ce but, pour établir qu'il lui faut,--lâchons le grand mot,--de
l'argent, et beaucoup d'argent. Répandre la vérité économique,
et la répandre avec assez de profusion pour changer le cours de
la volonté nationale, voilà sa mission. Or les communications
intellectuelles ont besoin de véhicules matériels. Les livres, les
brochures, les journaux, ne naîtront pas au souffle de la Ligue,
_comme les fleurs au souffle du zéphir_. M. Conte (directeur des
postes) ne lui a pas encore donné la _franchise_, ni même la taxe
modérée; et si l'usage des Quinconces est gratuit, elle ne saurait y
établir sa comptabilité, ses bureaux, ses archives et ses séances.
L'argent, ce n'est pas pour les ligueurs des dîners, des orgies,
des habits somptueux, de brillants équipages: c'est du travail, de
la locomotion, des lumières, de l'organisation, de l'ordre, de la
persévérance, de l'énergie.
Personne ne nie cela. _Tout le monde en convient et nul n'y
contredit._ Cependant, qui sait si la Ligue trouvera à Bordeaux cette
assistance métallique que chacun reconnaît nécessaire? Si Bordeaux
était une ville besogneuse et lésineuse, cela s'expliquerait; mais
sa générosité, je dirai même sa prodigalité, est proverbiale. Si
Bordeaux n'avait pas de convictions, cela s'expliquerait encore. On
pourrait le plaindre de n'avoir pas de convictions, non le blâmer,
n'en ayant pas, d'agir en conséquence. Mais Bordeaux est, de toutes
les villes de France, celle qui a le sentiment le plus vif de ce
qu'il y a d'injuste et d'impolitique dans le régime protecteur.
Comment donc expliquer cette réserve pécuniaire, que beaucoup de gens
semblent craindre?
Il ne faut pas se le dissimuler, la question financière est en France
l'écueil de toute association. Souscrire, contribuer pécuniairement
à une oeuvre, quelque grande qu'elle soit, cela semble nous imposer
le rôle de _dupes_, et heurte cette prétention que nous avons tous de
paraître clairvoyants et avisés. Il est difficile de concilier une
telle défiance avec la loyauté, que nous nous plaisons à regarder
comme le trait caractéristique de notre nation; car justifier cette
défiance en alléguant qu'elle est le triste fruit de trop fréquentes
épreuves, ce serait reconnaître que la loyauté française a été trop
souvent en défaut. Puisse la Ligue effacer les dernières traces de la
triste disposition que je signale!
Il semble à beaucoup de gens que lorsqu'ils versent quelques fonds
à une société qui a en vue un objet d'utilité publique, ils font un
cadeau, un acte de pure libéralité; j'ose dire qu'ils s'aveuglent,
qu'ils font tout simplement un marché, et un excellent marché.
Si nous avions pour voisin un peuple riche et industrieux, capable de
beaucoup échanger avec nous, et si nous étions séparés de ce peuple
par de grandes difficultés de terrain, assurément nous souscririons
volontiers pour qu'un chemin de fer vînt unir son territoire au
nôtre, et nous croirions faire, non de la générosité, mais de la
spéculation. Eh bien! nous sommes séparés de l'Espagne, de l'Italie,
de l'Angleterre, de la Russie, des Amériques, du monde entier,
par des obstacles,--artificiels, il est vrai,--mais qui, sous le
rapport des communications, ont absolument les mêmes effets que les
difficultés matérielles. Et c'est pour cela que Bordeaux, souffre,
languit et décline; et ces obstacles s'appuient sur des préjugés; et
ces préjugés ne peuvent être détruits que par un vaste et laborieux
enseignement; et cet enseignement ne peut être distribué que par une
puissante association. Vous pouvez opter entre les inconvénients de
la restriction et ceux de la souscription; mais vous ne pouvez pas
considérer la souscription comme un don gratuit, puisqu'elle aura
pour résultat de briser les liens qui vous gênent.
