trop grande influence des surintendants des finances. Il crut y
parvenir en partageant la place entre deux personnes, et en plaçant
sous eux des intendants particuliers, qui devaient administrer d'après
leurs ordres[886]. Il fit donc Servien et Fouquet surintendants, avec
un pouvoir égal. Fouquet était déjà procureur général au parlement de
Paris, et il avait été pourvu de cette charge importante à l'âge de
trente-cinq ans. Il en avait trente-neuf lorsqu'il fut nommé
surintendant. Mazarin, en le choisissant, n'avait eu pour but que de se
rapprocher du parlement, et d'atténuer les préventions que cette
compagnie de magistrats avait contre lui. Il avait cru que Fouquet se
trouverait trop occupé de sa charge de procureur général pour se mêler
de finances, et que Servien, dont il avait éprouvé la docilité et
l'habileté dans d'importantes missions diplomatiques, aurait seul la
principale direction. C'est en effet ainsi que les choses se passèrent
pendant la première année de cette nouvelle organisation. Mais bientôt
l'incapacité de Servien en matière de finances devint manifeste; et
Mazarin, qui à l'époque même où il voulait presser les opérations de la
guerre, voyait l'État sans argent et sans crédit, prêta l'oreille à
Fouquet, qui promit de trouver des ressources. Servien reçut l'ordre de
le laisser agir: dès ce moment Fouquet fut réellement le seul
surintendant des finances de France[887], et avec des pouvoirs
proportionnés aux besoins qu'on avait de lui. Fouquet tint toutes les
promesses qu'il avait faites. Nonobstant l'épuisement du trésor, il
trouva des moyens de faire face à toutes les dépenses, à une époque où,
par les difficultés qu'éprouvait le recouvrement des deniers publics et
le discrédit général, il paraissait impossible de se procurer de
l'argent. Fouquet devint dès lors pour le gouvernement un homme
nécessaire. Il ne fut plus question de lui imposer aucun contrôle;
pourvu qu'il comptât les sommes dont on avait besoin, on le laissa
libre sur les moyens de se remplir de ses avances, et d'administrer le
produit des impôts comme il l'entendrait. Il se hâta d'en profiter pour
l'augmentation de sa fortune. Mais homme d'affaires et homme d'esprit,
il était aussi homme de plaisir; il aimait les arts, les lettres, et
surtout les femmes. Né par son organisation pour toutes les jouissances
sociales, et propre à toutes les fonctions par sa haute capacité, il
semblait, par son air de grandeur et sa générosité sans bornes, encore
au-dessus du poste éminent où il se trouvait placé. Il faisait à ses
châteaux de Vaux et de Saint-Mandé[888] des constructions et des
embellissements dignes d'un prince souverain. Il y plaçait de riches
collections de tableaux, de livres, de statues antiques, et d'objets
rares et curieux. Il attirait chez lui ce qu'il y avait de plus aimable
et de plus spirituel à la cour et dans les hautes sociétés de la
capitale; il s'attachait par des bienfaits les poëtes, les savants et
les artistes. Il oubliait les faveurs dont il les comblait, et
paraissait seulement reconnaissant des jouissances qu'il en recevait;
plus jaloux de se montrer à eux comme ami que comme protecteur. Mais
ses penchants voluptueux usurpaient une trop grande partie de son
temps. Rien ne lui coûtait pour satisfaire ses fantaisies amoureuses.
L'or était prodigué, les intrigues les plus habiles étaient mises en
jeu pour assurer la défaite de celles qui lui présentaient quelque
résistance; et il leur était d'autant plus difficile de lui échapper,
que c'était dans leur société intime, parmi des femmes que leur rang
mettait à l'abri du soupçon d'un rôle aussi honteux, que se
rencontraient ses agents les plus dévoués[889]. Lui-même était un
séducteur plus puissant que l'or, plus habile que ses plus adroits
complices. A une figure agréable il joignait des manières insinuantes,
un esprit disposé à saisir toutes les occasions de plaire, et ingénieux
à les faire naître. Il possédait cet instinct des procédés délicats,
que rien ne peut suppléer; et il avait au besoin toute l'éloquence de
la passion, qui entraîne toujours, quoiqu'elle soit toujours trompeuse,
même lorsqu'elle est sincère. Tel était le nouveau et redoutable ami
que madame de Sévigné avait à combattre et à maintenir à une distance
convenable.
