relâchèrent les liens de la discipline dans son armée, et affaiblirent
son autorité parmi les siens. Ce fut là sans doute pour Condé un des
plus fâcheux résultats de son séjour dans Paris, un de ceux qui
contribuèrent le plus à la chute de son parti. Quand il voulut
reprocher aux chefs de son armée la dévastation des campagnes, qui lui
attirait tant de haine, Tavannes lui répondit avec insolence que la
cavalerie ne pouvait vivre sans fourrage, et que le meilleur moyen de
s'en procurer était de couper les blés. Chavagnac, qu'il réprimanda
justement pour un vol de trois cent mille livres de marchandises,
commis par ses soldats, le quitta, et passa dans le parti du roi[718].
Condé eut une altercation avec le comte de Rieux: celui-ci, dans
l'emportement de sa colère, osa le frapper. Gaston fit aussitôt
conduire de Rieux à la Bastille[719]; mais ce manque de respect envers
un prince du sang est considéré par l'avocat général Talon[720], qui
pourtant haïssait Condé, comme un des symptômes les plus manifestes de
l'anéantissement de tout principe d'ordre, comme un des signes
certains de la dissolution de la monarchie: tant alors, malgré les
progrès de l'opposition et les excès de la sédition, la vénération pour
la race royale était encore empreinte dans tous les esprits! Nemours,
méprisant les ordres de Condé, et pensant que c'était bien assez de lui
avoir immolé son amour sans lui sacrifier sa haine, força enfin
Beaufort à se battre pour une misérable querelle de préséance. Nemours
fut tué[721], et sa mort causa la même émotion qu'un malheur public.
Les hommes regrettaient en lui un guerrier brave et chevaleresque, qui
voulait la paix. Beau, galant, gracieux et enjoué[722], il fut pleuré
des femmes, et plus amèrement et plus longtemps de la sienne que de
toute autre, quoique moins qu'aucune autre elle eût à se louer de lui.
La duchesse de Châtillon fut pendant quelque temps plongée par cette
mort dans un état de désespoir. «De vingt amants qu'elle a favorisés,
dit Bussy, elle n'a jamais aimé que le duc de Nemours[723].»
[718] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 188.
[719] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 293.
[720] TALON, t. LXII, p. 442.
[721] MONTPENSIER, t. XLI, p. 289, 290.--MONGLAT, t. L, p.
357.--RETZ, t. XLVI, p. 148.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.
243.--CHAVAGNAC, t. I, p. 184.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.
172.--LORET, liv. III, p. 104; liv. IV, p. 50, _lettres_ en date
des 4 août et 2 mai.
[722] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 159; _Hist.
am. des Gaules_, 1754, t. I, p. 131.
[723] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 162 et 194.
Tout semblait se réunir pour accabler Condé. La forteresse de Montrond,
où il avait déposé une grande partie de ses munitions et de ses
équipages de guerre, se rendit au maréchal de Palluau après un long
blocus[724]. Le prince de Lorraine par sa retraite avait réalisé la
railleuse menace qu'il avait faite, lors de la procession générale,
d'abandonner Condé à la protection de sainte Geneviève[725]. Le
parlement, ou plutôt ce qui restait de jeune conseillers de cette
compagnie, avait, dans une de ses séances, déclaré le roi captif et le
duc d'Orléans régent, et nommé Condé pour commander les troupes; mais
les présidents à mortier, le procureur général Fouquet, les avocats
généraux Talon et Bignon, déployant alors un grand courage, refusèrent
de siéger et de prêter leur ministère à ces arrêts. Alors cette
compagnie, abandonnée de ses chefs, n'étant plus obéie du peuple, ne
voulut plus s'assembler. Condé, par des émeutes, par les chaînes et les
barricades qu'il faisait tendre tous les jours, essaya de l'y
contraindre par la peur; mais il ne put y réussir[726]. La création
d'une lieutenance générale fut une mesure absurde, et contraire à tous
les usages du royaume sous un roi majeur; le duc de Beaufort fut
arbitrairement substitué comme gouverneur de Paris à l'Hospital, et
Broussel remplaça Lefebvre-La-Barre, prévôt des marchands, qui avait
donné sa démission après le massacre de l'hôtel de ville: toute cette
magistrature tyrannique, à laquelle on voulait donner une forme légale,
ne put imprimer de force aux arrêts illégalement rendus par un
parlement incomplet, dominé par la crainte. Il fut impossible de lever
les taxes en hommes et en argent qu'on avait mises sur les bourgeois de
Paris[727]. Alors Condé se trouva réduit, pour faire subsister ses
troupes et se procurer de quoi les payer, à leur laisser piller, dans
les environs de Paris[728], les maisons de ceux qui étaient connus pour
être royalistes ou mazarinistes, ou qui, quoique frondeurs, n'étaient
pas _princistes_, pour nous servir du jargon de ce temps; car chaque
époque de révolution a le sien. Dès lors Condé fut en horreur à tous
les honnêtes gens[729]: un pamphlet du cardinal de Retz, intitulé _les
Intrigues de la paix_, dont il se vendit en peu de jours un nombre
prodigieux d'exemplaires, et dans lequel se trouvait démasqué le secret
des négociations de Condé avec l'Espagne et avec Mazarin, acheva de
désabuser ceux qui étaient le plus prévenus en faveur de la cause des
princes, et enleva à ceux-ci le peu de partisans qu'ils avaient encore.