Je dis encore que c'est une bonne spéculation, un marché beaucoup
plus avantageux que ceux que vous avez coutume de faire. S'il
s'agissait de détruire les obstacles naturels qui vous séparent
des autres nations, il n'y a pas une parcelle de l'oeuvre qu'il ne
faudrait payer à beaux deniers, l'exécution comme la conception;
mais les triomphes de la Ligue seront dus en partie, en très-grande
partie, à de nobles efforts qui ne cherchent pas de récompense
pécuniaire. Vous aurez des agents zélés, des orateurs, des écrivains
qui ne s'enrichiront pas d'une obole, et qui, épris d'amour pour
les biens qu'ils attendent de la _libre communication des peuples_,
donneront à cette grande cause, sans compte et sans mesure, leur
intelligence, leurs travaux, leurs sueurs et leurs veilles.
Soyons justes toutefois, et reconnaissons que, dans la souscription
volontaire, il y a un côté noble et généreux. Chacun pourrait se
dire: «On fera bien sans moi; et, quand la cause sera gagnée, elle le
sera à mon profit, bien que je n'y aie pas concouru.» Voilà le calcul
qu'on pourrait faire. Les Bordelais le repousseront avec dédain. Ce
sera leur gloire, et ce n'est pas moi qui voudrai la méconnaître.
La _souscription_ ne doit pas être envisagée exclusivement au
point de vue matériel. Elle procure des jouissances morales dont
je suis surpris qu'on ne tienne pas compte. N'est-ce rien que de
s'affilier à un corps nombreux qui poursuit un grand résultat par
d'honorables moyens? Je me suis dit quelquefois que la civilisation
et la diffusion des richesses amèneraient infailliblement le goût des
associations philanthropiques. Lorsque le riche oisif a sitôt épuisé
des jouissances matérielles, fort peu appréciables en elles-mêmes, et
qui n'ont d'attrait que parce qu'elles le distinguent de la masse,
quel plus satisfaisant usage pourrait-il faire de sa fortune que de
s'associer à une utile entreprise? C'est là qu'il trouvera un aliment
à ses facultés, des relations agréables, du mouvement, de la vie,
quelque chose qui fait circuler le sang et dilate la poitrine.
Il y avait, près de Manchester, un riche manufacturier retiré, qui
vivait seul, ennuyé, et n'avait jamais voulu prendre part à aucune
des nombreuses entreprises qui se font, dans cette ville, par
souscription. La Ligue tenait à voir figurer son nom dans ses rôles;
car c'était le témoignage le plus frappant qu'elle pût donner de la
sympathie qu'elle excitait dans le pays. Elle lui décocha M. Bright,
le meilleur négociateur en ce genre qu'elle pût choisir; car, selon
lui, demander pour la Ligue, ce n'était pas demander. Après beaucoup
d'objections, il obtint de l'avare quatre cents guinées[10]. Quand
il annonça cette nouvelle à ses amis: «Vous avez dû lui faire faire
une laide grimace?» lui dirent-ils.--«Point du tout, répondit M.
Bright;--je crois sincèrement que cet homme me devra le bonheur du
reste de sa vie.» Et en effet, depuis ce jour les ennuis de l'avare
se sont dissipés, ses dégoûts se sont fondus; il s'intéresse à la
Ligue, il en suit les progrès avec anxiété, il la regarde comme son
oeuvre; et ces sentiments nouveaux ont pour lui tant de charmes,
qu'il n'est plus une institution charitable à laquelle il ne
s'empresse de concourir.
[Note 10: 10,000 francs.]
Mais, pour que l'esprit d'association prévale, une condition est
essentielle; c'est que toute garantie soit donnée aux souscripteurs.
Je le répète, ce n'est pas la perte de quelque argent qu'ils
redoutent, c'est le ridicule qui, en ce genre, suit toujours la
déception. Personne n'aime à montrer en public la face d'une dupe. On
a donné 100 francs; on en donnerait 1,000 pour les retirer.
Donc, si la Ligue française veut voir affluer dans ses caisses
d'abondantes recettes, son premier soin doit être de forcer dans
toutes les convictions une confiance absolue. Elle y parviendra par
deux moyens: le choix le plus scrupuleux des membres du comité, et la
publicité la plus explicite de ses comptes. Je voudrais que, de son
premier argent, elle s'assurât du plus méticuleux teneur de livres de
Bordeaux, et que le bureau de la comptabilité fût placé, si c'était
possible, dans un édifice de verre. Je voudrais que les livres de la
Ligue fussent constamment ouverts à l'oeil des amis, et surtout des
ennemis.
9.--ASSOCIATION POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES[11].