[886] _Lettres de provision de messieurs Servien et Fouquet, de
la surintendance des finances, en date du 8 février 1654._--Dans
FOUQUET, _Défenses_, 1665, in-18, t. II, p. 352.--LORET, liv. IV,
p. 20.--MONGLAT, t. L, p. 398.--SAINT-SIMON, _Mémoires
authentiques_, t. XIII, p. 296; et t. XVII, p. 260.
[887] _Règlement de M. Servien et de M. Fouquet, en date du 24
décembre 1654._--FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 355.--_Seconde
provision de_ M. FOUQUET _de la charge de surintendant, en date
du 21 février 1659_, t. II, p. 358 des _Défenses_.--_Défenses de_
FOUQUET _sur tous les points du procès_, t. II, p. 61 et 67.
[888] FOUQUET, _Défenses_, t. III, p. 136 à 150.
[889] FOUQUET, _Défenses_, t. II, p. 15, 16 et 183; t. III, p.
199.
Un autre personnage, dont l'hommage était encore plus flatteur pour
l'orgueil d'une femme, Turenne, avait fait sa déclaration à madame de
Sévigné. Elle jugea nécessaire de mettre dans sa conduite envers le
héros une réserve dont elle s'abstenait envers tous ceux qui se
trouvaient à son égard dans la même position. Pendant le court séjour
que Turenne fit à Paris durant la belle saison de cette année 1654, il
se présenta plusieurs fois chez madame de Sévigné; mais elle évita de
le recevoir, soit parce qu'elle pensait que les assiduités d'un prince
d'une si haute renommée seraient fatales à sa réputation, soit qu'elle
craignit d'exciter la jalousie de celle qu'il venait d'épouser, soit
enfin par quelques autres motifs qui nous sont inconnus[890].
[890] RAMSAY, _Histoire du vicomte de Turenne_, 1745, in-4º.
Turenne s'était marié (en 1653) à Charlotte de Caumont, fille du
maréchal de la Force, riche héritière, qui mourut sans enfants.
Les succès de Bussy auprès de madame de Monglat, les attraits d'un
récent attachement, n'avaient pu le distraire de son amour pour sa
cousine. Il croyait, avec raison, que les progrès qu'il avait faits
dans son cœur par suite d'une longue intimité et les affections de
famille lui donnaient de grands avantages sur tous ses rivaux, sans
ceux qu'il tenait de ses qualités personnelles, et que son orgueil
exagérait. Aussi fut-il loin de se décourager.
Il semble, au contraire, qu'il mettait d'autant plus de prix à
triompher de madame de Sévigné, qu'il la voyait entourée de plus
d'hommages. Cependant il ne pouvait se déguiser qu'il avait dans Conti
et dans Fouquet deux antagonistes qu'il était difficile d'écarter.
Quant au premier, l'ambition, plus forte chez Bussy que tous les
sentiments du cœur, ne lui permettait pas de songer à une rivalité;
mais si sa cousine devait succomber à la vanité de dominer un prince du
sang, l'immoralité de Bussy ne répugnait pas à la possibilité d'un
partage. Il n'en était pas de même pour le surintendant, dont les
poursuites excitaient son envie et sa jalousie. Mais comme il lui était
redevable de la finance de sa charge, que celui-ci lui avait prêtée, et
qu'il avait besoin de lui pour ses intérêts pécuniaires, il se trouvait
forcé de le ménager. Quant à Turenne, comme Bussy ne l'avait point vu
chez sa cousine, qui avait refusé de l'admettre, il ignorait qu'il en
fût amoureux, et il ne l'apprit qu'à la campagne suivante, et par
l'aveu même de Turenne[891].
