aussi que les rapports des parents, les épanchements de l'amitié,
l'anxiété des familles, devraient être la dernière des _matières
imposables_.
Chose singulière! Par une double inconséquence, on imprime à la poste
un caractère fiscal qu'on refuse à la douane, les détournant ainsi
l'une et l'autre de leur destination rationnelle.
Un citoyen a certainement le droit de dire à l'État: Vous ne pouvez,
sans porter atteinte à mes plus chers priviléges, me dépouiller de
la faculté de faire parvenir comme je l'entends une dépêche dont
dépendent peut-être ma fortune, ma vie, mon honneur et le repos de
mon existence. Tout ce que vous pouvez avec justice, c'est de me
déterminer à avoir _volontairement_ recours à vous, en m'offrant les
moyens de correspondance les plus prompts, les plus sûrs et les plus
économiques.
Que si on posait en principe (je demande grâce pour cette expression
peu parlementaire) que l'État ne doit point bénéficier sur le
transport des lettres, on arriverait avec une facilité merveilleuse à
la solution de tous les problèmes que soulève la réforme _postale_,
car je n'ai jamais entendu faire contre la taxe inférieure et
uniforme qu'une seule objection: Le trésor perdrait tant de millions
(perdre, en style administratif, c'est ne pas gagner).
Remboursement réel, remboursement uniforme, voilà les deux sujets sur
lesquels j'essaierai d'appeler l'attention du lecteur.
Mais, avant tout, je crois devoir rendre un hommage éclatant à
l'administration des postes. On dit qu'en Angleterre, c'est dans le
post-office que s'organise la résistance à la réforme. En France,
au contraire, elle est née dans les bureaux, s'il est vrai que la
première publication qui ait traité ce sujet doive être attribuée
à un haut fonctionnaire de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Jamais je
n'ai lu un ouvrage plus dégagé d'esprit bureaucratique et fiscal,
plus empreint d'idées élevées, généreuses, philanthropiques, et qui
respire plus, à chaque page, l'amour du progrès et du bien public.
Remboursement réel des frais.--Fidèle au principe que je posais tout
à l'heure, je dois d'abord chercher quelle devrait être la taxe ou
plutôt le prix de chaque lettre.
La circulation fut, en 1844, de 108 millions de lettres, et il
est impossible qu'elle ne dépassât pas, avec la taxe réduite, 200
millions.
Les dépenses se sont élevées à fr. 30,000,000
À déduire:
Paquebots du Levant fr. 5,200,000}
Produit réalisé des places dans }
la malle-poste » 2,300,000}
Envois d'argent » 1,100,000} » 11,000,000
Remboursement par les offices }
continentaux » 400,000}
Produit réalisé des journaux » 2,000,000}
----------------
Reste à la charge des lettres fr. 19,000,000
Encore les frais administratifs devraient-ils être imputés
rigoureusement, dans la proportion d'un tiers, aux services
accessoires.
Reste toujours que 200 millions de lettres à 10 centimes, produisant
20 millions, couvriraient et au delà leurs frais.
Remarquons qu'à ce prix les lettres payeraient encore un impôt de
5 centimes ou 100 p. 100, puisqu'elles défrayeraient le transport
gratuit des dépêches administratives égales à leur propre poids.
Par cette dernière considération, je le dis ouvertement, si nous ne
vivions dans un temps où il semble qu'on a horreur du bien quand il
se présente sous une forme un peu absolue et dégagé d'une dose de mal
qui le fasse accepter, je dirais que la lettre simple ne doit payer
que 5 centimes; et certes les avantages de la réforme seraient alors
si complets, que peut-être ne devrait-on pas hésiter.--Mais admettons
10 centimes, moitié rémunération, moitié impôt.
Le premier avantage de cette modicité, je n'ai pas besoin de le dire,
ce serait la juste satisfaction donnée au plus délicat, au plus
respectable des besoins de l'homme, dans l'ordre moral.
Le second, d'accroître l'ensemble des transactions et des affaires,
fort au delà probablement de ce qui serait nécessaire pour restituer
par d'autres canaux, au trésor public, la perte du produit net actuel
des postes.
Le troisième, de mettre la correspondance à la portée de tous.
