OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
LA MÊME ÉDITION
EST PUBLIÉE EN SEPT BEAUX VOLUMES IN-8º
Prix des 7 volumes: 35 fr.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
MISES EN ORDRE
REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
TOME SEPTIÈME
ESSAIS--ÉBAUCHES--CORRESPONDANCE
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.
14, RUE RICHELIEU
1864
AVERTISSEMENT
Au commencement du tome Ier, j'ai expliqué par quel motif je me
décidais à réunir dans un volume final toutes les productions de
Bastiat que l'édition présente ajoute à l'édition de 1855. Je vais
dire maintenant comment je les ai classées dans ce tome VII, qui fait
à lui seul toute la différence entre les deux éditions.
J'ai mis au premier rang les articles de journaux, en les rangeant
suivant l'ordre chronologique, quand je n'avais pas de bonnes raisons
pour m'en écarter un peu. Ces articles sont le fruit d'un travail
rapide, mais définitif.
Ensuite viennent les ébauches, extraites des cahiers et des papiers
de l'auteur. Ce n'est certes pas dans cet état qu'il eût consenti
à les livrer au public; mais, puisqu'il n'est plus là pour les
finir, je ne me fais pas scrupule de les donner telles qu'elles
sont, et j'espère que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gré. Aux
ébauches, j'ai joint quelques lettres dont le sujet m'invitait à les
y rattacher.
La correspondance termine le volume. Elle se compose de lettres dont
les destinataires, à deux exceptions près, n'ont pas figuré, au tome
Ier, parmi les correspondants de Bastiat. La série la plus longue et
la plus intéressante m'a été communiquée par M. Domenger.
Quand on fera plus tard une édition nouvelle, il conviendra de
classer les volumes autrement. Les tomes III, IV, V et VI de
l'édition actuelle, qui contiennent les oeuvres dont Bastiat lui-même
a entendu faire des livres, devront, si l'on m'en croit, commencer
la série et prendre les numéros I, II, III, IV; puis la matière
des tomes I, II et VII, rapprochée, mise en ordre et formant trois
volumes posthumes, achèvera la série, sous les numéros V, VI et VII.
P. PAILLOTTET.
MÉLANGES
1.--D'UNE PÉTITION EN FAVEUR DES RÉFUGIÉS POLONAIS[1].
[Note 1: Il est probable, mais je n'en suis pas sûr, que cet article,
extrait d'un cahier de Bastiat et écrit de sa main, a été inséré dans
un journal de Bayonne, en 1834.
(_Note de l'éditeur._)]
On signe en ce moment à Bayonne une pétition à la Chambre des députés
pour demander que la loi du 21 avril 1832, relative aux réfugiés, ne
soit pas renouvelée à l'époque de son expiration.
Nous apprenons avec plaisir que des hommes de toutes les opinions se
proposent d'apposer leur signature à cette pétition. En effet, il
ne s'agit point ici de demander à la Chambre un acte qui satisfasse
telle ou telle coterie; qui favorise la _liberté_ aux dépens de
l'_ordre_, ou l'_ordre_ aux dépens de la _liberté_ (si tant est que
ces deux choses ne soient pas inséparables). Il s'agit de _justice_,
d'_humanité_ envers nos frères malheureux; il s'agit de ne pas jeter
de l'absinthe et du fiel dans la coupe de la proscription, déjà si
amère.
Pendant la guerre de la Pologne, on pouvait remarquer en France
divergence d'opinions, de projets, relativement à cette guerre: les
uns auraient voulu que la France vînt au secours des Polonais par
les armes, les autres par l'argent, les autres par la diplomatie;
d'autres enfin croyaient tous secours inutiles. Mais, s'il y avait
des avis divers, il n'y avait qu'un voeu, qu'une sympathie, et elle
était toute pour la Pologne.
Quand les restes de cette nation infortunée vinrent en France pour se
soustraire à la haine des rois absolus, cette sympathie fut fidèle au
courage malheureux.
Cependant, depuis deux ans, quel est le sort des Polonais en France?
On en jugera par la lecture de la loi qui les a placés sous le
pouvoir discrétionnaire du Ministère et dont voici le texte:
ART. 1er.--Le Gouvernement est autorisé à réunir dans une ou
plusieurs villes qu'il désignera les étrangers réfugiés qui résident
en France.
ART. 2.--Le Gouvernement pourra les astreindre à se rendre dans celle
de ces villes qu'il aura indiquée; il pourra leur enjoindre de sortir
du royaume, s'ils ne se rendent pas à cette destination ou s'il juge
leur présence susceptible de troubler l'ordre et la tranquillité
publique.
ART. 3.--La présente loi ne pourra être appliquée aux étrangers
réfugiés qu'en vertu d'un ordre signé par un ministre.
ART. 4.--La présente loi ne sera en vigueur que pendant une année à
compter du jour de sa promulgation.
Maintenant, nous demandons s'il ne serait pas indigne de la France
de rendre une telle loi définitive ou, ce qui revient au même, de la
proroger indéfiniment par des renouvellements successifs.
Le voeu le plus ardent que puisse former un proscrit, après celui de
voir cesser son exil, est sans doute de se livrer à quelque travail,
de se créer quelques ressources par l'industrie. Mais pour cela il
faut pouvoir choisir le lieu de sa résidence; il faut que ceux qui
pourraient se rendre utiles dans des maisons de commerce résident
dans des villes commerciales, que ceux qui ont une aptitude pour
quelque industrie manufacturière puissent s'approcher des pays de
fabrique, que ceux qui ont quelques talents habitent les villes où
les beaux-arts sont encouragés. Il faut encore qu'ils ne puissent
pas en être expulsés du soir au lendemain, et que le glaive de
l'arbitraire ne soit pas constamment suspendu sur leur tête.
La loi du 21 avril est calculée de manière à ce que les Polonais qui
ne peuvent recevoir de chez eux ni secours ni nouvelles, dont les
familles sont opprimées, traînées en Sibérie, dont les compatriotes
sont errants et dispersés sur le globe, ne puissent cependant rien
faire pour adoucir leur sort. Ce ne sont plus des réfugiés, ce sont
de véritables prisonniers de guerre, agglomérés par centaines dans
des bourgades qui ne leur offrent aucune ressource, empêchés même
par l'incertitude où on les laisse d'adopter plusieurs mesures qui
pourraient diminuer leurs dépenses. Nous les avons vus recevoir à 9
heures l'ordre de quitter une ville à midi, etc.