[891] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. II, p. 107.--FOUQUET, _Suite de
la continuation de la production de Fouquet, pour servir de
réponse à cette de Talon_, 3e tome des Elzévirs, 1666, in-18, et
faisant le tome 8 des _Défenses_, p. 105.
CHAPITRE XXXIX.
1653.
Bussy est placé dans l'armée de Conti.--Il se rend avec lui à
Perpignan.--Obtient sa confiance et sa faveur.--Conti le surnomme
_son templier_.--Conti fait confidence à Bussy-Rabutin de son
amour pour madame de Sévigné.--Lettre de Bussy à madame de
Sévigné à ce sujet.--Détails sur Senectaire, mentionné dans cette
lettre.--Madame de Sévigné repousse les conseils de
Bussy-Rabutin.--Nouvelle lettre de Bussy à madame de
Sévigné.--Détails sur mademoiselle de Biais.--Madame de Sévigné,
pour réprimer la licence de la plume de Bussy, lui fait part de
la résolution de montrer à sa tante de Coulanges toutes les
lettres qu'il lui écrira.--Autre lettre de Bussy à madame de
Sévigné, datée du camp de Vergès.--Apostille à la marquise de La
Trousse.--Détails sur la marquise d'Uxelles.--Cause de
l'inclination que Bussy avait pour elle.--Détails sur le duc
d'Elbeuf et la marquise de Nesle.--Le marquis de Vardes au nombre
des amis de madame de Sévigné.--Détails sur la liaison du marquis
de Vardes avec la duchesse de Roquelaure.--Bussy répond aux
sarcasmes de madame de Sévigné contre ses poulets.--Quels sont
les trois rivaux dont il est fait mention dans sa
réponse.--Madame de Sévigné quitte Paris, et se rend à sa terre
des Rochers.
Telle était la position de Bussy à l'égard de madame de Sévigné.
Cependant l'hiver finit, et l'on parla à la cour des généraux et des
officiers qui devaient servir pendant la campagne. Bussy obtint d'être
placé sous les ordres du prince de Conti, qui commandait en Catalogne.
Il partit au mois de mai avec ce prince, et fit route avec lui, dans
son carrosse, de Paris à Perpignan[892]. Conti était encore accompagné
du poëte Sarrazin, son secrétaire, qui mourut dans l'année, et de
l'intendant de sa maison, l'abbé Roquette, assez connu depuis, comme
évêque d'Autun, pour être le modèle que Molière a eu en vue dans son
Tartufe. Bussy sut profiter de ce voyage pour s'avancer dans la faveur
de Conti, qui ne le nommait jamais que _son templier_[893]. Ses
inclinations pour les femmes, le jeu et la bonne chère, et sa résidence
au Temple lorsqu'il était à Paris, lui avaient valu ce sobriquet.
Ainsi, c'est surtout par ses défauts que Bussy était parvenu à plaire
au prince. Celui-ci, qui ignorait les sentiments de Bussy pour sa
cousine, après lui avoir fait un grand éloge de ses charmes, lui fit
confidence de l'inclination qu'il avait pour elle. Bussy adressa
aussitôt à madame de Sévigné la lettre suivante:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Montpellier, le 16 juin 1654.
