Le désir qu'il éprouvait de lire les vers de son ami Ménage n'était pas

moins grand; mais il fut assez promptement satisfait, car six semaines

après les doléances qu'il avait faites à Conrart il reçut le précieux

volume in-4º intitulé _Miscellanea_ (Mélanges)[751], le premier

ouvrage que Ménage ait publié. Ce recueil, aujourd'hui si peu lu et

même si peu connu, fit alors sensation dans le monde littéraire, et

donna lieu à des éloges et à des critiques[752]. Plusieurs des pièces

qu'il renferme avaient déjà paru séparément, ou dans d'autres recueils.

Celui-ci se fit longtemps attendre; car le privilége du roi qui en

permettait l'impression est du mois de mai 1650, et il ne fut achevé

d'imprimer que le 27 août 1652. Le bon Balzac dut être ravi en recevant

ce volume; il y trouvait d'abord en tête un beau portrait de Nanteuil,

qui lui retraçait les traits de son ami Ménage; puis une dédicace en

latin à M. de Montausier, qui prouve que Ménage, quoique alors aux

gages du coadjuteur, ne reniait point ses anciennes amitiés, et ne

craignait pas, an milieu des plus grandes fureurs de la Fronde, de

donner à un royaliste zélé les louanges qu'il méritait, et même de

souhaiter qu'il triomphât dans les combats qu'il livrait aux rebelles:

_Vale et_ _vince_, dit-il en finissant. Qu'on ne croie pas cependant

que cette épître soit de la même date que le reste du recueil. Non;

Ménage l'écrivit au moment même où il envoyait son livre à

l'impression. Elle est datée du 9 avril 1652; et alors le cardinal de

Retz ne désirait pas le succès de Condé, et voyait avec plaisir les

résistances que les royalistes lui opposaient dans le midi.

[751] ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_; Parisiis, apud August.

Courbé, 1652, in-4º.

[752] Gilles BOILEAU, _Avis à M. Ménage_, dans LA MONNOYE,

_Recueil de pièces choisies, tant en prose qu'en vers_, 2 vol.

in-12, 1714, t. I, p. 177 à 331.

Balzac trouvait ensuite dans ce volume plusieurs pièces à lui dédiées,

qui contenaient ses louanges; puis les bouffonnes et spirituelles

caricatures accompagnant les pièces écrites en latin contre un

professeur de grec au Collége de France, devenu célèbre par ses

ridicules, son avarice, ses habitudes de parasite, l'âcreté de ses

sarcasmes, souvent spirituels, contre tous les gens de lettres en

réputation; ce qui fit composer contre lui un si grand nombre

d'épigrammes et de satires, qu'on en a depuis formé un recueil qui n'a

pas moins de deux volumes[753]. Après ce piquant écrit, _Vita Mamuræ_,

qui avait déjà paru imprimé dans un premier recueil contre Montmaur, et

que Ménage avait composé à l'âge de vingt-quatre ans, Balzac retrouvait

plusieurs pièces du spirituel Sarrazin et d'autres beaux esprits, que

probablement il avait entendu lire autrefois à l'hôtel de Rambouillet;

ensuite des pièces de vers en grec, en latin et en français, toutes

composées par Ménage, dont la muse ne se contentait pas de sa langue

maternelle et traînait à sa suite toutes les langues savantes.

Cependant il s'abusait, le docte Ménage, de vouloir donner à sa

renommée toutes sortes de trompettes: c'était le moyen de n'obtenir de

retentissement d'aucune. Il en est du poëte comme du musicien, qui

n'excitera jamais notre admiration par les merveilles de son exécution

si, au lieu de tirer vanité de pouvoir exercer son art sur un grand

nombre d'instruments, il ne cherche pas à en reculer les bornes en

consacrant sur un seul tous ses efforts, et en tâchant d'y surpasser

tous ses rivaux. L'ingénieuse antiquité n'a donné au dieu des vers et

de l'harmonie qu'une seule lyre.

