chutes rapides et les élévations subites, contemplez cet enfant qui se
joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazzara. Né dans la
classe du peuple, sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants
de Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble cabane; mais
un jour viendra que ce bambin, joignant son nom de baptême à celui de
la ville qui renferma son berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la
pourpre romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire de Jules
César, gouvernant la France, et par elle préparant et influençant les
destinées de l'Europe entière[769].
[769] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, t. XI, p.
190.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 10.
Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse fortune, qui se
joue dédaigneusement des destinées et des prévisions humaines, vous
paraîtra avoir épuisé en faveur de Jules de Mazarin toute sa puissance,
venez, et faites-vous ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre
enfant, dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est née, la
petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où son père et sa mère
ont été enfermés pour dettes. Elle n'a pas cinq ans, et joue avec la
fille de son geôlier. Celle-ci, dans sa vanité enfantine, lui montre
les beaux habits qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a
donnés[770]. Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du
pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire à sa
compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux; mais je suis
_demoiselle_, et vous ne l'êtes pas.» Oui, certes, elle était
demoiselle, et bien noble demoiselle, la petite-fille de ce guerrier
célèbre, de ce grand homme, de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et
elle ne paraîtra pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant
la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement parés qui la
courtisent, et ces grandes dames qui la protègent, sont loin de se
douter que cette charmante malheureuse, comme ils l'appellent,
s'assiéra un jour près du trône de France, et qu'à elle ils devront
leurs richesses, leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les
nouvelles splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes, que sont vos
fictions auprès de ces réalités de l'histoire!
[770] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.
105.
Le mariage de Scarron avec la jeune d'Aubigné fit peu de sensation et
causa peu d'étonnement. Indépendamment des combats, des intrigues, des
événements de tout genre qui occupaient les esprits, on crut, non sans
quelque raison, que cette nouvelle détermination du plus célèbre des
auteurs burlesques tenait à celle qu'il avait prise de se transporter
dans les îles d'Amérique pour y chercher une amélioration à sa santé,
ou du moins un soulagement à ses maux. On contait diversement les
aventures de la jeune orpheline. On savait qu'elle s'était soustraite,
par ce singulier mariage, au dur despotisme d'une parente avare[771];
mais on ignorait la captivité et les misères des premières années de
son enfance. On la croyait née en Amérique[772]; on avait appris que
ses parents s'y étaient transportés, dans l'espoir de réparer les
désastres de leur fortune, et par cette raison on ne la désignait dans
le monde que sous le nom de _la belle Indienne_. Ce qui semblait
devoir faire admettre ce récit, c'était son teint, d'une blancheur
éblouissante, mais pâle, qui ajoutait à l'éclat de ses yeux, grands,
noirs, brillants et doux, ce qui lui donnait de la ressemblance avec
une créole. Des faits vrais, que sa famille était plus disposée à
propager qu'à contredire, confirmaient encore cette croyance. On avait
appris que c'était en s'informant des personnes qui pouvaient lui
donner des renseignements sur les contrées lointaines où il voulait se
rendre, que Scarron avait fait sa connaissance[773]; et l'on pensait
qu'il avait résolu de reconduire dans sa belle patrie, sous les
bosquets embaumés des tropiques, la jeune garde-malade qu'il s'était
donnée. Il paraît en effet qu'il eut ce projet: lorsqu'on sut qu'il
était sorti de Paris avec sa femme, le bruit courut qu'ils allaient
tous deux s'embarquer; et le gazetier Loret, qui n'était ni malin ni
méchant, en devisant sur ce prétendu voyage dans sa bavarde
gazette[774], dit qu'on répandait aussi la nouvelle que madame Scarron
était enceinte. C'était à la fois une plaisanterie cruelle et une
calomnie.
[771] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.
113.
[772] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. II, p. 16.
[773] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, dans ses _Œuvres_,
1735, in-12, t. II, p. 85.
