Il suffît de dire le but de la Ligue, ou plutôt le moyen d'atteindre

ce but, pour établir qu'il lui faut,--lâchons le grand mot,--de

l'argent, et beaucoup d'argent. Répandre la vérité économique,

et la répandre avec assez de profusion pour changer le cours de

la volonté nationale, voilà sa mission. Or les communications

intellectuelles ont besoin de véhicules matériels. Les livres, les

brochures, les journaux, ne naîtront pas au souffle de la Ligue,

_comme les fleurs au souffle du zéphir_. M. Conte (directeur des

postes) ne lui a pas encore donné la _franchise_, ni même la taxe

modérée; et si l'usage des Quinconces est gratuit, elle ne saurait y

établir sa comptabilité, ses bureaux, ses archives et ses séances.

L'argent, ce n'est pas pour les ligueurs des dîners, des orgies,

des habits somptueux, de brillants équipages: c'est du travail, de

la locomotion, des lumières, de l'organisation, de l'ordre, de la

persévérance, de l'énergie.

Personne ne nie cela. _Tout le monde en convient et nul n'y

contredit._ Cependant, qui sait si la Ligue trouvera à Bordeaux cette

assistance métallique que chacun reconnaît nécessaire? Si Bordeaux

était une ville besogneuse et lésineuse, cela s'expliquerait; mais

sa générosité, je dirai même sa prodigalité, est proverbiale. Si

Bordeaux n'avait pas de convictions, cela s'expliquerait encore. On

pourrait le plaindre de n'avoir pas de convictions, non le blâmer,

n'en ayant pas, d'agir en conséquence. Mais Bordeaux est, de toutes

les villes de France, celle qui a le sentiment le plus vif de ce

qu'il y a d'injuste et d'impolitique dans le régime protecteur.

Comment donc expliquer cette réserve pécuniaire, que beaucoup de gens

semblent craindre?

Il ne faut pas se le dissimuler, la question financière est en France

l'écueil de toute association. Souscrire, contribuer pécuniairement

à une oeuvre, quelque grande qu'elle soit, cela semble nous imposer

le rôle de _dupes_, et heurte cette prétention que nous avons tous de

paraître clairvoyants et avisés. Il est difficile de concilier une

telle défiance avec la loyauté, que nous nous plaisons à regarder

comme le trait caractéristique de notre nation; car justifier cette

défiance en alléguant qu'elle est le triste fruit de trop fréquentes

épreuves, ce serait reconnaître que la loyauté française a été trop

souvent en défaut. Puisse la Ligue effacer les dernières traces de la

triste disposition que je signale!

Il semble à beaucoup de gens que lorsqu'ils versent quelques fonds

à une société qui a en vue un objet d'utilité publique, ils font un

cadeau, un acte de pure libéralité; j'ose dire qu'ils s'aveuglent,

qu'ils font tout simplement un marché, et un excellent marché.

Si nous avions pour voisin un peuple riche et industrieux, capable de

beaucoup échanger avec nous, et si nous étions séparés de ce peuple

par de grandes difficultés de terrain, assurément nous souscririons

volontiers pour qu'un chemin de fer vînt unir son territoire au

nôtre, et nous croirions faire, non de la générosité, mais de la

spéculation. Eh bien! nous sommes séparés de l'Espagne, de l'Italie,

de l'Angleterre, de la Russie, des Amériques, du monde entier,

par des obstacles,--artificiels, il est vrai,--mais qui, sous le

rapport des communications, ont absolument les mêmes effets que les

difficultés matérielles. Et c'est pour cela que Bordeaux, souffre,

languit et décline; et ces obstacles s'appuient sur des préjugés; et

ces préjugés ne peuvent être détruits que par un vaste et laborieux

enseignement; et cet enseignement ne peut être distribué que par une

puissante association. Vous pouvez opter entre les inconvénients de

la restriction et ceux de la souscription; mais vous ne pouvez pas

considérer la souscription comme un don gratuit, puisqu'elle aura

pour résultat de briser les liens qui vous gênent.

