_L'Industriel._--C'est pour cela que je viens vous trouver.

Mettez-moi à même de rançonner vos administrés non-seulement jusqu'à

concurrence de mes pertes, mais encore au delà, et vous aurez assuré

à mon industrie des _bénéfices_.

_Le Maire._--Mon autorité ne va pas jusque-là.

_L'Industriel._--Pardon, monsieur le Maire, n'avez-vous pas un octroi?

_Le Maire._--Oui; et, par parenthèse, je voudrais bien qu'il fût

possible d'asseoir les revenus de la ville sur un autre moyen.

_L'Industriel._--Eh bien! mettez l'octroi à mon service: qu'il ne

laisse pas une parcelle de fer passer la barrière. Les Bordelais

seront bien forcés de venir acheter mon fer, et à mon prix.

_Le Maire._--Tous les autres travailleurs jetteront de hauts cris.

_L'Industriel._--Vous leur accorderez à tous les mêmes faveurs.

_Le Maire._--Fort bien. En sorte que, comme vous aurez bien peu de

fer à fournir, nous aurons aussi peu de pain, peu de vêtements, peu

de toutes choses. Ce sera le régime de _la moindre quantité_.

_L'Industriel._--Qu'importe, si nous réalisons tous des _bénéfices_,

en nous pillant les uns les autres légalement et avec ordre?

_Le Maire._--Monsieur, votre plan est fort beau; mais les Bordelais

ne s'y soumettront pas.

_L'Industriel._--Pourquoi pas? Les Français s'y soumettent bien. Je

ne demande à l'octroi que ce que d'autres demandent à la Douane.

_Le Maire._--Eh bien! puisqu'elle est si bénévole, adressez-vous à

elle et ne me rompez plus la tête. L'octroi est chargé de prélever un

impôt, et non de procurer des _bénéfices_ aux industriels.

_L'Industriel._--Monsieur le Maire, encore un mot. Supposez que ma

requête ait prévalu il y a vingt ans; vous auriez aujourd'hui un haut

fourneau au milieu de la ville, qui ferait vivre au moins trente

ouvriers.

_Le Maire._--Oui, et Bordeaux serait réduit peut-être à deux mille

âmes de population.

_L'Industriel._--Vous comprenez que si, dans mon hypothèse, on

voulait renverser l'octroi, mes trente ouvriers seraient sans ouvrage.

_Le Maire._--Et Bordeaux tendrait à redevenir ce qu'il est, une

splendide cité de cent mille habitants.

_L'Industriel_, en s'en allant.--Ce que c'est que d'avoir affaire

à un théoricien! Ne pas comprendre la théorie du _bénéfice_!--Mais

j'irai trouver le directeur des Douanes, et ma cause n'est pas perdue.

12.--À M. LE RÉDACTEUR DE _L'ÉPOQUE_[14].

[Note 14: _Mémorial bordelais_ du 8 mars 1846.

(_N. E._)]

MONSIEUR,

Permettez-moi de féliciter l'_Association pour la liberté des

échanges_ de l'attention qu'elle obtient de ses adversaires. C'est un

premier succès, qui, j'espère, sera suivi de bien d'autres. Le temps

n'est plus où le monopole accablait de ses mépris ou étouffait sous

la conspiration du silence tout effort dans le sens de la liberté.

Tout en nous prêchant la modération, vous nous en donnez l'exemple;

ce n'est pas nous qui refuserons de le suivre.

Mais, Monsieur, il s'agit ici de modération dans la forme, car,

quant au fond, en conscience, nous ne pouvons pas être _modérés_.

Nous sommes convaincus que _deux et deux font quatre_, et nous le

soutiendrons opiniâtrement, sauf à le faire avec toute la courtoisie

que vous pouvez désirer.

Il y en a qui professent que deux et deux font tantôt trois, tantôt

cinq, et là-dessus ils se vantent de n'avoir pas de _principes

absolus_; ils se donnent pour des hommes sérieux, modérés, prudents,

pratiques; ils nous accusent d'intolérance.

«Il y a de par le monde, dites-vous, des hommes qui s'arrogent le

monopole de la science économique.» Qu'est-ce à dire? Nous avons

foi en la liberté comme vous en la protection. N'avons-nous pas le

même droit que vous de faire des prosélytes? Si nous employions la

violence, votre reproche serait fondé. Singuliers monopoleurs, qui se

bornent à réclamer la liberté pour les autres comme pour eux-mêmes!