Les incertitudes et les hésitations de Gaston[730], augmentant avec les
craintes du prochain retour du roi dans Paris, achevèrent d'ôter à
Condé son seul appui, et le laissèrent sans ressource et sans moyen de
se soutenir dans la capitale et de continuer la guerre.
[724] MONGLAT, t. L, p. 364.--LORET, liv. III, p. 122, du 8
septembre.
[725] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 268.--TALON, t. LXII, p. 296.
[726] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 98, 109.--TALON, t. LXII, p.
432.
[727] Père BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 311, 313.
[728] CONRART, t. XLVIII, p. 178.--TALON, t. LXII, p. 434.
[729] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 231.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 207.
[730] CONRART, t. XLVIII, p. 109.--TALON, t. LXII, p. 432.
Un seul parti restait à ce prince: c'était de poser les armes devant
son roi. Il le pouvait avec honneur, puisque le prétexte même de la
résistance avait été écarté, et que Mazarin n'était plus en France. Nul
doute que l'espoir d'arriver à ce résultat et de conserver Condé au
roi, mais Condé désarmé et soumis, n'ait été un des motifs qui avaient
déterminé l'habile ministre à s'éloigner. Beaufort, de Guise, Rohan,
Richelieu, résolus à s'arranger avec la cour dès qu'ils virent que
Gaston restait neutre, invitaient Condé à céder; mais aucun d'eux
n'avait assez d'influence sur son esprit pour en arracher cette
détermination[731]. Nemours n'était plus; La Rochefoucauld, grièvement
blessé, était retenu dans son lit: Condé se trouva ainsi livré à la
faction de la duchesse de Longueville, ennemie de ces deux hommes, et
qui l'entraînait du côté des Espagnols, avec lesquels il avait conclu
des traités[732]. Condé avait dit à ceux qui le poussaient à la guerre,
qu'il serait le dernier à prendre les armes, et le dernier à les
poser[733]. Il tint parole. Plusieurs motifs puissants le
déterminaient. Il ne doutait pas, et toute la France en était
convaincue comme lui, que l'exil de Mazarin ne fût une ruse pour
dissoudre les partis; et il prévoyait que ce ministre serait
promptement rappelé. Sous son administration, Condé ne pouvait espérer
aucun commandement, ni aspirer à exercer aucune influence. L'exemple du
duc de Lorraine, plus libre, plus puissant, plus redouté à la tête de
son armée qu'il ne l'avait été à la cour de Nancy, lorsqu'il était
possesseur du duché de Lorraine, séduisait Condé[734]. La guerre était
son élément, les camps sa patrie, les champs de bataille ses délices,
la gloire sa divinité. Son âme altière ne put supporter l'idée de
fléchir sous Mazarin, de profiter d'une amnistie, de languir dans le
repos et l'obscurité.
[731] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 233, 235 et 230.--CONRART, t.
XLVIII, p. 171.--LORET, liv. III, p. 44, 46, 151 et 17, _lettres_
des 24 mars, 7 avril, 20 novembre, 7 décembre.
[732] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 173.--TALON, t. LXII, p. 472.
[733] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 170.
[734] _Ibid._, p. 162.
En vain la duchesse de Châtillon, qui ne voulait pas quitter la France,
essaya d'y retenir Condé: elle ne put rien obtenir. Il paraît même
qu'il avait cessé de l'aimer depuis qu'il n'était plus obligé de la
disputer à Nemours[735]; peut-être aussi eut-il connaissance de sa
liaison avec l'abbé Fouquet, qui commença vers cette époque.