[Note 11: _Mémorial bordelais_ du 18 février 1846. (_N. E._)]
Au moment d'engager contre le monopole une lutte qui pourra être
longue et acharnée, il peut se trouver, parmi vos lecteurs, des
hommes qui, absorbés par la gestion de leurs affaires, n'ont pas le
loisir de mesurer dans toute son étendue la grande question de la
liberté commerciale. Ils me pardonneront, j'espère, d'attirer leur
attention sur ce vaste sujet.
L'affranchissement du commerce est une question de prospérité, de
justice, d'ordre et de paix.
C'est une question de prospérité.--J'entends de prospérité générale;
mais, puisque nous sommes à Bordeaux, parlons de Bordeaux.--Que veut
dire _restriction_? Cela veut dire certains échanges _empêchés_. Donc
que signifie absence de restriction ou affranchissement du commerce?
Cela signifie _plus d'échanges_. Mais plus d'échanges, c'est plus de
produits importés et exportés, plus de voitures mises en mouvement,
plus de navires allant et venant, moins de temps à composer une
cargaison, plus de courtages, d'emballages, de pilotages, de
roulages, plus de commissions, de consignations, de constructions, de
réparations; en un mot, plus de travail pour tout le monde.
_Échanger_, c'est donner une chose que l'on fait facilement contre
une autre chose que l'on ferait plus difficilement.--Donc _échanger_
implique moins d'efforts pour une satisfaction égale, ou plus de
satisfactions pour des efforts déterminés. _Échange_, c'est division
mieux entendue du travail, c'est application plus lucrative des
capitaux, c'est coopération plus efficace des forces de la nature;
et, en définitive, plus d'échanges, c'est non-seulement plus de
travail, mais encore un meilleur résultat de chaque portion donnée
de travail,--c'est plus de richesses, de bien-être, de prospérité
matérielle, d'instruction, de moralité, de grandeur et de dignité.
C'est une question de justice.--Il y a injustice évidente à
dépouiller qui que ce soit de la faculté d'accomplir un échange
qui ne blesse ni l'ordre public ni les bonnes moeurs. Le droit de
propriété implique le droit d'échanger aussi bien que de consommer.
Vainement dirait-on que, lorsque la législation douanière exproprie
un citoyen ou une classe de ce droit sacré de propriété, elle guérit
la blessure qu'elle fait au corps social par l'avantage qu'elle
procure à un autre citoyen ou à une autre classe; car c'est en cela
même que consiste l'injustice.
Encore si la protection pouvait s'étendre à tous, elle serait une
erreur, elle ne serait pas une iniquité. Mais l'activité nationale
s'exerce dans une foule de carrières qui ne sont point susceptibles
de protection douanière; le commerce, dans ses innombrables
ramifications, les fonctions publiques, le clergé, la magistrature,
le barreau, la médecine, le professorat, les sciences, la
littérature, les beaux-arts, la plupart des métiers; voilà une masse
immense du travail national qui subit les inconvénients du système
protecteur, sans en pouvoir jamais partager les illusoires avantages.
C'est une question d'ordre.--Les hommes qui dirigent les affaires
publiques savent dans quelle énorme proportion ils seraient soulagés
du fardeau de leur responsabilité, si le préjugé national n'avait
remis en leurs mains la laborieuse tâche de régler, équilibrer et
pondérer les profits relatifs des diverses industries. Depuis cet
instant funeste, il n'est pas de gênes, de souffrances, de misères
et de calamités qui ne soient attribuées à l'État. Les citoyens
ont appris à ne plus compter sur leur prudence, sur leur habileté,
sur leur énergie, mais sur la protection. Chacun fait effort pour
arracher à la législature un lambeau de monopole; et, comme si ce
n'était pas assez de la foule des solliciteurs que la soif des
emplois pousse dans les avenues des ministères, le peuple en masse,
le peuple des champs et des ateliers, s'est transformé tout entier en
solliciteur. Il s'agite, il se soulève, il se plaint, il encombre les
rouages administratifs; et il serait difficile de citer un acte du
Gouvernement, un traité, une négociation, que l'esprit du monopole ne
soit parvenu à fausser, à entraver ou à empêcher d'aboutir.
