après que le roi y fut rentré. Elle en avait, au contraire, plusieurs
pour y rester. L'hiver allait commencer. Les campagnes, par suite du
mouvement continuel des armées, de la désorganisation du gouvernement,
n'offraient plus de sécurité aux voyageurs, et les châteaux même
n'étaient pas à l'abri des incursions et des dévastations des
maraudeurs. Le séjour de la capitale garantissait madame de Sévigné de
tous ces dangers, et ne lui promettait que des agréments. Si l'exil ou
la fuite lui avaient enlevé plusieurs de ses connaissances et de ses
amis, poursuivis par les rigueurs du pouvoir, la cour en ramenait un
aussi grand nombre, qui peu de mois auparavant avaient été aussi forcés
de s'exiler et de fuir, pour éviter de devenir victimes des factions.
Ainsi, les chances alternatives de tous les partis étaient pour elle
des motifs de douleur et de regret; elle sympathisait avec toutes les
infortunes; plus que toute autre, elle ressentait le besoin de la
concorde, et s'affligeait des divisions, des haines et des déchirements
auxquels la France était en proie. Il résultait de cette position, où
madame de Sévigné se trouvait placée par la modération de son caractère
et la sensibilité de son cœur, que personne ne formait des souhaits
plus conformes aux véritables intérêts de son pays et à ceux de
l'humanité. Elle aurait voulu que la guerre civile cessât, que la paix
s'établit d'une manière solide, et qu'une réconciliation générale et
sincère s'opérât entre tous ceux qui se haïssaient ou se persécutaient
mutuellement.
Mais on était loin d'être encore arrivé là. Tous ceux qui avaient agi
et écrit contre Mazarin n'obtinrent pas la même indulgence que Scarron.
Marigny, dont madame de Sévigné aimait tant l'esprit et la gaieté,
était resté dans Paris. Il était un de ceux qui, par ses chansons et
ses vers, auxquels Loret donne l'épithète de cruels[792], avaient le
plus contribué à ridiculiser le cardinal parmi le peuple. Agent actif
du parti de Condé, il continuait à entretenir une correspondance avec
ce prince. On le sut; et le lieutenant civil envoya des archers pour
l'arrêter, ainsi que Breteval, marchand de dentelles dans la rue des
Bourdonnais, chez lequel Marigny s'était caché. On saisit Breteval
lorsqu'il était encore au lit. Marigny, qui entendit du bruit dans la
maison à une heure indue, devina quelle en était la cause: aussitôt il
se lève, et, sans se donner le temps de se couvrir d'aucun vêtement, il
monte nu en chemise sur les toits, sans que personne puisse
l'apercevoir; puis il pénètre jusqu'à une lucarne dans le grenier d'une
maison voisine. Ne s'y croyant pas en sûreté, il descend dans la cave;
mais le froid et l'humidité le gagnant, il se disposait à sortir de ce
nouveau gîte, quand une jeune servante y vint pour chercher du vin.
Elle jeta un cri en voyant un homme en chemise. Marigny calma sa
frayeur, et lui dit qu'il était un marchand de Rouen poursuivi par ses
créanciers, et ami de M. Breteval; il la supplia d'aller, sans en
parler à son maître, avertir Dalancé, chirurgien, dont le logis était
tout proche, et de lui dire de venir le joindre. La jeune fille exécuta
fidèlement la commission qui lui avait été donnée. Dalancé, qui croyait
son ami Marigny arrêté, reçut avec joie la messagère; il la récompensa
généreusement, lui recommanda de garder sur cette aventure le plus
profond secret, d'avoir bien soin de son prisonnier, et de l'assurer
qu'il irait sur le soir le tirer de son cachot. En effet, il porta à
Marigny des habits, et lui fournit des moyens de s'évader de Paris, et
d'aller à Bruxelles rejoindre le prince de Condé[793]. Mais Croisy et
plusieurs autres membres du parlement, qu'on savait être en
correspondance avec Condé, moins heureux que Marigny, furent arrêtés à
cette époque.
[792] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 4 du 4 janvier 1653.
[793] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 277.--LORET, t. IV, p.
39, _lettre_ en date du 22 mars 1653.--_Lettres de M. de
Marigny_, 1658, t. I, p. 1, 59.