Mademoiselle de Chevreuse, auprès de laquelle cet abbé avait remplacé
le cardinal de Retz, mourut, après trois jours de maladie, dans tout
l'éclat de la jeunesse et de la beauté[736].
[735] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, édit. 1710, p. 193;
_Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 163.--GUY-JOLY, t.
XLVII, p. 23.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.
[736] MONTPENSIER, t. XLI, p. 368.
L'abbé Fouquet, libre de tout engagement de cœur, fut peu de temps
après fait prisonnier, et détenu sur parole dans l'hôtel de Condé.
Investi de la confiance de Mazarin, il eut de fréquentes conférences
avec la duchesse de Châtillon pour les négociations qui avaient lieu
alors entre Condé et la cour. Jeune, aimable, entreprenant, exercé par
l'usage à faire naître et à saisir auprès des femmes l'instant
favorable, l'abbé Fouquet ne tarda pas à mettre à profit les faciles et
amoureuses dispositions de sa belle négociatrice. Puis, par la suite,
quand le retour du roi et le triomphe de Mazarin l'eurent investi d'un
grand crédit, il employa la perfidie pour s'en assurer la possession
exclusive; il la fit exiler à sa terre de Mello (Merlou), près de
Creil. Mais il s'aperçut bientôt qu'en l'isolant de la cour il n'avait
pas écarté tous ses rivaux. A Mello, le chanoine Cambiac, deux Anglais,
mylord Graf, et George Digby comte de Bristol, gouverneur de Mantes et
de l'Isle-Adam, se trouvaient sans cesse auprès d'elle, et firent
éprouver à l'abbé Fouquet toutes les fureurs de la jalousie.
D'ailleurs, la foule des poursuivants que le prince de Condé, par le
respect et la crainte qu'il inspirait, avait écartée, se rapprocha de
la belle duchesse quand on le vit séparé d'elle; et peut-être vit-elle
s'éloigner ce héros, dont la conquête au moins honorait ses charmes,
avec aussi peu de regret qu'il en montra lui-même en la quittant. Le
cardinal de Retz aurait pu lui appliquer ce qu'il a dit de la duchesse
de Montbazon, qu'il n'avait guère vu de femmes qui, dans le vice,
conservassent moins de respect pour la vertu[737]. Cependant madame de
Sévigné, répandue alors dans toute la société des femmes opposées à la
cour, la voyait souvent, et avait avec elle des liaisons d'amitié qui
étaient comme héréditaires dans sa famille. La duchesse de Châtillon
était la fille de ce Montmorency-Bouteville dont nous avons parlé dans
le premier chapitre de cet ouvrage, qui périt sur l'échafaud, victime
de sa passion pour les duels, et dont la mort fut la cause indirecte de
celle du père de madame de Sévigné[738].
[737] BUSSY-RABUTIN, _Hist. am. de France_, 1710, p. 199 à 210;
_Hist. am. des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 162 à 170.--SAUVAL,
_Galanteries des Rois de France_, t. II, p. 96.--Père BERTHOD, t.
XLVIII, p. 370, 371.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 56.
[738] Voyez ci-dessus, chapitre I, p. 6.
Condé partit, abhorré de ce même peuple dont il avait été accueilli
avec des acclamations de joie quelques mois auparavant[739]. Dès qu'il
eut quitté le théâtre des intrigues et des factions populaires, où il
n'avait éprouvé que des chutes, recueilli que des ridicules et des
crimes, et qu'il se retrouva à la tête d'une armée, il redevint
lui-même et ce que la nature l'avait fait, c'est-à-dire un grand
capitaine et un valeureux guerrier. Il se fit suivre par la victoire,
en combattant contre sa patrie avec ces mêmes Espagnols qu'il avait
vaincus lorsqu'il s'était battu pour elle. Il ne tarda pas à s'emparer
de Saint-Porcien, de Rhetel et de Mouzon[740]. Cette fois il fut
sincèrement secondé dans ses plans militaires par le duc de Lorraine,
qui conduisit de nouveau en Champagne ses bandes dévastatrices[741]. En
vain on voulut le faire rétrograder, en lui opposant le traité qu'il
avait signé et l'argent qu'il avait reçu: il répondit qu'il était sorti
de France conformément au traité, mais qu'il n'avait pas promis dans le
traité de n'y point rentrer.
