Il s'était lié intimement avec d'Arcy et avec La Feuillade, qui fut

depuis fait duc et maréchal de France. Compagnons d'armes et de

plaisir, on les voyait toujours, tous les trois ensemble, aux bals, aux

spectacles, aux concerts, aux réunions qui eurent lieu pendant l'hiver.

Ils y rencontrèrent fréquemment trois femmes jeunes, jolies, liées

entre elles, qui ne se quittaient jamais, qu'on ne voyait jamais

isolées. Cette parité de nombre, cette similitude de liaison, attira

l'attention des trois amis, qui abordèrent fréquemment ce trio de

belles, et les trouvèrent aimables. Voilà nos trois séducteurs qui

voient dans cette singulière rencontre un coup heureux de la destinée;

c'est un avertissement du dieu d'Amour, c'est une proie qu'il leur

offre, et dont chacun d'eux peut avoir sa part sans envier celle de son

ami. Ils forment donc une ligue pour attaquer de concert les trois

belles, et ils promettent de s'entr'aider, de se servir mutuellement,

pour que chacun puisse capter la sienne. Une de ces femmes était la

marquise de Monglat, une autre la vicomtesse de Lisle, la troisième

madame de Précy. La difficulté était de s'accorder sur les choix; ils

crurent pouvoir y échapper en tirant au sort. Les trois noms furent mis

dans une bourse. Madame de Monglat échut à La Feuillade, madame de

Lisle à d'Arcy, et madame de Précy à Bussy de Rabutin.

Mais le sort avait fort mal arrangé cette affaire, du moins pour

Bussy. Quoique chacune de ces trois femmes eût des agréments

particuliers, madame de Monglat, si elle n'était pas la plus jolie,

était la plus aimable, la plus spirituelle. Petite-fille du chancelier

de Chiverny, son nom était Isabelle Hurault de Chiverny[855]. Elle

avait épousé Paul-Clermont, marquis de Monglat, grand maître de la

garde-robe, qui nous a laissé d'excellents Mémoires[856]. Madame de

Monglat était une brune piquante, nez retroussé, yeux petits, mais

vifs, traits fins et délicats, teint animé, de beaux cheveux, taille

moyenne, avec un cou, des bras, des mains qui auraient pu servir de

modèle aux sculpteurs. Enjouée, folâtre, étourdie, d'un esprit

pénétrant, fécond en saillies, elle aimait les vers, la musique, les

artistes et les gens de lettres, dont elle appréciait les productions

avec goût, avec sagacité[857]. C'est pourquoi Somaize lui a donné une

place dans son _Dictionnaire des Précieuses_, où il en parle sous le

nom de Delphiniane. «Elle connaît, dit-il, tous les auteurs et leurs

pièces, leur donne souvent des sujets pour les accommoder au théâtre;

et par cette raison elle mérite non-seulement le nom de précieuse, mais

de véritable.»

[855] _Inscriptions des portraits du château de Bussy_, citées

par Millin, _Voyage dans les Départements du midi de la France_,

t. I, p. 210.

[856] MONGLAT, _Mémoires_, t. XLIX, p. 5 (dans la Notice).

[857] _Histoire de madame de Monglat et de Bussy_, dans l'_Hist.

am. des Gaules_, 1754, in-12, t. I, p. 265 à 290; ou dans

l'_Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 308 à 337.--_Hist. de

Bussy et de Bélise_, dans l'_Hist. am. des Gaules_, p. 47 (après

p. 190), édit. de Liége, in-18, avec la croix de Saint-André, ou

édit. nouvelle, 1666, in-18, p. 240.

Bussy préférait beaucoup madame de Monglat à ses deux amies, et surtout

à madame de Précy, qui était celle qu'il trouvait le moins à son

gré[858]. La Feuillade fut forcé de s'absenter pour se rendre à

l'armée; et Bussy, qui restait à Paris, fut chargé de ses intérêts

auprès de madame de Monglat, qui semblait avoir l'intention d'agréer

les propositions d'amour de La Feuillade. Bussy, tout en ayant l'air de

servir son ami auprès de madame de Monglat, employa pour lui-même tous

les moyens de séduction qu'une longue pratique et de nombreux succès

auprès des femmes lui avaient donnés. Mais comme les promesses qu'il

avait faites, et qui n'étaient point ignorées de madame de Monglat,

pouvaient lui donner l'apparence d'un homme perfide, quand il s'aperçut

qu'il lui plaisait il devint moins assidu auprès d'elle; et lorsqu'il

eut la certitude d'être aimé, il cessa de la voir. Elle le fit venir,

pour lui demander l'explication de sa conduite. Il lui dit qu'il avait

trop tard reconnu le danger auquel La Feuillade l'avait exposé: que la

violence de l'amour qu'elle lui avait inspiré ne lui permettait pas de

remplir auprès d'elle les engagements qu'il avait pris envers son ami;