Mazarin se trouvait d'autant plus obligé de faire surveiller et saisir
les partisans de Condé, qu'on appelait alors les _princistes_, qu'ils
cherchaient à suppléer à leur petit nombre par leur activité et par
leur audace; ils osaient surprendre et saisir de vive force des hommes
connus par leurs richesses et leur dévouement au roi et à Mazarin, et
ils les contraignaient à racheter leur vie et leur liberté par une
forte rançon. Cachés sous toutes sortes de travestissements, ils
exerçaient leurs brigandages jusque dans Paris même. Palluau, Vitry,
Brancas, Sanguin, Genlis, mademoiselle de Guerchy, furent attaqués et
dépouillés dans les rues de la capitale. Les délits de ce genre y
devinrent si fréquents, qu'on forma une chambre de justice,
c'est-à-dire qu'on créa un tribunal extraordinaire, pour juger ces
délinquants: deux de leurs agents et complices furent condamnés à mort
et exécutés[794].
[794] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 34 et 39, des 15 et
22 mars 1653.--MONGLAT, t. L, p. 398.
Ces attentats étaient communs à tous les partis, et celui du roi n'en
avait pas été exempt. Ces guerres civiles, qu'on nous dépeint comme une
lutte d'épigrammes et de chansons, n'ont produit que trop de scènes
tragiques, que trop d'exemples de perfidie et de cruauté[795]; mais les
historiens croient leur tâche remplie lorsqu'ils ont raconté les
événements principaux, et dédaignent trop souvent de s'occuper des
faits particuliers, qui les expliquent et en dévoilent les causes, en
nous faisant connaître l'état du pays et les mœurs et les habitudes
qui prévalaient aux époques où ils se sont passés. Lorsque le parti
royaliste séduisit la garnison de Sarlat, où le frère de Chavagnac
commandait pour Condé, sa femme, jeune et belle, accourant au secours
de son mari, fut par les propres officiers de celui-ci tuée par une
décharge de mousquets, ainsi que son enfant, qui l'accompagnait, et la
nourrice qui le portait dans ses bras. Lui-même, après avoir échappé
aux meurtriers de sa femme et de son fils, manqua d'être assassiné par
un maître d'hôtel qui le servait depuis dix ans, et qu'il surprit
occupé à vider son coffre-fort[796]. Gaspard de Chavagnac, quoique
alors engagé dans le parti contraire à son frère, fut douloureusement
affecté de ce malheur, et témoigna une juste horreur pour le crime qui
le produisit. Cependant, il raconte sans manifester le moindre regret
ni le plus petit remords comment, après la prise de Périgueux, lui et
le duc de Candale condamnèrent quatre bourgeois des plus notables à
être pendus, afin de forcer la ville à racheter leur vie pour une
rançon de trois cent mille francs, qui leur fut payée[797].
[795] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 399.
[796] CHAVAGNAC, _Mémoires_, 1699, t. I, p. 175.
[797] _Ibid._, p. 204, 206.
Gourville, l'honnête Gourville, si souvent loué par madame de Sévigné,
et qui par sa fidélité et sa générosité envers ses amis, les agréments
et la sûreté de son commerce, a mérité tous les éloges qu'elle en a
faits[798], rapporte dans ses Mémoires, non comme un fait qu'il se
reproche, mais comme une prouesse dont il tire vanité, qu'étant
désœuvré à Damvilliers, il eut l'idée d'enlever quelques personnes
opulentes des environs de Paris, pour les mettre à rançon. Il en fit la
proposition au marquis de Sillery, gouverneur de la ville, et à La
Mothe, qui y était lieutenant du roi; ils l'agréèrent. Gourville,
assisté des mêmes officiers et des mêmes cavaliers avec lesquels il
avait en vain cherché à enlever le cardinal de Retz, réussit cette fois
à s'emparer de Burin, directeur des postes, qu'il savait être riche en
argent comptant. Burin fut conduit à Damvilliers. «Il arriva, dit
Gourville, fatigué et désolé. Je feignis de le consoler, et, ayant
traité de sa liberté, je convins à quarante mille livres. L'argent
étant venu quelque temps après, il s'en alla[799].»
[798] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 21, 36; t. III, p. 29; t. VI,
p. 211, en date des 17 et 26 avril 1671, 8 juillet 1672, 26 mars
1680.
[799] GOURVILLE, t. LII, p. 269 (il est écrit à tort
_Barin_).--LORET, liv. IV, p. 14, du 1er février
1653.--MONGLAT, t. L, p. 399.