«J'ai bien appris de vos nouvelles, madame: ne vous souvenez-vous point
de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier avec
monsieur le prince de Conti, l'hiver dernier? Il m'a conté qu'il vous
avait dit quelques douceurs, qu'il vous avait trouvée fort aimable, et
qu'il vous en dirait deux mots cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle
cousine! telle dame qui n'est point intéressée est quelquefois
ambitieuse; et qui peut résister aux finances du roi ne résiste pas
toujours aux cousins de sa Majesté. De la manière dont le prince m'a
parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné pour confident;
je crois que vous ne vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites,
avec quelle capacité je me suis acquitté de cette charge en d'autres
rencontres. Pour moi, j'en suis ravi, dans l'espérance de la
succession: vous m'entendez bien, ma belle cousine. Si, après tout ce
que la fortune veut vous mettre en main, je n'en suis pas plus heureux,
ce ne sera pas votre faute; mais vous en aurez soin assurément, car
enfin il faut bien que vous me serviez à quelque chose. Tout ce qui
m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux
rivaux; et il me semble déjà vous entendre dire:
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin:
O Dieu, l'étrange peine!
Dois-je chasser l'ami de mon cousin?
Dois-je chasser le cousin de la reine?
[892] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 400 de l'édit. in-12; et t. I, p.
491 de l'édit. in-4º.--LORET, _Muse historique_, liv. V, p. 90.
[893] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 419, in-12; t. I, p. 524 de
l'in-4º; BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 272.
«Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et
que mon exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous
plaira-t-elle pas; peut-être aussi la figure de l'autre. Mandez-moi des
nouvelles de celui-ci, et les progrès qu'ils a faits depuis mon départ;
à combien d'acquits patents il a mis votre liberté. La fortune vous
fait de belles avances, ma chère cousine: n'en soyez point ingrate.
Vous vous amusez après la vertu, comme si c'était une chose solide, et
vous méprisez les biens comme si vous ne pouviez jamais en manquer: ne
savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme d'une grande
expérience et du meilleur sens du monde: Que les gens d'honneur
n'avaient point de chausses? Nous vous verrons un jour regretter le
temps que vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal
employé votre jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir
et conserver une réputation qu'un médisant peut vous ôter, et qui
dépend plus de la fortune que de votre conduite.....
«Adieu, ma belle cousine; songez quelquefois à moi, et que vous n'avez
ni parent ni ami qui vous aime tant que je fais. Je voudrais..... non,
je n'achèverai pas, de peur de vous déplaire; mais vous pouvez bien
savoir ce que je voudrais[894].»
[894] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 493 de
l'in-4º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 17, édit. Monmerqué; t.
I, p. 22, édit. de Gault de Saint-Germain.
Les allusions que Bussy fait dans cette lettre à l'amour du
surintendant pour madame de Sévigné n'auront point échappé au lecteur.
Le vieux Senectaire, dont il est fait mention ici était Henri, seigneur
de Saint-Nectaire, père du maréchal de la Ferté-Senneterre. Ce nom de
Saint-Nectaire fut d'abord changé, par euphonie, en celui de
Senectaire, et ensuite en celui de Senneterre. Senneterre n'était point
tel que semblerait le faire présumer le mot piquant que Bussy rapporte
de lui, qui était dans sa bouche la satire du monde et de la cour, mais
non pas l'expression de ses sentiments. Senneterre avait été
ambassadeur en Angleterre[895], et mourut respecté et recherché jusqu'à
la fin, en 1662, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Pendant la Fronde il
avait été du parti des modérés, et voyait dans l'accord du duc
d'Orléans et de la reine le seul moyen de faire cesser les troubles et
de rétablir l'autorité. Courtisan sage et délié, il sut se mouvoir au
milieu d'hommes et de partis variables, sans s'attirer l'inimitié
d'aucun. Il esquiva souvent la faveur de la reine, pour ne pas trahir
la confiance du duc d'Orléans, et se montra loyal envers tous. Ami de
Châteauneuf et de Villeroy, il cessait de les seconder dans leurs
projets quand ces projets n'avaient plus pour but le bien de l'État,
mais leur ambition personnelle. Il contribua beaucoup avec le maréchal
Duplessis au retour de Mazarin, quoiqu'il n'aimât pas ce ministre et
lui fût souvent opposé; il se concilia par là sa bienveillance. Madame
de Motteville, liée avec lui d'amitié, et qui partageait tous ses
sentiments, était son intermédiaire auprès de la reine. Celle-ci, dans
les occasions importantes, désirait toujours avoir l'avis de ce Nestor
des hommes d'État, et lui demandait en secret des conseils, qu'elle ne
suivait pas, et qu'elle se repentait toujours de n'avoir pas
suivis[896].
