un grand nombre de généraux et d'officiers; et ceux des armées campées
dans les environs profitèrent d'un voisinage peu favorable à la
discipline, mais très-propice au plaisir[661]. Il semblait que tous les
jeunes guerriers, que l'élite de la noblesse de France, et même des
pays circonvoisins, s'étaient donné rendez-vous dans la capitale. On
reconnaissait, aux couleurs de leurs écharpes, les chefs dont ils
dépendaient, les partis et les peuples auxquels ils appartenaient:
celles des Lorrains, rouges; des Espagnols, jaunes; de Gaston, bleues;
de Condé, isabelle[662]. Cette réunion de brillants uniformes donnait
un éclat à toutes les fêtes qui avaient lieu alors, et fournissait des
occasions d'en augmenter le nombre. Cependant la présence de tant
d'étrangers, ces drapeaux et ces étendards de l'Espagne que l'on voyait
sans cesse flotter avec les drapeaux et les étendards de la France,
offensaient les regards sévères des magistrats du parlement, et
causaient une vive douleur aux nobles royalistes qui n'avaient pas
rejoint la cour, et aux honnêtes bourgeois qui, en embrassant le parti
de la Fronde, n'avaient pas abjuré l'amour de leur pays.
[661] MONTPENSIER, t. LI, p. 251.
[662] DESORMEAUX, _Histoire de Louis de Bourbon, prince de
Condé_, 1769, in-12, t. III, p. 155.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
313.
C'était précisément cette quantité de guerriers de tant de partis et de
nations qui réjouissait la haute noblesse des deux sexes, entièrement
livrée à l'ardeur des factions et à la fougue de ses passions. Elle y
voyait un signe de force; elle y trouvait un motif de sécurité pour le
présent, et d'espérance pour l'avenir. La plupart de ces héroïnes de la
Fronde, si belles, si jeunes, si coquettes, étaient charmées de se voir
favorisées par les circonstances dans le désir qu'elles avaient de
s'attirer le plus grand nombre d'hommages, de mettre plus de variété et
de séduction dans ce commerce de galanterie que favorisaient
singulièrement l'agitation et le désordre des guerres.
Aussi les fêtes ne discontinuaient pas: MADEMOISELLE en donnait presque
tous les soirs[663]; et quand elle s'en abstenait, ses deux dames
d'honneur, les comtesses de Fiesque et de Frontenac, profitaient de ces
jours de vacances pour en donner à leur tour[664]. La comtesse de
Choisy en rendait pour MONSIEUR, la duchesse de Châtillon pour le
prince de Condé, la présidente de Pommereul pour le cardinal de Retz,
qui ne pouvait admettre chez lui de tels divertissements; mais il y
donnait de somptueux repas. Des soirées brillantes avaient lieu aussi
chez les duchesses de Chevreuse, d'Aiguillon, de Montbazon, de Rohan,
et chez la marquise de Bonnelle. Tous les genres de plaisirs connus
alors trouvaient place dans ces soirées, surtout dans celles que
donnait MADEMOISELLE, les plus complètes et les plus belles. Elle
faisait presque toujours venir les comédiens et les vingt-quatre
violons. On commençait par jouer une comédie, ou une tragédie, ou un
ballet; ensuite concert; puis après venait le jeu de colin-maillard, ou
d'autres jeux de société. Après ces jeux on dansait, et on terminait
par une exquise et somptueuse collation. Les cartes, que plus tard
Mazarin mit à la mode, ne se voyaient que rarement à ces
divertissements[665]. Mais quand vint la belle saison, les plaisirs de
ce monde frivole et brillant ne se renfermèrent pas uniquement dans
Paris.
[663] MONTPENSIER, t. XLI, p. 331-334 et 337, 341, 374.
[664] MONTPENSIER, _loc. cit._--LORET, _Muse historique_, lib.
III, _lettre_ du 12 octobre 1753.
[665] LORET, lib. III, p. 72, _lettre_ en date du 2 juin
1652.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 361.
