agrandissait, cherchait à se distraire des ennuis de son exil, avec sa
vieille gouvernante, ses deux jeunes dames d'honneur[820], sa
naine[821], ses perroquets, ses chiens, ses chevaux d'Angleterre, et la
chasse, entretenait une troupe de comédiens. Forcée par son père
d'aller le voir à Blois, elle se mit à voyager de château en château;
et elle nous apprend dans ses Mémoires qu'elle eut à Tours un plaisir
sensible de retrouver dans cette ville cette même troupe d'acteurs
qu'elle avait eue à ses gages tout l'hiver. Elle fut si contente de
leur jeu, qu'elle les rappela à Saint-Fargeau. Cependant, elle avait vu
à son passage à Orléans une autre troupe, qu'elle avait trouvée
très-bonne; c'était celle qui était restée à Poitiers avec la cour, et
l'avait suivie à Saumur[822].
[819] Dans le département de l'Yonne, sur la rivière Loing, entre
Bléneau et Saint-Sauveur. Ce château a été très-bien décrit par
M. le baron CHAILLOU DES BARRES, _Les châteaux d'Ancy-le-Franc,
de Saint-Fargeau, Chastellux et Tantay_, 1845, in-4º, p. 50 et
71.
[820] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 383, 388, 424, 434.--LORET,
liv. III, p. 107, _lettre_ du 7 août 1652.
[821] LORET, liv. IV, p. 22, _lettre_ en date du 15 février 1653.
[822] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 384, 407, 421.
Une troisième troupe, qui dans les années précédentes avait, à
Bordeaux, été accueillie avec faveur par le duc d'Épernon, continuait à
se faire voir dans le midi. Elle passa cette année à Lyon, et y obtint
un très-grand succès par une comédie nouvelle en cinq actes, en vers,
qu'avait composée un des acteurs de cette troupe. Cette même troupe,
conduite par le jeune auteur-acteur qui la dirigeait, alla trouver à
Pézénas le prince de Conti, qui la prit à ses gages pendant toute la
tenue des états de Languedoc. La nouvelle comédie fut représentée
devant le prince et les députés des états, et obtint autant de succès
qu'à Lyon. Cette comédie était _l'Étourdi_, et le comédien-auteur, le
sieur Poquelin de Molière. On voit que le prince de Conti n'était pas
le plus mal partagé, et que sous ce rapport il n'avait rien à envier à
la capitale[823].
[823] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Vie de Molière_, 1705, in-12, p.
22.
Paris n'avait alors que deux théâtres ouverts au public: celui de
l'hôtel de Bourgogne, situé rue Mauconseil, qui était le plus
fréquenté; et celui du Petit-Bourbon, construit dans une galerie, seul
reste de l'hôtel du connétable de Bourbon, qu'on avait démoli[824]. Des
acteurs italiens y étaient venus, pour la première fois, donner cette
année des modèles de ce genre de comique trivial et bouffon qui fut
depuis si goûté[825].
[824] Voyez le plan de Paris par BEREY, 1654.
[825] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre 30_, datée du 16 août
1653.
Comme ce théâtre était voisin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et
touchait au Louvre, où le roi logeait, on en profita pour les fêtes de
la cour. Tous les jeunes seigneurs et toutes les jeunes dames qui la
composaient, et le jeune roi lui-même et son frère, exécutèrent sur ce
théâtre ces fameux ballets dits royaux, où ils admirent à figurer avec
eux les acteurs qui avaient par leurs leçons contribué à développer
leurs talents pour le chant, la pantomime et la danse.
Benserade fut seul chargé de composer les vers de ces ballets[826]; et
l'à-propos des allusions qu'il sut mettre dans ces compositions fut la
source de sa réputation et de sa fortune. Flatter les grands en les
amusant est pour eux un genre de mérite qu'aucun autre ne peut
surpasser.