C'est une question de paix.--Avec la liberté du commerce, les
rivalités nationales ne peuvent être autre chose que de l'émulation
industrielle; et, par une admirable dispensation de la divine
Providence, il arrive que, dans cette lutte pacifique, c'est le
vaincu qui recueille les fruits de la victoire par l'abondance et
le bon marché des produits auxquels il a eu la sagesse d'ouvrir ses
ports et ses frontières. Cette vérité, universellement comprise,
est destinée à briser le contrat colonial en ce qu'il a d'exclusif,
à décréditer le prestige des conquêtes et l'erreur des guerres de
débouchés, à étouffer l'antagonisme international, à délivrer les
peuples du fardeau et du danger des grandes armées permanentes et des
puissantes marines militaires, et à unir les hommes de tous les pays,
de toutes les langues, de tous les climats et de toutes les races
par les liens d'une bienveillance réciproque et d'une universelle
fraternité.
C'est pour coopérer à cet avenir de bien-être, de justice et de paix
que l'Association bordelaise a élevé le drapeau de la liberté des
échanges.
Enfants de Bordeaux, puisqu'il vous a été donné de prendre
l'initiative de ce grand mouvement, n'oubliez pas à quel prix la
victoire s'achète: assez d'obstacles vous attendent au dehors,
préservez-vous de tout obstacle intérieur, et que le moindre symptôme
de division soit étouffé dans son germe par votre abnégation et
votre zèle; que le dissolvant de la critique ne s'attache pas à
quelques négligences, à quelques tâtonnements inséparables d'une
première et prompte organisation; ne laissez pas dire que Bordeaux,
qui a toujours les mains ouvertes à tous les actes de philanthropie
isolée, a laissé mourir, faute d'aliments, une grande réforme
sociale; ne laissez pas dire que Bordeaux, cette ville si féconde
en hommes éminents, et qui a jeté tant de lustre sur les cours
de judicature, les assemblées législatives et les conseils de la
Couronne, a néanmoins manqué de cette intelligence collective,
de cet esprit de hiérarchie volontaire qui est le sceau de toute
civilisation avancée et l'âme de toute grande entreprise! Levez-vous
comme un seul homme et prodiguez sans mesure le tribut de toutes
vos facultés à votre sainte cause. Et, au jour du triomphe, lorsque
Bordeaux se revêtira d'une splendeur nouvelle, lorsqu'une activité
trop longtemps assoupie animera ses quais, ses chantiers, ses
entrepôts et ses magasins; lorsque le chant laborieux du matelot
retentira sur toute la ligne de cette rade splendide, magnifique
présent du ciel, si le monopole n'était parvenu à le couvrir de
silence et de vide;--alors, certains que votre prospérité n'est point
achetée par les souffrances de vos frères et alimentée par d'injustes
priviléges, mais qu'elle est, pour ainsi dire, une des ondulations de
la prospérité générale, se communiquant du centre aux extrémités, et
des extrémités au centre de l'empire;--alors, dis-je, vous pourrez
vous rendre le témoignage que vous ne vous êtes pas levés pour une
cause solitaire et égoïste; et, rompant vos rangs, comme une milice
fidèle au retour de la paix, vous dissoudrez cette Association, avec
la consolation de penser qu'elle aura ajouté une noble et glorieuse
page aux annales de votre belle cité.
10.--À M. LE RÉDACTEUR DU _JOURNAL DE LILLE_, ORGANE DES INTÉRÊTS DU
NORD[12].
[Note 12: _Mémorial bordelais_ du 19 février 1846.
(_N. E._)]
MONSIEUR,
Vous vous occupez de l'_Association pour la liberté des échanges_,
et cela, il faut le dire, en très-bons termes. Cette modération est
d'un trop-bon augure pour que nous ne nous empressions pas de la
reconnaître et de l'imiter.
Vous prenez acte d'abord de ce que l'association se donne pour
mission de propager la vérité économique avec assez de profusion
pour changer le cours de la volonté nationale.--Puis, vous vous
demandez si une telle mission est opportune; et, bien entendu, vous
résolvez la question négativement.--Et pourquoi n'est-il pas opportun
de répandre la vérité?--C'est, dites-vous, parce que l'opinion
n'est pas encore fixée. «N'avons-nous pas, en France, des intérêts
d'agriculture qui demandent la protection, et d'autres intérêts
d'agriculture qui demandent la liberté des échanges; des industries
qui veulent être protégées, et des industries qui se plaignent du
régime restrictif? Dans nos ports de mer, telle branche de commerce
_vit de la protection_, et telle autre proteste contre elle. Tout
cela ne forme-t-il pas une mêlée confuse?»
