Il ne faut pas s'étonner si l'on voyait alors des abbesses, même

cloîtrées, figurer à cette époque dans le monde et dans les cercles de

Paris. Un grand nombre de religieuses avaient été obligées de quitter

leurs couvents et de se réfugier en ville, pour fuir les dangers

auxquels elles étaient exposées de la part d'une soldatesque sans

frein, qui pillait et dévastait les campagnes; mais ces exilées du

cloître retrouvaient des périls aussi grands, quoique d'une autre

nature, dans le sein de la capitale. Plusieurs d'entre elles, par le

séjour qu'elles y firent, ajoutèrent un nouveau genre de scandale à

ceux que présentaient déjà les désordres de ces temps, mais elles

n'outragèrent pas aussi ouvertement la morale publique que les

religieuses de Longchamps. L'abbaye de Longchamps, fondée près du bois

de Boulogne par la sœur de saint Louis, et richement dotée par cette

princesse, avait été soustraite par elle à la juridiction de l'évêque

de Paris et du clergé régulier, et placée sous la direction des frères

mineurs, c'est-à-dire des cordeliers de l'ordre de Saint-François. De

là était résulté le relâchement à la règle, et la corruption qui en

avait été la suite. Elle s'y perpétuait depuis le quatorzième siècle,

et avait encore augmenté pendant la régence et la Fronde. Les parloirs

n'étaient point fermés; des hommes, qui n'étaient pas même parents des

religieuses, y avaient accès, et s'entretenaient avec elles à l'insu de

l'abbesse. Les confesseurs venaient de nuit, sous prétexte de remplir

les devoirs de leur ministère, et se trouvaient ainsi à des heures

indues tête à tête avec leurs pénitentes. Quelques-uns même, gagnés à

prix d'argent, avaient ouvert leurs confessionnaux à des laïques

déguisés; des jeunes gens avaient été surpris nuitamment introduits

dans l'intérieur du couvent par de jeunes religieuses, ou par les

sœurs tourières, avec lesquelles les frères mineurs étaient sur le

pied d'une indécente familiarité. Les recteurs du monastère et les

pères provinciaux, qui étaient les supérieurs ecclésiastiques de

l'abbesse, au lieu de la seconder dans ses pieux efforts pour la

répression des abus, la punition des délits, révoquaient et annulaient

les mesures qu'elle prenait pour y mettre un terme. Le désordre et

l'insubordination croissaient rapidement, et semblaient être portés à

leur plus haut point, lorsque la marche des troupes et les progrès des

opérations militaires autour de Paris forcèrent toute la communauté de

Longchamps de se réfugier dans cette capitale. Les sœurs qui avaient

lutté avec tant d'audace contre l'autorité de l'abbesse s'en

affranchirent entièrement, et ne conservèrent même plus les apparences

de la soumission. On les vit, gardant leur costume de religieuse,

donner à ces vêtements, symbole de la pureté et de la sévère pudeur,

une immodeste élégance, que le charme de la nouveauté et le contraste

de leur sainte profession rendaient plus voluptueuse et plus

séduisante. Elles portaient des rubans couleur de feu, des gants

d'Espagne, des montres d'or, des bijoux, et tous les ornements mondains

que pouvait admettre le genre d'habits dont elles étaient revêtues.