Vous mettons-nous le pistolet sur la gorge pour vous forcer à

_échanger_, quand cela ne vous convient pas? Mais c'est bien _par la

force_ que les protectionistes nous _empêchent d'échanger_ lorsque

cela nous convient. Pourquoi ne font-ils pas comme nous? pourquoi, si

l'échange est aussi funeste qu'ils le disent, n'en détournent-ils pas

leurs concitoyens par la persuasion? Nous demandons la _liberté_, ils

imposent la _restriction_; et ils nous appellent monopoleurs!

Vous nous reprochez d'être des théoriciens, puis vous dites: «Les

restrictions de la douane, qui sont un obstacle au développement

des nations peu avancées ou de celles qui sont à la tête de la

civilisation, ont été reconnues un puissant moyen d'émulation pour

celles qui ont encore quelques degrés à franchir.»

En économie sociale, je ne connais rien de plus systématique, si

ce n'est les quatre âges de la vie des nations imaginés par M. de

Girardin; vous vous rappelez cette bouffonnerie.

C'est dire, en d'autres termes:

L'échange a deux natures opposées. Au haut et au bas de l'échelle

sociale, il est bon, il faut le laisser libre; dans les degrés

intermédiaires, il est mauvais, il faut le restreindre.

En d'autres termes encore:

_Deux et deux font quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois

quatre._ Eh bien! Monsieur, que vous le vouliez ou non, c'est là une

_théorie_, et, qui plus est, une théorie fort étrange; si étrange,

que vous devriez bien vous donner la peine de la démontrer. Car

comment l'échange, utile à un peuple pauvre, devient-il nuisible à un

peuple aisé, pour redevenir utile à un peuple riche? Tracez-nous donc

les limites exactes où s'opèrent, dans la nature intime du _troc_,

ces étonnantes métamorphoses.

Voici le système de M. de Girardin:

PREMIER ÂGE.--_Importation._--(C'est le temps heureux où les peuples

reçoivent sans donner.)

SECOND ÂGE.--_Protection._--(Alors on ne reçoit ni ne donne.)

TROISIÈME ÂGE.--_Exportation._--(Devenu plus avisé, le peuple, pour

s'enrichir, _donne_ toujours, sans _recevoir_ jamais.)

QUATRIÈME ÂGE.--_Liberté._--(Chacun fait librement ses ventes et ses

achats, détestable régime, dont M. de Girardin nous dégoûte, en ayant

soin de nous prévenir qu'il ne convient qu'aux nations en décadence

et en décrépitude, comme l'Angleterre.)

Votre système est plus simple, mais il repose sur la même idée, qui

est celle-ci:

«Sous le régime de la liberté, les nations les plus avancées

écraseraient les autres de leur supériorité.»

Mais cette supériorité, à quoi se réduit-elle?

Les Anglais ont de la houille et du fer en abondance, des capitaux

inépuisables, auxquels ils ne demandent que 2-1/2 pour 100, des

ouvriers habiles, disposés à travailler seize heures par jour.--Fort

bien! à quoi cela aboutit-il? À fournir à l'ouvrier, pour 50

centimes, le couteau ou le calicot qui, sans cela, lui coûteraient 3

francs. Quel est le vrai gagnant?

--Les Polonais ont un sol fertile, qui ne coûte rien d'achat et

presque rien de culture. Eux-mêmes se contentent d'une chétive

rémunération, en sorte qu'ils peuvent inonder la France de blé à 8

francs l'hectolitre.--Je ne crois pas le fait, mais supposons-le

vrai; que faut-il en conclure? Que le pain en France sera à bon

marché. Or à qui profite le bon marché? Est-ce au vendeur ou à

l'acheteur? Si c'est à l'acheteur, quelle n'est pas l'inconséquence

de la loi française d'interdire à la population française l'achat du

blé polonais, sur le fondement qu'il ne coûte presque rien!