Turenne et le duc de Lorraine employaient toute leur tactique pour
faire traîner la guerre en longueur[666]: le premier, afin de donner le
temps au cardinal Mazarin de détruire les partis en les divisant; le
second, pour les tromper tous. Tout le monde voulait négocier: le parti
de la Fronde et du parlement, pour ne pas se battre; Gaston, pour se
faire honneur du rétablissement de la paix; le prince de Condé, pour ne
pas paraître y mettre obstacle, et faire acheter cette paix par des
concessions qui lui fussent avantageuses; le duc de Lorraine, pour
obtenir de l'argent de toutes mains; Retz, pour conserver son
cardinalat et son archevêché, garder la faveur de Gaston, et obtenir de
la cour l'oubli du passé[667]. Ainsi les corps d'armée, longtemps en
présence sans vouloir se combattre, campaient. Ces espèces de trêves,
jointes aux négociations qui avaient lieu et qu'on s'efforçait en vain
de rendre secrètes, firent souvent croire à la paix bien avant quelle
ne fût conclue[668]. Alors les officiers et les personnages des divers
partis communiquaient entre eux; car il ne faut pas oublier de
remarquer que, quoiqu'on se battît avec valeur, qu'on se tuât, qu'on se
fît des prisonniers dans un jour de bataille, les haines que les chefs
avaient les uns contre les autres n'existaient pas également parmi
leurs partisans respectifs. Ceux-ci s'étaient partagés en des camps
différents par des motifs d'intérêt, par suite de leurs liaisons ou de
leur parenté, et quelques-uns par caprice et pour ne pas rester oisifs.
Les soldats désertaient, et passaient facilement d'une armée dans une
autre[669]; la gaieté régnait au milieu des dangers et de la mort. Les
plus hauts personnages, entraînés par cette disposition générale des
esprits, conservaient entre eux les bienséances que nécessitait leur
intimité ou que réclamaient les liens du sang. Ainsi, quoique Gaston
fût réputé le chef de l'opposition et des frondeurs, le roi lui envoya
le duc d'Amville, pour lui faire des compliments de condoléance sur la
mort de son fils le duc de Valois[670]. C'était avec jovialité et
courtoisie que les généraux se combattaient. Chavagnac, qui tenait pour
Condé, n'en conférait pas moins familièrement et amicalement avec
Turenne; et ayant appris qu'il manquait de provisions pour sa cuisine,
il eut soin, lorsqu'il l'eut quitté, de lui faire porter un bon dîner.
Turenne lui promit, en récompense, de venir bientôt l'assiéger dans
Étampes[671].
[666] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 60, _lettre_ en date
du 5 mai; et p. 67, _lettre_ en date du 19 mai.
[667] RETZ, t. LXVI, p. 185.--Comte DE BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI,
p. 212.
[668] TALON, t. LXII, p. 365.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167.
[669] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167, 168.--LORET, _Muse
historique_, liv. III, p. 60, _lettre_ en date du 5 mai.
[670] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 337.
[671] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 168.--LORET, _loc. cit._
Les suspensions des opérations militaires avaient lieu au milieu de
l'été: les Parisiens en profitaient pour prendre l'air hors de leurs
remparts. Les belles dames, les héroïnes de la Fronde, montaient à
cheval, et, accompagnées de jeunes cavaliers, elles se rendaient au
camp des princes, à celui du duc de Lorraine. On les y recevait au
bruit des trompettes et de la musique guerrière; on leur donnait des
festins sous la tente, et l'on dansait sous les ombrages des bois
voisins. MADEMOISELLE se plaisait beaucoup à ces brillantes cavalcades:
toujours montée sur un superbe coursier et suivie d'un nombreux
cortége, elle aimait à assister aux revues, aux exercices, aux parades,
et aux évolutions militaires. Ces divers spectacles attiraient hors de
Paris une grande partie de sa population: les routes étaient couvertes
de carrosses, de bourgeois à cheval, de gens à pied, qui allaient et
revenaient sans cesse de la ville aux camps et des camps à la ville. Ce
beau soleil, ces belles campagnes, ces réjouissants banquets, ces
pompes belliqueuses, ravissaient un peuple prompt et facile à
s'émouvoir; il oubliait les maux causés par ses divisions, et la guerre
ne lui paraissait plus exister que pour donner plus d'éclat aux fêtes
et plus de variété au plaisir[672]. Mais elle avait dans le midi de la
France un caractère de perfidie et d'atrocité réprouvé par les
habitants de la capitale.
[672] MONTPENSIER, t. XLI, p. 311.--MONGLAT, t. L, p. 363.
CHAPITRE XXIX.
1652-1653.