Sous prétexte de faire des visites à leurs parents, leurs

connaissances, elles sortaient, et passaient des jours et des nuits

dans la chambre de leurs amants. L'abbesse, de concert avec les

religieuses les plus âgées, et avec les jeunes religieuses qui ne

s'étaient point écartées de leurs devoirs, se détermina à avoir recours

à l'autorité supérieure. Sur l'instance du procureur général, l'abbaye

de Longchamps avait été replacée, dès l'année 1560, par un arrêt du

parlement, sous la discipline de l'évêque de Paris; mais l'ordre des

frères mineurs n'avait pas voulu reconnaître cet arrêt: et d'ailleurs

il en eût été autrement, qu'on n'eût rien pu espérer du cardinal de

Retz, qui, en sa qualité de coadjuteur, administrait le diocèse. Ses

mœurs étaient connues, et on savait qu'il ne consentirait jamais à

prendre aucune mesure qui pût attenter aux priviléges d'un ordre

monastique qui lui était dévoué, et qui, par le nombre et la richesse

de ses couvents, avait dans Paris une grande influence. L'abbesse crut

donc devoir s'adresser directement au pape. Elle lui fit présenter une

supplique, qui fut écoutée favorablement. Le cardinal de La

Rochefoucauld, d'après les ordres du saint-père, en écrivit au

respectable Vincent de Paul; et sur le rapport de ce pieux

ecclésiastique (rapport où nous avons puisé ces faits), lorsque la

guerre de la Fronde fut terminée, on prit des mesures pour rétablir la

règle dans le couvent de Longchamps. Ces mesures furent efficaces; mais

cependant le monastère ne subit pas une reforme aussi sévère que celle

qu'avait opérée dans Port-Royal des Champs son abbesse, la célèbre

Angélique Arnauld, qui quarante ans avant cette époque, refusa à son

propre père la permission d'entrer dans l'intérieur de son

cloître[691].

[691] _Lettre de_ SAINT VINCENT DE PAUL _au cardinal de La

Rochefoucauld sur l'état de dépravation de l'abbaye de

Longchamps, en latin, avec la traduction française et des notes_,

p. J. L. (J. Labouderie); Paris, 1827, in-8º (21 pages). Le

texte latin de cette lettre avait été publié dans l'ouvrage de J.

DELORT, intitulé _Mes Voyages aux environs de Paris_, 1821,

in-8º, t. II, p. 167 à 175. Delort a cru que cette lettre était

adressée au cardinal Mazarin: elle est datée de Paris, le 25

octobre 1652.--_Gallia christiana_, in-fol., t. VII, p. 943.--LE

BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. III, p. 26.--GRÉGOIRE,

_les Ruines de Port-Royal des Champs_, 1809, in-8º.--Sur la

réforme d'Angélique Arnauld, et la fameuse journée du Guichet,

conférez SAINTE-BEUVE, _Port-Royal_, t. I, p. 115.

CHAPITRE XXX.

1652-1653.

Condé se réconcilie avec les Parisiens, par l'activité qu'il met

à les défendre.--Il conduit quelques-unes de ses compagnies à

Saint-Cloud et à Saint-Denis.--Les bourgeois sont glorieux de

servir sous lui.--MADEMOISELLE obtient la permission de faire

entrer les troupes de ce prince dans Paris.--Combat sanglant de

Saint-Antoine.--Prodiges de valeur.--Mort de Saint-Mesgrin.--Son

amour pour mademoiselle du Vigean.--Exploits de La Ferté et de

Turenne.--Effet produit par les chefs de l'armée de Condé,

rentrant blessés dans Paris.--Entrevue de Condé avec

MADEMOISELLE.--Désolation de Condé.--Il retourne au combat, et

rentre dans Paris avec son armée.--MADEMOISELLE est l'héroïne de

cette journée.--Souvenir qu'elle en conserva, et ce qu'elle dit

d'elle dans ses Mémoires.