On dit que le travail s'arrêterait, en France, faute d'aliment, si

l'étranger était admis à pourvoir à tous nos besoins.--Oui, si les

besoins et les désirs de l'homme n'étaient pas illimités. L'éternel

cercle vicieux de nos adversaires est celui-ci: ils supposent que

la production générale est une quantité invariable, et apercevant

que, grâce à l'échange, elle sera obtenue avec une réduction de

travail, ils se demandent ce que deviendra cette portion de travail

surabondant.

Ce qu'il deviendra?--Ce qu'est devenu le travail que la bonne nature

a mis en disponibilité quand elle nous a donné gratuitement de l'air,

de l'eau, de la lumière.

Ce qu'est devenu le travail que l'imprimerie a rendu inutile pour

un nombre donné d'exemplaires d'un même livre, lorsqu'elle s'est

substituée au procédé des copistes.

Ce que devient mon travail, quand le boulanger avec une heure de

peine m'en épargne six; ce que devient le vôtre, quand le tailleur

vous fait, en un jour, l'habit qui vous prendrait un mois, si vous

le faisiez vous-même.

La somme des satisfactions[15] restant la même, tout travail rendu

superflu par l'invention ou par l'échange est une conquête pour le

genre humain, un moyen d'étendre le cercle de ses jouissances.

[Note 15: Ici le mot _satisfactions_, préféré par l'auteur à

_consommations_, montre que, longtemps avant d'écrire _les

Harmonies_, il jugeait nécessaire d'introduire quelques modifications

dans la langue de l'économie politique.

(_Note de l'éditeur._)]

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis douloureusement

affecté quand je viens à songer qu'une nuance presque imperceptible

sépare, au moins en doctrine, les amis de la liberté de ceux de

la protection. Il suffirait, pour que nous nous accordions, que

ces derniers, par une petite évolution, après avoir vu, comme

aux Gobelins, le revers de la tapisserie, consentissent à aller

contempler sur l'autre face l'effet définitif.--Essayez: placez-vous

un moment au point de vue, non du producteur, mais du consommateur;

non du _vendeur_, que toute concurrence importune, mais de

l'_acheteur_, à qui elle profite. Demandez-vous si les besoins des

uns sont faits pour être exploités par les autres; si les estomacs

ont été créés et mis au monde pour l'avantage des propriétaires

fonciers; si nos membres nous ont été donnés pour que monsieur tel

ou tel ait le privilége de les vêtir. Mettez-vous du côté de ceux

qui ont faim et froid, qui sont dénués et ignorants, et vous serez

bientôt rangé sous la bannière de l'_abondance_, d'où qu'elle vienne.

«Quelle que soit la magie du mot _liberté_, dites-vous, il y a une

autre idée qui exerce plus d'empire sur les populations, c'est celle

des droits du travail.»

Les droits du travail! Vous voulez dire les droits des travailleurs?

Eh bien! parmi ces droits, ainsi que l'a dit le digne président

de l'Association bordelaise, en est-il un plus naturel, plus

respectable, plus sacré, que celui de troquer ce que l'on a produit

à la sueur de son front? Voyez où vous vous jetez: le _droit_ mis en

opposition avec la liberté! le _droit_ placé dans la _restriction_!

Enfin, vous nous menacez d'une coalition de producteurs.

Nous ne la craignons pas. Elle n'est pas à naître; elle agit, elle

fonctionne, elle exploite la protection. Cette entente cordiale

d'intérêts divergents est un vrai miracle au sein du pays. Après

tout, le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'elle persévère, et

nous avons mille chances pour qu'elle s'évanouisse.

13.--LE LIBRE ÉCHANGE EN ACTION[16].

[Note 16: _Mémorial bordelais_, du 12 mars 1846.

(_N. E._)]

Monsieur le Rédacteur,

Nous avons déjà fait bien de la théorie sur la _liberté commerciale_.

Nous en ferons encore, je l'espère; mais voici de la liberté

pratique, vivante, en chair et en os. Il ne s'agit plus de livres,

d'articles de journaux, de raisonnements; il s'agit de deux millions

d'hommes placés au centre de l'Europe, pratiquant le _libre

échange_, dans le sens le plus rigoureux du mot, c'est-à-dire se

soumettant volontairement à toutes les concurrences, sans se défendre

législativement contre aucune. Je crois donc utile que vous admettiez

dans vos colonnes des extraits un peu étendus d'un _rapport_ fait à

la Chambre des Communes, par l'honorable représentant de Kilmarnock,

sur l'état du commerce et de l'industrie en Suisse.

