquer non plus de s'accroître

d'année en année.

Enfin le service, simplifié dans une proportion incalculable,

permettra certainement de notables économies.

Toutes ces compensations faites, supposons encore la perte du revenu

de 10 millions.

La question est de savoir si vous pouvez employer 10 millions d'une

manière plus utile, et j'ose vous défier de me montrer dans le

budget, tout gros qu'il est, une dépense mieux entendue.

Eh quoi! c'est au moment où vous prodiguez 1 milliard pour faciliter

la circulation des hommes et des choses, que vous hésitez à sacrifier

10 millions pour faciliter la circulation des idées!

Vous vous demandez s'il est sage de négliger une rentrée de 10

millions, quand il s'agit de conférer au public des avantages

inappréciables?

Car si le nombre des lettres vient seulement à doubler, qui

osera assigner une valeur aux affaires engagées, aux affections

satisfaites, aux anxiétés dissipées par ce surcroît de correspondance?

Et n'est-ce rien que d'effacer de vos Codes des crimes chimériques,

des châtiments arbitraires, et ces transactions immorales entre le

caprice administratif et les arrêts de la justice?

N'est-ce rien que de remettre à un pauvre manoeuvre la lettre de son

fils, si longtemps attendue, sans lui arracher, et presque tout pour

l'impôt, le fruit de quinze heures de sueur?

N'est-ce rien que de ne pas réduire une misérable veuve, afin

d'amasser les 24 sous qu'on exige (dont 22 sont une pure

contribution) à laisser séjourner quinze jours à la poste la lettre

qui doit lui apprendre si sa fille vit encore?

Aujourd'hui même je lisais dans le _Moniteur_ que le chiffre des

recettes publiques s'accroît de trimestre en trimestre.

Comment donc le moment n'arrive-t-il jamais où les réformes les

plus urgentes ne sont pas ajournées ou gâtées par cette éternelle

considération: la perte du revenu?

Mais enfin, vous faut-il absolument 10 millions? Vous avez un moyen

simple de vous les procurer. Rentrez, sous un double rapport, dans la

vérité des choses.--En même temps que vous ôterez à la poste, rendez

à la douane le caractère fiscal.

Diminuez seulement d'un quart les droits sur le fer, la houille, les

bestiaux et le lin.

Le trésor et le public s'en trouveront bien. Chacune de ces réformes

facilitera l'autre, vous aurez rendu hommage à deux principes

d'éternelle justice, et vos prochaines professions de foi se baseront

au moins sur quelque chose de plus substantiel que l'ordre avec

la liberté et la paix avec l'honneur, lieux communs qui, s'ils

n'engagent à rien, ne trompent non plus personne.

19.--LIBERTÉ COMMERCIALE[24].

[Note 24: _Mémorial bordelais_ du 2 mai 1846.

(_Note de l'édit._)]

Comment trouvez-vous Philis?--Belle, admirable, adorable.--N'est-ce

pas qu'elle a de beaux yeux?--Oui, mais ils louchent.--Et son

teint?--Il est un peu couperosé.--Et que dites-vous de son nez?--Il

fait honte à celui de la Sulamite que l'époux compare à la tour

du mont Liban.--Oui dà! mais en quoi donc trouvez-vous que Philis

soit si belle?--Elle est incomparable dans l'ensemble, mais elle ne

supporte pas le détail.

C'est de cette façon qu'on traite aussi la liberté commerciale. Tant

qu'elle reste théorie, on la salue, on la respecte, on la flatte; il

n'y a rien de plus beau sous le soleil. S'avise-t-elle de vouloir

être réalisée? montre-t-elle le pied, la main ou le visage? c'est une

horreur depuis les pieds jusqu'à la tête.

Le _Constitutionnel_, par exemple, se garderait bien de rien

objecter, _en principe_, contre la liberté des échanges. Mais il

soulève contre toutes ses applications l'armée entière des sophismes

protectionistes.

Nous n'avons pas la prétention de les combattre tous. Bornons-nous à

ceux qui sont le plus à la mode.

D'abord le _Constitutionnel_ affirme que le monde entier se méprend

sur les réformes de sir Robert Peel.

«Nous avons établi, dit-il, que les réformes anglaises laissent

subsister, _pour ainsi dire en entier_, le régime commercial et

douanier de la Grande-Bretagne et que la liberté des transactions,

qu'on a cru découvrir dans les mesures de sir Robert Peel n'était

qu'_une pure illusion_. Ainsi l'Association bordelaise, qui s'appuie

sur l'exemple de l'Angleterre pour réclamer la liberté commerciale,

commet tout simplement _une grosse inconséquence_.»

Plus bas il ajoute: «L'Angleterre, tout en demandant aux autres

nations la liberté commerciale, s'est bien gardée de leur donner un

pareil exemple.»

C'est là une assertion qu'on a beaucoup répétée à la Chambre. Nous

n'y répondrons pas. Nous prions seulement le _Constitutionnel_

de vouloir bien dresser un petit tableau en deux colonnes, dont

l'une aura pour titre: _Tarif de 1840_;--l'autre, _tarif de 1846_.

Au-dessous figureront les droits, pour les deux époques, des articles

suivants:

Froment, seigle, orge, avoine, maïs, boeufs, veaux, vaches, moutons,

brebis, agneaux, viandes fraîches et salées, beurre, fromage, cuir,

laine, coton, lin, soie, huile, bois, gants, bottes, souliers, tissus

de laine, de coton, de lin, de soie.

Alors il nous sera possible de décider la question par le fait; nous

verrons bien si l'Angleterre _s'est bien gardée_ d'entrer dans la

voie de la liberté; puis il restera au _Constitutionnel_ à nous dire

à quelle nation elle a demandé cette liberté comme condition des

mesures qu'elle a cru devoir prendre.

Ensuite le _Constitutionnel_, exploitant habilement cette ancienne

tactique qui consiste à mettre les intérêts aux prises et à les

irriter en les touchant par le côté sensible, demande aux Bordelais

s'ils sont préparés à une réforme du tarif en ce qui concerne les

droits de navigation.

Je n'ai à me porter fort pour personne. Je sais que si l'on demande

tour à tour à tous les privilégiés: _Voulez-vous voir cesser votre

privilége?_--on court grand risque qu'ils ne répondent: _non_ ou au

moins _pas encore_.

»Nous sommes tous _de Lille_ en ce point....»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 6 / 32 段