Mais allons plus loin. Supposons le problème résolu comme on dit

à l'École. Voilà vos agents tout prêts, votre bureaucratie toute

montée, votre caisse établie; et le public bénévole y verse le

capital à flots, heureux (il est bien de cette force) de vous livrer

son argent sous forme d'impôts, dans l'espoir que vous le lui rendrez

à titre de prêt. Voilà qui va bien; fonctionnaires et public, tout

le monde est content, l'opération va commencer.--Oui, mais voici une

difficulté imprévue. Vous entendez veiller sans doute à ce que les

fonds prêtés à l'agriculture reçoivent une destination raisonnable,

qu'ils soient consacrés à des améliorations agricoles qui les

reproduisent; car si vous alliez les livrer à de petits propriétaires

affamés qui en acquitteraient leurs douzièmes ou à des fermiers

besoigneux pour payer leur fermage, ils seraient bientôt consommés

sans retour. Si votre caisse avance des capitaux indistinctement et

sans s'occuper de l'emploi qui en sera fait, votre belle institution

de crédit courra grand risque de devenir une détestable institution

d'aumône. Si au contraire l'État veut suivre dans toutes ses phases

le capital distribué à des millions de paysans, afin de s'assurer

qu'il est consacré à une consommation reproductive, il faudra un

_garnisaire comptable_ par chaque ferme, et voici reparaître, aux

mains de je ne sais quelle administration nouvelle, cette puissance

inquisitoriale qui est l'apanage des Droits réunis et menace de

devenir bientôt celui de la Douane.

Ainsi, de tous côtés nous arrivons à ce triste résultat: ce

qu'on nomme Organisation du travail ne cache trop souvent que

l'Organisation de la Bureaucratie, végétation parasite, incommode,

tenace, vivace, que l'industrie doit bien prendre garde de ne pas

laisser attacher à ses flancs.

* * * * *

Après avoir manifesté sa sollicitude pour les agriculteurs, M. le

Ministre se montre, avec grande raison, fort soucieux du sort des

ouvriers. Qui ne rendrait justice au sentiment qui le guide? Ah! si

les bonnes intentions y pouvaient quelque chose, certes, les classes

laborieuses n'auraient plus rien à désirer. À Dieu ne plaise que

nous songions à nous élever contre ces généreuses sympathies, contre

cette ardente passion d'égalité qui est le trait caractéristique de

la littérature moderne! Et nous aussi, qu'on veuille le croire, nous

appelons de tous nos voeux l'élévation de toutes les classes à un

commun niveau de bien-être et de dignité. Ce ne sont pas les bonnes

intentions qui nous manquent, c'est l'exécution qui nous préoccupe.

Nous souhaitons, comme nos frères dissidents, que notre marine et

notre commerce prospèrent, que nos laboureurs ne soient jamais

arrêtés faute de capital, que nos ouvriers soient abondamment pourvus

de toutes choses, du nécessaire, du confortable et même du superflu.

Malheureusement, n'ayant en notre pouvoir ni une baguette magique

ni une conception organisatrice qui nous permette de verser sur le

monde un torrent de capitaux et de produits, nous sommes réduit à

attendre toute amélioration dans la condition des hommes, non de

nos bonnes intentions et de nos sentiments philanthropiques, mais

de leurs propres efforts. Or nous ne pouvons concevoir aucun effort

sans vue d'avenir, ni aucune vue d'avenir sans prévoyance. Toute

institution qui tend à diminuer la prévoyance humaine ne nous semble

conférer quelque bien au présent que pour accumuler des maux sans

nombre dans l'avenir; nous la jugeons antagonique au principe même de

la civilisation; et, pour trancher le mot, nous la croyons _barbare_.

C'est donc avec une extrême surprise que nous avons vu dans la

circulaire ministérielle la question relative au sort des ouvriers

formulée de la manière suivante:

«Ainsi que l'agriculture, l'industrie a de graves intérêts en

souffrance; la situation des ouvriers hors d'état de travailler est

souvent malheureuse: elle est toujours précaire. L'opinion publique

s'en est préoccupée à juste titre, et le Gouvernement a cherché dans

les plans proposés les moyens d'y porter remède. MALHEUREUSEMENT

_rien jusqu'à ce jour n'a paru pouvoir suppléer la_ PRÉVOYANCE

_privée_. Aucune question n'est plus digne de la sollicitude des

conseils. Ils rechercheront quelles caisses de secours ou de retraite

ou quelles institutions peuvent être fondées pour le soulagement des

travailleurs invalides.»