[774] LORET, liv. III, p. 139, _lettre_ 10, en date du 5 octobre;
_ibid._, liv. III, p. 154.--SCARRON, _Œuvres_, t. II, p. 65.
Le pauvre paralytique, en songeant à la gaieté folâtre et souvent
cynique de ses discours, s'était lui-même fait justice, en disant: «Je
ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup[775].»
[775] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. I, p. 64--LA
BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de
Maintenon et à celle du siècle passé_, liv. I, chap. VI, t. I, p.
144.
L'âge, la laideur, les infirmités de son époux, n'étaient pas les seuls
motifs qui donnèrent lieu à la malignité publique de s'exercer sur le
compte de madame Scarron dans les commencements de son mariage. Elle
avait contracté la liaison la plus intime avec Ninon de Lenclos, et,
selon l'usage de ce temps pour les personnes qu'unissait une étroite
amitié, elle partageait souvent avec elle le même lit. On pouvait
penser alors que Ninon de Lenclos, qui avait presque le double de l'âge
de madame Scarron, exerçait sur elle assez d'influence pour lui faire
partager ses penchants voluptueux et sa philosophie épicurienne.
Cependant il n'en était pas ainsi: la religion était là, une noble
fierté, des sens tempérés, un amour inné de la vertu, et encore plus un
violent désir de s'attirer les louanges et de se faire admirer. C'est
elle-même qui a fait l'aveu de ce dernier motif comme d'une
faiblesse[776]; et alors on doit présumer que ce désir fut encore
augmenté par les discours mêmes qu'elle entendit tenir dans le monde
sur son amie. Ninon, qui la chérissait, aurait voulu en faire son
élève, et la rendre heureuse à sa manière. Elle ne s'en est point
cachée, et, dans son âge avancé, on lui a souvent entendu dire de
madame de Maintenon: «Dans sa jeunesse, elle était vertueuse par
faiblesse d'esprit. J'aurais voulu l'en guérir; mais elle craignait
trop Dieu.» Cet aveu de Ninon et le témoignage de Tallemant des Réaux,
sans cesse occupé à recueillir les anecdotes les plus scandaleuses
qu'il entendait raconter dans les sociétés de son temps, résolvent les
doutes qu'on a élevés sur madame Scarron au sujet du marquis de
Villarceaux[777]. Que fût devenue la malheureuse Ninon si sa jeune
amie, cédant aux poursuites et aux séductions du seul homme qui ait été
soupçonné de lui avoir inspiré de l'amour, lui eût enlevé l'amant le
plus fortement et le plus constamment chéri de son cœur, et eût
ainsi mis en pratique les principes qu'elle avait cherché à lui
inculquer?
[776] _Ms. de mademoiselle d'Aumale_, cité dans les _Mémoires de
Maintenon_, t. I, p. 151.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon
peinte par elle-même_, 1810, in-8º, p. 19.
[777] AUGER, _Lettres de madame de Maintenon, précédées de sa
vie_, t. XLIII.--TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 264, édit. in-8º;
ou t. IX, p. 130, édit. in-12.--SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam,
1737, t. I, p. 48; édit. 1700, t. I, p. 18; _Dernières Œuvres
de Scarron_, 1669, t. I, p. 31.