[739] Père BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 364 et 366.--LA
ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.--MONGLAT, t. L, p. 377.
[740] RETZ, t. XLVI, p. 144.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p.
242.--DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de Condé,
second du nom_; 1769, in-12, t. I, p. 370.
[741] RETZ, t. XLVI, p. 181.
Ce fut contre ces deux rudes jouteurs que Turenne eut à lutter. Ce fut
à lui à sauver la France des attaques des ennemis extérieure, qui
eurent lieu simultanément du côté de l'Italie, où les Français
perdirent Casal, qu'ils possédaient depuis 1628; de l'Espagne, où
Barcelone leur fut enlevée; des Pays-Bas, où on leur prit Gravelines et
Dunkerque. Il fallait encore que les victoires dans l'intérieur fussent
aidées par les négociations de Mazarin, et parvinssent en même temps à
anéantir la guerre civile, qui, apaisée dans la capitale, continuait
avec acharnement dans le midi du royaume; il fallait aller délivrer
Bordeaux, dont les rebelles étaient en possession, et qu'ils avaient
fait le centre de leurs opérations[742].
[742] MONGLAT, t. L, p. 378, 380, 382, 383, 386, 389,
390.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 174, 389, 390.
La déclaration du roi dans la séance du Louvre du 22 octobre (1652),
qui interdisait aux cours de justice toute discussion sur les affaires
du royaume, et bannissait arbitrairement plusieurs de leurs membres,
des princes du sang, des pairs de France, et tous les principaux
fauteurs de la Fronde, ne fut pas vérifiée au parlement sans
opposition. Camus de Pontcarré, Le Boindre, Le Boult, et quelques
autres magistrats, réclamèrent les garanties précédemment accordées par
la reine régente sous la minorité du roi: les discours qu'ils
prononcèrent en cette occasion furent les derniers accents que fit
entendre sous ce règne la liberté parlementaire. Le jour qui termina
l'année 1652 vit éclore plusieurs édits bursaux pour lever de l'argent
par voies extraordinaires[743]. Ces édits, contraires à la déclaration
du 24 octobre 1648, et qui l'anéantissaient, furent enregistrés sans
résistance par le parlement de Paris, et ne donnèrent lieu à aucune
remontrance de la part de la cour des aides.
[743] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 467 à 481.
Ainsi fut annulée la puissance politique des parlements et l'influence
de la magistrature sur le gouvernement de l'État. L'autorité royale
n'eut plus de digue légale. Les magistrats étaient pris dans la
bourgeoisie, parmi les légistes, les commerçants; il y avait donc une
sympathie naturelle et une communauté d'intérêts entre les parlements
et les classes riches du tiers état. A un petit nombre d'exceptions
près, celles-ci restèrent étrangères aux hautes dignités militaires et
ecclésiastiques, qui étaient devenues le patrimoine exclusif de la
noblesse. Les princes du sang, les seigneurs puissants étaient donc
unis avec les nobles par les mêmes motifs que le tiers état avec les
parlements; ils avaient voulu, de même que les parlements, se rendre
redoutables à l'autorité royale. Cette faction, par suite des derniers
événements, se trouvait représentée par le seul Condé; et sa fuite à
l'étranger, ses alliances avec lui, les troupes étrangères qu'il
commandait, avaient converti une guerre civile en une guerre étrangère.
Si celle-ci pouvait être terminée heureusement et par un traité de
paix, sans aucune concession à un sujet révolté, l'autorité royale
s'établissait alors sans contrôle et sans obstacle, et n'avait plus
rien à redouter que de ses propres excès ou de sa faiblesse, ou de
l'impéritie de ceux qui pouvaient être appelés à l'exercer. Ce fut ce
grand œuvre que Mazarin entreprit, et qu'il termina heureusement.
CHAPITRE XXXII.
1652-1653.
Effet que produit sur les esprits l'existence d'un gouvernement
ou sa désorganisation.--Les habitants paisibles de la France
désespèrent d'y voir renaître la tranquillité.--Plusieurs songent
à l'abandonner.--Balzac veut se transporter en Hollande.--Ce
qu'il écrit à Conrart à ce sujet.--Conrart et le duc de
Montausier empêchent Balzac d'exécuter son projet.--Le duc de
Montausier est blessé en faisant la guerre contre les
rebelles.--Inconvénients de la guerre pour Balzac.--Il ne peut
recevoir les nouveaux livres de Paris.--Sa lettre à Conrart à ce
sujet.--Explications sur cette lettre.--Détails sur Salmonet de
Montet.--Sur Ogier.--Sur l'ouvrage de Ménage, intitulé
_Miscellanea_.--Idylle de ce recueil, dédiée à madame de
Sévigné.--Vers de cette dédicace.--Reproche de poëte fait par
Ménage à madame de Sévigné, qui manque de vérité.--L'affaire du
duc de Rohan et du marquis de Tonquedec le démontre.