Si l'on ne devait pas admettre que tout est sérieux dans un document

de cette nature, on serait tenté de croire que M. le Ministre a voulu

tout à la fois embarrasser les conseils, en les mettant en présence

d'une impasse, et décocher une épigramme contre tous ces plans

d'organisation sociale que chaque matin voit éclore.

Est-ce bien sérieusement que vous demandez l'amélioration des classes

laborieuses à des institutions qui les dispensent de Prévoyance?

Est-ce bien sincèrement que vous déplorez le malheur de n'avoir pas

encore imaginé de telles institutions?

Suppléer la Prévoyance! mais c'est suppléer l'épargne, l'aliment

nécessaire du travail; en même temps que renverser la seule barrière

qui s'oppose à la multiplication indéfinie des travailleurs. C'est

_augmenter l'offre et diminuer la demande_ des bras, en d'autres

termes combiner ensemble l'action des deux plus puissantes causes

qu'on puisse assigner à la dépression des salaires!

Suppléer la Prévoyance! mais c'est suppléer la modération, le

discernement, l'empire sur les passions, la dignité, la moralité, la

raison, la civilisation, l'homme même, car peut-elle porter le nom

d'homme, la créature qui n'a plus rien à démêler avec son avenir?

Sans la Prévoyance, peut-on concevoir la moralité qui n'est autre

chose que le sacrifice du présent à l'avenir?

Sans la Prévoyance, peut-on concevoir la civilisation? Anéantissez

par la pensée tout ce que la Prévoyance a préparé et accumulé sur

le sol de la France, et dites-moi en quoi elle différera des forêts

américaines, empire du buffle et du sauvage?

Mais, dira-t-on, il n'est pas question de supprimer la Prévoyance,

mais de la transporter de l'homme à l'institution. Je voudrais bien

savoir comment les institutions peuvent être prévoyantes quand les

hommes qui les conçoivent, les soutiennent, les appliquent et les

subissent ne le sont pas.

Les institutions n'agissent pas toutes seules. Vous admettez du

moins que cette noble faculté de prévoir devra se réfugier dans les

hautes régions administratives.--Eh bien! qu'aurez-vous ajouté à la

dignité de la race humaine, en quoi aurez-vous augmenté ses chances

de bonheur, qu'aurez-vous fait pour le rapprochement des conditions,

pour l'avancement du principe de l'Égalité et de la Fraternité

parmi les hommes, quand la Pensée sera dans le Gouvernement et

l'abrutissement dans la multitude?

Qu'on ne se méprenne pas à nos paroles. Nous ne blâmons pas M. le

Ministre d'avoir saisi les conseils d'une question grave qui, comme

il le dit, préoccupe avec raison l'opinion publique.

Seulement, nous croyons que c'est dans des institutions propres à

développer la prévoyance privée, et non à la suppléer, que se trouve

la solution rationnelle du problème.

Nous n'attachons pas plus d'importance qu'il ne faut à quelques

expressions hétérodoxes, échappées sans doute à l'auteur de la

circulaire, et qui très-probablement ne répondent pas à sa pensée. Si

cependant nous avons cru devoir les relever, c'est que, comme on a pu

en juger par l'accueil qu'elles ont reçu de certains journaux, elles

ont paru donner une sorte de consécration à cette voie déplorable où

l'opinion n'a que trop de pente à s'engager.

6.--PROJET DE LIGUE ANTI-PROTECTIONISTE[6].

[Note 6: _Mémorial bordelais_ du 8 février 1846.