Je dis encore que c'est une bonne spéculation, un marché beaucoup

plus avantageux que ceux que vous avez coutume de faire. S'il

s'agissait de détruire les obstacles naturels qui vous séparent

des autres nations, il n'y a pas une parcelle de l'oeuvre qu'il ne

faudrait payer à beaux deniers, l'exécution comme la conception;

mais les triomphes de la Ligue seront dus en partie, en très-grande

partie, à de nobles efforts qui ne cherchent pas de récompense

pécuniaire. Vous aurez des agents zélés, des orateurs, des écrivains

qui ne s'enrichiront pas d'une obole, et qui, épris d'amour pour

les biens qu'ils attendent de la _libre communication des peuples_,

donneront à cette grande cause, sans compte et sans mesure, leur

intelligence, leurs travaux, leurs sueurs et leurs veilles.

Soyons justes toutefois, et reconnaissons que, dans la souscription

volontaire, il y a un côté noble et généreux. Chacun pourrait se

dire: «On fera bien sans moi; et, quand la cause sera gagnée, elle le

sera à mon profit, bien que je n'y aie pas concouru.» Voilà le calcul

qu'on pourrait faire. Les Bordelais le repousseront avec dédain. Ce

sera leur gloire, et ce n'est pas moi qui voudrai la méconnaître.

La _souscription_ ne doit pas être envisagée exclusivement au

point de vue matériel. Elle procure des jouissances morales dont

je suis surpris qu'on ne tienne pas compte. N'est-ce rien que de

s'affilier à un corps nombreux qui poursuit un grand résultat par

d'honorables moyens? Je me suis dit quelquefois que la civilisation

et la diffusion des richesses amèneraient infailliblement le goût des

associations philanthropiques. Lorsque le riche oisif a sitôt épuisé

des jouissances matérielles, fort peu appréciables en elles-mêmes, et

qui n'ont d'attrait que parce qu'elles le distinguent de la masse,

quel plus satisfaisant usage pourrait-il faire de sa fortune que de

s'associer à une utile entreprise? C'est là qu'il trouvera un aliment

à ses facultés, des relations agréables, du mouvement, de la vie,

quelque chose qui fait circuler le sang et dilate la poitrine.

Il y avait, près de Manchester, un riche manufacturier retiré, qui

vivait seul, ennuyé, et n'avait jamais voulu prendre part à aucune

des nombreuses entreprises qui se font, dans cette ville, par

souscription. La Ligue tenait à voir figurer son nom dans ses rôles;

car c'était le témoignage le plus frappant qu'elle pût donner de la

sympathie qu'elle excitait dans le pays. Elle lui décocha M. Bright,

le meilleur négociateur en ce genre qu'elle pût choisir; car, selon

lui, demander pour la Ligue, ce n'était pas demander. Après beaucoup

d'objections, il obtint de l'avare quatre cents guinées[10]. Quand

il annonça cette nouvelle à ses amis: «Vous avez dû lui faire faire

une laide grimace?» lui dirent-ils.--«Point du tout, répondit M.

Bright;--je crois sincèrement que cet homme me devra le bonheur du

reste de sa vie.» Et en effet, depuis ce jour les ennuis de l'avare

se sont dissipés, ses dégoûts se sont fondus; il s'intéresse à la

Ligue, il en suit les progrès avec anxiété, il la regarde comme son

oeuvre; et ces sentiments nouveaux ont pour lui tant de charmes,

qu'il n'est plus une institution charitable à laquelle il ne

s'empresse de concourir.

[Note 10: 10,000 francs.]

Mais, pour que l'esprit d'association prévale, une condition est

essentielle; c'est que toute garantie soit donnée aux souscripteurs.

Je le répète, ce n'est pas la perte de quelque argent qu'ils

redoutent, c'est le ridicule qui, en ce genre, suit toujours la

déception. Personne n'aime à montrer en public la face d'une dupe. On

a donné 100 francs; on en donnerait 1,000 pour les retirer.

Donc, si la Ligue française veut voir affluer dans ses caisses

d'abondantes recettes, son premier soin doit être de forcer dans

toutes les convictions une confiance absolue. Elle y parviendra par

deux moyens: le choix le plus scrupuleux des membres du comité, et la

publicité la plus explicite de ses comptes. Je voudrais que, de son

premier argent, elle s'assurât du plus méticuleux teneur de livres de

Bordeaux, et que le bureau de la comptabilité fût placé, si c'était

possible, dans un édifice de verre. Je voudrais que les livres de la

Ligue fussent constamment ouverts à l'oeil des amis, et surtout des

ennemis.