[895] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 241.
[896] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 241.--MOTTEVILLE, t.
XXXIX, p. 211, 214, 242, 306.--RETZ, t. XLV, p. 290, 468; t.
XLVI, p. 65.--LORET, liv. II, p. 156, _lettre_ du 19 novembre
1651.
Nous n'avons point la réponse que madame de Sévigné fit à la lettre de
Bussy; mais nous pouvons facilement juger, par celle qu'il lui écrivit
après l'avoir reçue, avec quelle mesure, avec quelle dignité, avec
quelle franchise d'expression elle repoussa les viles insinuations de
son cousin, puisqu'elle parvint à convaincre un homme qui croyait peu à
la vertu des femmes, de la constance et de la sincérité de ses
résolutions. On voit aussi par cette lettre comment, sans se fâcher,
sans le blâmer, en lui disant même des choses agréables pour son
amour-propre et satisfaisantes pour son cœur, elle le força tout
doucement à se renfermer dans les limites où elle voulait le contenir.
LETTRE DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Figuières, le 30 juillet 1654.
«Mon Dieu, que vous avez d'esprit, ma belle cousine! que vous écrivez
bien, que vous êtes aimable! Il faut avouer qu'étant aussi prude que
vous l'êtes, vous m'avez grande obligation de ce que je ne vous aime
pas plus que je ne fais. Ma foi, j'ai bien de la peine à me retenir;
tantôt je condamne votre insensibilité, tantôt je l'excuse; mais je
vous estime toujours. J'ai des raisons de ne vous pas déplaire en cette
rencontre; mais j'en ai de si fortes de vous désobéir! Quoi! vous me
flattez, ma belle cousine, vous me dites des douceurs, et vous ne
voulez pas que j'aie les dernières tendresses pour vous! Eh bien, je ne
les aurai pas: il faut bien vouloir ce que vous voulez, et vous aimer à
votre mode. Mais vous me répondrez un jour devant Dieu de la violence
que je me fais et des maux qui s'ensuivront.
«Au reste, madame, vous me mandez qu'après que vous êtes demeurée
d'accord avec Chapelain que j'étais un honnête homme, et que même vous
l'avez remercié du bien qu'il vous disait de moi, je ne puis plus vous
dire que vous êtes du parti du dernier venu. Je ne vois pas que cela
vous justifie beaucoup; vous m'entendez louer, et vous faites de même.
Que sais-je, s'il vous avait dit: C'est un galant homme que M. de
Bussy; il ne peut manquer de faire son chemin; il est seulement à
craindre qu'il ne s'attache un peu trop à ses plaisirs quand il est à
Paris.--Que sais-je, dis-je, si vous n'auriez pas cru qu'il eût raison,
et si, dans votre cœur au moins, vous n'auriez pas condamné ma
conduite? car enfin je vous ai vue dans des alarmes mal fondées, après
de semblables conversations. C'est une marque que les bonnes
impressions que vous avez de moi ne sont pas encore bien fortes. Bien
m'en prend que vous voyiez souvent de mes amis; sans cela mademoiselle
de Biais m'aurait bientôt ruiné dans votre esprit. Je ne vous
traiterais pas de même si l'occasion s'en présentait; je ne rejetterais
pas seulement la médisance la plus outrée qu'on me ferait de vous, mais
la plus légère même, précédée de vos louanges. Adieu, ma belle cousine;
donnez-moi de vos nouvelles[897].»
[897] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 423; in-4º, p.
