Romanciers et poëtes, vous dont l'imagination se complaît dans les

chutes rapides et les élévations subites, contemplez cet enfant qui se

joue sur le rivage de Sicile, près de la ville de Mazzara. Né dans la

classe du peuple, sa famille n'a pas même de nom; c'est un des enfants

de Pierre, de ce pêcheur dont vous voyez là-bas l'humble cabane; mais

un jour viendra que ce bambin, joignant son nom de baptême à celui de

la ville qui renferma son berceau, sera Jules de Mazarin, couvert de la

pourpre romaine, armoriant son écusson du faisceau consulaire de Jules

César, gouvernant la France, et par elle préparant et influençant les

destinées de l'Europe entière[769].

[769] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, t. XI, p.

190.--LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 10.

Écoutez: quand ceci sera arrivé, quand la capricieuse fortune, qui se

joue dédaigneusement des destinées et des prévisions humaines, vous

paraîtra avoir épuisé en faveur de Jules de Mazarin toute sa puissance,

venez, et faites-vous ouvrir la prison de Niort. Examinez cette autre

enfant, dont des haillons couvrent à peine la nudité. Elle est née, la

petite créature, dans ce sombre et sale réduit, où son père et sa mère

ont été enfermés pour dettes. Elle n'a pas cinq ans, et joue avec la

fille de son geôlier. Celle-ci, dans sa vanité enfantine, lui montre

les beaux habits qu'elle porte, les brillants joujoux qu'on lui a

donnés[770]. Voyez alors la pauvrette, elle qui n'est nourrie que du

pain de la charité, lever sa petite tête avec fierté, et dire à sa

compagne: «C'est vrai, je n'ai ni habits ni joujoux; mais je suis

_demoiselle_, et vous ne l'êtes pas.» Oui, certes, elle était

demoiselle, et bien noble demoiselle, la petite-fille de ce guerrier

célèbre, de ce grand homme, de cet ami, de ce compagnon de Henri IV! et

elle ne paraîtra pas avoir dérogé de son illustre origine en devenant

la femme du poëte Scarron; et ces amants si richement parés qui la

courtisent, et ces grandes dames qui la protègent, sont loin de se

douter que cette charmante malheureuse, comme ils l'appellent,

s'assiéra un jour près du trône de France, et qu'à elle ils devront

leurs richesses, leurs dignités, l'élévation de leurs enfants et les

nouvelles splendeurs de leurs races. Romanciers et poëtes, que sont vos

fictions auprès de ces réalités de l'histoire!

[770] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.

105.

Le mariage de Scarron avec la jeune d'Aubigné fit peu de sensation et

causa peu d'étonnement. Indépendamment des combats, des intrigues, des

événements de tout genre qui occupaient les esprits, on crut, non sans

quelque raison, que cette nouvelle détermination du plus célèbre des

auteurs burlesques tenait à celle qu'il avait prise de se transporter

dans les îles d'Amérique pour y chercher une amélioration à sa santé,

ou du moins un soulagement à ses maux. On contait diversement les

aventures de la jeune orpheline. On savait qu'elle s'était soustraite,

par ce singulier mariage, au dur despotisme d'une parente avare[771];

mais on ignorait la captivité et les misères des premières années de

son enfance. On la croyait née en Amérique[772]; on avait appris que

ses parents s'y étaient transportés, dans l'espoir de réparer les

désastres de leur fortune, et par cette raison on ne la désignait dans

le monde que sous le nom de _la belle Indienne_. Ce qui semblait

devoir faire admettre ce récit, c'était son teint, d'une blancheur

éblouissante, mais pâle, qui ajoutait à l'éclat de ses yeux, grands,

noirs, brillants et doux, ce qui lui donnait de la ressemblance avec

une créole. Des faits vrais, que sa famille était plus disposée à

propager qu'à contredire, confirmaient encore cette croyance. On avait

appris que c'était en s'informant des personnes qui pouvaient lui

donner des renseignements sur les contrées lointaines où il voulait se

rendre, que Scarron avait fait sa connaissance[773]; et l'on pensait

qu'il avait résolu de reconduire dans sa belle patrie, sous les

bosquets embaumés des tropiques, la jeune garde-malade qu'il s'était

donnée. Il paraît en effet qu'il eut ce projet: lorsqu'on sut qu'il

était sorti de Paris avec sa femme, le bruit courut qu'ils allaient

tous deux s'embarquer; et le gazetier Loret, qui n'était ni malin ni

méchant, en devisant sur ce prétendu voyage dans sa bavarde

gazette[774], dit qu'on répandait aussi la nouvelle que madame Scarron

était enceinte. C'était à la fois une plaisanterie cruelle et une

calomnie.