[753] SALLENGRE, _Histoire de Pierre de Montmaur, professeur

royal en langue grecque à l'Université de Paris_; 1715, 2 vol.

in-12, t. I, p. 44; et t. I, p. LXXX et LXXXVI.

Quoi qu'il en soit, une idylle intitulée _le Pêcheur, ou Alexis_,

dédiée à madame la marquise de Sévigné, et précédée d'une longue tirade

de vers à sa louange, se trouve dans le même volume, et explique

suffisamment les détails qu'on vient de lire. Cette pièce est le

premier hommage public rendu à celle qui fait l'objet de ces Mémoires;

et quoiqu'elle n'ait paru qu'en 1652, elle a du être composée au plus

tard en 1649, c'est-à-dire entre les deux Frondes, et avant que madame

de Sévigné fût devenue veuve. Elle commence ainsi, dans cette première

édition des poésies françaises de Ménage[754]:

Des ouvrages du ciel le plus parfait ouvrage,

Ornement de la cour, merveille de notre âge,

Aimable Sévigné, dont les charmes puissants

Captivent la raison et maîtrisent les sens;

Mais de qui la vertu, sur le visage peinte,

Inspire aux plus hardis le respect et la crainte...

[754] Nous indiquons les pages où se trouve cette pièce dans

toutes les éditions des poésies de Ménage:

ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_, in-4º, 1652, p. 105. (Courbé.)

-- _Poemata_, 2e édit. in-8º, 1656, p. 76. (Id.)

-- -- 3e édit. in-8º, 1658, p. 21. (Id.)

-- -- 4e édit. (Elzevirs), in-18, 1663, p. 158.

-- -- 5e édit. -- -- 1668, p. 146.

-- -- 6e édit. (chez Claude Barbin), in-4º, 1673,

p. 185.

-- -- 7e édit. (chez Le Petit), in-8º, 1680,

p. 170.

-- -- 8e édit. (Amstelodami, apud Westenium), in-12,

1687, p. 202.

Nous ne transcrirons pas les vers qui suivent, parce que plus

emphatiques encore que ceux-ci, ils donnent une idée encore plus

fausse, s'il est possible, de madame de Sévigné, de sa manière d'être

dans le monde et des sentiments qu'elle y faisait naître. Dans tous les

ouvrages que Ménage publia par la suite, il saisit toutes les occasions

de faire l'éloge de madame de Sévigné. «Le nom de madame de Sévigné,

disait l'évêque de Laon, est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le

chien du Bassan dans les portraits de ce peintre; il ne saurait

s'empêcher de l'y mettre[755].»

[755] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 139, édit.

in-8º, ou t. VII, p. 54 de l'édit. in-12.