Ce système de persécution se fonde sur la nécessité de conserver
l'ordre et la tranquillité publique en France. Mais tous ceux qui ont
eu occasion de connaître les Polonais savent qu'ils ne sont pas des
fauteurs de troubles et de désordres; qu'ils savent fort bien que
les intérêts de la France doivent être débattus par des Français;
enfin s'il s'en trouvait quelqu'un qui n'eût pas l'intelligence de
sa position et de ses devoirs, les tribunaux sont là, et il n'est
nullement nécessaire qu'un ministre placé à deux cents lieues _juge_
et condamne sans entendre et sans voir, sans même s'assurer, ou du
moins sans être obligé de s'assurer qu'il ne commet pas une erreur de
nom ou de personnes.
Il résulte de là qu'il suffit qu'un Polonais ait un ennemi personnel
bien en cour pour qu'il soit jeté hors du territoire sans jugement,
sans enquête et sans les garanties qu'obtiendrait en France le
dernier des malfaiteurs.
Et d'ailleurs, est-ce de bonne foi qu'on craint que la présence
des Polonais trouble la tranquillité publique? Nous nions qu'ils
veuillent troubler l'ordre; et s'ils avaient une telle prétention,
nous serions disposés à croire que ce sont les mesures acerbes
employées contre eux qui ont irrité et égaré leurs esprits. Mais
notre Gouvernement est-il si peu solide qu'il ait à redouter la
présence de quelques centaines de proscrits? Ne ferait-il pas sa
propre satire en avançant qu'il ne peut répondre de l'ordre public si
l'on ne l'arme pas envers eux de pouvoirs arbitraires?
Il est donc bien évident que la pétition, qui se signe en ce moment,
n'est pas et ne doit pas être l'oeuvre d'un parti; mais qu'elle
doit être accueillie par tous les Bayonnais, sans distinction
d'opinion politique, pourvu qu'ils aient dans l'âme quelque étincelle
d'humanité et de justice.
2.--D'UN NOUVEAU COLLÉGE À FONDER À BAYONNE[2].
[Note 2: J'ai à répéter sur cet article ce que je viens de dire sur
le précédent.
(_Note de l'édit._)]
Il a été question au conseil municipal de doter Bayonne d'un collége.
Mais que voulez-vous? on ne saurait tout faire à la fois; il fallait
courir au plus pressé, et la ville s'est ruinée pour se donner un
_théâtre_: le plaisir d'abord; l'instruction attendra. D'ailleurs,
le théâtre, n'est-ce point aussi une école, et une école de moeurs
encore? Demandez au vaudeville et au mélodrame.
Cependant, en matière de fiscalité, Bayonne se tient à la hauteur de
la civilisation, et l'on peut espérer que la question financière ne
l'arrêtera pas. Dans cette confiance je demande la permission de lui
soumettre quelques idées sur l'instruction publique.
À la première nouvelle du projet municipal, je me suis demandé si un
collége qui donnerait l'instruction _scientifique et industrielle_
n'aurait pas quelques chances de succès. Il ne manque pas
d'établissements autour de Bayonne qui enseignent, ou pour parler
plus exactement, qui font semblant d'enseigner le grec, le latin, la
rhétorique, voire même la philosophie. Larresole, Orthez, Oléron,
Dax, Mont-de-Marsan, Saint-Sever, Aire, distribuent l'éducation
classique. Là, la jeune génération qui doit nous succéder au comptoir
et à l'atelier, au champ et à la vigne, au bivouac et au tillac, se
prépare à remplir sa rude tâche en se morfondant sur la déclinaison
et la conjugaison des langues qu'on parlait il y a quelque deux
ou trois mille ans. Là, nos fils, en attendant qu'ils aient des
machines à diriger, des ponts à construire, des landes à défricher,
des vaisseaux à livrer aux quatre vents du ciel, une comptabilité
sévère à tenir, apprennent à _scander_ gentiment sur le bout de leurs
doigts... _Tityre, tu patu læ recu_, etc.--Soyons justes toutefois,
avant de les lancer dans le monde, et vers les approches de leur
majorité, on leur donnera une idée vague de la numération, peut-être
même quelques aperçus d'histoire naturelle sous forme de commentaires
de Phèdre et d'Ésope, le tout, bien entendu, pourvu qu'ils ne perdent
pas un iota du _Lexicon_ et du _Gradus ad Parnassum_.
Supposons que, par une singularité inouïe, Bayonne prît justement
le contre-pied de cette méthode, qu'il fît de la _science_, de
la connaissance de _ce qui est_, de l'étude des _causes_ et des
_effets_, le principal, la base, et, de la lecture des poëtes
anciens, l'accessoire, l'ornement de l'éducation, ne pensez-vous pas
que cette idée, toute bouffonne qu'elle paraît premier coup d'oeil,
pourrait sourire à beaucoup de pères de famille?
Car enfin de quoi s'agit-il? de composer ce bagage intellectuel qui
nourrira ces enfants dans le rude voyage de la vie. Quelques-uns
sont appelés à défendre, à éclairer, à moraliser, à représenter, à
administrer le peuple, à développer, à perfectionner nos institutions
et nos lois, le plus grand nombre, de beaucoup, devra chercher dans
le travail et l'industrie les moyens de vivre et de faire vivre femme
et enfants.
Et, dites-moi, est-ce dans Horace et dans Ovide qu'ils apprendront
ces choses? Pour être un bon agriculteur, faut-il passer dix ans
à apprendre à lire les _Georgiques_? Pour mériter les épaulettes,
est-il nécessaire d'user sa jeunesse à déchiffrer Xénophon? Pour
devenir homme d'État, pour s'imprégner des moeurs, des idées et des
nécessités de notre époque, faut-il se plonger pendant vingt ans
dans la vie romaine, se faire les contemporains des Lucullus et des
Messaline, respirer le même air que les Brutus et les Gracques?
Non-seulement ce long séjour de l'enfance dans le passé ne l'initie
pas au présent, mais il l'en dégoûte; il fausse son jugement, il ne
prépare qu'une génération de rhéteurs, de factieux et d'oisifs.
Car qu'y a-t-il de commun entre la Rome antique et la France moderne?