..... «C'est une chose bien faite pour exciter l'attention de toute

personne réfléchie que les manufactures suisses, presque inaperçues

et entièrement privées de _protection_, soient graduellement

parvenues à écouler leurs produits sur tous les marchés du monde,

quelque éloignés et inaccessibles qu'ils parussent. Certes on ne peut

attribuer un résultat aussi remarquable à la position géographique

de la Suisse; car, d'une part, elle ne produit pas les matières

premières nécessaires à ses fabriques, de l'autre, elle n'a d'autres

points d'expédition que ceux que les puissances voisines consentent à

lui prêter, aux conditions qu'il leur plaît. Aucune de ses fabriques

ne doit sa prospérité à la _protection_ ou à l'intervention de la

loi. Cependant il n'est pas moins vrai que, sans le concours des

douanes pour amortir l'action de la rivalité extérieure, ses progrès

sont sans exemple dans l'histoire des pays manufacturiers. Je

m'attendais bien à trouver en Suisse un vivant et instructif exemple

de la vérité des principes économiques réduits en pratique; mais je

ne pouvais soupçonner qu'ils avaient produit une si grande somme de

contentement et de bonheur, et qu'ils eussent élevé une si grande

proportion de la classe ouvrière à la dignité et au bien-être.

«S'il y a des défauts et des lacunes dans les détails que j'ai à

soumettre à vos Seigneuries, j'espère qu'elles n'oublieront pas

qu'il est fort difficile de recueillir les faits, dans un pays où la

puissance publique n'intervient nullement dans l'industrie, où il

n'existe ni douane, ni aucun système de taxes qui nécessitent des

rapports officiels.»

«Dans de tels pays, les questions de consommation, d'entrée et de

sortie échappent nécessairement à toute appréciation rigoureuse,

quant à leur fluctuation et à leur progrès. Quoique j'aie rencontré

tous les gouvernements suisses sans aucune exception, très-disposés

à me communiquer toutes les informations qui étaient en leur

pouvoir, cependant il est toujours arrivé que les connaissances

statistiques ne m'ont pas été accessibles. Mais il est impossible de

se méprendre sur le mérite d'une politique dont le résultat éclate

dans la satisfaction et la prospérité générales. Dans la plupart

des cantons manufacturiers de la Suisse, le pouvoir législatif est,

non pas indirectement, mais très-directement aux mains des classes

populaires. Si leur système commercial était opposé à l'intérêt

commun, il ne pourrait pas subsister un seul jour; mais il est

sanctionné par l'universelle expérience et l'universelle approbation.

Deux millions d'hommes, placés dans les conditions les plus

désavantageuses, ont fait systématiquement l'épreuve de la liberté

absolue du commerce. Les résultats incontestables sont de nature à

détruire tous les doutes de l'observateur honnête et désintéressé.»

«La Suisse est très-éloignée de tout grand centre commercial; le

coton qu'elle fabrique doit y être transporté, pendant des centaines

de milles, de la Méditerranée ou des rivages encore plus éloignés de

l'Atlantique. Elle importe la soie de la France et de l'Italie, et la

laine de l'Allemagne.»

«Lorsque ses produits cherchent un marché extérieur, ils rencontrent

les mêmes droits, les mêmes risques et les mêmes frais d'un transit

lent, difficile et dispendieux; il faut qu'ils traversent les

montagnes du Jura ou des Alpes. Cependant, malgré ces obstacles, on

les trouve sur tous les grands marchés de l'univers, et la raison

en est simple: en Suisse, l'industrie est abandonnée à elle-même;

la richesse n'a point été détournée par les lois de sa tendance

naturelle; on n'y a pas vu cette lutte stupide encouragée par le

gouvernement entre les monopoles du petit nombre et les intérêts

des masses. Le consommateur est resté libre d'acheter au meilleur

marché, comme le producteur de vendre au marché le plus élevé, et

la situation actuelle de l'industrie suisse, ainsi que son avenir,

examiné dans ses détails, auront quelque influence sur les personnes

auxquelles les principes de la liberté commerciale sont antipathiques.