Il est difficile de croire que le duc de La Rochefoucauld, dont
Gourville était la créature, ait ignoré cet acte de brigandage. Après
la retraite de Condé à Bruxelles, c'est à Damvilliers que La
Rochefoucauld se retira et qu'il passa toute cette année 1653. Il
désirait se réconcilier avec la cour, pour conclure le mariage de son
fils, le prince de Marsillac, avec mademoiselle de La Roche-Guyon,
l'unique héritière de Duplessis-Liancourt. Il chargea Gourville de se
rendre auprès de Condé, à l'effet d'obtenir son consentement à ce
mariage. Gourville, sous divers déguisements, fit pour cette affaire
plusieurs voyages à Bruxelles, et Mazarin apprit qu'il était de retour
et caché dans Paris; il jura qu'il n'en sortirait pas. Depuis longtemps
il le faisait chercher pour le faire arrêter. Gourville comprit, en
homme habile, qu'en allant au-devant du danger il parviendrait plus
sûrement à l'éviter: il demanda au ministre qui le cherchait une
audience, et il l'obtint. Possesseur d'importants secrets, porteur de
paroles des princes et de plusieurs chefs de faction qui conservaient
du pouvoir, parfaitement instruit des dispositions et des désirs de
chacun d'eux, Gourville sut donner des conseils utiles, s'ils étaient
suivis, à tous ceux dont il avait été jusque ici l'adroit et intrépide
agent, mais plus utiles encore aux intérêts du roi et à ceux de son
ministre. Mazarin, avec sa perspicacité ordinaire, devina dans cette
entrevue tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel homme. Il lui fit
des propositions qui furent acceptées, et il se l'attacha. Gourville
réconcilia le duc de La Rochefoucauld avec la cour; puis, chargé de
pleins pouvoirs de Mazarin, il se rendit à Bordeaux, et par l'argent,
qu'il employa bien et à propos, par ses intrigues avec madame de
Calvimont, maîtresse du prince de Conti, avec les membres influents du
parlement de Bordeaux et les chefs des factions qui divisaient alors
cette malheureuse ville, il fit plus que le duc de Candale avec toutes
ses troupes pour la conclusion de la paix. Cette paix, signée le 24
juillet 1653, termina la guerre civile en France; et Gourville fut le
premier qui porta cette heureuse nouvelle à Mazarin et à la cour[800].
[800] LORET, _Muse historique_, t. IV, p. 139, du 22 novembre
1653.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 358.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII,
p. 273, 279 et 280.--DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p.
423.
La princesse de Condé, avec son fils, alla rejoindre son mari dans les
Pays-Bas. Conti se retira à sa terre des Granges près de Pézénas[801],
et la duchesse de Longueville à Moulins, chez sa parente l'abbesse des
Filles de Sainte-Marie[802], la veuve de ce duc de Montmorency que
Richelieu avait fait décapiter. Ce fut là, et près du tombeau de son
oncle, dont la mort lui avait fait répandre tant de larmes à l'âge de
treize ans[803], que la duchesse de Longueville commença ce long retour
vers Dieu, qui, souvent traversé par les irrésolutions et les
distractions du monde, ne fut cependant jamais interrompu, et se
termina par des austérités que la foi la plus sincère et la plus vive
peuvent seules suggérer.
[801] LORET, liv. IV, p. 139.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
338.--GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 273 à 279 et
286.--DESORMEAUX, _Histoire de Condé_, t. III, p. 423.
[802] DE VILLEFORT, _la véritable Vie d'Anne-Geneviève de
Bourbon, duchesse de Longueville_, 1739, in-12, t. II, p. 237.
[803] Id., t. I, p. 2.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 357.
De toutes les femmes qui avaient figuré avec éclat dans la Fronde, la
duchesse de Longueville était celle que les événements avaient le plus
maltraitée, et qui trouvait le plus de mécomptes par le rétablissement
de la paix. Douloureusement affectée de la mort du duc de Nemours,
qu'elle avait sincèrement aimé, elle avait vu Condé s'éloigner d'elle
et entièrement livré à l'influence de la duchesse de Châtillon, son
ennemie. Elle s'était brouillée avec Conti en s'opposant à ses volontés
à Bordeaux et en assistant dans cette ville un parti qui lui était
opposé. Elle était détestée de la cour, non-seulement pour avoir
fomenté la guerre par ses intrigues, mais pour avoir mis, le plus
longtemps qu'elle l'avait pu, des obstacles à la paix; enfin, elle
était justement rejetée par son mari, dont elle avait méconnu les
droits et l'autorité. Les seules consolations qui lui restassent, le
seul baume versé sur les plaies de ce cœur agité et ulcéré par tant
de passions, de douleurs, de regrets et de repentir, étaient les
exhortations et les prières de l'illustre veuve de Montmorency et de la
prieure des Carmélites de la rue Saint-Jacques à Paris. Ses velléités
de piété et de réforme pendant son séjour à Bordeaux l'avaient fait
entrer en correspondance avec cette dernière[804]; et cette
correspondance devint plus active à mesure qu'elle faisait plus de
progrès dans sa conversion. Les opinions peuvent varier, mais le
caractère reste invariable. Madame de Longueville porta l'empreinte du
sien jusque dans cette nouvelle carrière de piété où elle se trouvait
engagée. Les disputes religieuses que les jansénistes avaient fait
naître fournirent de nouveaux aliments à l'activité de son esprit et
un nouvel emploi à son ardeur pour l'intrigue[805].