Les Romains vivaient de rapine, et nous vivons d'industrie; ils
méprisaient et nous honorons le travail; ils laissaient aux esclaves
la tâche de produire, et c'est justement la tâche dont nous sommes
chargés; ils étaient organisés pour la guerre et nous pour la paix,
eux pour la spoliation et nous pour le commerce; ils aspiraient à la
domination, et nous tendons à la fusion des peuples.
Et comment voulez-vous que ces jeunes hommes échappés de Sparte et
de Rome ne troublent pas notre siècle de leurs idées, que, comme
Platon, ils ne rêvent pas de chimériques républiques; que, comme les
Gracques, ils n'aient pas le regard fixé sur le mont Aventin? que
comme Brutus, ils ne méditent pas la gloire sanglante d'un sublime
dévouement.
Je concevrais l'éducation littéraire si nous étions, comme les
Athéniens, un peuple d'oisifs. Disserter à perte de vue sur la
métaphysique, l'éloquence, la mythologie, les beaux-arts, la poésie,
c'est, je crois, le meilleur usage que puisse faire de ses loisirs un
peuple de patriciens qui se meut au-dessus d'une multitude d'esclaves.
Mais, à qui doit créer lui-même le _nutritum_, le _vestitum_ et le
_tectum_, que servent les subtilités de l'école et les rêvasseries
des sept sages de la Grèce? Si Charles doit être laboureur, il faut
qu'il apprenne ce que sont _en réalité_ l'eau, la terre et les
plantes, et non ce qu'en ont dit Thalès et Épicure. Il lui faut la
physique des faits et non la physique des poëtes, la science et non
l'érudition. Notre siècle est comme Chrysale:
Il vit de bonne soupe, et non de beau langage.
J'entends d'ici Belise se récrier: Se peut-il rencontrer un homme
aussi prosaïque, aussi vulgaire,
Un esprit composé d'atomes si bourgeois?
Et n'est-il pas triste de voir, pour parler le jargon du jour (qui
ressemble assez à celui de Belise), _le Fait étouffer l'Idée_?
Je répondrai que l'Idée de l'âge héroïque, idée de domination, de
rapine et d'esclavage, n'est ni plus grande ni même plus poétique que
l'Idée de l'âge industriel, idée de travail, d'égalité et d'unité, et
j'ai pour moi l'autorité de deux grands poëtes, Byron et Lamartine.
Quoi qu'il en soit, si l'homme ne vit pas seulement de pain, il vit
encore moins d'ambroisie, et j'oserais dire (en priant d'excuser
le jeu de mots) que dans notre système d'éducation, c'est l'idée,
l'idée fausse, qui étouffe le fait. C'est elle qui pervertit notre
jeunesse, qui lui ferme les avenues de la fortune, qui la pousse vers
la carrière des places, ou vers une désespérante oisiveté.
Et dis-moi, ma ville natale, toi que des lois vicieuses (filles
aussi d'une instruction erronée) ont dépouillée de ton commerce, toi
qui explores de nouvelles routes, qui files la laine et le lin, qui
coules le fer, qui arraches le Kaolin à tes entrailles et ne sais pas
t'en servir, toi qui crées des navires, qui as ta ferme-modèle, toi
enfin qui cherches la force dans un peu d'eau chauffée et la lumière
dans un filet d'air,--s'il te faut des bras pour accomplir tes
entreprises et des intelligences pour les diriger, n'es-tu pas forcée
d'appeler à ton aide des enfants du Nord, pendant que tes fils, si
pleins de courage et de sagacité, battent le pavé de tes rues faute
d'avoir appris ce qu'aujourd'hui il est indispensable de savoir?
Mais admettons que l'instruction classique soit réellement la plus
utile. On conviendra du moins que c'est à la condition de mettre
l'acheteur en possession de la marchandise qu'elle débite. Or ces
langues mortes si généralement enseignées sont-elles généralement
sues? Vous qui me lisez, et qui étiez peut-être le lauréat de votre
classe, vous arrive-t-il souvent de vous promener, aux bords de la
Nive et de l'Adour, un Perse ou un Sophocle à la main? Hélas! dans
notre âge mûr, à peine nous reste-t-il de tant d'études de quoi
dénicher le sens d'une simple épigraphe. Je me souviens que, dans une
société nombreuse, une dame s'avisa de demander ce que signifiait
cette fameuse devise de Louis XIV: _Nec pluribus impar_. On fit la
_construction_, puis le _mot à mot_, on disserta sur la force des
deux négations, chacun fit sa version.... il n'y en eut pas deux de
semblables.
Voilà donc pour quel résultat vous fatiguez l'enfance, vous la
saturez de syntaxe dix heures par jour et sept années durant!--Vous
l'étouffez sous la déclinaison et la conjugaison, vous l'affadissez,
vous l'hébétez, vous lui donnez des nausées, et puis vous dites:
Mon fils est charmant, il est plein d'intelligence, il comprend, il
devine à demi-mot, mais il est léger, paresseux, _il ne veut pas
se captiver_... Pauvre petit être! que n'est-il assez sage pour
répondre: Voyez, la nature m'a donné le goût et le besoin de la
diversion; elle m'a fait curieux et questionneur pour que j'apprenne
toutes choses, et que deviennent en vos mains ces précieuses
dispositions? Vous enchaînez tous mes moments à une seule étude, à
une étude ingrate et aride, qui ne m'explique rien, qui ne m'apprend
rien, ni la cause de ce soleil qui tourne, de cette pluie qui tombe,
de cette eau qui coule, de ce grain qui germe; ni quelle force
soutient le navire sur l'eau ou l'oiseau dans l'air; ni d'où vient
le pain qui me nourrit et l'habit qui me couvre. Aucun fait n'entre
dans ma tête; des mots, toujours des mots, heure après heure, jour
après jour, et toujours et sans fin, d'un bout de ma jeunesse à
l'autre. Vouloir que ma noble volonté se concentre tout entière sur
ces tristes formules, vouloir que je ne regarde ni le papillon qui
voltige, ni l'herbe qui verdit, ni le vaisseau qui marche sans rame
et sans voile, vouloir que mes jeunes instincts ne cherchent pas à
pénétrer ces phénomènes, aliment de mes sensations, substance de
ma pensée, c'est exiger plus que je ne puis. Ô mon père, si vous
en faisiez vous-même l'expérience, si vous vous imposiez seulement
pendant un mois cette _chemise de force_, vous jugeriez qu'elle ne
peut convenir aux remuantes allures de l'enfance.