«On aurait pu s'attendre à ce que le régime prohibitif, par lequel

les États circonvoisins ont défendu leurs frontières, eût jeté

l'alarme parmi les manufacturiers suisses et les eût entraînés

à chercher des alliés commerciaux, en adoptant une législation

semblable, faussement appelée protectrice; mais telle n'a pas été

la tendance de l'opinion, ni les enseignements de l'expérience

en Suisse. Plusieurs des manufacturiers les plus éclairés m'ont

assuré que quoiqu'ils aient été fort alarmés en 1814 par les

grands changements politiques de cette époque, et fort désireux de

contracter des arrangements avec d'autres puissances, basés sur la

réciprocité, ils étaient maintenant convaincus que la politique

du libre échange et du libre transit était la plus sage et la

meilleure. Malgré les désavantages naturels des cantons suisses,

à raison de leur position géographique, je suis persuadé qu'il

n'existe pas dans le monde une industrie manufacturière plus saine,

plus vigoureuse et plus élastique que celle de ce pays. Quoique,

d'un côté, elle soit un objet de terreur pour les intérêts protégés

des manufacturiers français, quoique les marchés d'Allemagne et

d'Italie se resserrent de plus en plus pour elle, continuellement

elle gagne du terrain et fait des progrès vers de nouvelles régions.

La consommation qu'elle trouvait autrefois en Europe est maintenant

dépassée de beaucoup par celle des États transatlantiques, et la

Suisse, en persévérant courageusement dans sa politique intelligente,

a établi ses manufactures sur la large et inébranlable base de la

production à bon marché. En traversant les différents districts,

j'ai constamment rencontré des marchands et des manufacturiers qui

avaient noué des relations avec les contrées les plus éloignées du

globe. Ils ont assuré qu'ils étaient maintenant dégagés des anxiétés

que leur avaient fait éprouver les lignes de douane dont la France,

l'Allemagne et l'Italie avaient entouré leurs frontières; qu'en fait

ils étaient indépendants de la politique étroite et égoïste qui avait

créé les tarifs de tant de nations européennes; que ces tarifs mêmes

les avaient forcés d'explorer des champs plus vastes, et où leurs

capitaux ainsi que tous leurs moyens de production trouvaient un

emploi illimité.»

«En 1820, la Diète suisse, au sein de laquelle des réclamations

énergiques s'étaient produites contre les mesures prohibitives du

Gouvernement français, essaya, par voie de représailles, d'introduire

le régime protecteur dans la législation du pays. En réalité, il

n'eut que quelques mois d'existence, et les obstacles à la liberté

des communications succombèrent graduellement sous la pression de

l'opinion publique et l'instinct des intérêts bien entendus. Il

n'est aucun sujet sur lequel j'aie trouvé une telle communauté

de sentiments que celle qui existe à l'égard des bienfaits que

la liberté commerciale a répandus sur le pays. Même parmi les

industriels qui, en apparence, auraient été les plus intéressés à

la protection et à la prohibition, plusieurs avouaient que leurs

opinions étaient changées. Un certain nombre de fabricants, qui

d'abord avaient été les ardents promoteurs des droits de douane sur

les produits étrangers, et se considéraient comme ayant un droit

exclusif à la consommation nationale, notamment quand les États

voisins repoussaient leurs propres produits, étaient maintenant

convaincus par l'expérience que leurs vues avaient été erronées, et

que leurs établissements avaient acquis une force et une solidité

qu'une législation prohibitive n'aurait jamais pu leur donner. L'un

des principaux filateurs disait: Dans tous les magasins, dans toutes

les boutiques du pays, les produits anglais et français sont étalés

côte à côte avec les nôtres; ils n'ont payé aucun droit; les nôtres

n'ont reçu aucune protection; et quelque insignifiants qu'aient été

nos premiers essais, quelque restreints qu'aient été nos débouchés,

le Gouvernement crut devoir nous refuser une main secourable et nous

forcer à aviser pour nous-mêmes. Cependant, en dépit de la terrible

concurrence du capital britannique et du goût français, nous avons

réussi. L'histoire du dernier siècle n'est pour nous que l'histoire

de nos progrès. Malgré tous les obstacles, faibles comme nous sommes,

sans aucun port d'expédition que ceux que nous tenons du bon plaisir

de nos voisins, nos articles se sont fait jour et se débitent dans

les quatre coins du monde.»