[826] _Discours de M._ L. T. (Louis Tallemant) _touchant la vie
de M. de Benserade, en tête des Œuvres de M. de Benserade_;
chez Charles de Sercy, 1697, t. I, p. 8.
Le premier de ces ballets où le jeune roi figura fut joué au
Palais-Royal; il était intitulé _la Mascarade de Cassandre_[827]. Mais
le second, ayant pour titre _la Nuit_, fut exécuté sur le théâtre du
Petit-Bourbon, vers la fin de février 1653[828], avec des décorations
et des costumes supérieurs par leur magnificence à tout ce qu'on avait
vu jusqu'alors. Ce ballet, beaucoup plus long que le premier, était
divisé en quatre parties ou quatre veilles. Tout ce qu'il y avait alors
de personnes de distinction présentes à Paris, et madame de Sévigné
dans le nombre, fut invité aux représentations de ce ballet. Le roi y
paraissait à la fin, personnifié sous les traits d'un Soleil levant, et
il y déclamait ou chantait les vers suivants:
Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux,
Qui traînent la splendeur et l'éclat après eux.
Une divine main m'en a remis les rênes:
Une grande déesse a soutenu mes droits;
Nous avons même gloire: elle est l'astre des reines,
Je suis l'astre des rois.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand j'aurai dissipé les ombres de la France,
Vers les climats lointains ma clarté paraissant
Ira, victorieuse, au milieu de Byzance
Effacer le croissant[829].
[827] BENSERADE, _Œuvres_, 1697, t. II, p. 14.
[828] LORET, liv. IV, p. 23, 28, 29, 30, 33, 37, 97, des 8 et 16
mars, et 23 août 1653; liv. V, p. 19 et 24, des 7 janvier et 21
février 1654.
[829] BENSERADE, t. II, p. 69 et 70, édit. 1697.
C'est ainsi qu'on adulait ce monarque adolescent et qu'on fomentait en
lui le goût des guerres et des conquêtes. Les poëtes n'étaient pas les
seuls qui fissent des prédictions en sa faveur: les astrologues, qui
conservaient encore un assez grand crédit, assuraient que dans les
astres on découvrait des pronostics funestes à tous ceux qui
s'opposeraient à son autorité[830].
[830] LORET, t. IV, p. 126, du 1er novembre 1653.
Louis remplissait encore d'autres rôles dans ce ballet de _la Nuit_,
d'un genre plus gracieux et moins héroïque. Des stances, assez longues,
qu'il avait à débiter sous la figure d'un des Jeux qui sont à la suite
de Vénus se terminaient ainsi:
La jeunesse a mauvaise grâce
Quand, trop sérieuse, elle passe
Sans voir le palais d'Amour;
Il faut qu'elle entre; et pour le sage,
Si ce n'est pas son vrai séjour,
C'est un gîte sur son passage[831].
[831] BENSERADE, t. II, p. 36.
Je remarque que dans cette pièce et dans celles du même genre qui
suivirent on céda trop facilement aux inclinations que MONSIEUR avait
pour les habillements de femme, et qu'il faisait partager à ceux qui
l'entouraient. Dans ce ballet, le jeune marquis de Villeroy, fils de
son gouverneur, élevé avec lui, fut habillé en femme, et représentait
une coquette, tandis que MONSIEUR jouait le rôle de son galant[832].
Sans doute de tels travestissements n'avaient rien que de plaisant,
rien que d'innocent entre deux enfants de douze à treize ans; mais la
suite en fit voir les déplorables conséquences, et démontra combien
l'influence des premières impressions est dangereuse[833].
[832] BENSERADE, t. II, p. 25 et 27, _septième entrée_.
[833] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 20.