Sans fiel, sans haine, bonne et indulgente pour tous, madame de Sévigné

n'embrassa avec chaleur aucun des partis qui divisaient la France. Son

bon sens, son esprit, sa vertu, lui firent connaître ce qu'il y avait

de faux, d'exagéré, de coupable, de haïssable dans chacun d'eux; et

quoique par sa parenté, par ses amis, par l'indépendance de sa

position, et peut-être aussi par celle de son caractère, elle inclinât

pour l'opposition, pour la Fronde, pour ces puissants raisonneurs de

Port-Royal, cependant elle mit tant de modération dans sa conduite,

elle se concilia tellement la bienveillance des personnes dont les

opinions ne s'accordaient pas avec les siennes, que dans l'intervalle

de paix qui eut lieu entre les deux Frondes, quand Ménage composa son

idylle, elle fut bien reçue à la cour, et en fit, comme il dit,

l'ornement. Durant la seconde Fronde, pendant le feu de la guerre

civile, lorsque les partis se trouvaient les plus animés les uns contre

les autres, à l'époque où Ménage publia ses _Mélanges_, elle avait

conservé toutes les connaissances qu'elle avait acquises parmi les

royalistes; elle était restée fidèle à tous les attachements qu'elle

avait contractés dans ce parti, où, comme dans les autres, elle avait

des admirateurs et des courtisans. Ceux qui étaient restés à Paris

étaient accueillis par elle avec le même empressement que ceux du parti

contraire; elle n'établissait d'autres différences entre eux que celles

que pouvaient y mettre leur sociabilité, leur degré de mérite, ou leur

talent de plaire. Sa beauté, sa jeunesse, sa fraîcheur, son amabilité,

rassemblaient partout autour d'elle un nombreux cortége; et le goût

qu'elle avait pour le monde et pour ses plaisirs ne lui permettait pas

de montrer à personne ce visage sévère, ni «cette âme insensible aux

traits de la pitié[756],» que Ménage, dans son jargon de versificateur,

croyait devoir lui prêter, par un faux goût d'exagération que les

romans de mademoiselle de Scudéry avaient mis à la mode. Par sa

résistance à tous les genres de séduction, madame de Sévigné inspirait

certainement du respect, mais elle n'inspirait de la crainte à

personne: elle avait pour cela une physionomie trop vive, trop gaie,

trop ouverte, trop de franchise et d'abandon dans ses discours et dans

ses manières. Si toute sa vie, si tout ce que ses contemporains en ont

écrit, si toutes ses lettres ne démontraient pas l'exactitude de ce

que nous avançons ici, l'affaire du duc de Rohan et du marquis de

Tonquedec, qui eut lieu à l'époque dont nous nous occupons, et qui fit

alors beaucoup de bruit à Paris, dans les cercles et les ruelles de la

haute société, suffirait pour le prouver.

[756] ÆGIDII MENAGII _Miscellanea_, p. 105; _le Pêcheur, ou

Alexis, dédié à madame de Sévigny_ (Sévigné).

CHAPITRE XXXIII.

1652-1653.

Détails sur le marquis de Tonquedec.--Son amour pour madame de

Sévigné.--Il veut secourir, dans un tumulte, le président de

Bellièvre.--Il manque d'être assommé par la populace.--Sa haine

contre le parti de Condé.--Rohan se rencontre avec lui chez la

marquise de Sévigné.--Tonquedec se conduit avec hauteur dans

cette entrevue.--La duchesse de Rohan s'en offense.--Elle pousse

son mari à demander une explication.--Le duc de Rohan va trouver

Tonquedec chez madame de Sévigné.--Menace qu'il lui adresse, en

présence de toute la société rassemblée chez elle.--Réponse de

Tonquedec.--Il veut se battre, mais on l'oblige à sortir de

Paris.--Embarras de madame de Sévigné.--Elle va voir la duchesse

de Rohan.--Exigences de celle-ci.--Madame de Sévigné se refuse à

subir les conditions qu'elle veut lui imposer.--Le chevalier

Renaud de Sévigné envoie un cartel au duc de Rohan.--Ils se

rendent hors de la ville pour se battre.--Un exempt du duc

d'Orléans les en empêche.--Tonquedec envoie un cartel au duc de

Rohan.--Réponse évasive de celui-ci.--Du Lude, Chavagnac et

Brissac menacent de provoquer Rohan au combat, s'il ne donne pas

satisfaction à Tonquedec.--La duchesse de Rohan fait donner des

gardes à son mari, et le fait surveiller pour qu'il ne puisse se

battre.--Tonquedec rentre dans Paris avec la cour.--Son affaire

avec Rohan n'eut aucune suite.--Mort de Rohan.

Le marquis de Tonquedec était un gentil-homme breton, parent de la

duchesse de Rohan. Il parut d'abord vouloir se joindre au parti des

princes, et il avait même promis au duc de Rohan de lever un régiment

pour lui. Non-seulement il n'exécuta pas sa promesse, mais il se mit du

parti de la cour, et devint un des partisans du cardinal Mazarin. Il se

brouilla ainsi avec le duc de Rohan, et ils ne se voyaient plus.

