donc dans Condé. Tous les partis qui la formaient, ceux-là même qui
étaient les moins favorables à ce prince, ne pouvaient se déguiser
qu'ils étaient à la discrétion du premier ministre, si Condé faisait sa
paix. On pouvait, au contraire, forcer la cour à expulser Mazarin, ou
obtenir des conditions favorables si Condé continuait la guerre. La
crainte ou l'espérance de chacune de ces alternatives donnait donc une
grande activité aux intrigues qui s'agitaient autour de ce prince. A la
tête du parti qui le poussait à la guerre était sa sœur, la duchesse
de Longueville, que la paix eût obligée à se réunir à son mari. Aussi
s'empressait-elle de compromettre son frère en s'unissant aux
Espagnols. Par ses lettres, par les émissaires de l'Espagne, par ses
amis, par Chavigny, elle excitait Condé à rompre toute négociation avec
la cour[635]. Les ducs de La Rochefoucauld et de Nemours étaient les
chefs de ceux qui, parmi les partisans de Condé, voulaient qu'il fît sa
paix avec Mazarin[636]. Ils étaient d'avis qu'il devait abandonner le
duc d'Orléans, le parlement et la Fronde, afin d'obtenir des conditions
plus avantageuses pour lui seul et pour tous ceux qui s'étaient
attachés à sa personne. La Rochefoucauld pensa qu'il lui serait
impossible de faire adopter son plan de conduite à Condé, s'il ne
parvenait pas à le soustraire entièrement à l'influence de la duchesse
de Longueville et à celle de Chavigny; et il imagina d'employer dans ce
but les charmes de la duchesse de Châtillon. Condé en était toujours
amoureux; mais le duc de Nemours, à son retour de Flandre, où il
s'était rendu pour ramener dans l'armée des princes des troupes
espagnoles, n'avait pu revoir celle dont il avait été si violemment
épris sans lui renouveler ses protestations d'amour, sans lui demander
pardon des infidélités que les séductions de la duchesse de Longueville
lui avaient fait commettre. La duchesse de Châtillon, qui par le retour
de cet amant, qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, se trouvait flattée
dans son orgueil, satisfaite dans sa haine contre la duchesse de
Longueville, et contentée dans ses affections, n'eut pas de peine à
recevoir le coupable en grâce. La réconciliation fut entière et sincère
de part et d'autre, et eut toute la force d'un naissant attachement. La
Rochefoucauld avait d'abord vu cette réconciliation avec plaisir, parce
qu'elle le vengeait de l'abandon et de l'infidélité de la duchesse de
Longueville; mais il en fut ensuite contrarié, parce qu'elle s'opposait
à ses desseins. Il comprit que le manége et les ressources de la
coquetterie ne suffiraient pas à la duchesse de Châtillon pour obtenir
sur Condé l'empire nécessaire à la réussite de ses projets. Pourtant il
s'efforça de la rendre l'instrument de ses desseins; il flatta sa
vanité, exalta son ambition; il lui fit comprendre qu'il dépendait
d'elle de se rendre la souveraine de l'État: que pour cela il ne
s'agissait que de diriger sur Condé l'effet de ses charmes; mais il lui
démontra aussi la nécessité de se livrer à lui sans aucun partage. Il
fit comprendre au duc de Nemours que s'il parvenait à comprimer ses
sentiments, à dompter sa jalousie, il pouvait, en se servant auprès de
Condé de la duchesse de Châtillon, devenir l'arbitre de la paix ou de
la guerre, jouer le premier rôle dans les négociations qui se
poursuivaient, et s'assurer les conditions les plus avantageuses pour
lui-même. Toute la jeune noblesse de cette époque était livrée aux
passions qui agitent le plus puissamment le cœur de l'homme, la
volupté, l'ambition et la cupidité: chacune de ces passions devenait un
moyen de suffire aux exigences de celle qui se trouvait la plus forte.
Nemours, qu'elles dominaient, entrevit la possibilité de les satisfaire
toutes en imposant pendant quelque temps silence à l'une d'elles. La
duchesse de Châtillon elle-même, excitée par l'espoir de se venger
doublement de la duchesse de Longueville en lui enlevant son frère,
après lui avoir repris son amant, aida Nemours à consommer son
sacrifice[637]. Il consentit à ce qu'on lui proposait, et le plan du
duc de La Rochefoucauld reçut son exécution. Le prince de Condé donna
en toute propriété le beau domaine de Merlou à la duchesse de
Châtillon, qui n'en possédait que l'usufruit[638]. Elle devint sa
maîtresse déclarée[639]. C'était chez elle qu'il donnait tous ses
rendez-vous, et que se tenaient tous les conseils relatifs aux affaires
de son parti. La duchesse de Châtillon crut ennoblir le rôle qu'elle
jouait, en se chargeant de conduire les négociations de ce parti. C'est
à ce titre qu'elle parut à la cour avec faste et avec éclat. Elle y fut
reçue avec toutes les déférences que réclamait l'importance de sa
mission. L'ascendant qu'elle avait pris sur le prince de Condé était
une bonne lettre de créance, et donnait du poids à ses paroles.