Quoique les habitants de Paris eussent refusé d'admettre dans leur

ville les troupes des princes; quoiqu'ils eussent même formé des

retranchements autour du faubourg Saint-Antoine, pour résister à une

surprise et se mettre à l'abri des maraudeurs; quoique enfin ils

vissent avec peine tant d'officiers étrangers que la présence de Condé

autorisait à séjourner au milieu d'eux, cependant la grande majorité

détestait sincèrement Mazarin. L'antipathie qu'il avait excitée était

nourrie et accrue par les libelles qu'on ne cessait de publier contre

ce ministre, et qu'on répandait avec profusion. On voulait son

expulsion. Les Parisiens ne purent donc sans reconnaissance être

témoins de l'activité et de la bravoure que Condé déploya pour le

triomphe d'une cause qui était aussi la leur. Depuis longtemps

organisés en garde bourgeoise, formant seize régiments subdivisés en

cent vingt-six compagnies[692], qui presque tous avaient pour colonels

des conseillers au parlement et des maîtres des requêtes, les troubles

civils leur avaient donné occasion de s'exercer au maniement des armes,

et leur avaient communiqué, malgré leurs habitudes citadines, une sorte

d'ardeur martiale. Rien ne se communique plus rapidement, plus

facilement, plus généralement, que cette sympathie qui unit entre elles

des masses d'hommes par des peines et des travaux semblables, par des

hasards et des périls communs; où les efforts de chacun s'attirent la

reconnaissance de tous; où l'estime de nos compagnons d'armes nous

rehausse à nos propres yeux, et porte notre courage jusqu'à ce degré

d'exaltation qui ne lui permet pas de fléchir devant la crainte de la

mort. Condé sut profiter habilement de cet enthousiasme pour la gloire

militaire, qui s'était emparé des Parisiens. Il conduisit hors de Paris

quelques compagnies bourgeoises, et les fit se battre avec succès, de

concert avec les troupes réglées, à Saint-Cloud et à Saint-Denis. Ceux

qui avaient fait partie de ces expéditions revenaient fiers d'avoir

servi et combattu sous les ordres du plus grand capitaine du

siècle[693], et ceux qui n'avaient pas eu cet avantage enviaient le

sort de leurs camarades. Condé dut à cette admiration que les bourgeois

avaient conçue pour ses talents militaires, et à l'intérêt qu'il leur

inspirait, son salut et celui de son armée lors de la journée de

Saint-Antoine, le 2 juillet.

[692] _Manuscrit du président de Lamoignon sur la garde

bourgeoise de Paris_, in-4º, cité dans SAINT AULAIRE, _Hist. de

la Fronde_, 1827, in-8º, t. III, p. 312.

[693] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 334.

Pour cette célèbre affaire, nous avons encore l'excellente description

de Napoléon[694]; mais ici sa science et son exactitude stratégique ne

peuvent suffire à l'historien. Jamais peut-être un combat moderne n'a

plus ressemblé à ces combats antiques décrits par les poëtes, où les

chefs s'exposent et se jettent dans la mêlée aussi bien que les

soldats, et où chaque guerrier se bat avec acharnement, non pas

seulement pour la gloire ou pour un intérêt général, mais pour assouvir

ses haines ou ses passions particulières[695].

[694] _Mém. de l'empereur_ NAPOLÉON, _écrits par lui à

Sainte-Hélène_.

[695] DESORMEAUX, _Histoire de Condé_, t. III, p. 297 à 298,

301.--RAMSAY, _Hist. de Turenne_, 1735, t. I, p. 265.--RAGUENET,

_Hist. de Turenne_, 1769, in-12, p. 205 à 218.

La population de Paris sur les remparts et les toits de ses maisons, et

le jeune roi et toute la cour du haut des collines de Charonne,

contemplèrent avec étonnement et avec des émotions également vives,

quoique diverses et opposées, les prodiges de valeur et de génie

militaire que déployèrent dans cette journée Turenne et Condé; tous

deux, comme les deux grands héros du poëme d'Homère, se portant en

avant avec impétuosité; triomphants et victorieux partout où ils

étaient en personne; battus et repoussés là où ils n'étaient point; se

disputant pied à pied les mêmes positions, qui furent prises et

reprises alternativement en versant des torrents de sang; et voyant

leurs meilleurs officiers et leurs plus chers amis, tués ou blessés,

disparaître successivement du champ de carnage[696].

[696] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 338 et 344.--DESORMEAUX, _Hist. du

prince de Condé_, in-12, t. III, p. 297 et 298.--Le maréchal

DUPLESSIS, t. LVII, p. 398.--TALON, t. LXII, p. 410.

Le marquis de Saint-Mesgrin, qui commandait un détachement, avait juré

d'immoler Condé de sa propre main, ou de mourir en le combattant.

Autrefois épris de mademoiselle du Vigean, Saint-Mesgrin n'avait pu

parvenir à l'épouser, parce que le prince de Condé avait mis obstacle à

son dessein en offrant ses hommages à cette jeune beauté, que ses

poursuites avaient enlevée au monde et forcée à se faire carmélite.

Saint-Mesgrin, dès qu'il aperçut Condé dans la mêlée, se précipita sur

lui à la tête de son escadron. Le jeune marquis de Rambouillet, et

Mancini, neveu de Mazarin, le premier par enthousiasme pour la

cause royale, le second par reconnaissance pour un oncle dont

s'enorgueillissait sa famille, se joignirent à Saint-Mesgrin, et le

secondèrent dans sa fureur en la partageant. Ces trois jeunes

guerriers, l'espoir de maisons illustres et puissantes, périrent tous

trois dans cette attaque contre le terrible Condé[697]. Tous trois

furent vivement regrettés, mais nul plus que Saint-Mesgrin. Il ne

laissait point d'enfants. Sa jeune veuve épousa depuis le duc de

Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Elle fut une des plus intimes amies

de madame de Sévigné[698].