[771] LA BEAUMELLE, _Histoire de madame de Maintenon_, t. I, p.

113.

[772] SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. II, p. 16.

[773] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, dans ses _Œuvres_,

1735, in-12, t. II, p. 85.

[774] LORET, liv. III, p. 139, _lettre_ 10, en date du 5 octobre;

_ibid._, liv. III, p. 154.--SCARRON, _Œuvres_, t. II, p. 65.

Le pauvre paralytique, en songeant à la gaieté folâtre et souvent

cynique de ses discours, s'était lui-même fait justice, en disant: «Je

ne lui ferai pas de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup[775].»

[775] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. I, p. 64--LA

BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame de

Maintenon et à celle du siècle passé_, liv. I, chap. VI, t. I, p.

144.

L'âge, la laideur, les infirmités de son époux, n'étaient pas les seuls

motifs qui donnèrent lieu à la malignité publique de s'exercer sur le

compte de madame Scarron dans les commencements de son mariage. Elle

avait contracté la liaison la plus intime avec Ninon de Lenclos, et,

selon l'usage de ce temps pour les personnes qu'unissait une étroite

amitié, elle partageait souvent avec elle le même lit. On pouvait

penser alors que Ninon de Lenclos, qui avait presque le double de l'âge

de madame Scarron, exerçait sur elle assez d'influence pour lui faire

partager ses penchants voluptueux et sa philosophie épicurienne.

Cependant il n'en était pas ainsi: la religion était là, une noble

fierté, des sens tempérés, un amour inné de la vertu, et encore plus un

violent désir de s'attirer les louanges et de se faire admirer. C'est

elle-même qui a fait l'aveu de ce dernier motif comme d'une

faiblesse[776]; et alors on doit présumer que ce désir fut encore

augmenté par les discours mêmes qu'elle entendit tenir dans le monde

sur son amie. Ninon, qui la chérissait, aurait voulu en faire son

élève, et la rendre heureuse à sa manière. Elle ne s'en est point

cachée, et, dans son âge avancé, on lui a souvent entendu dire de

madame de Maintenon: «Dans sa jeunesse, elle était vertueuse par

faiblesse d'esprit. J'aurais voulu l'en guérir; mais elle craignait

trop Dieu.» Cet aveu de Ninon et le témoignage de Tallemant des Réaux,

sans cesse occupé à recueillir les anecdotes les plus scandaleuses

qu'il entendait raconter dans les sociétés de son temps, résolvent les

doutes qu'on a élevés sur madame Scarron au sujet du marquis de

Villarceaux[777]. Que fût devenue la malheureuse Ninon si sa jeune

amie, cédant aux poursuites et aux séductions du seul homme qui ait été

soupçonné de lui avoir inspiré de l'amour, lui eût enlevé l'amant le

plus fortement et le plus constamment chéri de son cœur, et eût

ainsi mis en pratique les principes qu'elle avait cherché à lui

inculquer?

[776] _Ms. de mademoiselle d'Aumale_, cité dans les _Mémoires de

Maintenon_, t. I, p. 151.--Madame SUARD, _Madame de Maintenon

peinte par elle-même_, 1810, in-8º, p. 19.

[777] AUGER, _Lettres de madame de Maintenon, précédées de sa

vie_, t. XLIII.--TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 264, édit. in-8º;

ou t. IX, p. 130, édit. in-12.--SCARRON, _Œuvres_, Amsterdam,

1737, t. I, p. 48; édit. 1700, t. I, p. 18; _Dernières Œuvres

de Scarron_, 1669, t. I, p. 31.