Les réflexions se présentent en foule à la lecture de ce rapport. On

pourrait demander aux protectionistes: Où sont donc les invasions,

les inondations de produits étrangers qui eussent dû tuer le travail

national en Suisse? On pourrait faire bien d'autres questions encore.

J'aime mieux laisser à ce précieux document toute la force qu'il

porte en lui-même.

14.--QU'EST-CE QUE LE COMMERCE[17]?

[Note 17: _Courrier français_ du 1er avril 1846.

(_N. E._)]

L'argument qu'il est de mode aujourd'hui d'opposer à la liberté des

échanges a été porté à la tribune nationale par M. Corne. C'est

celui-ci:

«Attendons, afin de pouvoir lutter avec l'étranger _à armes égales_,

que nous ayons autant que lui de capitaux, de fer, de houille, de

routes, et alors nous affronterons les périls de la concurrence.»

Ceci implique que le bon marché auquel l'étranger peut nous livrer

certains produits est justement le motif pour lequel on nous défend

de les acheter.

Là-dessus je me demande: _Qu'est-ce que le commerce_? Une chose est

à meilleur marché dans tel pays étranger qu'en France; est-ce une

raison pour nous abstenir de commercer avec ce pays? ou bien est-ce

un motif de commercer avec lui le plus tôt possible?

Si les monopoleurs ne s'en mêlaient pas, la question serait bientôt

résolue. Non-seulement les négociants décideraient que c'est là un

motif suffisant pour déterminer le commerce, mais encore que c'est le

motif unique, qu'il n'y en a pas d'autre possible, ni même imaginable.

Mais ces messieurs raisonnent autrement, en fait de commerce, que les

commerçants. Ils disent: Ce qui est plus cher au dehors qu'au dedans,

laissons-le entrer librement; et ce qui est à meilleur marché,

repoussons-le _de par la loi_.

Il est possible que le _principe absolu_ de la prohibition ne soit

pas dans les actes de ces législateurs, mais il est très-certainement

dans leur _exposé des motifs_.

LIBERTÉ, ÉGALITÉ.

M. Corne a mis l'_égalité_ en opposition avec la _liberté_.

Cela seul devrait l'avertir qu'il y a un vice radical dans sa

doctrine. En tout cas, une chose m'étonne: comment ose-t-on prendre

sur soi d'opter, quand on a le malheur de croire que la liberté et

l'égalité sont incompatibles?

M. Corne a opté, néanmoins; et, réduit à sacrifier l'une ou l'autre,

c'est la liberté qu'il immole.

La liberté! mais c'est la justice!

Pierre rencontre Paul, et lui dit: «Mon ami, je fais de la toile, et

je vous en vendrai, pourvu que vous me permettiez de mettre la main

dans votre poche et d'en retirer un prix qui me satisfasse.»--Paul

répond: «Ne prenez pas cette peine, je sais quelqu'un qui me donnera

de la toile à moitié prix.»--De quel côté est le bon droit?--La loi

tranche la question en mettant au service de Pierre la baïonnette du

douanier.

Qu'y faire? dites-vous: la justice et la liberté sont d'un côté;

l'égalité et la prospérité, de l'autre; il faut choisir.

Triste alternative, ou plutôt dérisoire blasphème. Non, il n'est

pas vrai qu'il y ait entre le _juste_ et l'_utile_ un irrémédiable

conflit. Cette doctrine contredit les faits autant qu'elle choque la

raison.

Car enfin qui protégez-vous? Celui qui élève des bestiaux, _aux

dépens_ de ceux qui mangent de la viande; celui qui a obtenu des

concessions houillères ou qui possède des forêts, _au détriment_ de

ceux qui ont besoin de faire cuire leurs aliments ou de réchauffer

leurs membres engourdis; le petit nombre, _au préjudice_ du grand

nombre.

Vous parlez de la classe ouvrière. Et quel est le langage que

tient le monopoleur au charpentier, au maçon, au cordonnier, à

cette innombrable famille d'artisans auxquels la douane n'a aucune

compensation à donner? Le voici:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 7 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 4 / 32 段