La commission fixe à 10 centimes le prix des lettres adressées
aux soldats. Elle oublie une chose, c'est que, sur 34 _millions_
d'habitants, il y en a 8 _millions_ qui sont des soldats aussi, les
soldats de l'industrie, et qui, après avoir pourvu aux premières
nécessités de la vie, n'ont pas toujours le sou de poche.
Enfin, un quatrième et précieux avantage, ce serait de restituer à
tout Français la faculté de transporter des lettres et de ne pas
faire arbitrairement une catégorie de délits artificiels.
Je suis surpris qu'on ne soit pas frappé du grave inconvénient qu'il
y a toujours à classer législativement, parmi les délits et les
crimes, des actions innocentes en elles-mêmes, et souvent louables.
Et ici, voyez dans quelle série d'absurdités et d'immoralités on
s'engage nécessairement quand on fonde la poste sur le principe de la
fiscalité.
La taxe est fiscale; donc elle doit dépasser de beaucoup le prix
du service rendu; donc les particuliers seront excités à faire la
concurrence à l'État; donc il faut leur ôter une liberté innocente,
quelquefois précieuse; donc il faut une sanction pénale.
Et quelle sanction! Peut-on lire sans une insurmontable répugnance
l'article 7 du projet de la Commission? Un acte de simple obligeance
puni comme un forfait! Le port d'une lettre entraîner une amende qui
peut aller à 6,000 francs! Combien de crimes contre les propriétés,
même contre les personnes, n'exposent point à une telle pénalité!
Avec la taxe à 10 centimes,--ou mieux à 5 centimes,--vous n'avez
pas besoin de créer de délits. La nomenclature en est déjà assez
longue. Vous pouvez rendre à chacun la liberté. On ne s'amusera pas
à chercher des occasions incertaines, quand on aura sous la main la
plus économique, la plus commode, la plus directe, la plus sûre et la
plus prompte des occasions.
Puisque j'ai parlé de châtiments, je dois faire ressortir dans
le projet de la Commission, un contraste dont je suis sûr que le
sentiment public sera révolté.
Un homme se charge d'une lettre. En lui-même, l'acte n'est pas
coupable. Ce n'est pas la nature des choses, c'est la loi, la loi
seule, qui l'a fait tel. Cet homme peut être puni de 6,000 francs
d'amende, et, qui plus est, par une autre fiction légale, le
châtiment peut tomber sur un tiers qui n'a pas même eu connaissance
du fait (art. 8).
Un fonctionnaire abuse du contre-seing. Il y a fraude aussi, et
qui pis est fraude du plus mauvais caractère, fraude préméditée,
calculée, intentionnelle. De plus, il y a faux, et faux commis par un
homme public en écritures publiques; il y a abus de confiance; il y
a violation de serments.--L'amende est de 25 francs! Que dirai-je de
l'article 10: _L'administration pourra transiger avant comme après
jugement_, etc.? De telles dispositions portent avec elles-mêmes leur
commentaire.
Ainsi, transactions gênées, sentiments froissés, liens de famille
relâchés, affaires gênées, liberté restreinte, taxes inégales,
crimes fictifs, châtiments arbitraires; telles sont les conséquences
nécessaires du principe de la fiscalité introduit dans la loi des
postes.
Donc il faut recourir à cet autre principe, que la poste doit rendre
le service auquel elle est destinée, au prix le plus bas possible,
c'est-à-dire à un prix qui couvre ses frais.
Il me reste à parler de l'uniformité de la taxe, et aussi des moyens
de combler le déficit du trésor. Ce sera l'objet d'un second article.
18.--DEUXIÈME ARTICLE[21].
[Note 21: _Mémorial bordelais_, 30 avril 1846.
(_Note de l'édit._)]
L'uniformité de la taxe a des avantages si nombreux, si
incontestables, si éclatants, que, pour ne pas les voir, il faut
fermer volontairement les yeux.
On fait cette objection: «L'uniformité résiste au principe même que
vous avez posé, celui du simple remboursement du service reçu, car il
est juste de le payer d'autant plus qu'il est plus dispendieux.
«L'égalité apparente ne serait qu'une réelle inégalité.»
Mais tous, tant que nous sommes, n'écrivons-nous pas tantôt à de
grandes, tantôt à de petites distances? L'égalité se rétablit donc
par là, et rien n'empêche de faire de toutes les distances une
moyenne que chaque lettre est censée avoir parcourue[22].