La conduite de madame Scarron dans cette circonstance lui valut la
protection et l'amitié de la marquise de Villarceaux; et son succès
dans cette première épreuve contre les orages des passions affermit dès
le premier pas sa marche dans le sentier où elle se proposait de
marcher. Sa vie ressemble à ces longs golfes de la mer, dont la
navigation devient plus facile quand on est parvenu à franchir
heureusement le détroit semé d'écueils qui en forme l'entrée. A part
les principes fondamentaux sur la religion, personne ne pouvait mieux
que Ninon guider madame Scarron sur cette scène du monde où elle était
forcée de se produire, ni lui faire mieux connaître les personnages qui
se trouvaient placés autour d'elle. L'attachement de Ninon pour madame
Scarron s'accrut encore par la preuve de générosité et de vertu qu'elle
en avait reçue, et sa confiance en celle qui lui offrait toute sécurité
contre une dangereuse rivalité fut entière. D'un autre côté, les
qualités aimables de Ninon, les sages conseils qui venaient sans cesse
au secours de l'inexpérience de sa jeunesse[778], ses générosités, ses
complaisances et ses attentions pour son époux, avaient inspiré pour
elle à madame Scarron de l'estime et de l'amitié. Toujours elle lui
conserva ces sentiments; et lorsque des sociétés différentes, des
genres de vie opposés les eurent séparées, elles ne furent jamais
désunies. Quand d'impérieuses convenances les empêchèrent de se voir,
ou de ne se voir qu'en secret, elles s'écrivirent. Enfin, madame de
Maintenon, assise près du trône, environnée des respects de la cour du
grand monarque dont elle était la compagne, n'oublia pas les titres
qu'avait auprès d'elle l'amie de la femme de Scarron. Mademoiselle de
Lenclos en fut convaincue toutes les fois qu'elle voulut l'être: il est
vrai qu'elle le voulut rarement. Ce fut toujours pour obliger des amis,
et jamais pour elle-même[779]. La philosophique Ninon était loin
d'envier le sort de son ancienne compagne: elle aurait regardé comme un
malheur de se trouver forcée d'échanger contre le pompeux esclavage du
rang que celle-ci occupait, sa douce liberté et son heureuse
médiocrité; elle n'ignora même pas que madame de Maintenon, affaissée
sous le poids de la multiplicité de ses devoirs et des ennuis de la
grandeur, pensait comme elle à cet égard.
[778] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 404; _Etrennes à
mademoiselle de Lenclos_, t. I, p. 48.
[779] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. IV,
p. 420, chapitre XXXIV.
Le public apprit bientôt que Scarron avait renoncé à son voyage en
Amérique; on sut qu'il s'était rendu à Tours pour affaires de famille,
et qu'il était revenu à Paris avec sa femme. Les sollicitations
multipliées que celle-ci fut obligée de faire pour que son mari ne fut
pas exilé de la capitale après que le roi y fut rentré attirèrent sur
elle l'attention de toute la cour. Un intérêt puissant s'attachait à
ses malheurs, à sa jeunesse, à sa beauté. Son air de candeur et
d'innocence démentait les bruits que sa liaison avec Ninon avait
accrédités. Ils furent réfutés d'une manière plus efficace encore quand
on la vit protégée et recherchée par toutes les femmes de ceux qu'on
lui avait donnés pour amants: quand la marquise de Villarceaux, les
duchesses de Richelieu et d'Albret, s'accordèrent toutes à louer sa
sagesse, son amabilité, son esprit, et que toutes les trois, et
plusieurs autres dames également connues par la sévérité de leurs
principes et la régularité de leurs mœurs, l'admirent dans leur
société intime.
Mais, quoiqu'elle en fût flattée, elle ne cédait que rarement à leurs
invitations, rarement elle quittait le malheureux Scarron. Servante
empressée quand il était malade, compagne enjouée quand il souffrait
moins, docile écolière dans ses moments de loisir, secrétaire diligent
et critique plein de goût quand il composait[780], charme et délice de
la société qui se rassemblait à sa table et autour de son fauteuil,
elle suffisait à tout, était partout et à tout moment, comme une
divinité bienfaisante, apportant tous les biens, soulageant tous les
maux. Par cette conduite elle parvint à opérer un changement
extraordinaire, une métamorphose complète dans le caractère, les
sentiments et l'esprit même de ce vieillard, et ce fut avec une