Cependant, durant la seconde guerre de la Fronde Tonquedec était resté

à Paris. Peut-être n'y était-il retenu qu'à cause du séjour qu'y

faisait la marquise de Sévigné, dont il était épris. Vers la fin du

mois de mai de l'année 1652, Tonquedec passait par hasard dans la rue,

au moment même où le peuple maltraitait le fils du premier président de

Bellièvre, qui, muni d'un passeport, voulait sortir de la ville.

Tonquedec prit sa défense, et chercha à favoriser sa sortie: il manqua

d'être assommé par la populace, et fut obligé de garder le lit pendant

quelques jours, par suite des contusions qu'il avait reçues[757]. Cette

circonstance augmenta encore son aversion contre les partisans de

Condé, qui, assez mal vus de la bourgeoisie, étaient alors

tout-puissants parmi le bas peuple.

[757] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 69, _lettre_ du 26

mai 1652. Voyez ci-dessus, chap. XXIII, p. 328.

Aussitôt que Tonquedec fut rétabli, il alla voir madame de Sévigné. Il

se trouvait seul avec elle un certain mardi, dans la matinée du 18 juin

1652, lorsque le duc de Rohan y arriva[758]. Tonquedec, nonchalamment

assis dans un fauteuil placé dans la ruelle et au chevet du lit de la

marquise, se leva à demi, ôta son chapeau; mais il se rassit avant que

le duc eût un siége et sans lui offrir sa place, qui était la place

d'honneur. Le duc de Rohan fut interdit de cette rencontre et de la

contenance de Tonquedec. Il fit, contre son ordinaire, une visite

courte et silencieuse, et se retira avec toutes les apparences d'un

homme piqué[759]. De retour chez lui, il conta ce qui s'était passé à

la duchesse sa femme. Celle-ci, outrée de ce qu'elle considérait comme

un affront, lui dit que la chose ne pouvait en rester là, et qu'il

fallait qu'elle fût réparée. Rohan se rendit donc le lendemain chez la

marquise de Sévigné, et se plaignit à elle de l'incivilité de

Tonquedec. Madame de Sévigné convint qu'à la vérité il avait été bien

fier. Cette manière d'excuser Tonquedec enflamma encore le courroux de

l'altière duchesse, à qui les paroles de la marquise furent rapportées.

D'après les instigations de sa femme, Rohan retourna le lendemain chez

madame de Sévigné, non plus seul, mais accompagné d'un grand nombre de

gentils-hommes. Arrivé à l'hôtel de Sévigné, il vit à la porte le

carrosse du comte du Lude. Il demanda au cocher si son maître était là.

Le cocher répondit que non; qu'il y avait amené M. le marquis de

Tonquedec, auquel M. le comte avait prêté son carrosse. Rohan, laissant

son cortége à la porte de l'hôtel, monta seul chez madame de Sévigné;

il la trouva en compagnie avec sa tante la marquise de La Trousse, avec

Marigny et Tonquedec. Rohan, se sentant fort de l'escorte nombreuse

qu'il avait amenée, dit en entrant à Tonquedec: «On m'a dit que vous

vous vantiez de m'avoir nargué céans; je viens aujourd'hui vous

apprendre à me rendre ce que vous me devez.--Monsieur, dit Tonquedec

avec un air de mépris, je vous rendrai toujours plus que je ne vous

dois.--Vous ne sauriez, répliqua le duc; et je vous montrerai bien ce

que vous me devez.» Rohan ordonna ensuite à Tonquedec de sortir, le

menaçant, s'il n'obéissait pas, de le faire chasser par son escorte.

Tonquedec tira son épée; mais madame de Sévigné, sa tante et Marigny

s'interposèrent, et le supplièrent d'éviter une catastrophe sanglante,

dont une lutte aussi inégale le rendrait victime. Tonquedec dit qu'il

obéirait à madame de Sévigné; mais en se retirant il manifesta

l'intention d'obtenir raison de l'insulte qui lui était faite. Gaston

et le maréchal de Schomberg le firent chercher pour le faire arrêter,

et il fut obligé de s'évader, et d'aller rejoindre la cour.