Donc si Bayonne instituait un collége où le latin occupât une heure
par jour, ainsi que doit faire un utile accessoire, où le reste du
temps fût consacré aux mathématiques, à la physique, à la chimie,
à l'histoire, aux langues vivantes, etc., je crois que Bayonne
répondrait à un besoin social bien senti et que l'administration
actuelle mériterait les bénédictions de la génération qui nous presse.
3.--RÉFLEXIONS SUR LA QUESTION DES DUELS.
(Compte rendu)[3].
[Note 3: _La Chalosse_, journal de l'arrondissement de Saint-Sever,
nº du 11 février 1838. À cette époque, Bastiat et son ami M. Félix
Coudroy, l'auteur de la brochure sur _le Duel_, se croyaient l'un
et l'autre voués à l'obscurité. Ce fut seulement sept ans après que
le premier fut appelé à manifester les qualités de son esprit sur
un vaste théâtre. Pour l'y suivre, s'associer à ses travaux et se
révéler comme loi au monde civilisé, il n'a manqué qu'une chose à
M. Coudroy, la santé. On a déjà pu voir l'opinion de Bastiat sur le
mérite de son ami en lisant les lettres insérées au tome Ier. Voici
une lettre de plus écrite en 1845:
«Mon cher Félix,
«À cause de la difficulté de lire, je ne puis bien juger le
style; mais ma conviction sincère (tu sais que là-dessus je mets
de côté toute modestie de convenance), c'est que nos styles
ont des qualités et des défauts différents. Je crois que les
qualités du tien sont celles qui, lorsqu'on s'exerce, amènent le
vrai talent: je veux dire un style vif, animé, avec des idées
générales et des aperçus lumineux. Copie toujours sur de petits
feuillets; s'il faut en modifier quelqu'un, ce sera peu de
chose. En copiant, tu pourras peut-être polir; mais, pour moi,
je remarque que le premier jet est toujours plus rapide et plus
à la portée des lecteurs de nos jours, qui n'approfondissent
guère.
«N'as-tu pas le témoignage de M. Dunoyer?»
(_Note de l'édit._)]
La centralisation littéraire est portée de nos jours à un tel
point en France, et la province y est si bien façonnée, qu'elle
dédaigne d'avance tout ce qui ne s'imprime pas à Paris. Il semble
que le talent, l'esprit, le bon sens, l'érudition, le génie ne
puissent exister hors de l'enceinte de notre capitale. Aurait-on
donc découvert depuis peu que le calme silencieux de nos retraites
soit essentiellement nuisible à la méditation et aux travaux de
l'intelligence?
L'écrit que nous annonçons est à nos yeux une protestation éloquente
contre cet aveugle préjugé. À son début, l'auteur, jeune homme ignoré
et qui peut-être s'ignore lui-même, s'attaque à une de nos plus
brillantes illustrations littéraires et politiques; et cependant
quiconque comparera avec impartialité le réquisitoire fameux de M.
Dupin sur le duel, et les _réflexions_ de M. Coudroy, trouvera, nous
osons le dire, que sous le rapport de la saine philosophie, de la
haute raison et de la chaleureuse éloquence, ce n'est point M. le
procureur général qui est sorti victorieux de la lutte.
M. Coudroy examine d'abord le duel dans ses rapports avec la
législation existante, et il nous semble qu'à cet égard sa réfutation
de la doctrine de M. Dupin ne laisse rien à désirer. En appliquant
au suicide l'argumentation par laquelle M. le procureur général a
fait rentrer le duel sous l'empire de notre loi pénale, il montre
d'une manière sensible que c'est une interprétation forcée, aussi
antipathique au bon sens qu'à la conscience publique, qui a entraîné
la Cour à assimiler le duel au meurtre volontaire et prémédité.
M. Coudroy recherche ensuite si cet arrêt ne porte point atteinte
à notre constitution. Il nous semble difficile de n'être point
frappé de la justesse de cet aperçu. Notre constitution, en effet,
reconnaît que c'est l'opinion, par l'organe du pouvoir législatif
et spécialement de la chambre élective, qui classe les actions dans
la catégorie des crimes, délits et contraventions. Nul ne peut être
puni pour un fait que ce pouvoir n'a pas soumis à une peine. Mais,
si au lieu d'attendre que la peine s'étende à l'action, le pouvoir
judiciaire peut faire plier l'action à la peine, en déclarant que
cette action, jusque-là réputée innocente, _n'est qu'une espèce
comprise dans un genre déterminé par la loi_, je ne vois pas comment
on pourrait empêcher le magistrat de se substituer au législateur,
et le fonctionnaire choisi par le pouvoir au mandataire élu par le
peuple.
Après ces considérations, l'auteur aborde la question morale et
philosophique; et ici, il faut le dire, il comble l'immense lacune
qui se laisse apercevoir dans le réquisitoire de M. Dupin. Dans son
culte superstitieux pour la loi, tous les efforts de ce magistrat se
bornent à prouver qu'elle entend assimiler le duel à l'assassinat.
Mais quels sont les effets du duel sur la société; quels sont les
maux qu'il prévient et qu'il réprime; quel autre remède à ces maux
pourrait-on lui substituer; quels changements faudrait-il introduire
dans notre législation pour créer à l'honneur la sauvegarde des
lois, à défaut de celle du courage; comment arriverait-on à donner
aux décisions juridiques la sanction de l'opinion, et à empêcher
que l'octroi de dommages-intérêts ne fût pour l'offensé une seconde
flétrissure; quels résultats produirait l'affaiblissement de la
sensibilité de tous les citoyens à l'honneur et à l'opinion de leurs
semblables? Ce sont autant de graves questions dont M. Dupin ne
paraît point s'être mis en peine, et qui ont été traitées par notre
compatriote avec une remarquable supériorité.
Parmi les considérations qui nous ont le plus frappé dans cette
substantielle discussion, nous citerons le passage dans lequel
l'auteur expose la raison de l'inefficacité des peines pour réprimer
les atteintes à l'honneur. Dans les crimes et délits ordinaires, les
tribunaux ne font que constater et punir des actions basses dont
l'opinion flétrit la source impure; la sanction judiciaire et la
sanction populaire sont d'accord. Mais, en matière d'honneur, ces
deux sanctions marchent en sens opposé; et si le tribunal prononce
une peine afflictive contre l'offenseur, l'opinion inflige, avec plus
de rigueur encore, une peine infamante à l'offensé qui a recours à la
force publique pour se faire respecter. Ces jugements de l'opinion
sont si unanimes, qu'ils sont dans le coeur du magistrat lui-même,
alors que sa bouche est forcée d'en prononcer de tout contraires. On
sait l'histoire de ce juge, devant qui un officier se plaignait d'un
soufflet reçu: «Comment, Monsieur! s'écriait-il avec indignation,
vous avez reçu un soufflet, et vous venez... mais vous faites bien,
vous obéissez aux lois.»