[697] RAMSAY, _Hist. du vicomte de Turenne_, 1735, in-4º, t. I,

p. 265 et 267.--LORET, liv. III, p. 91.--RETZ, t. XLVI, p.

124.--CHAVAGNAC, t. I, p. 180.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 226 et

230.--CORBINELLI, _lettre_ dans les _Mémoires du Comte de Bussy_,

t. I, p. 338.--MONGLAT, t. L, p. 349.

[698] SAINT-SIMON, t. I, p. 84, 196.--CONRART, p. 111,

115.--DESORMEAUX, t. III, p. 299, 303.--SOMAIZE, _Dictionnaire

des Précieuses_, 1661, t. I, p. 79.--Au mot CLIDARIS, conférez

_la Clef_, p. 15; SOPHRONIE, dans cet article, est madame DE

SÉVIGNÉ.

Aux douleurs et aux craintes que faisait éprouver aux spectateurs

réunis sur la butte de Charonne une lutte aussi opiniâtre, aussi

sanglante et aussi incertaine dans ses résultats, succéda tout à coup

une surprise qui combla de joie la reine et le jeune roi, et tous les

royalistes rassemblés autour d'eux. On vit le maréchal de La Ferté

venir au secours de Turenne avec sa grosse artillerie, et placer ses

batteries de manière à foudroyer entièrement l'armée des princes, qui,

forcée de tous côtés, se reployait en désordre sur la place d'armes, en

avant de la porte Saint-Antoine, et paraissait ne pas pouvoir échapper

à une totale destruction. Les Parisiens, témoins du même spectacle,

furent saisis de douleur et d'effroi en contemplant le sort qui

menaçait Condé et tous les siens. Des larmes coulèrent de tous les yeux

quand on vit les chefs les plus illustres de son armée traverser la

ville portés par leurs amis ou par leurs écuyers, et laisser de longues

traces de leur passage par le sang qui s'écoulait de leurs

blessures[699]. Mais peu après une autre scène vint faire diversion au

désespoir de cette multitude, et de bruyantes acclamations signalèrent

la sympathie que lui faisait éprouver le spectacle dont elle était

témoin. MADEMOISELLE, accompagnée des duchesses de Châtillon, de

Nemours, de Montbazon, de Rohan, que tant de passions divisaient, qu'un

même et pressant intérêt unissait, se rendait à l'hôtel de ville; et,

par la terreur qu'inspirait la foule immense qui la suivait, elle força

le maréchal de L'Hospital et le prévôt des marchands à signer l'ordre

d'ouvrir les portes de Paris à Condé. Des cris d'enthousiasme et de

reconnaissance furent poussés universellement quand MADEMOISELLE

reparut triomphante aux yeux du peuple, et montra l'ordre qui devait

sauver d'une mort inévitable un héros et tant de braves guerriers qui

s'immolaient pour le salut de tous.

[699] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 167.

Jamais le prince de Condé n'eut plus de droit qu'en ce moment de sa

vie à l'intérêt des âmes élevées, à l'admiration de ceux qui savent

apprécier le véritable courage, qui n'est qu'un instinct farouche quand

les sentiments d'homme, la sensibilité de cœur, ne s'y trouvent pas

réunis. Dans le moment où il se croyait perdu, anéanti sans ressource,

MADEMOISELLE l'envoya prier de quitter un instant le champ de bataille,

pour venir conférer avec elle sur les moyens de le sauver. Il arriva

dans une maison de particulier voisine de la Bastille, où elle lui

avait assigné rendez-vous[700]. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires,

deux doigts de poussière sur le visage, ses cheveux tout mêlés, son

collet et sa chemise pleins de sang, sa cuirasse pleine de coups; et il

tenait à la main son épée nue, dont le fourreau était perdu[701].»