Le carême, qui fut cette année suivi d'un jubilé, mit fin aux ballets
et aux divertissements. Le besoin de fuir le théâtre de la guerre et le
désir de se montrer à la cour avaient attiré dans la capitale plusieurs
évêques; ce qui donna plus de pompe aux cérémonies ecclésiastiques et
contribua à augmenter l'assiduité avec laquelle on fréquentait les
églises. Le jeune roi, qui n'était pas accoutumé à voir autour de lui
tant de personnages revêtus des insignes de l'épiscopat, demanda quel
en était le nombre; on lui dit qu'ils étaient trente. «Ce serait assez
d'un seul,» répondit-il. Sur ce mot si judicieux, la plupart reçurent
l'ordre de retourner dans leurs diocèses[834]. Au reste, on mit autant
de ferveur dans les dévotions pendant toute la durée du carême, qu'on
avait montré d'ardeur à se livrer aux plaisirs de tous genres pendant
les mois précédents[835]; c'était là le caractère de l'époque.
[834] LORET, liv. IV, p. 8, _lettre_ du 18 janvier 1653.
[835] LORET, liv. IV, p. 51.--_Mémoires du duc de_ MONTAUSIER, t.
I, p. 124 à 126.--_Lettres de_ BALZAC _à_ CONRART, p. 230.
Après la paix de Bordeaux, le marquis et la marquise de Montausier
étaient revenus à Paris, et continuèrent à résider dans l'hôtel de
Rambouillet; mais les brillantes assemblées et les réunions littéraires
de cet hôtel avaient cessé, pour ne plus renaître, par suite de la
guerre civile. Le marquis de Rambouillet venait de mourir; la cour
absorbait déjà tous les moments des personnages les plus importants,
parmi ceux qui formaient autrefois cette société. Monsieur et madame de
Montausier étaient occupés à solliciter les justes récompenses des
services qu'ils avaient rendus. Mazarin voulait les faire porter sur
d'autres, dont le dévouement au roi, ne procédant pas des mêmes
sentiments d'honneur qui avaient fait agir Montausier, lui paraissait
devoir être acheté par des faveurs[836]. Les gens de lettres beaux
esprits, ayant perdu leur grand centre de réunion, prirent l'habitude
de se rassembler les uns chez les autres, mais plus particulièrement
chez mademoiselle de Scudéry, dont la réputation était alors à son
apogée, et chez madame la comtesse de La Suze, qui venait de se
convertir à la religion catholique, sans s'affermir dans la foi, sans
améliorer ses mœurs. C'est dans ces réunions d'une nature assez
ambiguë que l'on commença à exagérer les manières et le langage des
habitués de l'hôtel de Rambouillet; c'est dans ces nouveaux salons,
c'est dans ces ruelles que se développèrent ces ridicules qui, par un
coup de fortune pour le grand peintre comique, vinrent se placer sous
son pinceau au début de sa carrière, et lui firent obtenir tout à coup,
par le moyen d'une simple farce, mais admirable par l'à-propos des
leçons qu'elle renfermait, une célébrité qu'il n'eût peut-être pas
acquise si promptement par un des grands chefs-d'œuvre qui ont
depuis illustré son nom.
[836] LORET, liv. IV, p. 51.--_Mémoires de M. le duc de_
MONTAUSIER, liv. I, p. 124, 126.--_Lettres de_ BALZAC _à_
CONRART, p. 230.
Ce fut cette année (1653) que le libraire de Sercy publia les deux
premiers volumes d'un recueil de poésies choisies[837] qui renferme des
pièces de plus de trente auteurs, c'est-à-dire de tous les faiseurs de
vers alors en vogue. Ce recueil, qui eut une suite, devint le vrai
patron de cette littérature froidement galante au grossièrement
burlesque, semée de pointes, de jeux de mots ou de sentiments exagérés
qui dominait alors dans la poésie fugitive, et qui ne cessa que lorsque
La Fontaine et madame Deshoulières eurent les premiers donné des
exemples du naturel et des grâces légères qui conviennent à ce genre de
composition. Ce qui surprend lorsqu'on parcourt ce livre, c'est d'y
trouver des pièces érotiques qui ne sont pas toujours exemptes
d'obscénités, quoique le volume soit dédié à l'abbé de Saint-Germain,
Beaupré, conseiller et aumônier du roi. Nous citerons de ce recueil des
stances adressées par un auteur anonyme à _mademoiselle de Lenclos_,
afin de faire connaître quelle était alors la célébrité que Ninon
s'était acquise et les impressions quelle faisait naître:
Ah, Ninon! de qui la beauté
Méritait une antre aventure,
Et qui devais avoir été
Femme ou maîtresse d'Épicure,
. . . . . . . . . . . . . . .