promptitude qui parut tenir du miracle. Scarron, qui se montrait
auparavant si impatient de dissiper dans la joie et dans la débauche le
peu de jours qui lui restaient, si insouciant, si déhonté, si
impudique, n'est plus semblable à lui-même; il pense, il parle, il
agit, il écrit tout différemment qu'il n'a fait jusque alors. Voyez-le,
ce bouffon cynique qui plaisantait sur le déshonneur de sa propre
sœur[781]: il croit à la vertu[782], il en fait l'éloge. L'ange lui
est apparu, c'est comme une révélation. Il ne s'inquiète plus de
lui-même: une seule idée le poursuit, l'assiège, le tourmente sans
cesse. Cette idée, c'est de trouver les moyens d'assurer un sort à
cette orpheline, après qu'il ne sera plus. Voilà sa seule pensée, son
unique occupation. Il sait qu'il n'a plus longtemps à vivre, et qu'il
faut qu'il se hâte. Rien ne lui coûte pour expier ses torts envers le
tout-puissant ministre, pour reconquérir la protection de la reine
mère, dont il se dit le malade en titre, et envers laquelle il s'est
montré ingrat[783]. Il n'est pas de projets qu'il n'enfante pour courir
après cette fortune qu'il a laissée s'échapper avec tant
d'indifférence. Lui, le burlesque, veut devenir financier; il se
fatigue à calculer, il propose des plans d'entreprise, en poursuit le
privilége, mais toujours au nom de sa femme, pour sa femme, pour elle
seule; il n'a besoin de rien, elle a besoin de tout; il ne parle que
d'elle, que pour elle. Il la recommande à tous ses amis, disant en
pleurant qu'elle est «digne d'un autre époux, digne d'un meilleur
sort». Il travaille et il écrit sans cesse pour obtenir de l'argent des
libraires ou des comédiens; mais tout ce qui sort de sa plume est plus
délicat, plus spirituel, sans mauvais goût. Il est gai sans être
bouffon, et badin sans gravelure; son âme, son esprit, son cœur, se
sont améliorés, épurés; il amuse, il réjouit, il attendrit; il est
devenu plus cher à ses amis et à tous ceux qui le connaissent.
[780] SEGRAIS, _Mémoires anecdotes_, t. II, p. 84 et 85.
[781] LA BAUMELLE, _Mémoires_, t. I, p. 155.
[782] _Ibid._, t. I, p. 183 et 184.--Madame SUARD, _Madame de
Maintenon peinte par elle-même_, seconde édition, 1810, in-8º,
p. 31.
[783] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. I, p. 169; _les
dernières Œuvres de Scarron_, t. I, p. 310; _Œuvres_, édit.
1737, t. VIII, p. 73; _Estocade à monseigneur le cardinal
Mazarin_, p. 430; _Madrigal sur un portrait de Son Éminence peint
par Mignard, Œuvres_, 1737, t. VIII, p. 418.
Scarron en se mariant avait encore vu diminuer ses faibles revenus; il
s'était vu obligé de renoncer au canonicat dont il était pourvu. Aucune
des entreprises qu'il avait conçues ne put recevoir d'exécution[784].
Sa femme obtint une pension de seize cents francs par la protection de
madame Fouquet[785], dont les bienfaits ainsi que ceux de quelques
autres dames l'aidèrent à lutter contre la pauvreté. Dans les sociétés
brillantes où elle se trouvait lancée, elle éprouva que dans
l'adversité et dans une humble condition la beauté vertueuse peut bien
s'acquérir l'estime, échapper à l'abandon et au mépris, mais non
obtenir les mêmes respects, les mêmes égards que le rang et la
richesse. Le ton cavalier des poëtes qui chantaient les louanges de _la
belle Indienne_[786], les discours et les manières des jeunes seigneurs
qui se rassemblaient chez Scarron, les complaisances auxquelles elle se
soumettait envers les dames qui s'étaient déclarées ses protectrices,
et qu'on acceptait sans façon, lui démontraient chaque jour cette
vérité. C'est une observation fine et judicieuse de Saint-Simon,
qu'avant l'invention des sonnettes de renvoi dans l'intérieur des
appartements, les dames de haut parage avaient besoin d'avoir
continuellement près d'elles de ces femmes que leur naissance et leur
éducation ne rendaient pas déplacées dans leur société, quoique la
modicité de leur fortune parût les en écarter, mais qui, par cette
raison même, se montraient disposées à leur rendre les services
auxquels sont astreintes, par les devoirs de leurs charges, celles qui
accompagnent les reines et les princesses. Nous ajouterons que cette
invention a produit dans les mœurs et les habitudes de la
bourgeoisie des changements plus grands que dans les hautes classes.