qu'il allait lui écrire pour lui en faire l'aveu. Il écrivit en effet à

La Feuillade qu'il allait s'abstenir de voir madame de Monglat, parce

qu'il craignait d'en être trop bien accueilli et de nuire à un ami

qu'il avait promis de servir. Soit orgueil, soit présomption, soit

confiance, La Feuillade n'accepta point le refus de Bussy. Au

contraire, il lui rappela ses promesses, et l'engagea à lui continuer

ses soins. Il lui écrivit: «Quand on est aussi délicat que vous le

paraissez, on est assurément incapable de trahir.» En même temps il lui

envoya une lettre pour madame de Monglat, où il lui disait qu'il

n'était point étonné qu'un honnête homme n'eût pu la voir sans en

devenir amoureux; mais que ce n'était pas une raison à Bussy pour se

retirer; qu'il était persuadé qu'il aurait assez de force pour

résister, mais que dans le cas contraire il savait qu'elle ne donnerait

jamais son cœur à un traître.

[858] BUSSY, _Hist. am. de France_, 1710, in-12, p. 327 et 328;

et _Histoire amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 283.

Bussy remit ces deux lettres à madame de Monglat, après en avoir fait

disparaître les dernières phrases, qui avaient trait à la perfidie de

sa conduite. Madame de Monglat, d'après l'aveu que Bussy avait fait à

La Feuillade, ne vit que de l'indifférence dans les instances que ce

dernier faisait à son rival pour continuer à la voir. Sa vanité

blessée, d'accord avec ses inclinations, lui inspirèrent le désir de

punir La Feuillade de son impertinente sécurité.

Bussy en était là de ses intrigues amoureuses, courtisant ouvertement

madame de Sévigné et madame de Précy, et secrètement madame de Monglat.

Il prévoyait que, sur le point d'obtenir sa charge de mestre de camp de

cavalerie légère, il serait bientôt obligé de quitter Paris; il

désirait laisser de lui, en partant, une impression favorable dans le

cœur de sa cousine et s'assurer l'affection de madame de Monglat,

auprès de laquelle il se voyait bien plus avancé, quoique leur liaison

fût plus récente. Il proposa donc à madame de Sévigné de lui donner une

fête au Temple. Elle accepta. Il ne manqua pas d'y inviter les trois

amies, madame de Monglat, madame de Lisle, et madame de Précy. Madame

de Sévigné ignorait alors les intrigues de son cousin, ou, si elle en

soupçonnait quelque chose, elle s'en inquiétait peu. Elle avait même,

par un billet écrit en italien, engagé à se rendre à cette fête une de

ses amies qui (elle le savait) plaisait beaucoup à Bussy; c'était la

marquise d'Uxelles, jolie, spirituelle et coquette[859]. Madame de

Sévigné fit avec tant de grâce les honneurs de cette fête, elle y parut

si aimable, que, malgré le grand nombre de beautés qui s'y trouvaient

réunies, aucune ne parut plus qu'elle digne des hommages que Bussy lui

rendait avec autant d'éclat que de magnificence.

[859] SÉVIGNÉ, _Billet italien à madame la marquise d'Uxelles,

suivi d'une lettre de madame de_ GRIGNAN _à la même_, publié pour

la première fois par M. MONMERQUÉ, 1844, in-8º, p. 13. (Puisque

l'éditeur (p. 4) disserte sur la date de ce billet, elle n'est

pas dans l'autographe)

Madame de Précy, à laquelle les assiduités de Bussy auprès de madame de

Monglat n'avaient causé aucune jalousie, parce qu'elle les avait

attribuées à son amitié pour La Feuillade, aux engagements qu'il avait

contractés avec lui, crut aussi que Bussy s'était servi de sa cousine

comme d'un moyen détourné pour lui donner une fête; que madame de

Sévigné en était le prétexte, mais qu'elle en était l'objet véritable;

et les discours de Bussy contribuaient à entretenir chez elle cette

erreur. Elle admira une galanterie aussi fine, aussi respectueuse, qui

témoignait un amour si vrai, si délicat, et tout à fait dans les

manières et les habitudes du code galant que les précieuses de cette

époque avaient mis à la mode.