Mon âme languit tout le jour:
J'admire ton luth et la grâce.
. . . . . . . . . . . . . . .
Je me sens touché jusqu'au vif,
Quand mon âme voluptueuse
Se pâme au mouvement lascif
De ta sarabande amoureuse.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Socrate, et tout sage et tout bon,
N'a rien dit qui tes dits égale;
Auprès de toi, le vieux barbon
N'entendait rien à la morale[838].
[837] _Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudéry,
Bois-Robert, Sarrazin, Desmarets, Bertaud, Saint-Laurent,
Colletet, la Mesnardière, de Montreuil, Vignier, Chevreau,
Malleville, Tristan, Testu, Maucroy, de Prade, Girard, de l'Age_,
et plusieurs autres. A Paris, chez Charles de Sercy, 1653, in-12,
t. I.
[838] _Poésies choisies_, 1653, t. I, p. 199.
Ces vers, d'ailleurs, suffisent pour justifier ce que nous avons dit du
contraste des pièces de ce volume avec sa dédicace; nous devons
prévenir qu'ils sont au nombre des plus modestes de ceux que nous
aurions pu citer à l'appui de notre observation[839].
[839] _Ibid._, p. 74.
C'est dans ce recueil que l'on trouve pour la première fois imprimé le
quatrain que Montreuil fit pour madame de Sévigné, après l'avoir vue
jouer à colin-maillard, et aussi les vers que Marigny lui envoya pour
étrennes[840]. Immédiatement après ceux-ci, nous en trouvons d'autres,
d'un ton plus sérieux et plus passionné, qui lui sont également
adressés; il sont anonymes et sans date. Nous devons donc les rapporter
à celle de la publication et leur donner place ici:
Ne trouver rien de beau que vous,
Sans cesse songer à vos charmes,
Être chagrin, être jaloux
Répandre quelquefois des larmes,
N'avoir point de repos, ni de nuit, ni de jour,
Est-ce de l'amitié, Philis, ou de l'amour[841]?
[840] Voy. ci-dessus, chap. V, p. 49; et chap. XIII, p. 183.
[841] _Recueil de Poésies choisies_, 2e partie, t. II, p. 217 et
218.
Si l'on considère que ces vers se trouvent placés immédiatement après
ceux que Marigny a avoués, on doit présumer que l'auteur des derniers
est le même que celui de ceux qui précèdent. Il n'est pas étonnant
qu'en les faisant imprimer Marigny gardât l'anonyme; c'était déjà une
assez forte indiscrétion que de les publier en désignant celle qui en
était l'objet. Mais tout semblait permis aux poëtes; et une déclaration
d'amour quand elle était en vers ne semblait qu'un jeu d'esprit, qui ne
compromettait personne.
CHAPITRE XXXVII.
1653-1654.