(_Note de l'édit._)]

On assure que Bordeaux est en travail d'une association pour la

liberté commerciale. Sera-t-il permis à l'auteur de cet article,

quelque besoin qu'il ait d'avis en toute autre matière, d'exprimer

le sien en celle-ci? Il a étudié les travaux, l'esprit et les

procédés de la Ligue anglaise; il en connaît les chefs; il sait

quels obstacles ils ont eu à vaincre, quels piéges à déjouer, quels

écueils à éviter, quelles objections à résoudre; à quelles qualités

de l'esprit et du coeur ils doivent leurs glorieux succès; il a vu,

entendu, observé, approfondi. Il ne fallait pas moins pour qu'il

eût la présomption d'élever la voix dans une ville où il y a tant

de citoyens capables de mener à bien une grande entreprise, pour

qu'il osât tracer une sorte de programme de la ligue française

anti-protectioniste.

Si je m'adresse à Bordeaux, ce n'est pas que je désire voir cette

ville s'emparer du rôle principal, et encore moins d'un rôle

exclusif, dans le grand mouvement qui se prépare. Non; l'abnégation

individuelle est une des conditions du succès, et l'on doit en dire

autant de l'abnégation locale ou départementale. Arrière toute pensée

de prééminence et de fausse gloire! Que chaque ville de France

forme son comité; que tous les comités se fondent dans la grande

association dont le centre naturel est Paris; et Bordeaux, renonçant

à la gloire de Manchester, saura bien remettre les rênes là où elles

peuvent être placées avec le plus d'avantage. Voulons-nous réussir?

ne voyons que _le but de la lutte_, sans nous laisser séduire par

ce que la lutte elle-même peut donner de satisfactions à l'esprit

d'égoïsme et de localité.

Mais Bordeaux est déjà descendu bien des fois dans la lice; les

idées libérales, en matière de commerce, y sont très-répandues; il

n'est pas de ville dont la protection ait plus froissé les intérêts;

elle est le centre de vastes et populeuses provinces qui étouffent

sous la pression du régime restrictif; elle est féconde en hommes

ardents, dévoués, prêts à faire à une grande cause nationale de

généreux sacrifices; elle est le berceau de cette _Union vinicole_,

qui a accompli tant de travaux si méritoires quoique si infructueux,

et qui forme comme la pierre d'attente d'une organisation plus

vaste. Il n'est donc pas surprenant que Bordeaux donne le signal de

l'agitation, tout préparé qu'il est, j'en suis convaincu, à céder

à Paris les rênes de la direction aussitôt que le bien de la cause

exigera de lui ce sacrifice.

Voilà pourquoi j'adresse à Bordeaux cette première vue générale des

conditions auxquelles il faut acheter la victoire; elles sont dures,

mais inflexibles.

1º D'abord la Ligue doit proclamer UN PRINCIPE et y adhérer

indissolublement, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune,

dans ses revers et dans ses triomphes, soit qu'il éveille ou non

les échos de la presse et de la tribune, soit qu'il excite ou non

les sympathies du Pouvoir et des Chambres. La Ligue ne doit point

se faire le champion d'un intérêt spécial, d'un traité de commerce,

d'une modification douanière; sa mission est de proclamer et de faire

triompher _un principe absolu_, un droit naturel, la liberté des

échanges, l'abrogation de toute loi ayant _pour objet_ d'influer sur

le prix des produits, afin de régler les profits des producteurs. La

Ligue doit réclamer pour tout Français le droit (qu'on peut s'étonner

de ne pas voir écrit dans la Charte), le droit d'échanger ce qu'il a

le droit de consommer. La loi nous laisse à tous la pleine liberté

de _vendre_; il faut qu'elle nous laisse aussi la pleine liberté

d'_acheter_. Vendre et acheter, ce sont deux actes qui s'impliquent

réciproquement, ou plutôt ce sont les deux termes d'un seul et même

contrat. Là où l'un des termes manque, l'autre fait défaut par cela

même; et il est mathématiquement impossible que les _ventes_ ne

soient pas contrariées sur tous les points du globe, si sur tous les

points du globe la loi contrarie les _achats_.