La conduite de madame Scarron dans cette circonstance lui valut la

protection et l'amitié de la marquise de Villarceaux; et son succès

dans cette première épreuve contre les orages des passions affermit dès

le premier pas sa marche dans le sentier où elle se proposait de

marcher. Sa vie ressemble à ces longs golfes de la mer, dont la

navigation devient plus facile quand on est parvenu à franchir

heureusement le détroit semé d'écueils qui en forme l'entrée. A part

les principes fondamentaux sur la religion, personne ne pouvait mieux

que Ninon guider madame Scarron sur cette scène du monde où elle était

forcée de se produire, ni lui faire mieux connaître les personnages qui

se trouvaient placés autour d'elle. L'attachement de Ninon pour madame

Scarron s'accrut encore par la preuve de générosité et de vertu qu'elle

en avait reçue, et sa confiance en celle qui lui offrait toute sécurité

contre une dangereuse rivalité fut entière. D'un autre côté, les

qualités aimables de Ninon, les sages conseils qui venaient sans cesse

au secours de l'inexpérience de sa jeunesse[778], ses générosités, ses

complaisances et ses attentions pour son époux, avaient inspiré pour

elle à madame Scarron de l'estime et de l'amitié. Toujours elle lui

conserva ces sentiments; et lorsque des sociétés différentes, des

genres de vie opposés les eurent séparées, elles ne furent jamais

désunies. Quand d'impérieuses convenances les empêchèrent de se voir,

ou de ne se voir qu'en secret, elles s'écrivirent. Enfin, madame de

Maintenon, assise près du trône, environnée des respects de la cour du

grand monarque dont elle était la compagne, n'oublia pas les titres

qu'avait auprès d'elle l'amie de la femme de Scarron. Mademoiselle de

Lenclos en fut convaincue toutes les fois qu'elle voulut l'être: il est

vrai qu'elle le voulut rarement. Ce fut toujours pour obliger des amis,

et jamais pour elle-même[779]. La philosophique Ninon était loin

d'envier le sort de son ancienne compagne: elle aurait regardé comme un

malheur de se trouver forcée d'échanger contre le pompeux esclavage du

rang que celle-ci occupait, sa douce liberté et son heureuse

médiocrité; elle n'ignora même pas que madame de Maintenon, affaissée

sous le poids de la multiplicité de ses devoirs et des ennuis de la

grandeur, pensait comme elle à cet égard.

[778] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 404; _Etrennes à

mademoiselle de Lenclos_, t. I, p. 48.

[779] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, 1829, in-8º, t. IV,

p. 420, chapitre XXXIV.

Le public apprit bientôt que Scarron avait renoncé à son voyage en

Amérique; on sut qu'il s'était rendu à Tours pour affaires de famille,

et qu'il était revenu à Paris avec sa femme. Les sollicitations

multipliées que celle-ci fut obligée de faire pour que son mari ne fut

pas exilé de la capitale après que le roi y fut rentré attirèrent sur

elle l'attention de toute la cour. Un intérêt puissant s'attachait à

ses malheurs, à sa jeunesse, à sa beauté. Son air de candeur et

d'innocence démentait les bruits que sa liaison avec Ninon avait

accrédités. Ils furent réfutés d'une manière plus efficace encore quand

on la vit protégée et recherchée par toutes les femmes de ceux qu'on

lui avait donnés pour amants: quand la marquise de Villarceaux, les

duchesses de Richelieu et d'Albret, s'accordèrent toutes à louer sa

sagesse, son amabilité, son esprit, et que toutes les trois, et

plusieurs autres dames également connues par la sévérité de leurs

principes et la régularité de leurs mœurs, l'admirent dans leur

société intime.