Nous signalerons encore cette belle réfutation d'un passage de
Barbeyrac cité par M. Dupin, où l'auteur nous montre comment le
cercle de la pénalité humaine s'étend en raison des progrès de la
civilisation, sans qu'il puisse néanmoins franchir d'une manière
permanente cette limite au delà de laquelle les inconvénients de la
répression dépasseraient ceux du délit. La loi elle-même a reconnu
cette limite, lorsque, par exemple, elle a défendu la recherche de la
paternité. Elle n'a pas prétendu qu'en dehors de sa sphère d'activité
il n'y eût des actions condamnées par la religion et la morale, dont
cependant elle a cru devoir s'interdire la connaissance. C'est dans
cette classe qu'il faut ranger les atteintes à l'honneur.
Mais il nous est impossible de suivre l'auteur dans la carrière
qu'il a parcourue; analyser une argumentation aussi nerveuse, ce
serait en détruire la force et l'enchaînement. Nous renvoyons donc à
la brochure elle-même, en prévenant toutefois qu'elle exige d'être
lue, comme elle a été écrite, avec conscience et réflexion. C'est la
matière d'un gros livre réduite à quelques pages. Elle diffère en
cela de la plupart des écrits publiés de nos jours, que dans ceux-ci
le nombre des feuilles semble s'accumuler en raison du vide des
idées. M. Coudroy, au contraire, est prodigue de féconds aperçus et
sobre de développements. Son écrit vaut mieux par les pensées qu'il
suggère que par celles qu'il exprime. C'est le cachet du vrai mérite.
Peut-être même pourrait-on reprocher à l'auteur de s'être trop
restreint. On sent en le lisant qu'il y a eu lutte constante entre
ses idées, qui voulaient se faire jour, et sa volonté déterminée
à ne les montrer qu'à demi. Mais tout le monde ne peut pas, comme
Cuvier, reconstruire l'animal tout entier à la vue d'un fragment.
Nous vivons dans un siècle où l'auteur doit dire, au lecteur tout
ce qu'il pense.--Un homme d'esprit écrivait: «Excusez la longueur
de ma lettre; je n'ai pas le temps d'être plus court.» La plupart
des lecteurs ne pourraient-ils pas dire aussi: «Votre livre est trop
court; je n'ai pas le temps de le lire?»
4.--LIBERTÉ DU COMMERCE[4].
[Note 4: Article inédit paraissant avoir été destiné à un journal du
midi de la France. Il est de 1844.
(_Note de l'édit._)]
Dans la séance du 29 février dernier, M. Guizot a dit: «On parle
sans cesse de la faiblesse du Gouvernement du Roi vis-à-vis de
l'Angleterre. Je ne peux pas laisser passer cette calomnie.
«En Espagne, personne ne peut dire que nous ayons concouru à
maintenir ce que l'Angleterre maintenait, à renverser ce qu'elle
renversait.
«On a parlé d'un traité de commerce qui serait imposé par
l'Angleterre; a-t-il été conclu?
«N'avons-nous pas rendu ces ordonnances qui ont changé les rapports
commerciaux de l'Angleterre et de la France sur les questions des
fils et tissus de lin?
«M. le Président du Conseil n'a-t-il pas fait rendre sur les tarifs
d'Algérie une ordonnance qui a blessé, sur plus d'un point, des
intérêts anglais respectables?»
De tout quoi il résulte que si le pouvoir n'est pas sous le joug de
l'Angleterre, à coup sûr il est sous le joug du Monopole.
Quoi! le public n'ouvrira-t-il pas enfin les yeux sur cette honteuse
mystification dont il est dupe?
Il y a quelques années, on aurait pu croire que le Régime Prohibitif
n'avait que quelques années d'existence.
Le système de la _Protection_, ruiné en théorie, ne se glissa dans
la législation que comme mesure transitoire. Le ministre qui lui
donna le plus d'extension, M. de Saint-Cricq, ne cessait d'avertir
que ces _taxes mutuelles_, que les travailleurs se payent les uns
aux autres, sont injustes au fond; qu'elles ne sont justifiables que
comme _moyen momentané_ d'encourager certaines industries naissantes;
et il est certain que le Privilége lui-même ne réclamait pas alors
la Protection comme un _droit_, mais comme une _faveur_ de nature
essentiellement temporaire.
Les faits qui s'accomplissaient en Europe étaient de nature à
accroître les espérances des amis de la liberté.
La Suisse avait ouvert ses frontières aux produits de toutes
provenances, et elle s'en trouvait bien.
La Sardaigne était entrée dans cette voie et n'avait pas à s'en
repentir.
L'Allemagne avait substitué à une multitude de barrières intérieures
une seule ceinture de douanes fondée sur un tarif modéré.
En Angleterre, le plus vigoureux effort qu'aient jamais tenté les
classes moyennes était sur le point de renverser un système de
restrictions qui, dans ce pays, n'est qu'une transformation de la
puissance féodale.
L'Espagne même semblait comprendre que ses quinze provinces
agricoles étaient injustement sacrifiées à une province
manufacturière.
Enfin la France se préparait à entrer dans le régime de la liberté
par la transition des traités de commerce et de l'union douanière
avec la Belgique.
Ainsi le travail humain allait être affranchi. Sur quelque point
du globe que le sort les eût fait naître, les hommes allaient
reconquérir le droit naturel d'échanger entre eux le fruit de leurs
sueurs, et nous touchions au moment de voir se réaliser la sainte
alliance des peuples.
Comment la France s'est-elle laissé détourner de cette voie?
comment est-il arrivé que ses enfants, qui s'enorgueillissaient
d'être les premiers de la civilisation, saisis tout à coup d'idées
Napoléoniennes, aient embrassé la cause de l'isolement, de
l'antagonisme des nations, de la spoliation des citoyens les uns par
les autres, de la restriction au droit de propriété, en un mot de
tout ce qu'il y a de barbarie au fond du Régime prohibitif?