Cependant elle avait plus de beauté que d'esprit et de finesse; et
Mazarin, qui ne désirait que gagner du temps, se félicita d'avoir à
traiter avec un tel diplomate. Chavigny, son ancien collègue sous
Richelieu, qui aurait pu lui être opposé, fut écarté, par les motifs
que nous avons déjà développés. Le succès du piquant libelle que le
caustique et spirituel coadjuteur composa contre Chavigny[640]; les
menaces et les injures outrageantes que lui adressa, en présence de
toute son escorte, le prince de Condé, lorsqu'il eut découvert ses
ruses, ses intrigues et ses projets, si différents des siens; l'ennui
de se trouver éloigné du théâtre des affaires, lui causèrent un tel
chagrin qu'il en mourut, quoiqu'il ne fût âgé que de quarante-quatre
ans. Brienne, qui, sincèrement dévoué à la reine mère, n'avait jamais
ployé sous Mazarin, et qui était un de ceux qui croyaient nécessaire de
sacrifier ce ministre à la paix publique, mourut aussi alors[641]. On
perdit encore le duc de Bouillon, qui, par sa naissance et sa haute
capacité, aurait pu prétendre à la première place dans le conseil.
Ainsi tout semblait favoriser Mazarin, et la destinée prenait soin de
le débarrasser de ceux qui auraient pu mettre obstacle à sa fortune.
[635] DE VILLEFORE, _la véritable Vie d'Anne-Geneviève de
Bourbon, duchesse de Longueville_, t. I, p. 232 et 234, édit.
d'Amsterdam, 1739, in-12; ou _Vie de madame de Longueville_, p.
56 à 59, édit. de Paris, 1738.
[636] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 348.
[637] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 156 à 158, 162.
[638] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 70, en date du 26
mai.--CHAVAGNAC, _Mémoires_, t. I, p. 331.--LA ROCHEFOUCAULD, t.
LII, p. 156 à 158.
[639] MONTPENSIER, t. XLI, p. 245.
[640] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 92 et 181, _le Contretemps de M.
de Chavigny, premier ministre de monsieur le Prince_.--LORET,
liv. III, p. 142, _lettre_ en date du 12 octobre.--CONRART, t.
XLVIII, p. 220.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 178.--SAINT-SIMON,
_Mémoires inédits_, édit. 1829, t. I, p. 71 et 72.
[641] LORET, lib. III, p. 110, _lettre_ en date du 18 août 1652.
La combinaison formée par le duc de La Rochefoucauld ne fit
qu'augmenter la désunion qui existait déjà dans le parti de Condé.
Nemours haïssait le duc de Beaufort, dont il avait épousé la sœur;
femme douce, bonne, indulgente, vertueuse, qui, s'il l'avait aimée,
aurait réussi à rétablir l'harmonie entre son frère et son mari. On se
rappelle qu'une querelle s'était élevée entre eux au sujet du
commandement de l'armée. Nemours était persuadé qu'alors il avait été
grièvement offensé, et qu'il n'avait obtenu qu'une réparation
insuffisante. Beaufort avait beaucoup d'empire sur le petit peuple de
Paris, et jouissait d'une grande faveur auprès de Condé, auquel il ne
pouvait inspirer aucune jalousie. Ce fut un motif de plus pour Nemours,
qui souffrait de la violence qu'il faisait à ses sentiments à l'égard
de la duchesse de Châtillon et de Condé. Ne pouvant s'attaquer à ce
prince, il lui semblait qu'en se vengeant de lui sur Beaufort, il
laverait dans le sang de celui-ci l'offense faite à son honneur et les
blessures faites à son amour. Cependant Condé employait tous ses
efforts pour réconcilier les deux beaux-frères: tous deux lui étaient
nécessaires. Les ducs de La Rochefoucauld, de Beaufort, de Nemours et
de Rohan-Chabot, étaient les hommes les plus éminents de son parti.