[758] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 88 à 92.

[759] _Ibid._, p. 91, 92.

Madame de Sévigné, qui après la première entrevue des deux rivaux en

avait redouté les suites, était allée, dans l'espérance de les

prévenir, faire une visite à la duchesse de Rohan. Elle en fut reçue

très-froidement, et s'en plaignit à mademoiselle de Chabot, sœur du

duc de Rohan. Mademoiselle de Chabot lui dit que pour que la duchesse

fût contente d'elle, il fallait qu'elle promît de ne plus jamais

recevoir chez elle le marquis de Tonquedec. Madame de Sévigné refusa de

consentir à cette humiliation; et à cause de ce refus les Rohans et

leurs amis rejetaient sur elle tout le tort de la scène qui avait eu

lieu.

Madame de Sévigné était désespérée d'une affaire qui la brouillait avec

toute une famille illustre et puissante à Paris et en Bretagne, qui la

rendait l'objet des entretiens de tout le monde, l'exposait à un blâme

qu'elle n'avait pas mérité, et qui menaçait de se terminer d'une

manière tragique. En effet un duel semblait inévitable; la chose était

publique, et Loret même en avait parlé dans sa gazette[760].

L'arrogance et les procédés de la duchesse de Rohan dans cette

circonstance furent généralement blâmés; mais l'influence que les

circonstances politiques et l'appui de Condé donnaient aux Rohans

empêchaient que l'opinion ne se manifestât ouvertement en faveur de

madame de Sévigné. Les Rohans abusèrent à son égard du désavantage de

sa position: ils se conduisirent avec une hauteur inconvenante; mais

ils eurent bientôt lieu de s'en repentir, et ils apprirent qu'une

femme jeune, jolie, spirituelle et vertueuse, qui sait tirer parti des

dons qu'elle a reçus du ciel, est aussi une puissance, qu'on ne peut

opprimer impunément.

[760] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 85, _lettre_ du 23

juin 1652.

Vers la fin de juillet, et aussitôt que Rohan eut été déclaré duc et

pair au parlement, il reçut un cartel du chevalier Renaud de Sévigné,

pour qu'il eût à lui rendre raison de sa conduite envers la marquise,

sa parente. Tous deux se rendirent hors de la ville; un exempt du duc

d'Orléans, par ordre de Son Altesse Royale, vint arrêter Rohan au

moment où les deux combattants venaient de mettre bas leur pourpoint et

de tirer leurs épées[761]. Le duc d'Orléans donna un garde à Rohan et

un au chevalier Renaud de Sévigné, pour les empêcher de se battre:

cette mesure, qui était selon les usages de ce temps, calma les

craintes de la duchesse de Rohan, qui l'avait provoquée; mais elle fit

tort à la réputation de son mari, dont la bravoure était suspecte: il

passait pour être plus habile à la danse qu'à l'escrime[762]. C'était

d'ailleurs un moyen de différer l'issue de cette affaire, et non de la

terminer. Les amis de madame de Sévigné ne paraissaient pas disposés à

céder.

[761] LORET, _Muse Historique_, liv. III, p. 85, 87, _lettre_ en

date du 23 juin 1652.

[762] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 205.