9.--ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES[11].

[Note 11: _Mémorial bordelais_ du 18 février 1846. (_N. E._)]

Au moment d'engager contre le monopole une lutte qui pourra être

longue et acharnée, il peut se trouver, parmi vos lecteurs, des

hommes qui, absorbés par la gestion de leurs affaires, n'ont pas le

loisir de mesurer dans toute son étendue la grande question de la

liberté commerciale. Ils me pardonneront, j'espère, d'attirer leur

attention sur ce vaste sujet.

L'affranchissement du commerce est une question de prospérité, de

justice, d'ordre et de paix.

C'est une question de prospérité.--J'entends de prospérité générale;

mais, puisque nous sommes à Bordeaux, parlons de Bordeaux.--Que veut

dire _restriction_? Cela veut dire certains échanges _empêchés_. Donc

que signifie absence de restriction ou affranchissement du commerce?

Cela signifie _plus d'échanges_. Mais plus d'échanges, c'est plus de

produits importés et exportés, plus de voitures mises en mouvement,

plus de navires allant et venant, moins de temps à composer une

cargaison, plus de courtages, d'emballages, de pilotages, de

roulages, plus de commissions, de consignations, de constructions, de

réparations; en un mot, plus de travail pour tout le monde.

_Échanger_, c'est donner une chose que l'on fait facilement contre

une autre chose que l'on ferait plus difficilement.--Donc _échanger_

implique moins d'efforts pour une satisfaction égale, ou plus de

satisfactions pour des efforts déterminés. _Échange_, c'est division

mieux entendue du travail, c'est application plus lucrative des

capitaux, c'est coopération plus efficace des forces de la nature;

et, en définitive, plus d'échanges, c'est non-seulement plus de

travail, mais encore un meilleur résultat de chaque portion donnée

de travail,--c'est plus de richesses, de bien-être, de prospérité

matérielle, d'instruction, de moralité, de grandeur et de dignité.

C'est une question de justice.--Il y a injustice évidente à

dépouiller qui que ce soit de la faculté d'accomplir un échange

qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs. Le droit de

propriété implique le droit d'échanger aussi bien que de consommer.

Vainement dirait-on que, lorsque la législation douanière exproprie

un citoyen ou une classe de ce droit sacré de propriété, elle guérit

la blessure qu'elle fait au corps social par l'avantage qu'elle

procure à un autre citoyen ou à une autre classe; car c'est en cela

même que consiste l'injustice.

Encore si la protection pouvait s'étendre à tous, elle serait une

erreur, elle ne serait pas une iniquité. Mais l'activité nationale

s'exerce dans une foule de carrières qui ne sont point susceptibles

de protection douanière; le commerce, dans ses innombrables

ramifications, les fonctions publiques, le clergé, la magistrature,

le barreau, la médecine, le professorat, les sciences, la

littérature, les beaux-arts, la plupart des métiers; voilà une masse

immense du travail national qui subit les inconvénients du système

protecteur, sans en pouvoir jamais partager les illusoires avantages.

C'est une question d'ordre.--Les hommes qui dirigent les affaires

publiques savent dans quelle énorme proportion ils seraient soulagés

du fardeau de leur responsabilité, si le préjugé national n'avait

remis en leurs mains la laborieuse tâche de régler, équilibrer et

pondérer les profits relatifs des diverses industries. Depuis cet

instant funeste, il n'est pas de gênes, de souffrances, de misères

et de calamités qui ne soient attribuées à l'État. Les citoyens

ont appris à ne plus compter sur leur prudence, sur leur habileté,

sur leur énergie, mais sur la protection. Chacun fait effort pour

arracher à la législature un lambeau de monopole; et, comme si ce

n'était pas assez de la foule des solliciteurs que la soif des

emplois pousse dans les avenues des ministères, le peuple en masse,

le peuple des champs et des ateliers, s'est transformé tout entier en

solliciteur. Il s'agite, il se soulève, il se plaint, il encombre les

rouages administratifs; et il serait difficile de citer un acte du

Gouvernement, un traité, une négociation, que l'esprit du monopole ne

soit parvenu à fausser, à entraver ou à empêcher d'aboutir.