Quant à madame de Monglat, qui était en secret prévenue de tout, elle

s'abandonna sans plus de résistance aux enchantements dont

l'environnait un amant qui lui paraissait si généreux, si persévérant,

et elle ne lui laissa plus aucun doute sur la nature de ses sentiments.

Mais laissons-le lui-même donner la description de cette fête.

«Quelques jours avant que de partir, je voulus adoucir le chagrin que

me donnait la violence que je me faisais à cacher ma passion; et pour

cet effet je donnai à madame de Sévigné une fête si belle et si

extraordinaire, que vous serez bien aise que je vous en fasse la

description. Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple, que

vous connaissez, un bois que deux allées croisent: à l'endroit où elles

se rencontrent, il y avait un assez grand rond d'arbres, aux branches

desquels on avait attaché cent chandeliers de cristal. Dans un des

côtés de ce rond on avait dressé un théâtre magnifique, dont la

décoration méritait bien d'être éclairée comme elle était; et l'éclat

de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchaient de

s'échapper, rendait une lumière si vive en cet endroit, que le soleil

ne l'eût pas éclairé davantage: aussi, par cette raison, les environs

en étaient si obscurs, que les yeux ne servaient de rien. La nuit était

la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença, qui fut

trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre violons

ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des courantes et des

petites danses. La compagnie n'était pas si grande qu'elle était bien

choisie: les uns dansaient, les autres voyaient danser, et les autres,

de qui les affaires étaient plus avancées, se promenaient avec leurs

maîtresses dans des allées où l'on se touchait pour se voir[860]. Cela

dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de concert avec moi,

l'aurore parut quand les bougies cessèrent d'éclairer. Cette fête

réussit si bien, qu'on en manda les particularités partout, et à

l'heure qu'il est on en parle avec admiration[861].»

[860] Il y a ainsi dans l'édition de 1754, p. 286, et dans celle

de 1710, p. 354, et dans le manuscrit de l'Institut; mais dans

les trois éditions de Liége, p. 67 ou 207, ou p. 258, il y a «où

l'on s'engageait sans se voir.»

[861] _Hist. am. des Gaules_, 1654, in-12, t. I, p. 286, 332;

édit. de Liége, dans l'une, p. 69, dans l'autre, p. 207, édit.

nouv., 1666, p. 257.

Cependant madame de Précy s'aperçut qu'elle était jouée[862]. La

vicomtesse de Lisle, jolie Bretonne, admirable danseuse, coquette et

pleine de grâce, avait aussi été courtisée, puis délaissée par Bussy.

Elle partagea le ressentiment de madame de Précy. Bussy, par ses

manœuvres, parvint à brouiller entre elles les trois amies; puis il

partit pour l'armée, mal avec La Feuillade, très-bien avec madame de

Monglat, et toujours au même degré d'intimité et de bienveillance

amicale avec madame de Sévigné.

[862] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 343 et 344; ou t.

IX, p. 207, édit. in-12.

CHAPITRE XXXVIII.

1653-1654.

Bussy revient à Paris.--Il y retrouve madame de Sévigné.--Ils

passent tous deux l'hiver dans la capitale.--Spectacle et

divertissements.--On ouvre un nouveau théâtre au

Marais.--_L'Écolier de Salamanque_, pièce de Scarron.--Corneille

et Bois-Robert traitent le même sujet.--Éducation du jeune

roi.--Son goût pour la danse.--Nouveaux ballets royaux.--Ballet

des _Proverbes_.--Ballet de _Pélée et de Thétis_.--Nièces du

cardinal de Mazarin.--Préférences de Louis XIV pour

l'aînée.--Tempérament précoce du jeune roi.--On songe à le

marier.--Mariage du prince de Conti.--Bal à ce sujet.--Portrait

du prince de Conti.--Bussy lui plaît.--Conti s'occupait des

affaires de galanterie.--Il courtise madame de Sévigné.--Trouve

un rival dans le comte du Lude.--Le surintendant Fouquet se

déclare l'amant de madame de Sévigné.--Origine de la fortune de

Fouquet.--Son goût pour les femmes et les beaux-arts.--Sa

magnificence et sa générosité.--Turenne recherche aussi madame de

Sévigné.--Bussy ne se laisse pas décourager par le nombre de ses

rivaux.