[Note 22: Recevez dans l'année 4 lettres à 3 décimes, 4 lettres à 2
décimes et 2 lettres à 1 franc; n'est-ce point comme si vous aviez
payé pour chaque lettre le taux fixe de 40 centimes qui est la
moyenne du système actuel?]
Partout où, dans des cas analogues, l'uniformité est établie pour
le port des journaux, pour les envois d'argent, il faut qu'on s'en
trouve bien, car personne n'y contredit.
D'ailleurs, il est un point où, dans la pratique, tout est forcé
de s'arrêter, même la justice rigoureuse; c'est quand on arrive
à des différences microscopiques, à des infiniment petits, à un
fractionnement si minutieux, que l'exécution en devient onéreuse à
tout le monde. Est-ce que le système de la Commission a la prétention
de réaliser l'égalité mathématique? Fait-il payer plus la lettre
remise à huit heures que la lettre délivrée à neuf? Observe-t-il la
proportionnalité entre le destinataire placé à 39 ou à 40 kilomètres?
Lors donc qu'on parle d'égalité, il faut entendre une égalité
possible, praticable, qui n'exige pas, par exemple, qu'on prenne de
la monnaie d'un centime.
Et c'est précisément ce qui arriverait dans le système de la taxe
graduelle, s'il tenait compte de cette équité infinitésimale dont il
se masque.
Car il est prouvé que les frais de locomotion, les frais qui
affectent diversement les lettres, ne font varier la dépense, d'une
zone à l'autre, que de 1/2 centime[23].
[Note 23: Nous renvoyons pour la démonstration à l'excellent rapport
de M. Chégaray (Séance du 5 juillet 1844, p. 10 et suiv.).]
Mais puisque c'est au nom de l'égalité et de l'équité que la
Commission s'est décidée pour la taxe graduelle, examinons son
système à ce point de vue.
D'abord elle est partie de ce principe, que la poste devait être un
instrument fiscal, et que, tandis que l'État épuise ses revenus pour
faciliter la circulation des marchandises, il devait se faire une
source de revenus de la circulation des sentiments, des affections et
des pensées.
Il suit de là qu'il y a trois choses dans un port de lettre:
1º Un impôt;
2º Le remboursement de frais communs à toutes les lettres;
3º Le remboursement de frais variables selon les distances.
Il est clair que l'uniformité de la taxe devrait exister pour toutes
les lettres, en ce qui concerne les deux premiers éléments, et que la
gradualité ne peut résulter, avec justice, que du troisième.
Il est donc nécessaire d'en déterminer l'importance.
Les frais généraux communs à toutes les lettres, administration,
inspection, surveillance, etc., s'élèvent à 12 millions que nous
pouvons réduire à 10, parce qu'une partie de ces frais est absorbée
par des services étrangers au sujet qui nous occupe, tels que le
transport de cinquante mille voyageurs, les envois d'argent, les
paquebots, etc.
Les frais de locomotion sont de 17,800,000 fr. qui se réduisent aussi
à 10 millions, ainsi que nous l'avons vu dans l'article précédent,
si l'on en déduit, comme on le doit, ceux qui ne concernent pas les
dépêches.
Ces frais doivent se répartir sur:
875,000 kilog. de lettres représentant 116 millions de lettres simp.
1,000,000 -- journaux et imprimés 133 --
1,000,000 -- dépêches administratives 133 --
---------
TOTAL 382 millions.
Soit, en nombre rond, 400 millions de lettres simples.
Ainsi, 10 millions de frais fixes
répartis sur 400 millions de lettres
donnent pour chacune 2 c. 1/2
10 millions de frais graduels ajoutent
en moyenne au prix de revient 2 c. 1/2
--------
TOTAL 5 cent.
Enfin, le coût moyen d'une lettre étant aujourd'hui de 42 c. 1/2, il
s'ensuit que chacun des trois éléments y entre dans les proportions
suivantes:
cent.
Frais fixes 2-1/2
Frais graduels 2-1/2
Impôt 37-1/2
------
TOTAL 42 c. 1/2
Si, comme le demandent les partisans de la réforme radicale, la
partie purement fiscale était supprimée, le port serait fixé à 5
centimes, prix de revient.--En ce cas, l'État aurait à subventionner
le port des dépêches administratives.
Ou, si l'on adoptait 10 centimes, les lettres des particuliers
paieraient encore un impôt suffisant pour défrayer le service public.