Au reste, il n'est pas question ici de prouver la doctrine. Il faut

admettre qu'elle est la foi inébranlable des premiers ligueurs, et

c'est pour la propager qu'ils se liguent. Eh bien! je leur dis: En

vous ralliant à un principe absolu, vous vous priverez, je le sais,

du concours d'une multitude de personnes, car rien n'est plus commun

que l'horreur d'un principe, l'amour de ce qu'on nomme une _sage_

liberté, une protection _modérée_. Ce perfide concours, sachez vous

en passer, il entraverait bientôt toutes vos opérations. Ne soyez

que cent, ne soyez que cinquante, ne soyez que dix et moins encore,

s'il le faut, mais soyez unis par une entière conformité de vues,

par une parfaite identité de doctrine. Or un tel lien ne saurait

être ailleurs que dans un _principe_. Réclamez, poursuivez, exigez

jusqu'au bout la complète réalisation de la _liberté des échanges_;

n'admettez ni transactions, ni conditions, ni transitions, car

où vous arrêteriez-vous? Comment conserverez-vous l'unité de vos

démarches si vous laissez pénétrer parmi vous l'idée d'une seule

exception? Chacun ne voudra-t-il pas placer son industrie dans cette

exception? L'un, à grand renfort de belliqueux patriotisme, voudra

qu'un petit bout de protection reste à la marine marchande, et sa

grande raison est qu'il est armateur. L'autre, la larme à l'oeil,

vous fera un tableau touchant de l'agriculture. Il la faut protéger,

dira-t-il, c'est notre nourrice à tous; et il ne manquera pas de

vous rappeler que l'empereur de la Chine trace tous les ans un

sillon. Un troisième, au contraire, vous demandera grâce pour les

_produits perfectionnés_, vous abandonnant généreusement les matières

premières, _vierges de tout travail humain_, à quoi il sera facile de

reconnaître un fabricant.--Alors vous ne serez plus que la doublure

du comité Mimerel, et ce que vous aurez de mieux à faire, ne pouvant

vous entendre sur l'égalité dans la liberté, ce sera de tâcher au

moins, comme lui, de vous entendre sur l'égalité dans le privilége.

2º La Ligue doit se hâter de proclamer encore qu'en demandant la

liberté absolue des échanges, elle n'entend pas intervenir dans les

droits du fisc. Elle ne réclame pas la destruction de la douane, mais

l'abrogation d'une des fins à laquelle la douane a été injustement et

impolitiquement détournée. Les ligueurs, en tant que tels, n'ont rien

à démêler avec les dépenses publiques. Ils n'ont pas la prétention de

s'accorder sur tous les points; la quotité et le mode de perception

des impôts est pour chacun d'eux une question réservée. Que la douane

subsiste donc, s'il le faut, comme machine fiscale, comme octroi

national, mais non comme moyen de protection. Ce qu'elle procure au

trésor public n'est pas de notre compétence; ce qu'elle confère au

monopole, c'est là ce qui nous regarde et à quoi nous devons nous

opposer. Si l'État a tellement besoin d'argent, qu'il faille taxer

les marchandises qui passent à la frontière, à la bonne heure; les

sommes ainsi prélevées proviennent de tous et sont dépensées au

profit de tous. Mais que les tarifs soient appliqués à enrichir une

classe aux dépens de toutes les autres, à organiser au sein de la

communauté un système de spoliation réciproque, c'est là un abus

auquel il est grand temps que l'opinion publique mette un terme.

3º Une troisième condition de succès, non moins essentielle que les

deux autres, c'est l'abjuration de tout _esprit de parti_...... Mais

voilà assez de sujets de méditation pour un jour.

7.--2e ARTICLE[7].

[Note 7: _Mémorial bordelais_ du 9 février 1846.

(_Note de l'édit._)]

J'en suis resté à l'_esprit de parti_. Il semble assez inutile de

s'en occuper déjà. Hélas! notre Ligue est à naître; à quoi sert de

prévoir le temps où l'on recherchera son alliance? Mais c'est avant

d'élever l'édifice qu'il faut s'assurer de la qualité des matériaux.

Les destinées de la Ligue se ressentiront toujours de l'esprit de ses

fondateurs. Faible et chancelante, s'ils flottent au gré de toutes

les doctrines économiques; factieuse, isolée, n'ayant de puissance

que pour le mal, s'ils rêvent d'avance autre chose que son principe

avoué.--Ligue, triomphe, principe, liberté, vous n'êtes peut-être

que les fantômes adorés d'une imagination trop facile à se laisser

séduire à tout ce qui offre l'image du bien public! Mais il n'est

pas impossible, puisque cela s'est vu ailleurs, que ces fantômes se

revêtent de réalité. Ce qui est impossible, tout à fait impossible,

c'est que la Ligue puisse avoir force, vie, influence utile, si elle

se laisse entamer par _l'esprit de parti_.