Pour chercher l'explication de ce triste phénomène, il faut que nous
nous écartions un moment en apparence de notre sujet.
Si, au sein d'un conseil général, un membre parvenait à créer
une majorité contre l'administration, il ne s'ensuivrait pas
nécessairement que le Préfet fût destitué, et moins encore que le
chef de l'opposition fût nommé Préfet à sa place. Aussi, bien que les
conseillers généraux soient pétris du même limon que les députés,
leur ambition ne trouve pas à se satisfaire par les manoeuvres d'une
opposition systématique, ce qui explique pourquoi on ne les voit pas
se produire dans ces assemblées.
Il n'en est pas ainsi à la Chambre. C'est une maxime de notre droit
public que si un Député est assez habile pour opposer une majorité
au Ministère, il devient lui-même Ministre _ipso facto_, et livre
l'administration en proie à ceux de ses collègues qui se sont
associés à son entreprise.
Les conséquences de cette organisation sautent aux yeux. La Chambre
n'est plus une assemblée de _Gouvernés_, qui viennent prendre
connaissance des mesures projetées par les _Gouvernants_, pour
admettre, modifier, ou rejeter ces mesures, selon l'intérêt public
qu'ils représentent; c'est une arène où l'on se dispute le Pouvoir
qui est mis au concours et dépend d'un scrutin.
Donc, pour renverser le Ministère, il suffit de lui enlever la
majorité; pour lui enlever la majorité, il faut le déconsidérer,
le dépopulariser, l'avilir. La Loi elle-même, combinée avec
l'irrémédiable faiblesse du coeur humain, a arrangé les choses ainsi.
M. Guizot aura beau s'écrier: «N'apprendrons-nous jamais à nous
attaquer, à nous combattre, à nous _renverser_, sans nous imputer des
motifs honteux!» j'avoue que ces plaintes me semblent puériles.--Vous
admettez que vos adversaires aspirent à vous remplacer, et vous avez
la bonhomie de leur conseiller de négliger les moyens de réussir!--À
cet égard, M. Guizot, chef d'opposition, fera contre M. Thiers,
Ministre, ce que M. Guizot, Ministre, reproche à M. Thiers, chef
d'opposition.
Nous devons donc admettre que notre mécanisme représentatif est
organisé de telle sorte que, l'opposition et toutes les oppositions
réunies n'ont et ne peuvent avoir qu'un seul but: Avilir le
ministère, quel qu'il soit, pour le renverser et le remplacer.
Or le plus sûr moyen, en France, d'avilir le Pouvoir, c'est de le
représenter comme traître, comme lâche, comme dévoué à l'étranger,
comme oublieux de l'honneur national. Ce fut, contre M. Molé,
la tactique de M. Guizot coalisé avec les légitimistes et les
Républicains; c'est, contre M. Guizot, la tactique de M. Thiers,
coalisé avec les Républicains et les légitimistes. L'un se servait
d'Ancône comme l'autre se sert de Taïti.
Mais les oppositions ne se bornent pas à agir au sein des Chambres.
Elles ont encore besoin d'entraîner à leurs vues l'opinion publique
et le corps électoral. Les journaux de toutes les oppositions sont
donc forcément amenés à travailler de concert, à exalter, à irriter,
à égarer le sentiment national, à représenter la Patrie comme
descendue, par l'oeuvre du Ministère, au dernier degré d'avilissement
et d'opprobre, et il faut avouer que notre susceptibilité nationale,
les souvenirs de l'Empire, et l'Éducation _toute Romaine_ qui a
prévalu parmi nous, donnent à cette tactique parlementaire de grandes
chances de succès.
Cet état de choses étant donné, il est aisé de prévoir tout le parti
qu'ont dû en tirer les Industries Privilégiées.
Au moment où le Monopole allait être renversé et la libre
communication des peuples graduellement fondée, que pouvait faire
le Privilége? Perdre son temps à ériger le système de la Protection
en corps de doctrine et opposer la _théorie de la Restriction_ à la
_théorie du libre échange_? C'eût été une vaine entreprise; sur le
terrain d'une libre et loyale discussion l'Erreur a peu de chances
contre la Vérité.
Non, le Privilége a mieux vu ce qui pouvait prolonger son existence;
il a compris qu'il continuerait à puiser paisiblement dans les
poches du public tant qu'une irritation factice préviendrait le
rapprochement et la fusion des peuples. Dès lors, il a porté ses
forces, son influence, ses richesses, son activité du côté des
_haines nationales_; il a, lui aussi, pris le masque du patriotisme;
il a soudoyé les journaux qui n'étaient pas encore enrôlés sous la
bannière d'un faux honneur national; et l'on peut dire que cette
monstrueuse alliance a arrêté la marche de la civilisation.
Au milieu de ces étranges circonstances, la Presse Départementale,
la Presse Méridionale surtout, eût pu rendre de grands services.
Mais, soit qu'elle n'ait pas aperçu le mobile de ces machiavéliques
intrigues, soit qu'elle ait cédé à la crainte de _paraître_ faiblir
devant l'étranger, toujours est-il qu'elle a niaisement uni sa voix
à celle des journaux stipendiés par le Privilége, et aujourd'hui
il peut se croiser les bras, en nous voyant, nous, hommes du Midi,
nous hommes spoliés et exploités, _faire son oeuvre_, comme il eût
pu la faire lui-même et consacrer toutes les ressources de notre
intelligence, toute l'énergie de nos sentiments à consolider les
entraves, à perpétuer les extorsions qu'il nous inflige.
Cette faiblesse a porté ses fruits. Pour repousser les accusations
dont on l'accable, le Gouvernement n'avait qu'une chose à faire, et
il l'a faite: il nous a sacrifiés.
Les paroles de M. Guizot, que j'ai citées en commençant,
n'équivalent-elles pas en effet à ceci:
«Vous dites que je soumets ma politique à la politique anglaise, mais
voyez mes actes.
«Il était juste de rendre aux Français le _droit d'échanger_,
confisqué par quelques privilégiés. Je voulais rentrer dans cette
voie par des traités de commerce; mais on a crié: _à la trahison!_ et
j'ai rompu les négociations.
«Je pensais que s'il faut que les Français achètent au dehors des
fils et tissus de lin, mieux vaut en obtenir plus que moins, pour un
prix donné; mais on a crié: _à la trahison!_ et j'ai créé les droits
différentiels.