Lorsque MADEMOISELLE lui eut fait part de l'ouverture des portes de la

ville, du secours des compagnies bourgeoises qui s'avançaient pour

protéger sa retraite, et que l'artillerie de la Bastille, d'après les

mesures qu'elle avait prises, allait être dirigée contre les troupes

royales, les traits du guerrier, auparavant sombres et sévères comme

ceux de quelqu'un qui s'apprête à mourir glorieusement, au lieu de

reprendre de la sérénité, exprimèrent tout à coup le plus grand

abattement, la plus profonde douleur. Rassuré sur le sort de son armée

et sur le sien, il songea à ses valeureux compagnons d'armes qu'il

avait vus disparaître du champ de bataille; et, accablé par cette

pensée, il se laissa tomber sur une chaise, et dit, en fondant en

larmes: «Ma cousine, vous voyez un homme au désespoir; j'ai perdu tous

mes amis. La Rochefoucauld, Nemours, Vallon, Clinchamp, Guitaut, sont

blessés à mort.--Non, dit MADEMOISELLE, La Rochefoucauld a une

blessure au visage, mais il a déjà recouvré la vue; Guitaut m'a assuré

que sa blessure n'était pas mortelle: on vient de me donner des

nouvelles de Clinchamp, et il ne court aucun danger; ainsi de Vallon et

de tant d'autres. Espérez, tout ira; restez ici, vous prendrez le

commandement à mesure que vos troupes rentreront.» Comme elle finissait

de parler, on entendit le canon de la Bastille. A ces consolantes

paroles, à ce signal de son salut[702], Condé, ressaisissant toute

l'énergie de son âme et son aspect martial, se lève en disant: «Non, ma

cousine, je ne dois rentrer que le dernier!» Et il part précipitamment,

pour se mettre à la tête de ses troupes et commander la retraite.

MADEMOISELLE, d'après la recommandation qu'il lui avait faite, se tint

près des portes, pour assurer le passage des bagages et des blessés.

[700] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 262.

[701] _Ibid._, p. 262, 263, 265.

[702] MONGLAT, t. L, p. 352.--SAINT-SIMON, _Mém. inéd._, 1829,

in-8º, t. I, p. 49.

On peut dire que si Condé et Turenne furent les héros de cette journée,

MADEMOISELLE en fut l'héroïne. Aussi dit-elle dans ses Mémoires, avec

un souvenir orgueilleux, qui la charmait encore après tant d'années:

«Je commandais comme dans Orléans[703].»

[703] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 265 à 269.

CHAPITRE XXXI.

1652-1653.

Condé reste dans Paris.--Il s'aliène le parlement et les anciens

frondeur.--Il soulève la populace.--Massacre à l'hôtel de

ville.--Ces cruautés ramènent le parlement et les bourgeois de

Paris dans le parti du roi.--Condé frappé par le comte de

Rieux.--Sentiment de Talon sur ce fait.--Nemours se bat en duel

contre Beaufort, et est tué.--Désespoir de la duchesse de

Châtillon.--Condé perd tout crédit dans Paris.--Gaston veut en

vain se déclarer lieutenant général.--Il n'obtient ni troupe ni

argent.--Le peuple refuse de payer les taxes mises par le

parlement.--Mazarin s'éloigne.--La rentrée du roi est

décidée.--Condé, an lieu de se soumettre, quitte Paris.--La

duchesse de Châtillon essaye en vain de le retenir.--Mort de

mademoiselle de Chevreuse.--L'abbé Fouquet, son amant, devient

l'amant de la duchesse de Châtillon.--Condé, à la tête des

Espagnols, s'empare de Rethel et de Mouzon.--Il est aidé par le

duc de Lorraine.--Réponse de ce dernier aux reproches de la

cour.--La déclaration du roi à sa rentrée est enregistrée, mais

non sans opposition.--La puissance des parlements est

anéantie.--L'autorité royale règne sans partage.