Dans l'un et l'autre cas, l'uniformité est forcée, car les frais de
locomotion, les seuls qui pussent justifier la gradualité, n'étant en
moyenne que de 1/2 centime, il en résulte que la plus petite distance
coûte 1 c. 1/4 et la plus grande 5 centimes.
Voici donc quel devrait être le tarif fondé sur ce principe.
Frais fixes. Frais graduels. Total ou tarif.
1re zone 2-1/2 1-1/4 3-3/4
2e -- 2-1/2 1-6/8 4-3/8
3e -- 2-1/2 2-1/2 5
4e -- 2-1/2 3-3/4 6-1/4
5e -- 2-1/2 5 7-1/2
Tarif évidemment inexécutable. Il ne le serait pas moins, si l'on
y ajoute une taxe fiscale, puisqu'elle devrait être immuable, par
exemple 20 centimes.--Et l'on aurait alors ce monstrueux tarif:
1re zone, 23 c. 1/2;--2e, 24 c. 3/8;--3e, 25 c., etc.
Or, qu'a fait la Commission sous le manteau de l'égalité? Elle
a inégalisé l'impôt, et son tarif décomposé donne les résultats
suivants:
Frais Frais Impôt. Total de la taxe
généraux. graduels. proposée.
1re zone 2-1/2 1-1/4 6-1/4 10
2e -- 2-1/2 1-1/8 15-5/8 20
3e -- 2-1/2 2-1/2 25 30
4e -- 2-1/2 5-1/4 33-3/4 40
5e -- 2-1/2 5 42-1/2 50
N'avais-je pas raison de dire que le système de la Commission
établissait un impôt aussi inégal qu'exorbitant, puisqu'il s'élève
pour quelques-uns à deux fois, pour d'autres à dix fois le prix du
service rendu.
Il n'y a donc de sérieuse égalité que dans l'uniformité. Mais une
taxe uniforme implique une taxe modique, et, pour ainsi dire, réduite
au minimum praticable.
On a beaucoup parlé de 20 centimes.--Mais à ce taux, il vous faut
une catégorie de lettres à 10 centimes (celles qui circulent dans le
rayon d'un bureau); de là la nécessité du tri, de la taxation; de là,
l'impossibilité d'arriver jamais à l'affranchissement obligatoire.
Je viens de prononcer le mot affranchissement obligatoire. Il n'est
possible qu'avec une taxe de 10 ou mieux de 5 centimes, et les
avantages en sont si évidents, qu'il y a lieu d'être surpris qu'on
recule devant cette objection: la perte du trésor,--comme si le
trésor n'était pas le public.
Qu'on se figure quel est le travail actuel de la poste, ce qu'il
sera encore après la réforme telle que la Commission nous l'a faite.
Cent lettres sont jetées à la poste. Chacune d'elles peut appartenir,
pour la distance, à onze zones et pour le poids à neuf classes, ce
qui élève le nombre des combinaisons à quatre-vingt-dix-neuf pour
chaque lettre, et voilà M. le directeur, consultant tour à tour son
tableau et sa balance, réduit à faire 9,900 recherches en quelques
minutes. Après cela il constatera le poids sur un coin et la taxe au
beau milieu des adresses.
Faut-il affranchir? Il recevra l'argent, donnera la monnaie, inscrira
l'adresse sur je ne sais combien de registres, enveloppera la lettre
dans un bulletin qui relate, pour la troisième ou la quatrième fois,
le nom du destinataire, le lieu du départ, le lieu de l'arrivée, le
poids, la taxe, le numéro.
Puis vient la distribution; autres comptes interminables entre le
directeur et le facteur, le facteur et le destinataire, et toujours
contrôle sur contrôle, paperasse sur paperasse.
Que dirai-je du travail qu'occasionnent les rebuts; et les trop
taxés, et les moins taxés, et cette comptabilité générale,
chef-d'oeuvre de complication, destinée, et il le faut bien, à
s'assurer la fidélité des agents de tous grades?
N'est-il pas singulier qu'on prodigue des millions pour faire gagner
aux malles une heure de vitesse, et qu'on prodigue d'autres millions
pour faire perdre cette heure aux distributeurs?