Bussy, vers la fin de décembre, revint à Paris[863]. La campagne

s'était passée pour lui sans gloire, et il avait eu la maladresse

d'indisposer contre lui Turenne, en usant avec peu d'égards des

priviléges de sa nouvelle charge de mestre de camp de la cavalerie

légère[864]. Il retrouva dans la capitale madame de Sévigné, qui y

était restée; et tous deux y passèrent l'hiver, durant lequel les

festins, les spectacles et les fêtes se succédèrent presque sans

interruption[865]. La nécessité d'amuser un jeune roi, le désir de lui

plaire, cet amour des distractions et des jouissances qui succède aux

privations qu'on a été forcé de s'imposer pendant les temps de

calamité, auraient fait, au besoin, imaginer des prétextes de

divertissements, ou même on s'y serait livré sans prétexte. Mais le

nombre des mariages qui à cette époque eurent lieu à la cour, dans la

haute noblesse et parmi la riche bourgeoisie[866], fournirent des

occasions répétées, et en quelque sorte obligées, de se livrer à la

joie et au plaisir. On s'empara avec ardeur de motifs aussi légitimes;

et la gaieté enivrante qui se manifesta dans toutes ces fêtes nuptiales

s'augmentait encore par la richesse des habillements, la fraîcheur,

l'éclat des décorations et les éblouissantes illuminations des lieux où

l'on se réunissait.

[863] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 397, édit. in-12; t. I, p. 487

de l'édit. in-4º.

[864] _Ibid._, t. I, p. 391, édit. in-12; et t. I, p. 479 de

l'édit. in-4º.

[865] LORET, _Muse historique_, liv. V, p. 18, 19, 23, 24, 27,

31, 54, 78, 92, 132, 161, 168, 169.

[866] LORET, liv. V, p. 31, en date du 7 mars 1654. LORET porte à

1,200 le nombre de ces mariages.

Les deux seuls théâtres qui existaient à Paris ne purent plus suffire

au public nombreux qui prenait goût au spectacle: on rouvrit donc le

théâtre du Marais, situé rue de la Poterie, où sous Louis XIII la

troupe des comédiens italiens dirigée par Mondori avait su faire rire

jusqu'au sombre et soucieux cardinal de Richelieu. Scarron, par sa

comédie de _l'Écolier de Salamanque_, ou des _Généreux ennemis_, sut

attirer la foule à ce théâtre, et le mit en crédit. Deux autres

auteurs, Thomas Corneille et Bois-Robert profitèrent des lectures

qu'ils avaient entendu faire de cette pièce chez Scarron même,

traitèrent le même sujet, et firent jouer leurs pièces sur le théâtre

de l'hôtel de Bourgogne. Cependant Scarron eut encore la priorité de

la représentation, et, ce qui vaut mieux, la supériorité dans le

succès. Ses imitateurs lui avaient bien pris son sujet, mais ils

n'avaient pu lui dérober son esprit, sa facilité, et la verve de sa

muse rieuse et bouffonne. C'est dans cette pièce que Scarron a créé le

personnage de Crispin, ce valet niais et rusé, caractère que Molière et

Regnard n'ont pas dédaigné de lui emprunter, et que leurs

chefs-d'œuvre ont en quelque sorte naturalisé sur notre

théâtre[867].

[867] Frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, 1746, t.

VIII, p. 95.--SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. VII, p. 101 à

196.