519.--SÉVIGNÉ, édit. 1620, t. I, p. 20; édit. de G. S.-G., t. I,
p. 26.
La demoiselle de Biais, dont il est question dans cette lettre, était
une demoiselle de compagnie qu'avait madame de Sévigné. Elle était de
son âge, laide, sans fortune, sans esprit, mais fort instruite. Madame
de Sévigné, dans une de ses lettres, l'appelle la petite de Biais, et
paraît disposée à s'égayer sur son compte[898]; par la suite, le fils
de madame de Sévigné la nommait, par dérision, sa tante[899].
Mademoiselle du Pré, une des précieuses du cercle de mademoiselle de
Scudéry, s'étonne beaucoup, dans une lettre adressée au comte de
Bussy[900], que cette demoiselle, âgée de quarante-cinq ans[901], ait
pu enfin trouver un mari.
[898] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 9 juin 1680, t. VI, p. 304 et
305.
[899] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 15 décembre 1675, t. IV, p.
129.
[900] _Lettre de mademoiselle du Pré au comte de Bussy_, en date
du 22 juin 1671, dans les _Nouvelles Lettres de messire Roger de
Rabutin, comte de Bussy_, t. V, p. 191.
[901] Non pas cinquante-cinq, comme il est dit dans la note des
_Lettres de madame de Sévigné_, t. I, p. 21.
Madame de Sévigné fut satisfaite de la docilité de son cousin; mais
cependant, pour se prémunir à l'avenir contre les licences de sa plume,
elle jugea convenable de s'astreindre à montrer toutes les lettres
qu'elle recevrait de lui à sa tante maternelle, Henriette de Coulanges,
veuve de François Hardi, marquis de La Trousse. Elle fit part de cette
résolution à Bussy, et tâcha en même temps de lui persuader que cette
bonne et durable amitié qui devait présider à leur commerce
alimenterait mieux leur correspondance que tous ses poulets d'amour
dictés par la coquetterie, la fausseté et la perfidie, plutôt que par
un sentiment vrai. Bussy, qui prenait plaisir à ses entretiens
épistolaires avec sa cousine, ne s'offensa point des précautions
qu'elle prenait contre lui; elles le flattaient, sans le décourager. Il
lui adressa une nouvelle et longue lettre, datée du camp de Vergès, le
17 août. Dans cette lettre il lui disait:
LETTRE DE BUSSY DE RABUTIN A MADAME DE SÉVIGNÉ.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je crois donc, ma belle cousine, que vous m'aimez; et je vous assure
que je suis pour vous comme vous êtes pour moi, c'est-à-dire content au
dernier point de vous et de votre amitié. Ce n'est pas que je demeure
d'accord avec vous que votre lettre, toute franche et toute signée
comme vous dites, fasse honte à tous les poulets; ces deux choses n'ont
rien de commun entre elles: il vous doit suffire que l'on approuve
votre manière d'écrire à vos bons amis, sans vouloir médire des
poulets, qui ne vous ont jamais rien dit. Vous êtes une ingrate,
madame, de les traiter mal, après qu'ils ont eu tant de respect pour
vous; pour moi, je vous l'avoue, je suis dans l'intérêt des poulets,
non pas contre vos lettres, mais je ne vois pas qu'il faille prendre
de parti entre eux; ce sont des beautés différentes: vos lettres ont
leurs grâces, et les poulets les leurs. Mais, pour vous parler
franchement, si l'on pouvait avoir de vos poulets, madame, on ne ferait
pas tant de cas de vos lettres.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant: c'est une
marque qu'il se met à la raison, et qu'il ne prend plus tant les choses
à cœur qu'il faisait. Quand vous ne voulez pas ce qu'on veut, madame,
il faut bien vouloir ce que vous voulez; on est encore trop heureux de
demeurer de vos amis: il n'y a guère que vous, dans le royaume, qui
puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié; nous n'en voyons
presque point qui d'amant éconduit ne devienne ennemi; et je suis
persuadé qu'il faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour
faire en sorte que le dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à
rompre avec elle.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Je suis ravi d'être bien avec messieurs vos oncles [l'abbé de Livry et
Philippe de Coulanges]; jalousie à part, ce sont d'honnêtes gens: mais
il n'y a personne de parfait dans ce monde; s'ils n'étaient jaloux, ils
seraient peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela je ne les
crains pas trop; et savez-vous bien pourquoi, madame? C'est que je vous
crains beaucoup, et que vous êtes cent fois plus jalouse de vous
qu'eux-mêmes.