Eh! sans doute, les uns sont _pour_ et les autres _contre_. Mais, par
le grand Dieu du ciel! ils n'ont pas tous raison en même temps. On se
trompe de part ou d'autre; et, puisque les partisans du monopole, par
leurs journaux, leurs comités, leurs souscriptions, répandent assez
leurs idées pour qu'elles se traduisent en lois, pourquoi les amis
de la liberté ne feraient-ils pas de même? Y a-t-il quelque moyen,
du faire cesser cette confusion dont vous parlez que de débattre à
fond la question devant le publie? Ou bien les armes dont l'erreur
fait usage sont-elles interdites à la vérité, et faut-il que les
monopoleurs aient encore le monopole de la parole?
«Quand les conflits auront peu à peu disparu par la force des
choses,--dites-vous,--alors surgira pour nous, comme pour
l'Angleterre, cette grande question de réforme, que l'Association
bordelaise cherche en vain aujourd'hui à précipiter à contre-temps.»
Fort bien: quand tout le monde sera d'accord, vous nous permettrez de
parler; et quand la lumière se sera faite _par la force des choses_,
vous ne verrez plus d'inconvénient à ce que nous en appelions _à
la force des raisons_.--Trouvez bon que nous ne nous laissions pas
renfermer dans ce cercle vicieux. Vraiment, vous vous faites la part
trop belle, car votre proposition revient à ceci: Maintenant, il y a
conflit d'opinions; que les moyens d'information soient tous de notre
côté, et si, malgré cela, la doctrine de la liberté triomphe par la
seule force des choses, alors la réforme commerciale pourra surgir,
non en fait, mais à l'état de _question_.
Ensuite, toujours pour prouver que notre principe est faux et qu'en
tout cas il est inutile de chercher à le répandre, vous dites: «Il
y a vingt-six ans et plus que cette doctrine de la liberté s'agite
en Angleterre. MM. Huskisson, Bowring et d'autres hommes éminents
avaient formé école et poursuivaient avec un zèle infatigable
la réalisation de leurs plans. Il a fallu cependant près d'un
quart de siècle, dans un pays où les principes économiques sont
admirablement étudiés et compris, il a fallu qu'à des doctrines
nouvelles _des faits vinssent, un à un, graduellement_ et par une
sorte d'attraction, prêter toute l'autorité d'un problème résolu,
avant qu'un homme d'État, abdiquant ses convictions passées, ses
antécédents politiques, osât proclamer à la face de son pays qu'il
était prêt à entreprendre une oeuvre que jadis il eût combattue. Il
s'est fait chez sir Robert Peel une révolution dans ses idées et
dans son esprit. Pour qu'un tel homme fasse consciencieusement et
sans sourciller un pareil aveu, _ne faut-il pas que l'évidence l'ait
étreint de toute part? etc._»
Certes, si l'on voulait démontrer tout à la fois la vérité de la
doctrine libérale et la nécessité de constants efforts pour la
propager, on ne pourrait mieux dire.
Quoi! malgré ce qu'a de spécieux la doctrine de la restriction, les
faits sont venus un à un, comme par une sorte d'attraction, prêter
à la doctrine opposée l'autorité d'un problème résolu! Quoi! malgré
ses convictions et ses engagements protectionistes, sir Robert Peel
a été _étreint de toute part d'une évidence telle_ qu'elle l'a amené
à confesser publiquement qu'une révolution s'était opérée dans ses
idées et dans son esprit!--Et vous ne voulez pas que nous tenions
cette doctrine pour vraie!
D'un autre côté, il a fallu vingt-six ans à un peuple qui _étudie_
et qui comprend; il a fallu d'infatigables efforts à Huskisson, à
Bowring et à leur école, avant que l'Angleterre ait pu mettre sa
législation en harmonie avec cette vérité;--et vous en concluez que
les amis de la liberté, en France, n'ont qu'à garder le silence et
laisser agir la _force des choses_!--En vérité, je ne puis comprendre
par quelle étrange liaison d'idées de telles prémisses vous ont
conduit à de telles conclusions.