C'est une question de paix.--Avec la liberté du commerce, les

rivalités nationales ne peuvent être autre chose que de l'émulation

industrielle; et, par une admirable dispensation de la divine

Providence, il arrive que, dans cette lutte pacifique, c'est le

vaincu qui recueille les fruits de la victoire par l'abondance et

le bon marché des produits auxquels il a eu la sagesse d'ouvrir ses

ports et ses frontières. Cette vérité, universellement comprise,

est destinée à briser le contrat colonial en ce qu'il a d'exclusif,

à décréditer le prestige des conquêtes et l'erreur des guerres de

débouchés, à étouffer l'antagonisme international, à délivrer les

peuples du fardeau et du danger des grandes armées permanentes et des

puissantes marines militaires, et à unir les hommes de tous les pays,

de toutes les langues, de tous les climats et de toutes les races

par les liens d'une bienveillance réciproque et d'une universelle

fraternité.

C'est pour coopérer à cet avenir de bien-être, de justice et de paix

que l'Association bordelaise a élevé le drapeau de la liberté des

échanges.

Enfants de Bordeaux, puisqu'il vous a été donné de prendre

l'initiative de ce grand mouvement, n'oubliez pas à quel prix la

victoire s'achète: assez d'obstacles vous attendent au dehors,

préservez-vous de tout obstacle intérieur, et que le moindre symptôme

de division soit étouffé dans son germe par votre abnégation et

votre zèle; que le dissolvant de la critique ne s'attache pas à

quelques négligences, à quelques tâtonnements inséparables d'une

première et prompte organisation; ne laissez pas dire que Bordeaux,

qui a toujours les mains ouvertes à tous les actes de philanthropie

isolée, a laissé mourir, faute d'aliments, une grande réforme

sociale; ne laissez pas dire que Bordeaux, cette ville si féconde

en hommes éminents, et qui a jeté tant de lustre sur les cours

de judicature, les assemblées législatives et les conseils de la

Couronne, a néanmoins manqué de cette intelligence collective,

de cet esprit de hiérarchie volontaire qui est le sceau de toute

civilisation avancée et l'âme de toute grande entreprise! Levez-vous

comme un seul homme et prodiguez sans mesure le tribut de toutes

vos facultés à votre sainte cause. Et, au jour du triomphe, lorsque

Bordeaux se revêtira d'une splendeur nouvelle, lorsqu'une activité

trop longtemps assoupie animera ses quais, ses chantiers, ses

entrepôts et ses magasins; lorsque le chant laborieux du matelot

retentira sur toute la ligne de cette rade splendide, magnifique

présent du ciel, si le monopole n'était parvenu à le couvrir de

silence et de vide;--alors, certains que votre prospérité n'est point

achetée par les souffrances de vos frères et alimentée par d'injustes

priviléges, mais qu'elle est, pour ainsi dire, une des ondulations de

la prospérité générale, se communiquant du centre aux extrémités, et

des extrémités au centre de l'empire;--alors, dis-je, vous pourrez

vous rendre le témoignage que vous ne vous êtes pas levés pour une

cause solitaire et égoïste; et, rompant vos rangs, comme une milice

fidèle au retour de la paix, vous dissoudrez cette Association, avec

la consolation de penser qu'elle aura ajouté une noble et glorieuse

page aux annales de votre belle cité.

10.--À M. LE RÉDACTEUR DU _JOURNAL DE LILLE_, ORGANE DES INTÉRÊTS DU

NORD[12].

[Note 12: _Mémorial bordelais_ du 19 février 1846.

(_N. E._)]

MONSIEUR,

Vous vous occupez de l'_Association pour la liberté des échanges_,

et cela, il faut le dire, en très-bons termes. Cette modération est

d'un trop-bon augure pour que nous ne nous empressions pas de la

reconnaître et de l'imiter.

Vous prenez acte d'abord de ce que l'association se donne pour

mission de propager la vérité économique avec assez de profusion

pour changer le cours de la volonté nationale.--Puis, vous vous

demandez si une telle mission est opportune; et, bien entendu, vous

résolvez la question négativement.--Et pourquoi n'est-il pas opportun

de répandre la vérité?--C'est, dites-vous, parce que l'opinion

n'est pas encore fixée. «N'avons-nous pas, en France, des intérêts

d'agriculture qui demandent la protection, et d'autres intérêts

d'agriculture qui demandent la liberté des échanges; des industries

qui veulent être protégées, et des industries qui se plaignent du

régime restrictif? Dans nos ports de mer, telle branche de commerce

_vit de la protection_, et telle autre proteste contre elle. Tout

cela ne forme-t-il pas une mêlée confuse?»