La société de madame de Sévigné devient de jour en jour plus
nombreuse.--Bussy-Rabutin de retour à Paris.--Ce qu'il fit
pendant la guerre civile.--Ses réclamations auprès du
gouvernement.--Le Tellier le renvoie à Colbert, l'intendant de
Mazarin.--Colbert prélude déjà à l'administration du
royaume.--Bussy, ne pouvant quitter l'armée, envoie Corbinelli
pour suivre ses affaires.--Quel était Corbinelli.--Corbinelli
vient à Paris.--Il voit pour la première fois madame de
Sévigné.--Il est fort goûté par elle.--Caractère de
Corbinelli.--Origine de sa famille.--Ses liaisons avec madame de
Sévigné.--Obstacles que rencontre Bussy pour le succès de ses
demandes.--Ennemis qu'il s'était faits.--Il traite avec Palluau
de sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère.--Il
recommence ses intrigues d'amour.--Laisse sa femme en
Bourgogne.--Va à Launay.--Puis à Paris.--Se trouve au siége de
Vervins.--Revient à Paris.--Loge au Temple.--Est aimé de son
oncle.--Ne peut se contenter de ce que lui accorde madame de
Sévigné.--Il se lie avec le comte de La Feuillade et le comte
d'Arcy.--Tous trois promettent de se servir dans leurs
amours.--Ils tirent aux dés les trois amies.--Madame de Précy
échoit à Bussy.--Madame de Monglat à La Feuillade.--Bussy devient
amoureux de madame de Monglat.--Portrait de cette dame.--Portrait
qu'en fait l'auteur du Dictionnaire des Précieuses.--Comment
Bussy, en trahissant La Feuillade, parvient à se faire aimer de
madame de Monglat.--Bussy propose à madame de Sévigné de lui
donner une fête.--Elle accepte.--Madame de Monglat était en
secret le but de cette fête.--Madame de Précy s'aperçoit qu'elle
est jouée.--Son ressentiment est partagé par la vicomtesse de
Lisle.--Bussy part pour l'armée avec La Feuillade.
Madame de Sévigné voyait s'accroître chaque jour le nombre des
personnes qui faisaient gloire d'être admises dans sa société. Son
cousin Bussy contribuait à en augmenter les agréments. Il était revenu
à Paris[842], et se montrait assidu chez elle; il y jouissait de ces
privautés qu'une étroite parenté et une longue intimité ne permettaient
pas de lui refuser, lors même que par inclination madame de Sévigné
n'eût pas été charmée de pouvoir les lui accorder sans blesser les
convenances.
[842] BUSSY-RABUTIN, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p.
261; id., _Mém._, t. I, p. 372 de l'édition in-12; t. I, p. 457
de l'édition in-4º.
Bussy, pendant toute la durée de cette seconde guerre civile, avait
passé son temps désagréablement, et avait joué un rôle assez
obscur[843]. Il avait cependant rendu des services signalés à la cause
royale. On l'avait chargé de garder la Charité et Nevers, deux passages
importants sur la Loire, et de secourir le général Palluau, qui
assiégeait Montrond. Il reçut des éloges pour la manière dont il avait
exécuté les ordres du roi; mais on ne lui payait pas les sommes qui lui
étaient dues pour les appointements de sa charge, pour sa pension, pour
la solde de ses troupes, pour les subsistances qu'il avait fournies. Il
avait demandé qu'on lui permît de prélever par lui-même, sur les
tailles et les autres revenus du Nivernais, le montant de ce qu'il
réclamait. Le ministre Le Tellier, que ce détail concernait, répondit
qu'il fallait pour cela obtenir l'autorisation de M. de Colbert,
intendant de monseigneur de Mazarin[844]. Ainsi Colbert, n'étant encore
que l'intendant du cardinal, préludait déjà à l'administration du
royaume.
[843] Ibid., _Mémoires_, t. I, p. 219 à 326 de l'édit. in-12; t.
I, p. 474 à 456.
[844] Ibid., _Mém._, t. I, p. 229, 221, 226, 236.
Au lieu de répondre aux demandes de Bussy, on forma contre lui des
plaintes sur les violences et les extorsions que ses troupes se
permettaient et sur leur indiscipline[845]. Bussy, dans l'impossibilité
où il se trouvait de quitter son poste, envoya pour se justifier et
suivre l'effet de ses réclamations un gentil-homme qu'il avait pris à
son service, nommé Corbinelli. Celui-ci mit beaucoup de zèle,
d'activité et d'adresse à suivre les négociations dont Bussy l'avait
chargé. Il ne se laissa rebuter ni par les délais, ni par les prétextes
qu'on employait pour l'écarter; il ne cessa de solliciter et
d'importuner les ministres[846]: obligé pour cela de suivre la cour,
qui voyageait toujours à la suite de l'armée, il arriva ainsi avec elle
devant Paris au commencement de juillet de l'année 1652, et il y entra
quelques jours avant l'incendie et le massacre de l'hôtel de
ville[847].