«Il était de l'intérêt de notre jeune colonie africaine d'être
pourvue de toutes choses à bas prix, pour croître et prospérer. Mais
on a crié: _à la trahison!_ et j'ai livré l'Algérie au Monopole.
«L'Espagne aspirait à secouer le joug d'une province. C'était son
intérêt; c'était le nôtre; mais c'était aussi celui des Anglais;
on a crié: _à la trahison!_ et pour étouffer ce cri importun, j'ai
_maintenu_ ce que l'Angleterre voulait _renverser_: l'exploitation de
l'Espagne par la Catalogne.»
Voilà donc où nous en sommes. La machine de guerre de tous les
partis, c'est la _haine de l'étranger_. À gauche et à droite on s'en
sert pour battre en brèche le Ministère; au centre, on fait plus, on
la traduit en actes pour faire preuve d'indépendance, et le Monopole
s'empare de cette disposition des esprits pour se perpétuer en
soufflant la discorde.
Où tout cela nous conduira-t-il? Je l'ignore, mais je crois que ce
jeu des partis recèle des dangers; et je m'explique pourquoi, en
pleine paix, la France entretient quatre cent mille hommes sous les
armes, augmente sa marine militaire, fortifie sa capitale, et paye un
milliard et demi d'impôts.
5.--D'AUTRES QUESTIONS SOUMISES AUX CONSEILS GÉNÉRAUX DE
L'AGRICULTURE, DES MANUFACTURES ET DU COMMERCE[5].
[Note 5: Lorsque Bastiat écrivait un article, une fois sa tâche
faite et le manuscrit livré à l'éditeur, il n'y pensait guère et
n'en parlait plus. Les lignes que nous allons reproduire devaient
faire suite, dans _le Journal des Économistes_, à l'article intitulé:
_Une question soumise aux Conseils généraux_, etc. (Voir _Oeuvres
complètes_, t. Ier, p. 392 et suiv.) Mais, restées inédites par suite
d'une omission contre laquelle l'auteur n'a pas réclamé, elles n'ont
été remises dans mes mains que postérieurement à 1855.
(_Note de l'édit._)]
Je me suis laissé entraîner par le premier sujet qui est tombé sous
ma plume, et il me reste peu d'espace à donner aux autres questions
posées par. M. le Ministre. Je ne terminerai pas cependant sans en
dire quelques mots.
Certes, je m'attends à ce que le développement illimité qu'on paraît
vouloir donner à la Douane soit rétorqué contre l'École Économiste.
«Vous repoussez la mesure, dira-t-on, parce qu'elle accroît d'une
manière exorbitante l'intervention du Pouvoir dans l'Industrie, et
c'est précisément pour cela que nous l'appuyons. Ne fût-elle pas
très-bonne en elle-même, elle a au moins cette heureuse tendance
d'agrandir le rôle de l'État, et vous savez bien que le Progrès,
suivant la mode du jour, n'est autre chose que l'absorption
successive de toutes les activités individuelles dans la grande
activité collective ou gouvernementale.»
Je sais en effet que telle est la tendance irréfléchie de l'époque.
Je sais qu'il faut observer pour comprendre l'_organisation
naturelle_ de la société et qu'il est plus court d'imaginer des
_organisations artificielles_. Je sais qu'il n'est plus un jeune
Rhétoricien, échappé aux étreintes de Salluste et de Tite-Live,
qui n'ait inventé son _ordre social_, qui ne se croie de la force
de Minos et de Lycurgue, et je comprends que, pour obliger les
hommes _à porter docilement le joug de la félicité publique_, il
faut bien qu'ils commencent par les dépouiller de toute liberté et
de toute volonté. Une fois l'État maître de tout, il ne s'agira
plus que de se rendre maître de l'État. Ce sera l'objet d'une
lutte entre MM. les fourriéristes, communistes, saint-simoniens,
humanitaires et fraternitaires. Quelle secte demeurera maîtresse
du terrain? Je l'ignore; mais, n'importe laquelle, ce qu'il y a de
sûr, c'est que nous lui devrons une _organisation_ d'où la liberté
sera soigneusement exclue, car toutes, malgré les abîmes qui les
séparent, ont au moins en commun cette devise empruntée à notre grand
chansonnier:
Mon coeur en belle haine
A pris la liberté.
Fi de la liberté!
À bas la liberté!
À force de bruit, ces écoles sont enfin parvenues à pousser leurs
idées jusque dans les hautes régions administratives, comme le
prouvent quelques-unes des questions adressées aux conseils par M. le
Ministre du commerce.
«L'insuffisance du crédit agricole, dit la circulaire, et l'_absence
d'institutions propres à en favoriser le développement_ méritent
également toute l'attention des conseils comme elles excitent la
sollicitude du Gouvernement.»
Proclamer l'_insuffisance du crédit agricole_, c'est avouer que
les capitalistes ne recherchent pas cet emploi de leurs fonds; et
comme, en matière de placements, leur sagacité n'est pas douteuse,
c'est de plus avouer que le prêt ne rencontre pas dans l'agriculture
les avantages qu'il trouve ailleurs. Donc, de l'insuffisance
du crédit agricole, ce à quoi il faut conclure ce n'est pas
l'_absence d'institutions propres à le favoriser_, mais bien _la
présence d'institutions propres à le contrarier_. Cela séduit
moins les imaginations vives. Il est si doux d'inventer! Le rôle
d'_Organisateur_, de _Père des nations_ a tant de charmes! surtout
quand il vous ouvre la chance de disposer un jour des capitaux et des
capitalistes! Mais que l'on y regarde de près; on trouvera peut-être
qu'il y a, en fait de crédit agricole, plus d'obstacles artificiels à
détruire que d'institutions gouvernementales à fonder.
Car que le développement en ait été, sous beaucoup de rapports,
législativement arrêté, c'est ce qu'on ne peut pas mettre en
doute.--C'est d'abord l'impôt qui, par son exagération, empêche
les capitaux de se former dans nos campagnes.--C'est ensuite le
crédit public qui, après avoir attiré à lui les capitaux par l'appât
de nombreux et injustes priviléges, les dissipe bien souvent aux
antipodes ou par de là l'Atlas, sans qu'il en revienne autre chose au
public qu'une _rente perpétuelle_ à payer.--Il y a de plus les lois
sur l'usure qui, agissant contre leur but intentionnel, font obstacle
à l'égale diffusion et au nivellement de l'_intérêt_.--Il y a encore
le régime hypothécaire imparfait, procédurier et dispendieux.--Il y a
enfin le Système protecteur qui, on peut le dire sans exagération, a
jeté la France hors de ses voies et substitué à sa vie naturelle une
vie factice, précaire, qui ne se soutient que par le galvanisme des
tarifs.