Mais Saint-Simon n'en parle pas, parce qu'il n'a pas eu occasion de les
observer. Il revient, au contraire, assez fréquemment sur les
différences qu'il remarquait avoir été produites entre l'ancienne et la
nouvelle société à laquelle il appartenait, par l'influence de cet
usage, pour nous faire penser qu'il était récent lorsqu'il écrivait ses
Mémoires[787]. Nos recherches n'ont pu nous faire découvrir l'époque
précise où il a commencé à se répandre; mais nous avons tout lieu de
croire que, toute simple que peut paraître l'invention qui lui a donné
lieu, elle a pourtant été ignorée durant le règne de Louis XIV.
Saint-Simon, habile à découvrir l'action des petites causes sur les
grands événements, attribue aux occasions que ce défaut de
perfectionnement dans nos habitations fournit à madame de Maintenon,
pour se rendre nécessaire, ses premiers succès dans le grand monde et
les utiles liaisons qu'elle y forma. Par la mémoire qu'elle conserva de
ces temps de dépendance et de sujétion, Saint-Simon explique aussi les
faveurs royales qu'elle fit pleuvoir sur ses anciennes protectrices et
sur leur postérité, sur les d'Albret, les Richelieu, les
Montchevreuil, les Villars, les d'Harcourt et les Villarceaux. Il y a
de l'exagération dans ce point de vue, mais il y a aussi de la vérité;
et cette vérité ne nuit pas autant à la bonne réputation de madame de
Maintenon que Saint-Simon le croyait et le voulait.
[784] _Lettres de Scarron à Fouquet, surintendant des finances_,
dans ses _Œuvres_, édition 1737, t. I, p. 100, 101, 104, 110,
114, 116, 118, 138, 139, 157; et dans _les dernières Œuvres de
Scarron_, 1669, t. I, p. 140, 141, 154, édit. 1700, p. 73, 79,
201.
[785] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 79, 92, 167; _Lettre au duc
d'Elbeuf_, dernières Œuvres de Scarron, t. I, p. 294.
[786] LA MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p.
189.--SEGRAIS, t. II, p. 105.
[787] _Œuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, t. II, p.
16, 19; SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 40; t. II, p. 407; t.
XIII, p. 105, 108, 402.
Quoi qu'il en soit, ces détails nous ramènent à la position
particulière de madame de Sévigné à l'égard de madame Scarron,
non-seulement à l'époque dont nous nous occupons, mais pendant toute la
durée de la vie de l'une et de l'autre. On a vu que c'était précisément
peu de temps avant qu'il se mariât que madame de Sévigné s'était
déterminée à voir le vieux poëte, et qu'il était résulté de sa visite,
entre elle et lui, un échange de louanges et d'aimables plaisanteries,
un commerce de lettres[788]. Nulle n'était plus propre que madame de
Sévigné à apprécier tout le mérite de la femme que Scarron s'était
donnée, et plusieurs passages de ses lettres[789] prouvent qu'elle
l'avait parfaitement jugée; mais la veuve du marquis de Sévigné n'était
pas d'un rang à pouvoir disputer le patronage de cette jeune femme à
celles qui se l'étaient exclusivement attribué: elle n'avait pas, comme
elles, les moyens de la protéger efficacement. D'un autre côté, elle se
trouvait dans une position trop élevée pour vivre avec elle sur le pied
d'égalité. D'ailleurs, l'amie de Ninon de Lenclos, de celle qui sans
aucun égard, sans aucun scrupule, avait séduit son mari, et jeté le
trouble dans son intérieur, ne pouvait que difficilement obtenir sa
confiance. Ainsi donc, quoique madame de Sévigné se soit fréquemment
trouvée à cette époque dans les mêmes sociétés que madame Scarron, et
qu'elle goûtât «son esprit aimable et merveilleusement droit[790]», il
n'y eut point entre elles de liaisons familières et suivies. Ce ne fut
que lorsque madame Scarron, devenue veuve, eut acquis par l'éducation
des enfants naturels du roi une grande importance dans le monde, que
madame de Sévigné se lia assez particulièrement avec elle pour
l'inviter à ses soupers et en recevoir de fréquentes visites. Nous
verrons par la suite combien elle se plaisait à lui entendre faire
l'éloge de madame de Grignan et raconter les nouvelles de la cour[791].