Mais, quoiqu'elle en fût flattée, elle ne cédait que rarement à leurs

invitations, rarement elle quittait le malheureux Scarron. Servante

empressée quand il était malade, compagne enjouée quand il souffrait

moins, docile écolière dans ses moments de loisir, secrétaire diligent

et critique plein de goût quand il composait[780], charme et délice de

la société qui se rassemblait à sa table et autour de son fauteuil,

elle suffisait à tout, était partout et à tout moment, comme une

divinité bienfaisante, apportant tous les biens, soulageant tous les

maux. Par cette conduite elle parvint à opérer un changement

extraordinaire, une métamorphose complète dans le caractère, les

sentiments et l'esprit même de ce vieillard, et ce fut avec une

promptitude qui parut tenir du miracle. Scarron, qui se montrait

auparavant si impatient de dissiper dans la joie et dans la débauche le

peu de jours qui lui restaient, si insouciant, si déhonté, si

impudique, n'est plus semblable à lui-même; il pense, il parle, il

agit, il écrit tout différemment qu'il n'a fait jusque alors. Voyez-le,

ce bouffon cynique qui plaisantait sur le déshonneur de sa propre

sœur[781]: il croit à la vertu[782], il en fait l'éloge. L'ange lui

est apparu, c'est comme une révélation. Il ne s'inquiète plus de

lui-même: une seule idée le poursuit, l'assiège, le tourmente sans

cesse. Cette idée, c'est de trouver les moyens d'assurer un sort à

cette orpheline, après qu'il ne sera plus. Voilà sa seule pensée, son

unique occupation. Il sait qu'il n'a plus longtemps à vivre, et qu'il

faut qu'il se hâte. Rien ne lui coûte pour expier ses torts envers le

tout-puissant ministre, pour reconquérir la protection de la reine

mère, dont il se dit le malade en titre, et envers laquelle il s'est

montré ingrat[783]. Il n'est pas de projets qu'il n'enfante pour courir

après cette fortune qu'il a laissée s'échapper avec tant

d'indifférence. Lui, le burlesque, veut devenir financier; il se

fatigue à calculer, il propose des plans d'entreprise, en poursuit le

privilége, mais toujours au nom de sa femme, pour sa femme, pour elle

seule; il n'a besoin de rien, elle a besoin de tout; il ne parle que

d'elle, que pour elle. Il la recommande à tous ses amis, disant en

pleurant qu'elle est «digne d'un autre époux, digne d'un meilleur

sort». Il travaille et il écrit sans cesse pour obtenir de l'argent des

libraires ou des comédiens; mais tout ce qui sort de sa plume est plus

délicat, plus spirituel, sans mauvais goût. Il est gai sans être

bouffon, et badin sans gravelure; son âme, son esprit, son cœur, se

sont améliorés, épurés; il amuse, il réjouit, il attendrit; il est

devenu plus cher à ses amis et à tous ceux qui le connaissent.

[780] SEGRAIS, _Mémoires anecdotes_, t. II, p. 84 et 85.

[781] LA BAUMELLE, _Mémoires_, t. I, p. 155.

[782] _Ibid._, t. I, p. 183 et 184.--Madame SUARD, _Madame de

Maintenon peinte par elle-même_, seconde édition, 1810, in-8º,

p. 31.

[783] SCARRON, _Œuvres_, édit. 1737, t. I, p. 169; _les

dernières Œuvres de Scarron_, t. I, p. 310; _Œuvres_, édit.

1737, t. VIII, p. 73; _Estocade à monseigneur le cardinal

Mazarin_, p. 430; _Madrigal sur un portrait de Son Éminence peint

par Mignard, Œuvres_, 1737, t. VIII, p. 418.

Scarron en se mariant avait encore vu diminuer ses faibles revenus; il

s'était vu obligé de renoncer au canonicat dont il était pourvu. Aucune

des entreprises qu'il avait conçues ne put recevoir d'exécution[784].

Sa femme obtint une pension de seize cents francs par la protection de

madame Fouquet[785], dont les bienfaits ainsi que ceux de quelques

autres dames l'aidèrent à lutter contre la pauvreté. Dans les sociétés

brillantes où elle se trouvait lancée, elle éprouva que dans

l'adversité et dans une humble condition la beauté vertueuse peut bien

s'acquérir l'estime, échapper à l'abandon et au mépris, mais non

obtenir les mêmes respects, les mêmes égards que le rang et la

richesse. Le ton cavalier des poëtes qui chantaient les louanges de _la

belle Indienne_[786], les discours et les manières des jeunes seigneurs

qui se rassemblaient chez Scarron, les complaisances auxquelles elle se

soumettait envers les dames qui s'étaient déclarées ses protectrices,

et qu'on acceptait sans façon, lui démontraient chaque jour cette

vérité. C'est une observation fine et judicieuse de Saint-Simon,

qu'avant l'invention des sonnettes de renvoi dans l'intérieur des

appartements, les dames de haut parage avaient besoin d'avoir

continuellement près d'elles de ces femmes que leur naissance et leur

éducation ne rendaient pas déplacées dans leur société, quoique la

modicité de leur fortune parût les en écarter, mais qui, par cette

raison même, se montraient disposées à leur rendre les services

auxquels sont astreintes, par les devoirs de leurs charges, celles qui

accompagnent les reines et les princesses. Nous ajouterons que cette

invention a produit dans les mœurs et les habitudes de la

bourgeoisie des changements plus grands que dans les hautes classes.