Ce dernier, par lui-même, et par sa femme, le servait avec chaleur. Il
avait épousé la fille de ce Henri de Rohan, duc et pair de France, dont
nous avons des Mémoires, et qui fut un des plus grands hommes de son
temps[642]. Rien n'étonna plus que ce mariage d'une fille unique, de la
seule héritière de Rohan, si belle, si orgueilleuse, que le comte de
Soissons avait pense épouser, à laquelle s'étaient offerts le duc de
Weimar, chargé des lauriers de la victoire, et le beau duc de Nemours,
l'aîné des princes de la maison de Savoie. Elle leur préféra un cadet
de la famille de Chabot, un simple gentil-homme sans établissement,
sans illustration, sans fortune. Chabot n'était pas remarquable par la
beauté des traits de son visage, mais il était bien fait, spirituel, et
dansait avec une grâce admirable. Il s'aperçut qu'il plaisait à la
jeune héritière de Rohan; il s'attacha à ses pas, et négligea sa
carrière militaire, afin de pouvoir lui faire assidûment sa cour. «Cet
amour, dit MADEMOISELLE, dura quelques années, et donna lieu à une
infinité de jolies intrigues.» Chabot, qui se faisait chérir par ses
qualités sociales, eut l'adresse d'intéresser à la réussite de ses
desseins la plupart des personnes qui approchaient le plus souvent de
mademoiselle de Rohan, et qui avaient le plus d'influence sur son
esprit; entre autres, la marquise de Pienne, depuis comtesse de
Fiesque, sa cousine germaine, et son cousin germain le duc de Sully.
C'est dans le château de celui-ci que se fit le mariage[643]. Mais le
plus puissant appui de Chabot dans toute cette affaire avait été le
prince de Condé, alors duc d'Enghien. Chabot s'était rendu le confident
du prince auprès de mademoiselle du Vigean. D'Enghien alors commandait
les armées royales contre la Fronde, et avait un grand ascendant sur le
cardinal et sur la reine régente. Il en profita pour les faire
consentir au mariage de mademoiselle de Rohan et de Chabot, et pour
faire donner à celui-ci un brevet de duc et pair, afin que mademoiselle
de Rohan ne perdit pas son rang lorsqu'elle serait devenue sa femme. La
seule condition de cette insigne faveur fut que Chabot, qui était
protestant, ferait élever ses enfants dans la religion catholique[644].
Mais la mère de la nouvelle mariée, Marguerite de Béthune, fille du
grand Sully, duchesse douairière de Rohan, femme galante, dit Lenet,
pleine d'esprit, et possédant tous les talents propres à la cour,
furieuse de n'avoir pu réussir à empêcher ce mariage, eut recours au
plus étrange des expédients pour frustrer sa fille de tous ses droits à
l'héritage paternel. Elle fit paraître un fils, le disant d'elle et de
Rohan. Elle l'avait fait élever secrètement, et avait jusque alors
caché sa parenté, par la raison, disait-elle, que son mari était
brouillé avec la cour. Elle accusait mademoiselle de Rohan de l'avoir
fait enlever et conduire en Hollande, où elle lui payait une pension.
Ce jeune homme était connu sous le nom de Tancrède, et était sans aucun
doute un fils naturel de la duchesse douairière de Rohan. Elle lui
donna un train, une maison, et le nom de duc de Rohan; elle lui fit
engager, en cette qualité, un procès au parlement contre Rohan-Chabot
et sa femme, à l'effet d'être mis en possession, comme aîné, de tous
les biens de la maison de Rohan. Tancrède, qui voulait se rendre digne
par sa valeur du grand capitaine qu'il réclamait pour père, cherchait
toutes les occasions de se montrer avec éclat, et fut tué dans un
combat contre les Parisiens, lors de la première guerre de la
Fronde[645]. Sa mort termina ce romanesque procès. La duchesse
douairière de Rohan se réconcilia sincèrement avec sa fille, qui ne
s'opposa point à ce que le jeune Tancrède, qui ne pouvait plus nuire à
ses intérêts, fût inhumé comme enfant légitime[646].
[642] MOTTEVILLE, t. XXXVII, p. 143, 144; t. XXXVIII, p.
175.--MONTPENSIER, t. XL, p. 452.--RETZ, t. XLIV, p.
324.--MONGLAT, t. L, p. 157.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de
Monmerqué, 1820, in-8º, t. I, p. 213, _lettre_ en date du 15
décembre 1670, no 92.--_Ibid._, édit. de Gault de Saint-Germain,
1823, in-8º, t. I, p. 284, no 105.
[643] MOTTEVILLE, t. XL, p. 454. En 1646.