Avec l'affranchissement obligatoire, toutes ces lenteurs, toutes
ces complications, toutes ces paperasses, tous ces rebuts, les plus
trouvés, les moins trouvés, les tris, les taxes, cette comptabilité
prodigieuse en matière et en finances, tout cela disparaît tout à
coup. La poste et l'enregistrement vendent des enveloppes et des
timbres à 5 ou 10 centimes, et tout est dit.
On objectera qu'il y aurait de l'arbitraire à priver l'envoyeur de
la faculté de faire partir une lettre non affranchie.
On ne l'en prive pas. Rappelons-nous que, dans ce système, il est
maître de faire parvenir ses lettres comme il le juge à propos, il
n'a donc pas à se plaindre, si la poste, pour rendre le service aussi
prompt et aussi économique que possible, veut rester maîtresse de ses
moyens.
Disons les choses comme elles sont. Sous le rapport moral, au point
de vue de la civilisation, des affaires, des affections, quant
à la commodité, la simplicité et la célérité du service, enfin
dans l'intérêt de la justice et de la vraie égalité, il n'y a pas
d'objection possible contre la taxe uniforme et modérée.
La perte du revenu!--Voilà le seul et unique obstacle.
La perte du revenu!--Voilà pourquoi on frappe d'un impôt énorme
et inégal les communications de la pensée, la transmission des
nouvelles, les anxiétés du coeur et les tourments de l'absence! Voilà
pourquoi on grossit nos Codes de crimes fictifs et de châtiments
réels. Voilà pourquoi on perd à la distribution des lettres le temps
qu'on gagne sur la vitesse des malles. Voilà pourquoi on surcharge
le service de complications inextricables! Voilà pourquoi on
l'assujettit à une comptabilité qui porte sur 40 millions divisés en
somme de 40 centimes, dont chacune donne lieu au moins à une douzaine
d'écritures!
Mais, en définitive, à combien se monte cette perte?
Admettons qu'elle soit de 20 millions.
On accordera sans doute que cette somme, laissée à la disposition des
contribuables, achètera du sucre, du tabac, du sel, par quoi la perte
du trésor sera atténuée.
On accordera aussi que la fréquence et la facilité des relations,
multipliant les affaires, réagiront favorablement sur tous les canaux
des revenus publics.
Le nombre des lettres ne peut pas manquer non plus de s'accroître
d'année en année.
Enfin le service, simplifié dans une proportion incalculable,
permettra certainement de notables économies.
Toutes ces compensations faites, supposons encore la perte du revenu
de 10 millions.
La question est de savoir si vous pouvez employer 10 millions d'une
manière plus utile, et j'ose vous défier de me montrer dans le
budget, tout gros qu'il est, une dépense mieux entendue.
Eh quoi! c'est au moment où vous prodiguez 1 milliard pour faciliter
la circulation des hommes et des choses, que vous hésitez à sacrifier
10 millions pour faciliter la circulation des idées!
Vous vous demandez s'il est sage de négliger une rentrée de 10
millions, quand il s'agit de conférer au public des avantages
inappréciables?
Car si le nombre des lettres vient seulement à doubler, qui
osera assigner une valeur aux affaires engagées, aux affections
satisfaites, aux anxiétés dissipées par ce surcroît de correspondance?
Et n'est-ce rien que d'effacer de vos Codes des crimes chimériques,
des châtiments arbitraires, et ces transactions immorales entre le
caprice administratif et les arrêts de la justice?
N'est-ce rien que de remettre à un pauvre manoeuvre la lettre de son
fils, si longtemps attendue, sans lui arracher, et presque tout pour
l'impôt, le fruit de quinze heures de sueur?
N'est-ce rien que de ne pas réduire une misérable veuve, afin
d'amasser les 24 sous qu'on exige (dont 22 sont une pure
contribution) à laisser séjourner quinze jours à la poste la lettre
qui doit lui apprendre si sa fille vit encore?
Aujourd'hui même je lisais dans le _Moniteur_ que le chiffre des
recettes publiques s'accroît de trimestre en trimestre.
Comment donc le moment n'arrive-t-il jamais où les réformes les
plus urgentes ne sont pas ajournées ou gâtées par cette éternelle
considération: la perte du revenu?
Mais enfin, vous faut-il absolument 10 millions? Vous avez un moyen
simple de vous les procurer. Rentrez, sous un double rapport, dans la
vérité des choses.--En même temps que vous ôterez à la poste, rendez
à la douane le caractère fiscal.