La Ligue ne doit être ni monarchique, ni républicaine, ni orthodoxe,

ni dissidente; elle n'intervient ni dans les hautes questions

métaphysiques de légitimité, de souveraineté du peuple, ni dans la

polémique dont le Texas, le Liban et le Maroc font les frais. Son

royaume n'est pas de ce monde qu'on nomme _politique_; c'est un

terrain neutre où M. Guizot peut donner la main à M. Garnier Pagès,

M. Berryer à M. Duchâtel, et l'Évêque de Chartres à M. Cousin. Elle

ne provoque ni n'empêche les crises ministérielles, elle ne s'en mêle

pas et ne s'y intéresse même pas. Elle n'a qu'un objet en vue: _la

liberté des échanges_. Cette liberté, elle la demande à la droite,

à la gauche et aux centres, mais sans rien promettre en retour,

car elle n'a rien à donner; et son influence, si jamais elle a une

influence, appartient exclusivement à son principe. La force éphémère

d'un parti, c'est un auxiliaire qu'elle dédaigne; et, quant à elle,

elle ne veut être l'instrument d'aucun parti. Elle n'est pas née, nul

ne saurait dire ce qu'elle sera, mais j'ose prédire ce qu'elle ne

sera jamais; elle ne sera pas le piédestal d'un ministre en titre,

ni le marchepied d'un ministre en expectative, car le jour où elle

se laisserait absorber par un parti, ce jour-là on la chercherait en

vain, elle se serait dissipée comme une fumée.

4º La plus grande difficulté, en apparence, que puisse rencontrer la

formation d'une Ligue, c'est _la question de personnes_. Il n'est pas

possible qu'un corps gigantesque, travaillant à une oeuvre immense,

à travers une multitude d'oppositions extérieures et peut-être de

rivalités intestines, puisse se dispenser d'obéir à une impulsion

unique et pour ainsi dire à une omnipotence volontairement déléguée.

Mais qui sera le dépositaire de cette puissance morale? On est

justement effrayé quand on songe aux qualités éminentes et presque

inconciliables que suppose un tel rôle. Tête froide, coeur de feu,

main ferme, formes attachantes, connaissances étendues, coup d'oeil

sûr, talent oratoire, dévouement sans bornes, abnégation entière;

voilà ce qu'il faudrait trouver dans un seul homme, et de plus ce

charme magnétique qui pétrifie l'envie et désarme les amours-propres.

Eh bien! cette difficulté n'en est pas une. Si les temps sont mûrs

en France pour l'agitation commerciale, l'homme de la Ligue surgira.

Jamais grande cause n'a failli faute d'un homme. Pour qu'il se

trouve, il suffit qu'on ne se préoccupe pas trop de le chercher.

Y a-t-il quelqu'un que sa position seule place naturellement à

notre tête et consent-il à être notre chef? acceptons-le par

acclamation et acceptons aussi avec joie le rôle, quelque humble

qu'il soit, qu'il jugera utile de nous assigner. Amis de la liberté,

unissons-nous d'abord, mettons avec confiance la main à l'oeuvre,

pensons toujours au succès de notre principe, jamais à nos propres

succès, et laissons à la cause, dans sa marche progressive, le

soin de nous porter en avant. Quand la lutte sera engagée, assez

de résistances nous mettront à l'épreuve, pour que chacun déploie

ses ressources; et qui sait alors combien se révéleront de talents

ignorés et de vertus assoupies? _L'agitation_ est un grand crible

qui classe les individualités selon leur pesanteur spécifique. Elle

manifestera un homme et plusieurs hommes; et nous nous trouverons,

sans nous en apercevoir, coordonnés dans une naturelle et volontaire

hiérarchie.