Mais Saint-Simon n'en parle pas, parce qu'il n'a pas eu occasion de les

observer. Il revient, au contraire, assez fréquemment sur les

différences qu'il remarquait avoir été produites entre l'ancienne et la

nouvelle société à laquelle il appartenait, par l'influence de cet

usage, pour nous faire penser qu'il était récent lorsqu'il écrivait ses

Mémoires[787]. Nos recherches n'ont pu nous faire découvrir l'époque

précise où il a commencé à se répandre; mais nous avons tout lieu de

croire que, toute simple que peut paraître l'invention qui lui a donné

lieu, elle a pourtant été ignorée durant le règne de Louis XIV.

Saint-Simon, habile à découvrir l'action des petites causes sur les

grands événements, attribue aux occasions que ce défaut de

perfectionnement dans nos habitations fournit à madame de Maintenon,

pour se rendre nécessaire, ses premiers succès dans le grand monde et

les utiles liaisons qu'elle y forma. Par la mémoire qu'elle conserva de

ces temps de dépendance et de sujétion, Saint-Simon explique aussi les

faveurs royales qu'elle fit pleuvoir sur ses anciennes protectrices et

sur leur postérité, sur les d'Albret, les Richelieu, les

Montchevreuil, les Villars, les d'Harcourt et les Villarceaux. Il y a

de l'exagération dans ce point de vue, mais il y a aussi de la vérité;

et cette vérité ne nuit pas autant à la bonne réputation de madame de

Maintenon que Saint-Simon le croyait et le voulait.

[784] _Lettres de Scarron à Fouquet, surintendant des finances_,

dans ses _Œuvres_, édition 1737, t. I, p. 100, 101, 104, 110,

114, 116, 118, 138, 139, 157; et dans _les dernières Œuvres de

Scarron_, 1669, t. I, p. 140, 141, 154, édit. 1700, p. 73, 79,

201.

[785] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 79, 92, 167; _Lettre au duc

d'Elbeuf_, dernières Œuvres de Scarron, t. I, p. 294.

[786] LA MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p.

189.--SEGRAIS, t. II, p. 105.

[787] _Œuvres complètes de_ LOUIS DE SAINT-SIMON, t. II, p.

16, 19; SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 40; t. II, p. 407; t.

XIII, p. 105, 108, 402.