[804] DE VILLEFORT, _Vie de la duchesse de Longueville_, t. II,
p. 46, 65, 72, édit. 1738.--LORET, liv. V, p. 10, _lettre_ 3, en
date du 17 janvier 1654.
[805] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 295, 300.--MONTPENSIER, t.
XLI, p. 410.
Quant à Conti, ses conseillers, voyant le pouvoir de Mazarin désormais
sans contrôle, le décidèrent à demander en mariage une des nièces de ce
ministre, afin de rendre sa réconciliation complète et de rentrer en
grâce à la cour. Conti, prince du sang, en prenant une femme dans la
famille de Jules de Mazarin[806], eut la liberté de choisir; et il
choisit bien, car il préféra à toutes les autres nièces du cardinal la
fille de Martinozzi, qui était belle et se montra vertueuse. Le duc de
Candale, à qui elle avait été promise et qui jusque alors avait répugné
à une telle mésalliance, arriva justement à Paris au moment où elle
venait d'être accordée à Conti. Candale eut le chagrin de se voir
refuser celle que Mazarin avait tenu à grand honneur de lui faire
épouser. Conti, rentré en grâce auprès de la reine mère et du roi,
reçut le commandement en chef de l'armée de Catalogne. On mit sous ses
ordres le duc de Candale et un choix des meilleurs officiers[807].
[806] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 357.
[807] DESORMEAUX, _Hist. de Condé_, t. III, p. 429.
C'est ainsi qu'en ralliant les intérêts des chefs les plus puissants et
les plus habiles aux intérêts du roi et du gouvernement, Mazarin
non-seulement termina la guerre civile, mais mit Condé et ses partisans
dans l'impossibilité de la faire renaître.
CHAPITRE XXXVI.
1653-1654.
Condé prend Rocroi.--Turenne, Sainte-Menehould.--La cour et le
conseil suivent l'armée.--Bons effets qui en résultent pour
l'éducation du roi.--Fêtes et réjouissances au retour du
roi.--Invention de la petite poste.--Nouveautés
théâtrales.--Corneille donne _Pertharite_; traduit l'_Imitation
de J.-C._--Le _Cid_ joué aux noces de la princesse de
Schomberg.--Pièces de Cyrano de Bergerac et de Montauban.--Goût
des spectacles très-vif parmi les grands.--Ils louaient les
acteurs pour leurs châteaux.--Moyens de distraction que
MADEMOISELLE employait dans son exil.--Trois troupes de comédiens
parcouraient les provinces.--Troupe de Molière, qui va jouer chez
le prince de Conti, à Pézénas.--Deux théâtres publics à
Paris.--Ballets de la cour donnés sur le théâtre du
Petit-Bourbon.--Mascarade de _Cassandre_, 1er ballet du
roi.--Description de ce ballet.--Travestissement de MONSIEUR en
femme.--Mauvaise influence de cette pratique.--Carême accompagné
du jubilé.--Assiduité aux églises.--Retour du marquis et de la
marquise de Montausier à l'hôtel de Rambouillet.--Assemblées chez
mademoiselle de Scudéry et la comtesse de la Suze.--Ridicules des
nouvelles précieuses.--Recueil de poésies choisies.--Vers à
Ninon.--Madrigal adressé à madame de Sévigné.