[845] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 320.
[846] CORBINELLI, _lettres_ en date des 25 et 26 juin, et 2
juillet 1652, dans les _Mémoires de Bussy_, t. I, p. 326, 329,
332 de l'édition in-12; et t. I, p. 401, 405 et 408 de l'édit.
in-4º.
[847] Idem, _lettres_ datées de Paris les 4 et 9 juillet 1652, t.
I, p. 334 et 337 des _Mémoires de Bussy-Rabutin_, édit. in-12; et
t. I, p. 410 et 414 de l'édit. in-4º, 1694.
C'est à cette époque que Corbinelli eut occasion de voir souvent madame
de Sévigné et de faire connaissance avec elle: dès le premier abord
elle fut prévenue en sa faveur par le caractère de loyauté et de
franchise qu'elle lui reconnut, et en même temps charmée de son esprit,
de son savoir et de son jugement. Depuis, elle n'a jamais cessé d'avoir
avec lui des relations d'une solide amitié; et il fut toujours compris
dans le nombre choisi de ceux dont la société lui était chère, et sur
lesquels elle pouvait compter. La famille de Corbinelli était
originaire de Florence. Son grand-père, allié de Catherine de Médicis,
avait été chargé de l'éducation du duc d'Anjou (depuis roi de France
sous le nom de Henri III); son père fut secrétaire de Marie de Médicis,
et attaché au maréchal d'Ancre; sa fortune s'écroula avec celle de ce
favori[848]. Corbinelli avait étudié à Rome sous les jésuites; il se
trouvait encore en cette ville en 1644, près du pape Urbain VIII, son
parent. La mort prématurée de ce pape le laissa sans fortune et sans
état. C'est alors qu'il vint en France, et que Bussy, comme il le dit
avec vérité, fut assez heureux pour se l'attacher[849]. Doué d'un
esprit fin et pénétrant, d'un caractère égal et doux, d'un goût sûr et
exercé, littérateur, musicien, et amateur éclairé de ces beaux-arts
auxquels sa patrie primitive était redevable d'une si grande
illustration, Corbinelli se faisait des amis de tous ceux qui le
connaissaient, et des protecteurs de tous les grands, auxquels il
plaisait. Dépourvu d'ambition, il faisait de temps à autre de faibles
tentatives pour remédier à l'exiguïté de sa fortune; puis, quand il
trouvait trop d'obstacles à vaincre, il retombait dans son insouciance
habituelle, et ne paraissait nullement affecté de n'avoir pas réussi.
Ses amis et ses protecteurs ne montraient pas alors à cet égard plus de
sollicitude que lui-même. Aussi, malgré ses liaisons avec tant d'hommes
riches et puissants, malgré sa capacité reconnue pour les affaires,
toute sa vie se passa ainsi à essayer, sans pouvoir y parvenir, de
sortir de la condition médiocre où le sort l'avait réduit. Cette vie
n'en fut ni moins longue ni moins heureuse. Corbinelli vécut plus de
cent ans, et mourut universellement regretté. Il avait, cédant à la
mode de ce temps, tracé un portrait de madame de Sévigné, qui eut un
grand succès parmi les beaux esprits et les précieuses. On ne le trouve
malheureusement dans aucun des ouvrages, peu remarquables, qu'on a
imprimés de lui, et qui, en partie composés d'extraits, sont
aujourd'hui oubliés[850]. Dans son _Dictionnaire des Précieuses_,
Somaize dit que Corbinelli s'était fait le lecteur de madame de
Sévigné. Nous verrons qu'il fut aussi quelquefois par intervalles son
secrétaire, et nous le retrouverons souvent dans le cours de ces
Mémoires. Quand Corbinelli vint se fixer à Paris, il se logea dans le
quartier du Marais du Temple, où demeurait aussi, comme nous l'avons
déjà dit, madame de Sévigné[851].