Diminuez seulement d'un quart les droits sur le fer, la houille, les
bestiaux et le lin.
Le trésor et le public s'en trouveront bien. Chacune de ces réformes
facilitera l'autre, vous aurez rendu hommage à deux principes
d'éternelle justice, et vos prochaines professions de foi se baseront
au moins sur quelque chose de plus substantiel que l'ordre avec
la liberté et la paix avec l'honneur, lieux communs qui, s'ils
n'engagent à rien, ne trompent non plus personne.
19.--LIBERTÉ COMMERCIALE[24].
[Note 24: _Mémorial bordelais_ du 2 mai 1846.
(_Note de l'édit._)]
Comment trouvez-vous Philis?--Belle, admirable, adorable.--N'est-ce
pas qu'elle a de beaux yeux?--Oui, mais ils louchent.--Et son
teint?--Il est un peu couperosé.--Et que dites-vous de son nez?--Il
fait honte à celui de la Sulamite que l'époux compare à la tour
du mont Liban.--Oui dà! mais en quoi donc trouvez-vous que Philis
soit si belle?--Elle est incomparable dans l'ensemble, mais elle ne
supporte pas le détail.
C'est de cette façon qu'on traite aussi la liberté commerciale. Tant
qu'elle reste théorie, on la salue, on la respecte, on la flatte; il
n'y a rien de plus beau sous le soleil. S'avise-t-elle de vouloir
être réalisée? montre-t-elle le pied, la main ou le visage? c'est une
horreur depuis les pieds jusqu'à la tête.
Le _Constitutionnel_, par exemple, se garderait bien de rien
objecter, _en principe_, contre la liberté des échanges. Mais il
soulève contre toutes ses applications l'armée entière des sophismes
protectionistes.
Nous n'avons pas la prétention de les combattre tous. Bornons-nous à
ceux qui sont le plus à la mode.
D'abord le _Constitutionnel_ affirme que le monde entier se méprend
sur les réformes de sir Robert Peel.
«Nous avons établi, dit-il, que les réformes anglaises laissent
subsister, _pour ainsi dire en entier_, le régime commercial et
douanier de la Grande-Bretagne et que la liberté des transactions,
qu'on a cru découvrir dans les mesures de sir Robert Peel n'était
qu'_une pure illusion_. Ainsi l'Association bordelaise, qui s'appuie
sur l'exemple de l'Angleterre pour réclamer la liberté commerciale,
commet tout simplement _une grosse inconséquence_.»
Plus bas il ajoute: «L'Angleterre, tout en demandant aux autres
nations la liberté commerciale, s'est bien gardée de leur donner un
pareil exemple.»
C'est là une assertion qu'on a beaucoup répétée à la Chambre. Nous
n'y répondrons pas. Nous prions seulement le _Constitutionnel_
de vouloir bien dresser un petit tableau en deux colonnes, dont
l'une aura pour titre: _Tarif de 1840_;--l'autre, _tarif de 1846_.
Au-dessous figureront les droits, pour les deux époques, des articles
suivants:
Froment, seigle, orge, avoine, maïs, boeufs, veaux, vaches, moutons,
brebis, agneaux, viandes fraîches et salées, beurre, fromage, cuir,
laine, coton, lin, soie, huile, bois, gants, bottes, souliers, tissus
de laine, de coton, de lin, de soie.
Alors il nous sera possible de décider la question par le fait; nous
verrons bien si l'Angleterre _s'est bien gardée_ d'entrer dans la
voie de la liberté; puis il restera au _Constitutionnel_ à nous dire
à quelle nation elle a demandé cette liberté comme condition des
mesures qu'elle a cru devoir prendre.
Ensuite le _Constitutionnel_, exploitant habilement cette ancienne
tactique qui consiste à mettre les intérêts aux prises et à les
irriter en les touchant par le côté sensible, demande aux Bordelais
s'ils sont préparés à une réforme du tarif en ce qui concerne les
droits de navigation.
Je n'ai à me porter fort pour personne. Je sais que si l'on demande
tour à tour à tous les privilégiés: _Voulez-vous voir cesser votre
privilége?_--on court grand risque qu'ils ne répondent: _non_ ou au
moins _pas encore_.
»Nous sommes tous _de Lille_ en ce point....»