Ce dernier sujet est très-vaste. Je ne puis le traiter ici; mais on
me pardonnera quelques courtes observations.
Les classes agricoles ne sont certainement pas les moins âpres
et les moins exigeantes en fait de protection. Comment ne
s'aperçoivent-elles pas que c'est la Protection qui les ruine?
Si les capitaux, en France, eussent été abandonnés à leur tendance
propre, les verrait-on se livrer, comme ils font, à l'imitation
britannique? Suffit-il que les capitaux anglais trouvent un emploi
naturel dans des mines inépuisables, pour que les nôtres aillent
s'engouffrer dans des mines dérisoires? Parce que les Anglais
exploitent avantageusement _le fer et le feu_ dont les éléments
abondent dans leur île, est-ce une raison pour que nous persistions
à avoir chez nous, bon gré malgré, _du fer et du feu_, en négligeant
_la terre, l'eau et le soleil_, qui sont les dons que la nature
avait mis à notre portée? Ce n'est pas leur gravitation qui pousse
ainsi nos capitaux hors de leur voie, c'est l'action des tarifs; car
l'anglomanie peut bien envahir les esprits, mais non les capitaux.
Pour les engager et les retenir dans cette carrière de stériles et
ineptes singeries, où une perte évidente les attendait, il a fallu
que la Loi, sous le nom de Tarifs, imposât au public des taxes
suffisantes pour transformer ces pertes en bénéfices.--Sans cette
funeste intervention de la Loi, il ne faudrait pas aujourd'hui
demander à des institutions artificielles un crédit agricole qu'ont
détruit d'autres institutions artificielles. La France serait la
première nation agricole du monde. Pendant que les capitaux anglais
auraient été chercher _pour nous_ de la houille et du fer dans
les entrailles de la terre, pendant que _pour nous_, ils auraient
fait tourner des rouages et fumeries obélisques du Lancastre, les
nôtres auraient distribué sur notre sol privilégié les eaux de nos
magnifiques rivières. L'Océan n'engloutirait pas les richesses
incalculables qui s'écoulent dans le lit de nos fleuves sans laisser
à nos champs desséchés la moindre trace de leur passage. Le vigneron
ne maudirait pas le soleil qui prépare sur nos coteaux une ruineuse
abondance. Nous aurions moins de _broches_ et de _navettes_ en
mouvement, mais plus de gras troupeaux sur de plus riches pâturages;
moins de prolétaires dans les faubourgs de nos villes, mais plus
de robustes laboureurs dans nos campagnes. L'agriculture n'aurait
pas à déplorer non-seulement que les capitaux lui soient soustraits
pour recevoir, de par les tarifs, une autre destination, mais encore
qu'ils ne puissent couvrir les pertes qu'ils subissent dans ces
carrières privilégiées qu'au moyen d'une cherté factice qui lui est,
toujours de par les tarifs, imposée à elle-même. Encore une fois,
nous aurions laissé à nos frères d'outre-Manche le fer et le feu,
puisque la nature l'a voulu ainsi, et gardé pour nous la terre, l'eau
et le soleil, puisque la Providence nous en a gratifiés. Au lieu de
nous exténuer dans une lutte insensée, ridicule même, dont l'issue
doit _nécessairement_ tourner à notre confusion, puisque l'invincible
nature des choses est _contre nous, nous adhérerions à l'heure qu'il
est à_ l'Angleterre par la plus puissante des cohésions, la fusion
des intérêts; nous _l'inonderions_, pour son bien, de nos produits
agricoles; elle nous envahirait, pour notre avantage, par ces mêmes
produits auxquels elle aurait donné, plus économiquement que nous, la
façon manufacturière; l'_entente cordiale_, non celle des ministres
mais celle des peuples, serait fondée et scellée à jamais. Et pour
cela que fallait-il? Prévoir? non, les capitaux ont leur prévoyance
plus sûre que celle des hommes d'État; régenter? gouverner? encore
moins, mais _laisser faire_. Le mot n'est pas à la mode. Il est un
peu _collet monté_. Mais les modes ont leur retour, et quoiqu'il soit
téméraire de prophétiser, j'ose prédire qu'avant dix ans, il sera la
devise et le cri de ralliement de tous les hommes intelligents de
mon pays.
Donc, qu'on cherche à faire revivre le crédit agricole en corrigeant
les institutions qui l'ont détruit, rien de mieux. Mais qu'on le
veuille fonder directement, par des institutions spéciales, c'est ce
qui me paraît au moins chimérique.
Ces capitaux dont vous voulez gratifier l'agriculture, d'où les
tirerez-vous? Votre astrologie financière les fera-t-elle descendre
de la lune? ou les extrairez-vous par une moderne alchimie des votes
du Parlement? La Législation vous offre-t-elle aucun moyen d'ajouter
une seule obole au capital que le travail actuel absorbe? Non; les
cent volumes du Bulletin des lois suivis de mille autres encore ne
peuvent vous investir tout au plus que du pouvoir de le détourner
d'une voie pour le pousser dans une autre. Mais si celle où il est
aujourd'hui engagé est la plus profitable, quel secret avez-vous de
déterminer ses préférences pour la perte et ses répugnances pour le
bénéfice? Et si c'est la carrière où vous voulez l'attirer qui est la
plus lucrative, qu'a-t-il besoin de votre intervention?
Vraiment, il me tarde de voir ces institutions à l'oeuvre. Après
avoir forcé le capital, par l'artifice des tarifs, à déserter
l'agriculture pour affluer vers les fabriques, avertis par l'état
stationnaire ou rétrograde de nos champs, vous reconnaissez votre
faute, et que proposez-vous? De modifier les tarifs? Pas le moins
du monde. Mais de faire refluer le capital des fabriques vers
l'agriculture par l'artifice des banques; en sorte que ce génie
_organisateur_ qui se donne tant de mal aujourd'hui pour faire
marcher cette pauvre société qui marcherait bien toute seule, se
borne à la surcharger de deux institutions inutiles, d'un tarif
agissant en sens inverse de la banque, et d'une banque neutralisant
les effets du tarif!...