«J'oubliais de vous dire que j'écris à M. de Coulanges sur la mort de
madame sa femme [Marie Le Fèvre d'Ormesson, morte, le 5 juillet 1654].
Madame de Bussy me mande que je lui ai bien de l'obligation de ce qu'il
a fait pour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le déplaisir
que j'ai de la perte qu'il a faite, c'est que j'appréhende qu'il ne
devienne mon quatrième rival, car il avait assez de disposition du
vivant de sa femme; mais la considération le retenait toujours.
«Adieu, ma belle cousine; c'est assez badiner pour cette fois. Voici le
sérieux de ma lettre: je vous aime de tout mon cœur[902].»
[902] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 22, édit. de Monmerqué; t. I,
p. 98, édit. de G. de S.-G.--BUSSY, _Mém._, édit. in-12, t. I, p.
428; édit. in-4º, p. 52.
Dans l'apostille de cette lettre il s'adresse à madame la marquise de
La Trousse, et termine en disant: «Madame, en vous rassurant sur les
lettres trop tendres, j'ai honte d'en écrire de si folles, sachant que
vous devez les lire, vous qui êtes si sage, et devant qui les
précieuses ne font que blanchir. Il n'importe; votre vertu n'est point
farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde que
vous ne faites.»
Bussy donne à sa cousine des nouvelles de Corbinelli, qu'il avait
emmené avec lui. Il se plaint qu'elle ne lui dit rien sur la marquise
d'Uxelles, «qui, dit-il, est de ses bonnes amies, et assez des
siennes». Il veut savoir ce qu'elle fait; il voudrait faire quelque
chose pour elle, et «si elle veut sortir de condition,» il lui en
offrira. «Est-ce qu'elle n'est plus à Paris, dit-il, ou que vous ne
voulez pas m'en parler, de peur d'être obligée de me mander ce qu'elle
fait?» Cette manière de s'exprimer de Bussy sur la marquise d'Uxelles
prouve (ce que nous avons déjà dit) qu'elle était galante. Son nom de
famille était Marie de Bailleul; elle s'était mariée avec le marquis de
Nangis. Devenue veuve après un an, elle avait épousé en secondes noces
Louis Chalons du Blé, marquis d'Uxelles, lieutenant général. C'était
une femme très-aimable, en correspondance avec un grand nombre de beaux
esprits et de personnages célèbres de son temps[903], et
particulièrement avec le petit Coulanges et avec madame de Sévigné, à
laquelle elle a survécu. Après avoir fait à son second mari nombre
d'infidélités, elle lui fit ériger, après sa mort, un magnifique
tombeau[904]. Elle profita de son intimité avec Louvois pour élever son
fils, qu'elle aimait peu[905], aux premières dignités militaires.
[903] MONMERQUÉ, dans les _Lettres de Sévigné_, t. I, p. 25, note
_a_.
[904] _Lettre de Coulanges_, en date du 1er août 1705, dans
l'édit. des _Lettres de Sévigné_ de Gault de Saint-Germain, 1823,
in-8º, t. XI, p. 418 à 420.
[905] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 7. _lettre_ en date du 20
juin 1672, p. 32; _lettre_ en date du 8 juillet 1672, du 26 août
1676, t. IV, p. 438.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 356.