Le duc de Rohan reçut bientôt un nouveau cartel du marquis de

Tonquedec, qui, n'obtenant pas de réponse, fit parler au duc par les

comtes de Vassé et de Chavagnac. Rohan ne répondit à ceux-ci que d'une

manière évasive: alors le comte du Lude, le duc de Brissac et le comte

de Chavagnac allèrent de nouveau le trouver, et lui signifièrent que

s'il ne se battait pas avec Tonquedec, il fallait qu'il tirât l'épée

contre eux, et qu'il eût à se pourvoir de deux amis qui voulussent avec

lui se battre contre eux. Le barbare usage de ces duels collectifs

n'était pas, comme l'on voit, entièrement aboli, quoique les exemples

en fussent devenus rares. Le duc de Rohan se vit ainsi forcé de

promettre de répondre à l'appel de Tonquedec, aussitôt qu'il pourrait

se délivrer de son garde. La duchesse de Rohan, qui craignait pour les

jours de son mari, était, dit Conrart, un garde bien plus difficile à

éviter que celui qui lui avait été donné par le duc d'Orléans. Elle

faisait veiller le duc de Rohan en tous lieux, même la nuit, de peur

qu'il ne lui échappât; mais on disait dans le monde qu'elle n'avait pas

tant de peine à le garder et à l'empêcher de se battre qu'elle voulait

bien le faire croire[763]. C'est alors qu'elle se repentit vivement de

s'être attaquée à notre jeune veuve, et d'avoir été à son égard si

injuste et si arrogante. Cependant, elle réussit à empêcher le combat,

et cette affaire n'eut pas d'autre suite, soit à cause de

l'intervention de madame de Sévigné, soit parce que les deux

antagonistes, suivant des partis différents, ne purent se rejoindre,

soit enfin parce que le rapide affaiblissement de la santé du duc de

Rohan ne lui permit pas de réparer le tort que cette aventure faisait à

son honneur. En effet, aussitôt après le retour du roi, le duc et la

duchesse de Rohan furent exilés de Paris, et le duc de Rohan mourut le

dernier jour du mois de février de l'année suivante, à son château de

Chanteloup, où, déjà gravement malade, il s'était fait transporter, par

l'avis des médecins, pour respirer un meilleur air[764].

[763] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 155.

[764] LORET, _Muse historique_, liv. VI, p. 35, _lettre_ 10 en

date du 6 mars 1655.

CHAPITRE XXXIV.

1652-1663.

Le retour du roi dans Paris en fait disparaître toute la société

de la Fronde.--Scarron seul reste.--Sa maison devient le

rendez-vous de tous les jeunes seigneurs royalistes.--Changement

opéré dans son intérieur.--Il épouse la petite-fille d'Agrippa

d'Aubigné.--Réflexions sur les événements extraordinaires que

fournit l'histoire, comparés aux fictions des poëtes et des

romancières.--Le mariage de Scarron fit peu de sensation.--Sa

femme, connue sous le nom de _la belle Indienne_.--Diverses

versions sur ses aventures et son mariage.--Le bruit court que

Scarron va se transporter aux îles, et que sa femme est

enceinte.--Liaison de madame Scarron et de Ninon de

Lenclos.--Madame Scarron reste pieuse et vertueuse, malgré cette

liaison.--Elle est aimée du marquis de Villarceaux.--Scarron va à

Tours pour affaires de famille.--Madame Scarron attire chez son

mari la meilleure société.--Changement heureux qu'elle opère en

lui.--Madame Scarron reçue dans les plus hautes

sociétés.--Observations judicieuses de Saint-Simon sur les

changements opérés par l'invention des sonnettes de renvoi sur

l'intérieur des familles.--Le défaut de cette invention fut utile

à madame Scarron pour se faire bien accueillir.--Motifs qui

empêchaient alors madame de Sévigné de contracter une liaison

intime avec madame Scarron.

Le retour du roi dans Paris et l'arrestation du cardinal de Retz

avaient fait disparaître de la capitale toute la brillante société de

la Fronde: Gaston et toute sa cour, MADEMOISELLE et ses dames

d'honneur, Condé et son brillant cortége d'officiers, et toutes les

dames de son parti, les duchesses de Châtillon, de Montbazon, de Rohan,

de Beaufort; tous les amis et partisans du coadjuteur, le duc de

Brissac, Renaud de Sévigné, Châteaubriand, Lameth, Château-Regnauld,

d'Argenteuil, d'Humières, Caumartin, d'Hacqueville et l'Écossais

Montrose[765].

[765] RETZ, t. XLVI, p. 226, 230.