«C'est,--dites-vous,--la fameuse Ligue Cobden, moins Cobden, que
Bordeaux vise à copier.»
Avez-vous voulu faire la satire de la France? Certes, il n'est
personne qui puisse refuser son admiration à l'homme éminent qui a
conduit la nation anglaise à triompher des whigs, des tories, de
l'aristocratie, du monopole, et, ce qui était plus difficile, de
sa propre apathie et de ses préjugés.--Est-ce à dire qu'il n'y a
dans notre pays ni intelligence ni dévouement? Et la France est-elle
tellement épuisée d'hommes de mérite, qu'il n'en puisse plus surgir
pour répondre aux nécessités du temps et à ses espérances?
Mais le système protecteur, ajoutez-vous, n'a pas le même caractère
en France qu'en Angleterre, et l'Association de Bordeaux a tort de
copier la Ligue de Manchester.
Eh! qui vous dit qu'on veut copier la Ligue? La Ligue a adopté la
tactique qui lui était imposée par le caractère de la lutte qu'elle
avait à souvenir; l'Association fera de même.
11.--THÉORIE DU BÉNÉFICE[13].
[Note 13: _Mémorial bordelais_, du 26 février 1846. (_N. E._)]
Lundi, en sortant de l'assemblée, un monsieur m'accoste et me dit: Je
vous ai écouté avec attention, vous avez articulé ces paroles: «Il
faut savoir enfin de quel côté est la vérité. Si nous nous trompons,
qu'on pousse la protection jusqu'au bout. Si nous sommes dans le
vrai, réclamons la liberté, etc., etc.»--Or, Monsieur, cela suppose
que _liberté_ et _restriction_ sont incompatibles.
--Il me semble que cela résulte des termes eux-mêmes.
--Vous n'avez donc pas lu le _Moniteur industriel_? Il prouve
clairement que _liberté_, _protection_, _prohibition_, tout cela
s'accommode fort bien ensemble, en vertu de la théorie du _bénéfice_.
--Quelle est donc cette théorie?
--La voici en peu de mots. L'homme aspire à consommer. Pour
consommer, il faut produire; pour produire, il faut travailler; et
pour travailler il faut avoir en perspective un _bénéfice_ probable,
ou, mieux encore, assuré.
--Fort bien, et la conclusion?
--La conclusion, elle est bien simple: écoutez le _Moniteur_! «À
quelles mesures doit avoir recours un peuple qui veut tel produit,
qui cherche à arriver à la plus grande production possible, afin
d'arriver ainsi, par le plus court chemin possible, à une plus grande
consommation, à un plus grand bien-être? Évidemment il doit _assurer
des bénéfices_ à quiconque entreprend telle industrie. Il doit
assurer des bénéfices aux producteurs.»
--Et le moyen?
--Écoutez encore le _Moniteur_: «Pour développer le plus possible le
travail, tantôt la prohibition est bonne, tantôt c'est la protection,
et tantôt c'est la liberté.» Vous voyez que le _Moniteur industriel_
n'est pas plus pour la prohibition, que pour la protection, que pour
la liberté.
--En d'autres termes: il faut que toute industrie gagne, de manière
ou d'autre. À celle qui donne un bénéfice naturel, liberté,
concurrence; à celle qui donne naturellement de la perte, le droit de
convertir cette perte en profit par le pillage organisé. Il y aurait
bien des choses à dire là-dessus. Mais vous me rappelez une scène
dont j'ai été témoin ces jours-ci. Voulez-vous me permettre de la
raconter?
--J'écoute.
--J'étais chez M. le maire, lorsqu'est survenu un solliciteur
industriel, et voici le dialogue que j'ai entendu.
_L'Industriel._--monsieur le Maire, j'ai découvert dans mon jardin
une terre rougeâtre qui m'a paru contenir du fer, et j'ai l'intention
d'établir chez moi, au milieu de la ville, un haut fourneau.
_Le Maire._--Vous vous ruinerez.
_L'Industriel._--Pas du tout, je suis sûr de gagner.
_Le Maire._--Comment cela?
_L'Industriel._--Tout simplement par le bénéfice.
_Le Maire._--Où sera le bénéfice, si vous êtes forcé de vendre au
cours, c'est-à-dire à 12 ou 15 francs, du fer qui vous reviendra
peut-être à 100 francs, peut-être à 1,000 francs?