[848] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 205.
[849] _Ibid._
[850] CORBINELLI, _Extraits de tous les beaux endroits des
ouvrages des plus célèbres auteurs de ce temps_; Amsterdam, 1681,
5 vol. in-12; _les Anciens Historiens réduits en maximes_, 1694,
in-12; _Histoire de la maison de Gondi_, 1705, 2 vol. in-4º.
[851] SOMAIZE, _le grand Dictionnaire historique des Précieuses_,
1661, t. I, p. 93.
Bussy ne se contentait point des lettres flatteuses que Mazarin lui
écrivait, ni de celle qu'il lui fit écrire par le roi lui-même. Il
sollicita des faveurs plus solides et plus profitables, et eut beaucoup
de peine à les obtenir. Ses indiscrétions lui avaient aliéné la
princesse Palatine, dont l'influence était grande à la cour. Il fit
agir l'abbé Fouquet, et son frère Nicolas Fouquet, procureur général au
parlement de Paris, qui venait d'être nommé, avec Servien, surintendant
des finances, après la mort de la Vieuville. Bussy était lié avec tous
deux, et par leurs démarches et les siennes propres il obtint enfin la
faculté de pouvoir traiter avec Palluau de la charge de mestre de camp
de la cavalerie légère, lorsque Palluau eut été fait maréchal de
France, en prenant le nom de Clérambault. Bussy a donné dans ses
Mémoires l'histoire de cette charge de mestre de camp. Il l'acheta
270,000 livres, ce qui fait à peu près 540,000 francs de notre monnaie
actuelle. Il la garda douze ans[852].
[852] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 377, 388; et t. I, p 462 de
l'édit. in-4º.
Pendant qu'il la sollicitait, et avant qu'il fût en mesure d'en prendre
possession et de se rendre à l'armée de Turenne pour commencer une
nouvelle campagne[853], Bussy, selon sa coutume, se livra avec beaucoup
d'activité à ses intrigues d'amour. Il avait laissé sa femme dans sa
terre de Bourgogne, après le siége de Montrond; et au retour du voyage
qu'il avait fait à Sedan pour voir le cardinal Mazarin, il s'était
rendu à Launay chez son oncle le grand prieur; puis il était revenu
avec lui et avec toute la cour à Paris, au mois d'octobre 1652; il
était ensuite reparti pour l'armée, et se trouva au siége de Vervins,
qui fut pris en trois jours, pendant un froid rigoureux, en janvier
1653. Il rentra de nouveau dans Paris avec le cardinal de Mazarin le 2
février, et il résolut de ne point quitter la capitale qu'il n'eût
obtenu la charge qu'il sollicitait[854]. Il logeait au Temple, chez son
oncle le grand prieur, qui, à cause de ses goûts, très-analogues aux
siens, l'avait pris dans une affection toute particulière.
[853] _Ibid._, t. I, p. 374, 389, 397.
[854] _Ibid._, t. I, p. 374; ou t. I, p. 458 de l'édit. in-4º.
Bussy se montrait vivement épris de sa cousine; mais le régime auquel
elle assujettissait son amour ne s'accommodait pas avec ses
inclinations. Toutefois, comme sa présomption lui faisait croire qu'il
n'en serait pas toujours ainsi, il ne renonçait pas à ses instances. En
attendant le moment heureux qu'il espérait, il fallait vivre, comme il
le dit lui-même: c'est à quoi Bussy songeait, c'est ce dont il
s'occupait, malgré qu'il eût une femme jeune et fidèle, et malgré ses
déclarations d'amour à madame de Sévigné.