[788] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 47; _les dernières
Œuvres de_ SCARRON, 1669, t. I, p. 28; id., édit. 1700, t. I,
p. 16.
[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 259 et 275, _lettres_ en date
des 6 et 25 décembre 1671.
[790] SÉVIGNÉ, t. II, p. 290, _lettre_ en date du 13 janvier
1672.
[791] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p.
105.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 275 et 290; t. VI, p. 214;
_lettres_ en date des 25 décembre 1671, 13 janvier 1672, 29 mars
1680.
CHAPITRE XXXV.
1653-1654.
Madame de Sévigné ne partageait aucune des passions des
partis.--Ses motifs pour rester à Paris.--Le retour de la cour y
ramène plusieurs de ses amis.--Marigny resté à Paris, et obligé
de se cacher, est sur le point d'être pris.--Il parvient à
s'évader.--Audace des partisans de Condé.--Ils enlevaient des
hommes riches, pour en tirer rançon.--Cruauté dans les deux
partis.--Fin tragique du frère de Chavagnac à Sarlat.--Quatre
bourgeois de Périgueux condamnés à être pendus par le duc de
Candale, pour en obtenir rançon.--Gourville enlève Burin,
directeur des postes, pour en tirer de l'argent.--La
Rochefoucauld marie son fils avec une demoiselle de La
Roche-Guyon, et se réconcilie avec le roi.--Rôle important que
joue Gourville dans cette circonstance.--Il est gagné par le
cardinal Mazarin.--Il se rend à Bordeaux pour y négocier la
paix.--Il contribue plus à sa conclusion que les troupes du duc
de Candale.--Le prince de Conti et la duchesse de Longueville se
soumettent.--La duchesse de Longueville voit à Moulins madame de
Montmorency, abbesse de Sainte-Marie, et devient pieuse.--Ses
regrets, sa dévotion.--Sa correspondance avec l'abbesse de
Sainte-Marie et les Carmélites de la rue Saint-Jacques.--Conti se
réconcilie avec Mazarin, et épouse la fille de Martinozzi, nièce
de ce ministre.--Cessation de la guerre civile.--Les intérêts des
chefs, qui auraient pu la faire renaître, se trouvent ralliés à
ceux du roi et de son ministre.
Aucune des passions qui dans les temps de partis corrompent le cœur
et pervertissent le jugement n'avait de prise sur madame de Sévigné.
Elle n'avait pour elle-même d'autre intérêt, d'autre ambition, d'autre
pensée, que de remettre en ordre sa fortune, dérangée par les
prodigalités de son mari, et de s'occuper de l'éducation de ses
enfants. Ses liens de famille et de parenté, ses liaisons de société,
son goût pour les plaisirs et les distractions, l'avaient conduite dans
les cercles de la Fronde comme dans ceux de la cour, et lui avaient
fait connaître tous les grands personnages de son temps, tous ceux qui
jouèrent dans les affaires publiques un rôle important; mais elle ne
s'était laissé entraîner dans aucune des intrigues de politique ou
d'amour où ils se trouvaient tous engagés, par lesquelles ils étaient
si fortement agités. Aussi, elle n'avait d'ennemis ni de rivales dans
aucun parti; elle comptait dans tous des amis, des admirateurs, des
courtisans, et par conséquent au besoin de chauds partisans,
d'intrépides défenseurs. L'aventure de Tonquedec et de Rohan, que nous
avons racontée, en a fourni la preuve.