IV

D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE

VIENT LE RÉCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON,

ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ

DE LE CROIRE.

Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser,

agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau

pure et courante où elle se baignait volontiers, au coucher du soleil,

avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau et Mmes de la Vallée-Chourie

et de la Vallée-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par

bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait à retenir

loin de là son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune

Châteaubedeau, celui qui ressemblait à l'Amour.

Autour de la margelle fut déposée une épaisse couche de sable fin pris

dans le lit de la Loire, et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant

jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de

l'eau.

J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Châteaubedeau ne soit

point jolie à voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était forte.

Ce serait une erreur. Assurément elle avait perdu ce qu'on est convenu

d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré mal gré

trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet âge, de qui les

charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. Cela menace de

tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe

apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin.

Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces

descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de

l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas nécessitées rigoureusement,--ce qui

est le cas,--rien ne me serait plus aisé que de vous prouver que Mme de

Châteaubedeau tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de ces grandes

femmes si bien proportionnées qu'aucune de leurs parties, qui,

considérées à part, semblent de dimensions inusitées, n'expose à la

critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent préférée

par exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix ans plus jeune, qui était

petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garçon?

M. de la Vallée-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donné

maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter toute ambiguïté

touchant les grâces réelles de cette belle femme. C'est que je serais si

fâché de vous avoir donné à considérer au bain une femme mal faite ou

défraîchie!

Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont

toutes jeunes, que vous savez déjà quelques particularités de l'une

d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connaître cette petite

merveille physique de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne je n'ai pas

envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche,

onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces bêtes, dont l'échine

serpentine recherche le frôlement d'un pied de la table à l'égal de la

caresse de votre main? Leur grâce les sauve, mais c'est donc qu'il en

est besoin.

Les voilà couchées, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et

dans ce lieu charmant, à l'heure où le soir marche à pas de loup dans

les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le

présent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère d'yeux qui

aient contemplé les bassins d'un vieux parc sans évoquer un tableau de

ce genre, et les aveugles eux-mêmes le voient lorsqu'ils entendent

prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau.

Entendez-vous comme moi le vent léger dans les feuillages qui fait lever

la tête à la plus peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un

insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un

pied nu soulève et qui retombe en grésillant, ayant laissé sa poudre

d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se déchire

là-haut comme une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? la cime

heureuse d'un érable tout frémissant? la grosse perle d'eau qui coule à

regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise

entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant éclatant apparaît

comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lèvent,

effarouchées, courent à leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, à

l'abri des colonnes.

Proche de là, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une

compagnie de musiciens et une chaumière rustique où s'abriter en cas de

pluie. Elle aimait les concerts à la nuit tombante, aussitôt poussé le

dernier cri d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la musique et à

la contemplation du jeune Amour. Parfois même, elle restait seule ici,

s'asseyait à portée de ses traits, et la crainte fictive de la blessure

de l'enfant pubère l'alanguissait de longues heures durant.

Elle regrettait que son mari passât ses journées à la chasse, répandît

une si forte odeur et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux et

l'imaginait près d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux

premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rêver plus jeune

et plus beau.

Voilà le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis-à-vis

de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais que

cette noble décence à quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle

me plaît infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce

qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier.

Quand j'ai entrepris de faire connaître une créature vivante, il me

semble qu'étouffer la source de désirs secrets qui bouillonne et murmure

dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut à lui retirer ce sang mouvant

et chaud qui la différencie des figures de cire, d'ailleurs admirables,

que l'industrie fournit abondamment.

Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée des femmes oisives et jeunes

que la solitude, l'été et le bonheur des choses font fermenter souvent

jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter un désir que l'on n'avoue pas à

son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncés,

narines fermées, souffle haletant, moue des lèvres pareille à celle que

les artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se

confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire?

Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas

caché qu'elle avait été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue

de cette intelligence robuste qui parfois supplée à cet inconvénient.

Malgré cela, je suis convaincu que si la Providence n'eût pas tant tardé

à lui accorder la fillette qui devrait être née depuis longtemps pour

que mon conte fût bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. A

défaut de cela, voilà ce qui advint:

Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle

regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une;

et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient

l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en

tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir

à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient

plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette,

à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les

lèvres du marbre.

Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse,

regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas

toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose,

en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la

sublime imbécillité de la terre...!»; puis il va plus loin répandre le

même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son

front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on

serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la

plus innocente et la plus enfantine en apparence.

Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le

Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte

de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas

moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter

ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette?

Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais

délicat relief qui valait tant de piquant à l'oeuvre de M. Gillet.

La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main,

se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle;

ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond

miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit,

emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du

jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile

objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la

pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des

châtaignes.

«--Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous

casser les dents!»

C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi

dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.

V

LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE,

PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT

CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE

LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE?

NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.

Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants

petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette

rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir

sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.

Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir

à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était

content des services de cet homme et se montrait généralement paternel

avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière,

qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors,

faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce

qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort

capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un

enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de

Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car

il louchait affreusement.

Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa

malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux

grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de

préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle

n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était

arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens

sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car

toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille.

Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux

qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se

prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens

s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient

point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des

migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la

première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune

chevalier Dieutegard.

Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût

donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec

toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop

gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la

servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille

moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa

nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois

le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à

aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la

mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra

du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter

par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite

figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un

pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi...» Et il

partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus

longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et

qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers

du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à

lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement.

Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de

clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi,

la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait

l'entrée. Le chevalier porta la main à son coeur en traversant un petit

potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées

écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte

grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il

eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à

la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant

de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme,

attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre

haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à

quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil.

Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les

ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table

et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se

réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son

pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau

et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût

pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin

dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.

Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement

pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver

et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de

détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie

et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à

rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien

loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et

tout continua à aller au château comme devant.

Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant

les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent

lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va

comme cela, et il n'y a rien de plus.

Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les

personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de

Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien

d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les

maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment

votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a

toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de

se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de

la Vallée-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de

la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser

plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de

Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne

l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller

surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui

vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant,

maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison étrangère.

Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux

jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce

n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en

passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût

excessif à moraliser.

Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue?

Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur

fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du

petit Châteaubedeau.

C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier

demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et

précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la

grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait

passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de

ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.

Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se

répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille

qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin

qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela!

La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises

que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont

la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait

sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime

trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un

peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette

espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la

chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je

défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces

femmes-là par le coeur!

Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une

femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais,

quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état

où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel

spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait

qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de

cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui.

Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant

des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que

Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme

prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries

joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire,

on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet

d'amour.

Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la

pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle

et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thérèse se retournait et lui

donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme

elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague

amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez,

les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir

pourquoi.

Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages»,

sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que

l'un et l'autre séduiront de tout temps.

Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la

marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes

qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur

un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On

en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements

d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de

Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de

Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant

du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la

nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames

s'employèrent à préparer la layette.

Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un

petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente

tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle,

contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres:

«Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce

pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de

sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et

de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux

yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine

toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait

à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à

lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne

sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les

remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la

lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et

parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se

brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des

éblouissements.

Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands

événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort,

restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux

folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait

en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien

prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la

manière d'élever sa progéniture.

Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la

Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit

au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en

doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était

Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.

La leçon d'amour dans un parc · 第 9 / 29 题