Faut-il le dire? Ce que je crains, ce n'est pas que l'homme de

génie fasse défaut à la Ligue; mais plutôt que la Ligue fasse

défaut à l'homme de génie. Les vertus individuelles jaillissent de

la vertu collective comme l'étincelle électrique de nuages saturés

d'électricité. Si chacun de nous apporte à la Ligue un ample

tribut de zèle, de conviction, d'efforts et d'enthousiasme, ah! ne

craignons pas que ces forces demeurent inertes, faute d'une main

qui les dirige! Mais si le corps entier est apathique, indifférent,

dégoûté, inconstant et railleur, alors sans doute les hommes nous

manqueront,--et qu'en ferions-nous?

Ce qui a fait le succès de la Ligue, en Angleterre, c'est une chose,

une seule chose, la _foi dans une idée_. Ils n'étaient que sept,

mais ils ont cru; et, parce qu'ils ont cru, ils ont voulu; et, parce

qu'ils ont voulu, ils ont soulevé des montagnes. La question pour moi

n'est pas de savoir s'il y a des hommes à Bordeaux, mais s'il y a de

la foi dans Israël.

5º Je voulais parler aujourd'hui de la _question financière_, mais

le sujet est trop vaste pour l'espace qui me reste. Je le remplirai

par quelques considérations générales.--D'après ce qui a pu me

revenir, on se promet beaucoup d'une grande démonstration publique,

d'un appel solennel fait au Gouvernement. Oh! combien se trompent

ceux qui pensent qu'à cela se réduisent les travaux d'une ligue! Une

ligue a pour mission de détruire successivement tous les obstacles

qui s'opposent à la liberté commerciale. Et quels sont ces obstacles?

Nos erreurs, nos préjugés, l'égoïsme de quelques-uns, l'ignorance de

presque tous. L'ignorance, c'est là le monstre qu'il faut étouffer;

et ce n'est pas l'affaire d'un jour! Non, non, l'obstacle n'est pas

au ministère, c'est tout au plus là qu'il se résume. Pour modifier

la pensée ministérielle, il faut modifier la pensée parlementaire;

et pour changer la pensée parlementaire, il faut changer la pensée

électorale; et pour réformer la pensée électorale, il faut réformer

l'opinion publique.

Croyez-vous que ce soit une petite entreprise que de renouveler les

convictions de tout un peuple? J'ignore quelles sont les doctrines

économiques de M. Guizot; mais fût-il M. Say, il ne pourrait rien

pour nous, ou bien peu de chose. Son traité avec l'Angleterre

n'a-t-il pas échoué? Son union douanière avec la Belgique n'a-t-elle

pas échoué? La volonté du ministre a été surmontée par une volonté

plus forte que la sienne, celle du parlement. Faut-il en être

surpris? Je ne sache pas que la _liberté des échanges_, comme

principe, ait à la Chambre, je ne dis pas la majorité, mais même une

minorité quelconque, et je ne lui connais pas un seul défenseur, je

dis _un seul_, dans l'enceinte où se font les lois. Peut-être le

principe y vit-il endormi au fond de quelque conscience. Mais que

nous importe si, l'on n'ose l'avouer?--Il est un député sur lequel on

avait fondé quelques espérances. Entré à la Chambre jeune, sincère,

plein de coeur, avec des facultés développées par l'étude et la

pratique des affaires commerciales, les amis de la liberté avaient

les yeux fixés sur lui. Mais un jour, jour funeste! je ne sais quel

mauvais génie fit briller à ses yeux la lointaine perspective d'un

portefeuille; et depuis ce jour il semble que la crainte de se

_rendre impossible_ fausse toutes ses déterminations et paralyse

son énergie. Le moyen d'être ministre, si l'on affiche avant le

temps cette dangereuse chose, un principe!--Ami, cette page arrêtera

peut-être un moment tes regards. Qu'elle soit pour toi le bouclier

d'Ubalde; qu'elle te reproche, mais ne dise qu'à toi ta molle

oisiveté; qu'elle t'arrache à de trompeuses illusions!

Natura

Del coraggio in tuo cuor la flamma accese...

Il tuo dover compisce e nostra speme[8].

[Note 8: Ce reproche discret et poétique, que Bastiat adressait à

l'un de ses anciens condisciples de Sorrèze, resta sans effet.

(_Note de l'édit._)]

8.--3e ARTICLE[9].

[Note 9: _Mémorial bordelais_ du 10 février 1846. (_N. E._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 2 / 32 段