Turenne se vit, par le canon de la Bastille et l'ouverture de la porte

Saint-Antoine, arracher une victoire dont les résultats eussent été

décisifs. Il n'avait pu obtenir des habitants de Paris que son armée

traversât la ville sans s'y arrêter; et Condé dut à ses revers mêmes la

faculté d'y faire entrer tout ce qui lui restait de troupes, et de les

y faire résider. Ce fut précisément ce qui occasionna toutes ses fautes

et lui fut le plus fatal. Dès qu'au lieu de la séduction et des

intrigues il put avoir recours à la force, ce dernier moyen, si bien

d'accord avec son caractère altier, fut le seul employé[704]. Lorsque

le duc de Lorraine se fut retiré avec ses troupes, Condé vit que les

siennes étaient, trop peu nombreuses pour tenir la campagne contre

l'armée royale; il voulut contraindre le parlement et les bourgeois de

Paris à lui fournir de l'argent et des hommes. Il leva le masque avec

les anciens frondeurs, qui n'avaient voulu que l'éloignement de

Mazarin, mais non se soustraire à l'autorité légitime du roi; il

répondit à leurs justes reproches avec hauteur et dédain[705]. Il avait

fait venir de Bordeaux son agent le plus actif, le spirituel

Marigny[706]: celui-ci, avec plusieurs de ses affidés, travailla à

exciter le mécontentement de cette partie du peuple que dans les

grandes villes la misère et le vice tiennent toujours disposée à opérer

des bouleversements, lorsque, au lieu de la comprimer, on lui donne les

moyens de se soulever. Le duc de Beaufort, le héros de la populace de

Paris, qu'on avait surnommé _le roi des halles_, joua un des principaux

rôles dans ces trames odieuses[707]. Elles réussirent à occasionner des

émeutes qui épouvantèrent le gouverneur, le prévôt des marchands, les

échevins[708], bannirent toute sécurité, et forcèrent à fuir, sous

divers déguisements, toutes les personnes d'un rang élevé[709] connues

pour être attachées au parti de la cour. Gaston ne provoquait pas ces

désordres, mais il les souffrait et ne faisait rien pour les empêcher,

dans l'espoir qu'ils forceraient le parlement à le déclarer régent. Il

avait aposté parmi le peuple un nommé Peny, autrefois trésorier de

Limoges. Cet homme, suivi d'une grande multitude, se postait souvent à

son palais, et lui présentait des pétitions au nom de la ville entière,

afin qu'il se chargeât de la régence[710].

[704] RETZ, t. XLVI, p. 120.--TALON, t. LXII, p. 402.--CONRART,

t. XLVIII, p. 44, 47, 49, 161 et 163.

[705] CONRART, t. XLVIII, p. 73.

[706] _Ibid._, p. 96, 99, 107.

[707] _Ibid._, p. 93 et 96.

[708] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ en date du 14 juillet

1652.--MONGLAT, t. L, p. 355, 357.--TALON, t. LXII, p. 377, 381,

418.

[709] MONTPENSIER, t. XLI, p. 285.--CONRART, t. XLVIII, p. 42,

47, 49, 51, 61, 68, 169.

[710] LORET, liv. III, p. 98, 21 juillet 1652.--TALON, t. LXII,

p. 370.--CONRART, t. XLVIII, p. 59, 60, 68, 147, 161.--Père

BERTHOD, t. XLVIII, p. 307.

L'impuissance des autorités pour le rétablissement de l'ordre força de

recourir à une assemblée générale des notables bourgeois, qui

n'avait lieu que dans les grandes crises et dans les occasions

importantes[711]. Condé y parut: dès qu'il eut vu qu'il n'en pourrait

rien obtenir, et qu'au contraire les mesures délibérées par cette

assemblée seraient dirigées contre lui et son parti, il sortit de

l'hôtel de ville, et donna le signal à la populace rassemblée sur la

place. Il avait placé parmi elle plusieurs de ses soldats, déguisés en

gens du peuple[712]. Aussitôt un effroyable tumulte commença: plusieurs

personnages, au nombre des plus estimés et des plus respectés, furent

les victimes des assassins et des incendiaires; la terreur se répandit

dans Paris; le duc de Lorraine lui-même eut bien de la peine à

s'échapper, et à se soustraire, à la fureur populaire[713]. Le calme

cependant se rétablit promptement, par les mesures que prirent ceux-là

même qui avaient soulevé la tempête; mais l'horreur d'une si atroce

perfidie retomba entièrement sur Condé: quelque soin qu'il prît, ainsi

que ses partisans, pour éloigner les soupçons et déguiser la part qu'il

avait eue à cet événement, on persista à croire qu'il en était

l'auteur. Les membres du parlement les plus francs dans leur opposition

contre Mazarin, en apercevant l'abîme où l'on plongeait l'État, virent

la nécessité de triompher de leur aversion, et allèrent rejoindre le

roi, avec la résolution de faire tout ce qu'il ordonnerait, ou plutôt

tout ce qui serait ordonné en son nom[714].