Toutes ces personnes, et beaucoup d'autres, plus ou moins liées avec

madame de Sévigné, avaient été exilées de Paris par lettres de cachet,

ou étaient forcées de partir ou de se cacher, par la crainte d'être

arrêtées. De tous ceux qui avaient marqué par leur opposition à la

cour, Scarron seul, retenu et défendu par ses infirmités, était resté;

et ce qui paraît étrange, c'est que sa maison ne cessa point d'être

aussi fréquentée qu'auparavant; elle continua à être le rendez-vous de

tout ce qu'il y avait de monde élégant, jeune, spirituel et aimable.

Non-seulement les seigneurs royalistes se montraient, comme avaient

fait ceux de la Fronde, empressés à la fréquenter, mais, ce qu'on

n'avait pas vu jusque alors, des femmes d'un haut rang, d'une

réputation irréprochable, y allaient, et ne s'y trouvaient point

déplacées.

Quand on se rappelle les virulentes et détestables satires qu'avait

écrites contre Mazarin ce prince des poëtes burlesques, on comprend

qu'il est nécessaire d'expliquer pourquoi, après le retour de Mazarin

et lors de la toute-puissance de ce ministre, Scarron continua à être

l'objet d'une faveur publique si marquée.

Un grand changement s'était opéré dans l'intérieur du vieux poëte, dans

son mode d'existence, dans les dispositions de son esprit, et surtout

dans les sentiments de son cœur.

A l'époque où les événements de la seconde guerre de Paris se

succédaient avec le plus de rapidité, au commencement de juin de

l'année 1652, Scarron se maria[766]: ce fut de sa part un acte de

charité envers une enfant, et cet acte de charité devait avoir un jour

sur les destinées de la France une plus longue influence que tous les

mouvements que se donnaient alors Turenne et Condé, Mazarin et

Retz[767].

[766] LORET, liv. III, p. 77, _lettre_ en date du 9 juin 1652;

liv. III, p. 139, _lettre_ 40 en date du 5 octobre 1652; liv.

III, p. 154, _lettre_ 45, en date du 9 novembre 1652.--Conférez

les frères PARFAICT, _Hist. du Théastre François_, t. VI, p.

351.--SEGRAIS, _Mém._, dans les _Œuvres_, t. II, p. 65, 85,

100, 105.--LORET, liv. II, p. 179, en date du 31 décembre

1651.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de madame de Maintenon_, t. I, p.

144.--DREUX DU RADIER, _Mém., hist. et critiques des reines et

régentes de France_; Amsterdam, 1782, t. VI, p. 343.--Madame

SUARD, _Madame de Maintenon peinte par elle-même_, édit. 1810, p.

12.--Madame GUIZOT, _Vie de Paul Scarron_, dans la _Vie des

poëtes français_, par M. Guizot, p. 489.--MONMERQUÉ, _Biographie

universelle_, t. XXVI, p. 267.--FABIEN PILLET, _ibid._, t. LXI,

p. 44.

[767] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. I, p. 42, _lettre_ à

mademoiselle d'Aubigné, édit. 1619, p. 19; édit. 1700, p. 11;

édit. 1737, p. 54.

La petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, âgée de seize ans et demi[768],

éclatante de fraîcheur, éblouissante de beauté, adorable par ses grâces

et son esprit, ravissante de pudeur et d'innocence, était devenue la

femme de ce poëte bouffon et obscène, de ce cul-de-jatte, de cet

assemblage de toutes les difformités, de toutes les souffrances

humaines, ruiné, endetté, ne subsistant que des produits précaires de

sa plume. Telle était la misère profonde où se trouvait plongée une

famille jadis puissante et illustre, que la jeune fille se trouva tout

heureuse d'avoir inspiré de la pitié au généreux Scarron, et, en

recevant la main de cet infirme vieillard, de se condamner par

l'hymen, durant les plus belles années de sa vie, à un triste célibat.

[768] MONMERQUÉ, article _Maintenon_, dans la _Biographie

universelle_, t. XXVI, p. 265.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 32 / 38 段