Arrivée du duc de Lorraine à Paris.--Sa présence y augmente la
licence des mœurs.--Portrait du duc de Lorraine.--Sa
politique.--Sa conduite envers les femmes.--Ses réponses aux
duchesses de Châtillon et de Montbazon.--Sa déférence envers
MADEMOISELLE.--Il fait sa cour à la comtesse de Frontenac.--Il
paraît à la place Royale déguisé en abbesse.--Propos de
mademoiselle de Rambouillet à ce sujet.--Pourquoi le désordre
avait pénétré jusque dans les cloîtres.--Conduite des religieuses
de Longchamps.--Supplique de l'abbesse de ce monastère au
cardinal de La Rochefoucauld.--Enquête faite à ce sujet par
Vincent de Paul.
La licence des mœurs, que l'état de la société semblait avoir portée
au plus haut degré, fut encore augmentée par l'arrivée de Charles IV,
duc de Lorraine, à Paris[673]. Ce prince, âgé alors de quarante-huit
ans, joignait à une taille élevée une constitution robuste, et montrait
une grande habileté à tous les exercices du corps. Actif, joyeux,
spirituel et goguenard, il aimait par-dessus tout le métier de la
guerre, où il excellait; aimé du soldat et du peuple, il était envers
ses inférieurs communicatif et indulgent jusqu'à l'excès, mais fier,
silencieux et méticuleux avec ses égaux, avec les princes souverains,
et même avec les têtes couronnées. Ancien amant de la duchesse de
Chevreuse, qui s'était autrefois réfugiée à sa cour, beau-frère de
Gaston, qui avait épousé sa sœur sans l'autorisation et contre la
volonté du roi son frère, le duc de Lorraine avait passé sa vie à
lutter contre Richelieu et contre la France; à perdre, à reprendre ses
États, et à les reperdre encore; à lever sans cesse des troupes et à
combattre. Non compris dans le traité de Munster, dépouillé de son
duché et de toutes ses places fortes, dont quelques-unes étaient
occupées par Condé, qu'il haïssait, il n'avait pour tout bien, pour
toute ressource qu'une armée de dix mille hommes, qui lui était
dévouée, parce qu'il la laissait piller et s'enrichir aux dépens des
pays où il la conduisait. Il se vendait successivement à l'Allemagne, à
l'Espagne, à la France; faisait profession de ne tenir à sa parole
qu'autant que son intérêt l'y obligeait: sa vie était celle d'un
brigand plutôt que celle d'un prince souverain[674]. Il avait les yeux
du chat, et il en avait aussi la perfidie[675]. Il aimait passionnément
les femmes, et ne se croyait pas plus engagé avec elles par les
cérémonies du mariage qu'avec les rois par les conditions d'un traité.
Il avait à cet égard bravé l'opinion publique et les excommunications
du pape, en osant, de sa propre autorité, déclarer nul son mariage avec
la duchesse Nicole, dont il s'était approprié la souveraineté, et en
épousant ensuite Béatrix de Cusane, princesse de Cantecroix[676]. Cette
belle et spirituelle personne le suivait partout à cheval, et on
l'avait surnommée sa _femme de campagne_.
[673] RETZ, t. XLVI, p. 111.--TALON, t. LXII, p. 466.--LORET,
_Muse historique_, liv. III, p. 75, 77.
[674] CONRART, t. XLVIII, p. 85, 86, 88.--PAVILLON, _Œuvres_,
t. II, p. 241, édit. 1750.
[675] SEGRAIS, _Œuvres_, édit. 1755, t. II, p. 89, 90.
[676] LORET, _Muse historique_, liv. IV, p. 21, _lettre_ du 15
février 1653.