Tout était pacifié dans l'intérieur; mais la guerre durait toujours
avec les Espagnols, auxquels nos divisions avaient donné Condé, qui
seul valait une armée. Cependant ce grand capitaine, contrarié dans ses
plans de campagne par la jalousie de ceux-là même qui se servaient de
lui, par les calculs égoïstes du duc de Lorraine[808], se borna
cette fois à la prise de Rocroi; et Turenne, réduit, à cause de
son petit nombre de troupes, à éviter une action générale, se
contenta de harceler sans cesse son ennemi, et de s'emparer de
Sainte-Menehould[809].
[808] LORET, liv. IV, p. 151; _lettre_ du 20 décembre 1653.
[809] Le maréchal DUPLESSIS-PRASLIN, _Mém._, t. LVII, p. 406 et
415.--LORET, liv. IV, p. 147, 20 décembre 1653.
La reine régente, le ministre, le roi, suivirent l'armée pendant tout
le temps de la campagne. Ainsi la cour se confondait avec l'état-major
de Turenne, le conseil du cabinet avec le conseil de guerre. Les
courtisans étaient les guerriers; l'exécution suivait les résolutions.
Sous les yeux et par les exemples d'un habile ministre et d'un grand
capitaine, le jeune roi apprenait à se battre et à régner.
Cependant la cour résida pendant tout l'hiver et une grande partie de
cette année dans la capitale; et sa présence fut signalée par des fêtes
et des réjouissances, qui dans les premiers temps du retour furent
moins pompeuses et moins riches que celles de la Fronde, mais où se
manifestait un accord de vœux et de sentiments qui n'avait pu
exister au milieu de partis divisés de but et d'intérêt[810]. Nulle
reine, nulle femme n'a jamais su aussi bien qu'Anne d'Autriche tenir un
cercle; et Louis XIV parvenu au plus haut degré de sa puissance, alors
qu'il mettait autant d'amour-propre à bien régir sa cour qu'à gouverner
son royaume, a souvent regretté de ne trouver ni dans sa femme, ni dans
celles auxquelles il en conféra les droits et les priviléges, cet art
que possédait sa mère de faire régner parmi tant de personnes
différentes de rang, de sexe et d'âge, les sévères lois de l'étiquette,
et de les rendre pour toutes douces et légères, et quelquefois
flatteuses; de maintenir au milieu de la plus nombreuse réunion
l'ordre sans contrainte et la liberté sans confusion; d'y faire
circuler la joie et respecter les convenances; de se montrer toujours
attentive sans affectation, gracieuse avec bonté, et familière avec
dignité[811].
[810] LORET, liv. III, p. 156 et 166; liv. IV, p. 12, 137.
[811] SAINT-SIMON, _Mém. authent._, t. IV, p. 292.
Quoique la pénurie des finances et la misère générale ne permissent pas
d'étaler beaucoup de luxe, il y eut cependant cette année des repas
donnés par la ville de Paris à Mazarin, et par Mazarin à MONSIEUR, au
sujet des fiançailles de la princesse Louise de Savoie, fille du prince
Thomas, avec le prince de Bade[812]; puis à l'occasion de la solennité
de la Saint-Louis, des fêtes à l'hôtel de ville[813], au Louvre et dans
les places publiques, auxquelles prirent part la cour, la noblesse, les
bourgeois et le peuple.
[812] LORET, t. IV, p. 35 et 38.--MONGLAT, t. L, p. 399.
[813] LORET, liv. IV, p. 97 et 99, des 28 et 30 août
1653.--_Hist. de la Monarchie françoise, sous le règne de Louis
le Grand_, 1697, in-12, t. I, p. 5.
Le retour du roi dans Paris, en ramenant la sécurité, avait donné une
impulsion plus rapide au commerce et rendu les communications entre les
habitants de cette grande cité et ses différents quartiers plus
fréquentes. Toujours un progrès dans la civilisation est signalé par
quelque invention nouvelle, qui en est à la fois le résultat et
l'indice. Cette activité inusitée imprimée cette année aux relations
sociales dans Paris y donna lieu à l'établissement de la petite poste.
C'est Loret qui nous apprend cette curieuse particularité. On mit,
dit-il,
Des boîtes nombreuses et drues
Aux petites et grandes rues,
Où par soi-même, ou ses laquais,
Où pour ne porter des paquets,
Avis, billets, missive, ou lettres,
Que des gens commis pour cela
Iront chercher et prendre là,
Pour, d'une diligence habile,
Les porter partout par la ville[814].
[814] LORET, liv. IV, p. 95, du 16 août 1653.