Eh! sans doute, les uns sont _pour_ et les autres _contre_. Mais, par

le grand Dieu du ciel! ils n'ont pas tous raison en même temps. On se

trompe de part ou d'autre; et, puisque les partisans du monopole, par

leurs journaux, leurs comités, leurs souscriptions, répandent assez

leurs idées pour qu'elles se traduisent en lois, pourquoi les amis

de la liberté ne feraient-ils pas de même? Y a-t-il quelque moyen,

du faire cesser cette confusion dont vous parlez que de débattre à

fond la question devant le publie? Ou bien les armes dont l'erreur

fait usage sont-elles interdites à la vérité, et faut-il que les

monopoleurs aient encore le monopole de la parole?

«Quand les conflits auront peu à peu disparu par la force des

choses,--dites-vous,--alors surgira pour nous, comme pour

l'Angleterre, cette grande question de réforme, que l'Association

bordelaise cherche en vain aujourd'hui à précipiter à contre-temps.»

Fort bien: quand tout le monde sera d'accord, vous nous permettrez de

parler; et quand la lumière se sera faite _par la force des choses_,

vous ne verrez plus d'inconvénient à ce que nous en appelions _à

la force des raisons_.--Trouvez bon que nous ne nous laissions pas

renfermer dans ce cercle vicieux. Vraiment, vous vous faites la part

trop belle, car votre proposition revient à ceci: Maintenant, il y a

conflit d'opinions; que les moyens d'information soient tous de notre

côté, et si, malgré cela, la doctrine de la liberté triomphe par la

seule force des choses, alors la réforme commerciale pourra surgir,

non en fait, mais à l'état de _question_.

Ensuite, toujours pour prouver que notre principe est faux et qu'en

tout cas il est inutile de chercher à le répandre, vous dites: «Il

y a vingt-six ans et plus que cette doctrine de la liberté s'agite

en Angleterre. MM. Huskisson, Bowring et d'autres hommes éminents

avaient formé école et poursuivaient avec un zèle infatigable

la réalisation de leurs plans. Il a fallu cependant près d'un

quart de siècle, dans un pays où les principes économiques sont

admirablement étudiés et compris, il a fallu qu'à des doctrines

nouvelles _des faits vinssent, un à un, graduellement_ et par une

sorte d'attraction, prêter toute l'autorité d'un problème résolu,

avant qu'un homme d'État, abdiquant ses convictions passées, ses

antécédents politiques, osât proclamer à la face de son pays qu'il

était prêt à entreprendre une oeuvre que jadis il eût combattue. Il

s'est fait chez sir Robert Peel une révolution dans ses idées et

dans son esprit. Pour qu'un tel homme fasse consciencieusement et

sans sourciller un pareil aveu, _ne faut-il pas que l'évidence l'ait

étreint de toute part? etc._»

Certes, si l'on voulait démontrer tout à la fois la vérité de la

doctrine libérale et la nécessité de constants efforts pour la

propager, on ne pourrait mieux dire.

Quoi! malgré ce qu'a de spécieux la doctrine de la restriction, les

faits sont venus un à un, comme par une sorte d'attraction, prêter

à la doctrine opposée l'autorité d'un problème résolu! Quoi! malgré

ses convictions et ses engagements protectionistes, sir Robert Peel

a été _étreint de toute part d'une évidence telle_ qu'elle l'a amené

à confesser publiquement qu'une révolution s'était opérée dans ses

idées et dans son esprit!--Et vous ne voulez pas que nous tenions

cette doctrine pour vraie!

D'un autre côté, il a fallu vingt-six ans à un peuple qui _étudie_

et qui comprend; il a fallu d'infatigables efforts à Huskisson, à

Bowring et à leur école, avant que l'Angleterre ait pu mettre sa

législation en harmonie avec cette vérité;--et vous en concluez que

les amis de la liberté, en France, n'ont qu'à garder le silence et

laisser agir la _force des choses_!--En vérité, je ne puis comprendre

par quelle étrange liaison d'idées de telles prémisses vous ont

conduit à de telles conclusions.