Nous l'avons déjà dit, tant que l'autorité publique maintient
l'exercice des lois et de l'administration, qu'elle lève régulièrement
des impôts et s'appuie sur des armées disciplinées et obéissantes,
quelles que soient les attaques dont elle est l'objet, on se refuse à
croire qu'elle puisse jamais être arrêtée dans son action. Les moyens
qu'elle a de se soutenir sont si concentrés, si nombreux et si
puissants, ceux de ses adversaires toujours si disséminés et si
faibles, qu'on n'imagine même pas comment ceux-ci pourraient opérer un
bouleversement: et en effet, il n'aurait jamais lieu si cette opinion
ne donnait pas au pouvoir lui-même une idée exagérée de sa force, un
aveuglement et un orgueil qui lui font mépriser cette sage défiance,
cette continuelle vigilance, nécessaires à sa durée; s'il ne se livrait
pas, dans son indolence, aux mains de l'impéritie et de la trahison.
Lorsque les factions ont pris la place de cette autorité publique
anéantie, on a aussi peine à comprendre comment l'ordre pourra renaître
du sein du désordre; et comme alors tous les partis parlent un langage
également faux, parce qu'il est toujours passionné ou hypocrite,
l'honnête homme éclairé qui les méprise tous, dont toutes les habitudes
sont contrariées, toutes les jouissances troublées, toutes les
espérances dissipées par la tempête, se détache de sa patrie; ou plutôt
il songe alors à aller chercher sous un gouvernement régulier le repos,
dont il ne prévoit plus pouvoir goûter les douceurs dans le pays qui
l'a vu naître.
Telles étaient les dispositions où se trouvait Balzac à l'époque de
cette seconde guerre de la Fronde. Cette ancienne gloire, cet ancien
soutien de l'hôtel de Rambouillet, regardé alors comme le premier
écrivain en prose que la France possédât, tâchait de prolonger son
existence par un régime constant, et, comme il le dit lui-même, par des
débauches régulières de lait d'ânesse. Retiré à sa terre de Balzac,
près d'Angoulême, les dissensions qui déchiraient la France
l'affectaient si douloureusement, que, malgré la débilité de l'âge et
la faiblesse de sa santé, il avait pris la résolution de se retirer en
Hollande. Le 10 mai de cette année 1652, c'est-à-dire après la nouvelle
de l'entrée de Condé à Paris, il écrivait à son ami Conrart, qui était
resté dans la capitale pendant cette terrible lutte: «Si Dieu n'a pitié
de nous, et ne nous envoie bientôt sa fille bien aimée, qui est madame
la Paix, je suis absolument résolu de fuir des objets qui me blessent
le cœur par les yeux. Quand je serais plus caduc et plus malade que
je ne suis, je sortirais du royaume, au hasard de mourir sur la mer, si
je m'embarque à La Rochelle, ou de mourir dans une hôtellerie, si je
fais mon voyage par terre[744].»
Balzac eût, malgré les instances de Conrart, exécuté son projet, sans
les blessures que reçut le duc de Montausier en combattant contre les
rebelles. Le duc se vit forcé de revenir à Angoulême pour se faire
soigner, et il resta longtemps dans un état de faiblesse qui lui
interdisait toute occupation. La société et les entretiens de Balzac
devinrent pour Montausier la plus agréable de toutes les distractions
aux maux qu'il endurait; il le pria de ne pas l'en priver, et fit tous
ses efforts pour l'engager à renoncer au projet qu'il avait conçu. De
son côté, Balzac retrouva dans le commerce intime de M. et de madame de
Montausier un charme qui lui rappelait les beaux jours de l'hôtel de
Rambouillet[745]. Cette circonstance empêcha donc Balzac d'aller mourir
ailleurs que dans sa patrie; mais il souffrait vivement des privations
que la guerre lui imposait, et surtout de l'interruption des courriers
et des voitures, qui l'empêchait de recevoir les lettres que son ami
Conrart lui écrivait et les livres qu'il lui envoyait.