Le goût des représentations théâtrales s'accrut dès qu'on n'eut plus
l'esprit préoccupé ou l'âme affligée par les événements de la guerre
civile. La tragédie de _Pertharite_ fut représentée cette année, et sa
chute fut complète; Corneille la fit cependant imprimer, et, dans une
préface chagrine, il témoigna combien ce revers inattendu lui avait été
sensible: il y faisait ses adieux à la poésie dramatique, mais en se
donnant à lui-même cet éloge[815], «de laisser par ses travaux le
théâtre français dans un meilleur état qu'il ne l'avait trouvé, et du
côté de l'art, et du côté des mœurs». Ses contemporains ne lui ont
pas contesté cette vérité, et ont parlé de lui comme la postérité. Mais
il n'avait alors que quarante-sept ans, et déjà son génie avait faibli:
sa muse, qui avait jeté un si grand éclat, ne pouvait plus chausser le
cothurne tragique. C'est donc à tort qu'il se plaignait du public, qui
ne voulait plus de ses pièces, parce que, dit-il, elles étaient passées
de mode. Le public donnait un démenti à ce reproche en applaudissant
avec enthousiasme toutes les fois qu'on donnait _le Cid_ ou
quelques-uns des chefs-d'œuvre de ce grand poëte[816]. Il se mit à
traduire l'_Imitation de Jésus-Christ_, et le vide qu'il laissait au
théâtre fut rempli tantôt par Cyrano de Bergerac, tantôt par un nommé
Montauban. Ces auteurs, dont l'un est aujourd'hui si peu lu, et
l'autre si peu connu, obtinrent des succès qui lui étaient refusés. Son
frère Thomas, qui avait pris le nom de Corneille de Lisle, donna deux
nouvelles pièces, qui réussirent. Un jeune homme dont Tristan avait
fait son secrétaire, et que son esprit, son caractère et sa sociabilité
lui avaient fait prendre en amitié, donna à la même époque, à l'hôtel
de Bourgogne, sa première comédie, dont le succès fut complet[817]. Ce
jeune homme, c'était Quinault, dont les vers de Boileau firent de son
temps trop déchoir la réputation, et que les éloges de Voltaire ont
trop exalté depuis. La destinée de Quinault fut toujours d'avoir plus
de panégyristes que de lecteurs.
[815] CORNEILLE, _Pertharite, Avis au lecteur_, t. VII, p. 1,
1824, in-8º.
[816] LORET, liv. IV, p. 5, _lettre_ 2, en date du 11 janvier
1653.
[817] Les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII,
p. 383 à 444.--QUINAULT, édit. 1715, t. I, p. 6 de la notice, et
p. 3.
Aujourd'hui le goût des spectacles est devenu très-vif et très-général
parmi les classes moyennes, et même parmi celles du peuple; il a, au
contraire, beaucoup diminué dans les hautes classes: c'était l'inverse
à l'époque dont nous nous occupons. Quoique ce goût commençât à se
répandre plus généralement, cependant c'était dans les classes élevées
qu'il était le plus prononcé; c'étaient elles qui faisaient vivre les
comédiens, et donnaient de la réputation et de la vogue aux pièces de
théâtre. Elles étaient alors une jouissance de l'esprit: les sens y
avaient peu de part. Le prestige des décorations et la beauté des
costumes, les sons harmonieux des instruments n'en avaient pas fait
presque uniquement un plaisir des yeux et des oreilles. Le poëte,
semblable à un magicien qui nous enlève à l'univers réel pour nous
livrer aux fantômes qu'il lui plaît de faire comparaître, n'avait
d'autre ressource que son art pour s'emparer de l'imagination des
spectateurs, pour donner aux fictions l'apparence de la réalité. C'est
à ces grandes différences dans l'art dramatique et dans le public pour
lequel on l'exerçait que l'on doit attribuer, suivant nous, celles que
l'on remarque entre les chefs-d'œuvre des deux derniers siècles et
les compositions des auteurs de nos jours.
En raison de ce penchant prononcé des hautes classes pour les
représentations théâtrales, on ne pouvait alors donner de grandes
fêtes, pas même de grands repas[818], sans le secours des comédiens; et
lorsque les princes et les grands se trouvaient absents de la capitale
et retirés dans leurs châteaux, ils y retenaient à leurs gages des
troupes d'acteurs pour un temps plus ou moins long, ou ils les
faisaient venir de la ville voisine.
[818] LORET, liv. IV, p. 94 et 95, _lettre_ 30, datée du 16 août
1653, p. 97.--LORET, liv. V, p. 19 et p. 24, des 7 et 21 février
1654.