Le jeune roi, en présence duquel Mazarin tenait tous ses conseils,

délibérait et expédiait toutes les grandes affaires[868], montrait un

goût très-vif pour tous les exercices de corps, et surtout pour le

cheval, la danse, et pour les ballets pantomimes. On en joua trois

nouveaux pendant l'hiver: celui des _Proverbes_[869] et celui du

_Temps_[870] étaient en actions et fort courts, sans aucun chant, sans

aucun récitatif en vers, sauf un seul couplet d'introduction; aussi

furent-ils tous deux joués et dansés dans la salle des gardes. Mais il

n'en fut pas de même du ballet de _Pélée et de Thétis_, pour lequel on

fit venir des comédiens de Mantoue, et qui parut supérieur à tout ce

qu'on avait vu jusque alors en ce genre. Ce ballet, qui fut représenté

sur le théâtre du Petit-Bourbon, charma la cour, et ravit tous les

spectateurs auxquels il fut permis d'y assister. On trouva que Bouty

avait été heureusement inspiré dans les inventions du sujet, les

figures et les danses; que Benserade s'était surpassé dans les vers,

Torelli par le prestige des décorations, et les musiciens par la beauté

de leurs airs[871]. On convint généralement que le jeune roi n'avait

jamais déployé autant de talent et de grâces que dans les nombreux

rôles qu'il remplissait dans ce ballet; lui-même se plaisait tant à y

jouer, qu'il en fit donner des représentations pendant tout l'hiver, et

quelquefois jusqu'à trois dans une même semaine[872]. Il y paraissait

sous cinq costumes différents, et représentait Apollon, Mars, une

Furie, une dryade, et un courtisan.

[868] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 190, 192.--DUPLESSIS,

_Mémoires_, t. LVII, p. 419 et 420.

[869] LORET, liv. V, p. 24, _lettre_ en date du 21 février

1654.--BENSERADE, _Œuvres_, édit. 1697, t. II, p. 101 à 110.

[870] BENSERADE, _Œuvres_, t. II, p. 111 à 112.--LORET, liv.

V, p. 160.

[871] LORET, liv. V, p. 45, _lettre 16_, en date du 18 avril,

1654.--_Description particulière du grand ballet de Pélée et de

Thétis, avec les machines, changements de scène, habits, et tout

ce qui a fait admettre ces merveilleuses représentations_; dédiée

à monseigneur le comte de Saint-Agnan, premier gentilhomme de la

chambre du roi. A Paris, citez Robert Ballard, seul imprimeur du

roi pour la musique, 1654, in-fol.

[872] LORET, liv. V, p. 51, 54, _lettres_ en date des 25 avril et

2 mai 1654.

Mazarin, habile à se servir de tous les moyens, avait fait venir de

Rome ses deux sœurs Mancini et Martinozzi, dont les filles

augmentèrent encore le nombre des jeunes beautés qui figuraient dans

ces divertissements[873]. On s'aperçut bientôt que Louis paraissait

considérer avec plus de plaisir que toute autre l'aînée des

Mancini[874], quoiqu'elle fût fort petite et d'une beauté

médiocre[875]. Elle jouait la déesse de la Musique dans ce ballet de

_Pélée et de Thétis_[876]. Les inclinations enfantines du jeune roi

pour mademoiselle d'Heudicourt et la duchesse de Châtillon[877]

n'avaient donné lieu jusque alors qu'à d'ingénieux couplets; mais Louis

commençait à entrer dans l'âge où l'on épiait avec une continuelle et

curieuse attention, et des sentiments bien divers, les moindres signes

qui pouvaient manifester les secrets penchants de son cœur. Anne

d'Autriche, qui par les révélations de la Porte, premier valet de

chambre[878], avait eu connaissance de la précocité peu commune de son

fils, vit avec une extrême inquiétude et beaucoup de déplaisir ses

préférences pour une nièce de Mazarin. Quoique le roi n'eût pas encore

atteint l'âge de dix-sept ans, Anne d'Autriche commençait dès lors à

songer à l'alliance qu'il conviendrait le mieux de contracter pour la

France et pour lui. Le mariage du prince de Conti avec Martinozzi,

cette autre nièce de Mazarin, fut célébré au Louvre vers la fin de

février[879]; et le bal qui eut lieu en cette occasion surpassa tous

les autres en magnificence. Trois des plus jeunes des nièces de

Mazarin, récemment arrivées de Rome, firent leur première entrée à la

cour. Là brillait encore un essaim de jeunes beautés: Beuvron,

Comminges, la brune et piquante Villeroy, Mortemart, plus jeune et plus

belle encore. On y vit aussi la sœur du roi détrôné d'Angleterre,

cette gentille Henriette[880], qui n'était alors âgée que de onze ans,

et qui devait, au sein du bonheur, au milieu d'une cour dont elle était

adorée, succomber à la fatalité qui poursuivait sa famille.