Quoi qu'il en soit, ces détails nous ramènent à la position

particulière de madame de Sévigné à l'égard de madame Scarron,

non-seulement à l'époque dont nous nous occupons, mais pendant toute la

durée de la vie de l'une et de l'autre. On a vu que c'était précisément

peu de temps avant qu'il se mariât que madame de Sévigné s'était

déterminée à voir le vieux poëte, et qu'il était résulté de sa visite,

entre elle et lui, un échange de louanges et d'aimables plaisanteries,

un commerce de lettres[788]. Nulle n'était plus propre que madame de

Sévigné à apprécier tout le mérite de la femme que Scarron s'était

donnée, et plusieurs passages de ses lettres[789] prouvent qu'elle

l'avait parfaitement jugée; mais la veuve du marquis de Sévigné n'était

pas d'un rang à pouvoir disputer le patronage de cette jeune femme à

celles qui se l'étaient exclusivement attribué: elle n'avait pas, comme

elles, les moyens de la protéger efficacement. D'un autre côté, elle se

trouvait dans une position trop élevée pour vivre avec elle sur le pied

d'égalité. D'ailleurs, l'amie de Ninon de Lenclos, de celle qui sans

aucun égard, sans aucun scrupule, avait séduit son mari, et jeté le

trouble dans son intérieur, ne pouvait que difficilement obtenir sa

confiance. Ainsi donc, quoique madame de Sévigné se soit fréquemment

trouvée à cette époque dans les mêmes sociétés que madame Scarron, et

qu'elle goûtât «son esprit aimable et merveilleusement droit[790]», il

n'y eut point entre elles de liaisons familières et suivies. Ce ne fut

que lorsque madame Scarron, devenue veuve, eut acquis par l'éducation

des enfants naturels du roi une grande importance dans le monde, que

madame de Sévigné se lia assez particulièrement avec elle pour

l'inviter à ses soupers et en recevoir de fréquentes visites. Nous

verrons par la suite combien elle se plaisait à lui entendre faire

l'éloge de madame de Grignan et raconter les nouvelles de la cour[791].

[788] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 47; _les dernières

Œuvres de_ SCARRON, 1669, t. I, p. 28; id., édit. 1700, t. I,

p. 16.

[789] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 259 et 275, _lettres_ en date

des 6 et 25 décembre 1671.

[790] SÉVIGNÉ, t. II, p. 290, _lettre_ en date du 13 janvier

1672.

[791] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XIII, p.

105.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. II, p. 275 et 290; t. VI, p. 214;

_lettres_ en date des 25 décembre 1671, 13 janvier 1672, 29 mars

1680.

CHAPITRE XXXV.

1653-1654.

Madame de Sévigné ne partageait aucune des passions des

partis.--Ses motifs pour rester à Paris.--Le retour de la cour y

ramène plusieurs de ses amis.--Marigny resté à Paris, et obligé

de se cacher, est sur le point d'être pris.--Il parvient à

s'évader.--Audace des partisans de Condé.--Ils enlevaient des

hommes riches, pour en tirer rançon.--Cruauté dans les deux

partis.--Fin tragique du frère de Chavagnac à Sarlat.--Quatre

bourgeois de Périgueux condamnés à être pendus par le duc de

Candale, pour en obtenir rançon.--Gourville enlève Burin,

directeur des postes, pour en tirer de l'argent.--La

Rochefoucauld marie son fils avec une demoiselle de La

Roche-Guyon, et se réconcilie avec le roi.--Rôle important que

joue Gourville dans cette circonstance.--Il est gagné par le

cardinal Mazarin.--Il se rend à Bordeaux pour y négocier la

paix.--Il contribue plus à sa conclusion que les troupes du duc

de Candale.--Le prince de Conti et la duchesse de Longueville se

soumettent.--La duchesse de Longueville voit à Moulins madame de

Montmorency, abbesse de Sainte-Marie, et devient pieuse.--Ses

regrets, sa dévotion.--Sa correspondance avec l'abbesse de

Sainte-Marie et les Carmélites de la rue Saint-Jacques.--Conti se

réconcilie avec Mazarin, et épouse la fille de Martinozzi, nièce

de ce ministre.--Cessation de la guerre civile.--Les intérêts des

chefs, qui auraient pu la faire renaître, se trouvent ralliés à

ceux du roi et de son ministre.

Aucune des passions qui dans les temps de partis corrompent le cœur

et pervertissent le jugement n'avait de prise sur madame de Sévigné.

Elle n'avait pour elle-même d'autre intérêt, d'autre ambition, d'autre

pensée, que de remettre en ordre sa fortune, dérangée par les

prodigalités de son mari, et de s'occuper de l'éducation de ses

enfants. Ses liens de famille et de parenté, ses liaisons de société,

son goût pour les plaisirs et les distractions, l'avaient conduite dans

les cercles de la Fronde comme dans ceux de la cour, et lui avaient

fait connaître tous les grands personnages de son temps, tous ceux qui

jouèrent dans les affaires publiques un rôle important; mais elle ne

s'était laissé entraîner dans aucune des intrigues de politique ou

d'amour où ils se trouvaient tous engagés, par lesquelles ils étaient

si fortement agités. Aussi, elle n'avait d'ennemis ni de rivales dans

aucun parti; elle comptait dans tous des amis, des admirateurs, des

courtisans, et par conséquent au besoin de chauds partisans,

d'intrépides défenseurs. L'aventure de Tonquedec et de Rohan, que nous

avons racontée, en a fourni la preuve.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 33 / 38 段