D'après la situation des affaires à cette époque et la force respective
des armées, le duc de Lorraine, en se réunissant à Condé ou à
Turenne[677], pouvait à son gré faire pencher la balance en faveur de
l'un ou de l'autre. Il se trouvait donc ainsi l'arbitre entre des
partis auxquels il s'intéressait fort peu, sachant bien que le faible
Gaston, lors même que la cause des princes triompherait, ne serait pas
le régulateur de la France, mais bien Condé, dont il n'espérait pas
plus que de Fuensaldagne ou de Mazarin. Il dissimulait ses véritables
sentiments à son beau-frère avec plus de soin encore qu'à tout autre;
et tantôt il simulait un complet dévouement, tantôt il affectait de la
froideur, suggérait des querelles de préséance, et faisait craindre une
défection[678]. La marche avancée de son armée, sa visite à Paris,
donnèrent des craintes à la cour, excitèrent des soupçons, et forcèrent
Turenne de lever le siége d'Étampes et de se rapprocher de la
capitale[679]. Tous les partis, dont les intrigues aboutissaient à
Paris, devenu le centre des négociations, cherchaient donc à profiter
du séjour du duc de Lorraine pour l'attirer à eux. Lui, par
l'intermédiaire de l'ex-ministre Châteauneuf, continuait toujours en
secret ses relations et ses pourparlers avec la cour[680]. Les femmes,
qui jouaient un si grand rôle dans les affaires, employèrent toutes les
ressources de la coquetterie, tous les moyens que la finesse et la ruse
propres à leur sexe purent leur suggérer, pour influencer d'une manière
conforme à l'intérêt de leur parti les déterminations de Charles
IV[681]. Le rusé partisan non-seulement profita, mais abusa de la
position que les circonstances lui avaient faite. Il poussa jusqu'à
l'excès la bouffonnerie et le dévergondage des paroles, auxquels il
avait l'habitude de s'abandonner dans le commerce ordinaire de la
vie[682]. Ses manières si étranges parurent piquantes et naïves à cette
société, déjà portée à la licence, continuellement remuée par des
sensations extraordinaires, et toujours avide d'en éprouver de
nouvelles. Ce qui aurait dû le faire expulser de tous les cercles polis
fut précisément ce qui le fit rechercher, ce qui excita la curiosité,
ce qui le mit à la mode. Lorsqu'il se trouvait seul au milieu des
dames, et que la conversation tombait sur les désastres occasionnés par
les troupes de tous les partis[683], il se plaisait, dans ses récits, à
exagérer les dévastations et les cruautés de ses soldats. Selon lui, le
vol, le viol, le meurtre, étaient pour eux de petits crimes: ils
mangeaient de la chair humaine, et à ce sujet il se livrait à
d'horribles détails, semblables à ceux des contes d'ogres que l'on
faisait alors aux enfants[684], et que depuis Perrault a consignés par
écrit[685]. Cependant il les débitait avec un si grand sang-froid,
qu'on doutait s'il parlait sérieusement ou s'il plaisantait: il
semblait se complaire à être plutôt considéré comme le chef d'une
troupe de démons que comme un général d'armée. Il se taisait sur les
intérêts et les affaires qui paraissaient avoir été le but de son
voyage à Paris; ou quand on l'interrogeait et qu'on voulait le sonder,
il répondait par des plaisanteries: s'il daignait faire une réponse
sérieuse, elle était évasive. Pressé un jour par les duchesses de
Châtillon et de Montbazon de s'expliquer sur ses intentions, il les
prit toutes deux par la main, et dit: Allons, mesdames, appelons les
violons, dansons, amusons-nous; c'est ainsi qu'on doit négocier avec
les dames[686]. Cependant celles qui lui parlaient d'une manière
conforme à ses intérêts s'en faisaient écouter. Ainsi la princesse de
Guémené sut l'empêcher d'aller secourir Étampes, en lui démontrant que
par là il rendrait Condé trop puissant. Il flattait l'orgueil de
MADEMOISELLE, en ayant pour elle plus de déférence qu'il n'en montrait
pour sa propre sœur, la duchesse d'Orléans: il lui parlait souvent
de son mariage avec l'archiduc, et il avait pour elle des égards et un
ton de galanterie respectueuse tout différent de celui qu'il prenait
avec les autres femmes. La politique entrait pour beaucoup dans cette
conduite; mais il s'y joignait un autre motif. La jolie comtesse de
Frontenac lui avait plu[687], et il ne pouvait voir aussi fréquemment
qu'il le désirait la dame d'honneur sans se mettre très-avant dans les
bonnes grâces de la princesse. Mais il se montrait aussi fort sensible
aux charmes de ses nièces, les deux filles de Gaston. MADEMOISELLE en
fut jalouse, et ce sentiment fit disparaître en elle toute l'affection
que le duc de Lorraine lui avait inspirée. Elle se réjouit de le voir
quitter Paris, et apprit sans regret la nouvelle de la retraite de son
armée; ce qui pourtant portait un coup fatal au parti qu'elle avait
embrassé[688]. Les intérêts du cœur ou ceux de la vanité l'emportent
toujours chez les femmes sur tous les autres. Rarement sont-elles assez
maîtresses d'elles-mêmes pour sacrifier leurs goûts, leurs
antipathies, leurs préférences, aux nécessités d'un grand
dessein[689].