«C'est,--dites-vous,--la fameuse Ligue Cobden, moins Cobden, que

Bordeaux vise à copier.»

Avez-vous voulu faire la satire de la France? Certes, il n'est

personne qui puisse refuser son admiration à l'homme éminent qui a

conduit la nation anglaise à triompher des whigs, des tories, de

l'aristocratie, du monopole, et, ce qui était plus difficile, de

sa propre apathie et de ses préjugés.--Est-ce à dire qu'il n'y a

dans notre pays ni intelligence ni dévouement? Et la France est-elle

tellement épuisée d'hommes de mérite, qu'il n'en puisse plus surgir

pour répondre aux nécessités du temps et à ses espérances?

Mais le système protecteur, ajoutez-vous, n'a pas le même caractère

en France qu'en Angleterre, et l'Association de Bordeaux a tort de

copier la Ligue de Manchester.

Eh! qui vous dit qu'on veut copier la Ligue? La Ligue a adopté la

tactique qui lui était imposée par le caractère de la lutte qu'elle

avait à souvenir; l'Association fera de même.

11.--THÉORIE DU BÉNÉFICE[13].

[Note 13: _Mémorial bordelais_, du 26 février 1846. (_N. E._)]

Lundi, en sortant de l'assemblée, un monsieur m'accoste et me dit: Je

vous ai écouté avec attention, vous avez articulé ces paroles: «Il

faut savoir enfin de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,

qu'on pousse la protection jusqu'au bout. Si nous sommes dans le

vrai, réclamons la liberté, etc., etc.»--Or, Monsieur, cela suppose

que _liberté_ et _restriction_ sont incompatibles.

--Il me semble que cela résulte des termes eux-mêmes.

--Vous n'avez donc pas lu le _Moniteur industriel_? Il prouve

clairement que _liberté_, _protection_, _prohibition_, tout cela

s'accommode fort bien ensemble, en vertu de la théorie du _bénéfice_.

--Quelle est donc cette théorie?

--La voici en peu de mots. L'homme aspire à consommer. Pour

consommer, il faut produire; pour produire, il faut travailler; et

pour travailler il faut avoir en perspective un _bénéfice_ probable,

ou, mieux encore, assuré.

--Fort bien, et la conclusion?

--La conclusion, elle est bien simple: écoutez le _Moniteur_! «À

quelles mesures doit avoir recours un peuple qui veut tel produit,

qui cherche à arriver à la plus grande production possible, afin

d'arriver ainsi, par le plus court chemin possible, à une plus grande

consommation, à un plus grand bien-être? Évidemment il doit _assurer

des bénéfices_ à quiconque entreprend telle industrie. Il doit

assurer des bénéfices aux producteurs.»

--Et le moyen?

--Écoutez encore le _Moniteur_: «Pour développer le plus possible le

travail, tantôt la prohibition est bonne, tantôt c'est la protection,

et tantôt c'est la liberté.» Vous voyez que le _Moniteur industriel_

n'est pas plus pour la prohibition, que pour la protection, que pour

la liberté.

--En d'autres termes: il faut que toute industrie gagne, de manière

ou d'autre. À celle qui donne un bénéfice naturel, liberté,

concurrence; à celle qui donne naturellement de la perte, le droit de

convertir cette perte en profit par le pillage organisé. Il y aurait

bien des choses à dire là-dessus. Mais vous me rappelez une scène

dont j'ai été témoin ces jours-ci. Voulez-vous me permettre de la

raconter?

--J'écoute.

--J'étais chez M. le maire, lorsqu'est survenu un solliciteur

industriel, et voici le dialogue que j'ai entendu.

_L'Industriel._--monsieur le Maire, j'ai découvert dans mon jardin

une terre rougeâtre qui m'a paru contenir du fer, et j'ai l'intention

d'établir chez moi, au milieu de la ville, un haut fourneau.

_Le Maire._--Vous vous ruinerez.

_L'Industriel._--Pas du tout, je suis sûr de gagner.

_Le Maire._--Comment cela?

_L'Industriel._--Tout simplement par le bénéfice.

_Le Maire._--Où sera le bénéfice, si vous êtes forcé de vendre au

cours, c'est-à-dire à 12 ou 15 francs, du fer qui vous reviendra

peut-être à 100 francs, peut-être à 1,000 francs?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 3 / 32 段