[744] _Lettres de feu Balzac à M. Conrart_; Paris, 1659, in-18,
p. 194, liv. III, _lettre_ 16.
[745] _Ibid._, p. 201, 203, liv. III, _lettre_ 19.
Le 20 juillet, c'est-à-dire après avoir reçu des nouvelles du combat de
Saint-Antoine et du massacre de l'hôtel de ville, il lui écrivait:
«Ayant appris les nouvelles générales, et n'ayant point eu des vôtres
particulières, je ne puis que je ne sois en peine de vous, de M. de
Grasse (Godeau) et de M. de Chapelain. Je crains tous les coups de la
tempête pour des biens si rares et si précieux, pour des biens que j'ai
dans le vaisseau agité. Dieu veuille calmer votre Paris et rassurer nos
provinces! Ne fera-t-il pas descendre du ciel en terre cette fille bien
aimée pour laquelle je soupire jour et nuit? Il y a dans la maladie de
l'État je ne sais quoi de divin qui se moque de la raison humaine.
Aristote, Tacite, Machiavel, ne verraient goutte dans nos ténèbres.
Toute la prudence est ici accablée par la force du destin; les moindres
de ces désordres sont ceux qui troublent le commerce de nos Muses; et
néanmoins je ne les estime petits que par la raison des plus grands.
Car en effet quel malheur d'être privé pendant si longtemps de la
consolation de nos livres, de nos chastes et innocentes voluptés! de ne
plus rien voir de Port-Royal et de la boutique des Elzevirs! de ne
pouvoir lire ni les remontrances de M. Salmonet, ni les vers de Ménage,
ni les sermons de M. Ogier!»
Ainsi, nous apprenons par cette lettre que tout ce qui sortait de la
plume des solitaires de Port-Royal attirait aussitôt l'attention des
savants comme des gens du monde. Quant à Salmonet, il était, ainsi que
son frère, attaché au service du cardinal de Retz; et tous deux le
suivirent à Nantes[746], et partagèrent sa captivité. Le dernier, qu'on
nommait de Montet, du nom de sa famille, fut depuis lieutenant-colonel
du régiment écossais de Douglas, et tué en Alsace; l'autre Robert de
Montet de Salmonet, dont parle Balzac, s'était fait un nom par une
histoire des derniers troubles d'Angleterre, et venait de publier, sous
le voile de l'anonyme, mais avec l'approbation du cardinal de Retz, une
brochure in-folio de 72 pages, sortie des presses du fameux imprimeur
Antoine Vitré, intitulée: _Remontrance très-humble faite au sérénissime
prince Charles II, roi de la Grande-Bretagne, sur les affaires
présentes_[747]. Cet écrit de circonstance fut alors regardé comme un
chef-d'œuvre; son succès et son titre seul prouvent suffisamment
qu'alors l'usurpation de Cromwell n'était pas tellement consolidée
qu'on n'entretînt encore en France des espérances de voir remonter
Charles II sur le trône. Ogier, si peu connu aujourd'hui, était un
prédicateur célèbre et grand littérateur[748], faisant, comme beaucoup
de littérateurs de cette époque, de petits vers et des dissertations
critiques, et mêlant les combats littéraires aux exercices de sa
profession. Il avait pris, en gardant l'anonyme, la défense de Balzac
contre le père Goulu, général des feuillants; et son apologie fut
trouvée si belle, que Balzac fut soupçonné d'avoir eu la faiblesse de
vouloir passer pour en être l'auteur. A l'époque de la lettre de Balzac
que nous venons de transcrire, Ogier venait de publier, sous le titre
singulier d'_Actions publiques_[749], le premier volume des sermons
qu'il avait prêchés à Paris. Il paraît que la beauté de son débit avait
beaucoup servi à sa réputation; car lorsque Balzac l'entendit prêcher
pour la première fois dans l'église de Saint-Cosme, il dit: «Ce
théâtre est trop petit pour un si grand acteur[750].» On conçoit,
d'après ces antécédents, l'impatience que Balzac avait de lire dans
leur première nouveauté, des compositions dont il avait conçu une idée
si avantageuse.
[746] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 308 à 312.
[747] _Mémoires de Michel de Marolles_, 1755, t. I, p. 244; et t.
III, p. 360.
[748] WEISS, _Biographie universelle_, article _Ogier_
(François).
[749] OGIER, _Actions publiques_, 1652, 1655, 2 vol. in-4º.
[750] _Ménagiana_, t. I, p. 305.