[711] TALON, t. LXII, p. 409, 412, 416.

[712] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 116, 121, 128, 135, 162.

[713] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 345, 346.--LA ROCHEFOUCAULD, t.

LII, p. 171.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 279 à 285.--GUY-JOLY, t.

XLVII, p. 227, 229, 232.--LORET, liv. III, p. 92, 95, _lettres_

en date du 7 et 14 juillet 1652.

[714] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ en date du 14 juillet.

Sans vouloir disculper Condé de son odieuse conduite à cette époque, il

faut avouer cependant qu'il n'aurait jamais conçu de lui-même l'idée

d'armer une portion des habitants de la capitale contre l'autre, afin

de régner par la peur, si bon nombre de bourgeois recommandables[715]

par leur réputation et leur existence sociale ne s'étaient point

abandonnés à leur haine contre Mazarin, jusqu'au point de souhaiter que

ses partisans et ceux qui complotaient ouvertement pour sa rentrée

fussent anéantis. «Les hommes, dit à ce sujet le cardinal de Retz dans

ses Mémoires, ne se sentent pas dans des espèces de fièvres d'état qui

tiennent de la frénésie. Je connaissais en ce temps-là des gens de bien

qui étaient persuadés jusqu'au martyre, s'il eût été nécessaire, de la

justice de la cause des princes. J'en connaissais d'autres, d'une vertu

désintéressée et consommée, qui fussent morts de joie pour la défense

de celle de la cour. L'ambition des grands se sert de ces dispositions

comme il convient à leurs intérêts; ils aident à aveugler le reste des

hommes, et ils s'aveuglent encore eux-mêmes après, plus dangereusement

que le reste des hommes.» Un fait rapporté par Conrart prouve que le

cardinal de Retz n'exagère pas le fanatisme de cette époque. Après les

horribles journées dont nous avons parlé, un prêtre de Saint-Jean en

Grève osa dire, en chaire, qu'on devait regretter que tous les

mazarinistes assemblés à l'hôtel de ville n'eussent pas péri et que le

peuple n'en eût pas fait justice. On attribuait généralement à Condé

l'intention d'avoir voulu, par cette émeute, faire assassiner tout ce

qui restait de l'ancienne Fronde; et cette opinion augmenta encore

l'indignation publique contre lui. Dès ce moment son parti déclina dans

la capitale, et celui du roi s'accrut, ou plutôt il n'y en eut pas

d'autre, lorsque Mazarin eut pris, ainsi que nous l'avons dit la

résolution de s'éloigner. Le malheur, ce rude précepteur des hommes,

atteignit toutes les classes, calma les têtes, raffermit les jugements.

La dévastation des campagnes, la défiance et la peur, avaient produit

dans Paris la famine et la misère. Des maladies contagieuses s'y

étaient développées, la petite vérole y faisait de grands ravages[716];

la guerre avait obligé cette année les Parisiens à se renfermer dans

leurs remparts, durant les chaleurs de l'été. Les paysans des environs,

reçus dans la ville avec leurs bestiaux, avaient encore augmenté le

resserrement de la population[717]: à toutes ces causes d'insalubrité

venaient se joindre les émeutes et les tumultes populaires, qui sont

peut-être une de celles qui agissent de la manière la plus funeste sur

la santé publique. En effet, l'expérience de tous les siècles a prouvé

que dans les intervalles de désorganisation sociale et aux époques des

guerres civiles les fléaux destructeurs acquièrent un degré d'intensité

qu'on ne leur connaît point dans des temps plus heureux; parce qu'alors

les organes sont tendus, le sang et le fluide nerveux sont échauffés

par l'effet des passions qui agitent les populations, par les excès

auxquels elles se livrent, par le dérangement de toutes les habitudes,

par le défaut de soins et de prévoyance, tant de la part des magistrats

que de celle des individus.

[715] Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 329.

[716] LORET, liv. III, p. 120 et 159, _lettres_ en date du 1er

septembre et du 16 novembre 1652.

[717] TALON, t. LXII, p. 298, 368, 419, 406, 408 et 412.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 30 / 38 段