[873] LORET, liv. V, p. 28 et 30, _lettre_ en date du 28 février

1654.--MONGLAT, t. L, p. 432.

[874] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 367, 400.

[875] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 170.

[876] BENSERADE, t. II, p. 93.

[877] LORET, liv. V, p. 159, _lettre_ en date du 5 décembre 1654.

[878] LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 433, 441, 444 et 447.

[879] LORET, liv. V, p. 24, 26, 28, _lettre_ en date du 28

février 1654.--MONGLAT, t. L, p. 431. Le prince de Conti arriva à

Paris le 6 février.

[880] LORET, liv. V, p. 27.

Armand de Bourbon, prince de Conti, avait, sur un corps difforme, une

très-belle tête, ornée d'une longue chevelure[881]. Il rachetait ses

imperfections physiques par beaucoup d'amabilité. Vif, gai, sémillant,

un peu enclin à la raillerie, nourri d'études solides, il était amateur

des belles-lettres et appréciateur très-éclairé des ouvrages de

littérature. Généreux jusqu'à la prodigalité; brave, mais sans talent

militaire; destiné par son éducation à l'Église, les dissensions

civiles l'avaient jeté dans le métier des armes, auquel il semblait

avoir pris d'autant plus de goût qu'il y était moins propre. D'un

caractère faible, il répugnait à prendre par lui-même une résolution.

Avec beaucoup d'esprit, il avait toujours besoin que quelqu'un prit de

l'ascendant sur son esprit[882]. Bussy lui plut par ses saillies, par

la conformité de ses goûts avec les siens. Comme presque tous ceux qui

sont affectés de gibbosité, Conti avait une inclination désordonnée

pour les femmes; et, par une conséquence naturelle de ce penchant, il

s'occupait beaucoup de ce qui se passait dans le monde galant, qu'il

avait surnommé le _pays de la Braquerie_[883]; il avait dressé de ce

pays, qu'il prétendait bien connaître, une carte faite à l'imitation de

la _carte de Tendre_ de mademoiselle de Scudéry dans le roman de

_Clélie_[884], dont la première partie venait de paraître.

[881] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 401, in-12; t. I, p. 492 de

l'in-4º.

[882] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 293.

[883] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 457, in-12; et t. I, p. 561 de

l'in-4º.

[884] MONMERQUÉ, _Biographie universelle_, t. XLI, p. 387,

article _Scudéry_.--SEGRAIS, _Œuvres_, 1755, t. I, p. 247 et

la note; SEGRAIS, _Poésies_, 1661, in-12, p. 244.

Ainsi Conti, quoiqu'il fût récemment marié, n'était, pas plus que

Bussy, d'humeur à garder la foi conjugale; et ce prince ne put revoir

madame de Sévigné, pour laquelle il avait, du vivant de son mari,

éprouvé de l'inclination, sans devenir encore plus sensible à ses

attraits et à tout ce que la liberté du veuvage ajoutait à son esprit

et à ses grâces, aux agréments de sa société et de son commerce.

D'un autre côté, le comte du Lude, déjà en faveur auprès du jeune

monarque, et qui dans le ballet de _Pélée et de Thétis_ avait été

choisi pour remplir le rôle de magicien[885], se montrait plus empressé

auprès de madame de Sévigné. Il faisait valoir les droits de sa longue

persévérance, et ceux qu'il avait acquis en se déclarant le plus

intrépide de ses chevaliers, dans son épineuse affaire avec la famille

de Rohan.

[885] BENSERADE, _Ballet des Noces de Pélée et de Thétis_, 2e

entrée, t. II, p. 79.

Un autre amant, non moins aimable et plus dangereux qu'un prince du

sang et un favori du roi, avait aussi fait l'aveu de son amour à notre

belle veuve. C'était Fouquet, le surintendant des finances, le frère de

cet abbé intrigant et libertin, si fort en crédit auprès de Mazarin et

de la reine.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 36 / 38 段