[677] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 98, _lettre_ en date
du 21 juillet 1652.
[678] CONRART, t. XLVIII, p. 80.
[679] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 110.
[680] CONRART, t. XLVIII, p. 76, 81.
[681] MONTPENSIER, t. XLI, p. 326.
[682] MONTPENSIER, t. XLI, p. 247.--CONRART, t. XLVIII, p. 79.
[683] CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p. 167 et 174.--PONTIS, _Mém._, t.
XXXI, p. 471.
[684] CONRART, t. XLVIII, p. 85.
[685] Voyez les _Lettres sur les Contes des fées attribués à
Perrault, et sur l'origine de la féerie_.
[686] LORET, _Muse histor._, liv. III, p. 77, _lettre_ du 9 juin
1652.
[687] MONTPENSIER, t. XLI, p. 249.
[688] _Ibid._, t. XLI, p. 243.--SAINT-SIMON, _Mém. inédits_, t.
V, p. 255.
[689] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 247 et 249.
Une anecdote relative au duc de Lorraine, toute frivole qu'elle pourra
sembler à quelques lecteurs, va trop directement au but que nous nous
sommes proposé, de donner dans ce chapitre une idée de la liberté du
commerce qui régnait alors entre les deux sexes, pour que nous la
passions sous silence.
Charles IV pria mademoiselle de Chevreuse de le mener à la place
Royale, un jour que l'on faisait jouer les violons; mais en même temps
il désira rester inconnu. Pour le satisfaire, il fut décidé qu'on le
couvrirait d'une grande écharpe noire que prêta l'abbesse de Maugiron,
et qu'ainsi déguisé, mademoiselle de Chevreuse le ferait passer pour sa
sœur, l'abbesse de Pont-aux-Dames[690]. Arrivés à la place Royale,
mademoiselle de Chevreuse et sa prétendue sœur rencontrèrent
mademoiselle de Rambouillet avec madame de Souvré ou de Bois-Dauphin,
et mademoiselle d'Harcourt, qui étaient prêtes à monter en voiture pour
se rendre dans une maison du voisinage, où elles étaient invitées à
souper. Mademoiselle de Rambouillet témoigna à mademoiselle de
Chevreuse la surprise qu'elle éprouvait de la trouver à pied à cette
heure sur la place publique; et elle lui demanda en même temps quelle
était cette grande personne en noir qui l'accompagnait, et se tenait à
l'écart. «C'est, dit mademoiselle de Chevreuse en parlant à l'oreille
de mademoiselle de Rambouillet, le duc de Lorraine qui veut rester
incognito, et que je fais passer pour ma sœur, l'abbesse de
Pont-aux-Dames.» En même temps mademoiselle de Chevreuse, en
s'adressant au duc de Lorraine, lui dit: «Ma sœur, pourquoi vous
tenez-vous si loin? Ces dames vous font-elles peur? Ce sont nos
meilleures amies; elles veulent vous dire bonsoir.» Le duc de Lorraine
s'approcha, et joua son rôle de religieuse le mieux qu'il put; mais,
dans son embarras, il ne répondait que par des signes et des
remercîments aux questions qu'on lui adressait. Mademoiselle de
Rambouillet, naturellement gaie et malicieuse, s'efforça, mais en vain,
de faire monter dans sa voiture mademoiselle de Chevreuse et sa
prétendue sœur. Elle dit depuis à Conrart que si elle avait réussi,
elle avait le projet, aussitôt que tout le monde aurait été placé, de
faire peur au grand guerrier, en faisant lever la portière de la
voiture, et en criant: «Touche, cocher, droit au Pont-Neuf! nous sommes
toutes mazarines; nous tenons M. de Lorraine, et il faut le jeter à
l'eau.»
[690] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 81. Ce fait eut lieu le 4
juin. Anne-Marie de Lorraine-Chevreuse, abbesse de
Pont-aux-Dames, mourut deux mois après, le 5 août 1652.