[644] LENET, _Mémoires_, t. LIV, p. 212.--SAINT SIMON, _Mémoires
inédits_, t. II, p. 160 et 162, chap. XI.
[645] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 324.--MONGLAT, t. L, p.
157.--GRIFFET, _Histoire de Tancrède de Rohan_; Liége, 1767,
in-12, p. 52.
[646] LORET, _Muse historique_, liv. VI, p. 32, _lettre_ 9, 27
février 1655.
Le duc de Rohan-Chabot fut donc ainsi délivré de toute inquiétude
relativement à la possession de l'immense fortune qu'il avait acquise
par son mariage; mais il n'en était pas de même de son titre de duc et
pair. Pour jouir de toutes les prérogatives qui s'y trouvaient
attachées, il fallait que le brevet du roi qui le lui conférait fût
vérifié et enregistré au parlement de Paris: un arrêt de ce parlement
ordonnait qu'aucune vérification de ce genre ne pourrait avoir lieu
tant que le cardinal Mazarin serait en France. Cet obstacle n'arrêta
point Rohan-Chabot. Il profita du moment où Condé, par les émeutes
populaires qu'il avait suscitées, avait imprimé une sorte de terreur
dans Paris; et, en partie par crainte, en partie par ses amis et ceux
de Condé, il parvint à faire vérifier et enregistrer son brevet, et à
être reçu duc et pair dans une séance solennelle du parlement[647],
nonobstant les oppositions de Châtillon, de Tresmes, de Liancourt, de
la Mothe-Houdancourt, qui avaient obtenu avant lui des lettres de ducs
et pairs, et n'avaient pu encore, à cause de l'arrêt, en obtenir la
vérification et l'enregistrement.
[647] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 151 à 158.--TALON, _Mém._,
t. LXII, p. 420.
Ainsi le duc de Rohan-Chabot devait en partie à l'appui du prince de
Condé son nom, son rang et sa fortune; mais comme il était aussi
redevable de tout cela à Mazarin et à la reine, ce n'est qu'avec regret
qu'il s'était vu obligé, pour rester fidèle à Condé, de se déclarer
contre le roi. Aussi était-il un des plus ardents dans le parti de ceux
qui voulaient la paix, et par conséquent un de ceux que Condé employait
avec le plus de confiance dans ses négociations avec Mazarin[648]. La
duchesse de Rohan-Chabot était à cet égard dans les mêmes sentiments
que son mari. D'un caractère énergique et altier, elle dominait ses
volontés, mais non pas ses affections; et depuis quelque temps il
s'abandonnait sans partage à l'amour dont il était épris pour la
marquise de Sévigné[649].
[648] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 462.
[649] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 154 et 155.
CHAPITRE XXVIII.
1652-1653.
Position du Gaston.--Ses fautes, qui causent son exil.--Caractère
et genre de vie de sa femme, Marguerite de
Lorraine.--MADEMOISELLE occupe pendant la guerre le premier rang
dans Paris.--Son caractère; ses relations avec le prince de
Condé.--Ses projets de mariage.--Bons mots du roi et de la reine
d'Angleterre sur MADEMOISELLE.--Les deux fils de cette reine
servent dans deux armées différentes.--Conduite du duc de
Lorraine.--Tous les partis flattent MADEMOISELLE, sans se confier
à elle.--Son genre de dévotion.--Elle croyait aux
astrologues.--Grand nombre de noblesse militaire et d'officiers
dans Paris, par le voisinage des armées.--Fêtes données par
MADEMOISELLE.--Autres réunions.--Turenne et le duc de Lorraine
font traîner la guerre en longueur.--Fêtes données dans les
camps.--Trêves et négociations.
Gaston était le seul qui pût, de concert avec le parlement, donnera
l'opposition un caractère de légalité. Quoique le roi eût été déclaré
majeur, Gaston pouvait soutenir qu'il n'était pas libre, et prendre,
dans l'intérêt de son neveu, des mesures pour que le royaume ne
souffrit aucun dommage de ceux qui voulaient faire tourner à leur
profit l'inexpérience d'un monarque encore trop jeune pour pouvoir se
conduire par lui-même. Aussi le prince de Condé montrait en toute
occasion une grande déférence pour Gaston; il employait tous les moyens
pour obtenir son consentement sur toutes ses démarches. Tous les partis
négociaient avec lui et intriguaient avec lui. Gaston, faible et
irrésolu, n'en embrassait aucun, n'en servait aucun avec suite et
sincérité. C'était le moyen d'être abandonné par tous, et d'assurer le
succès de Mazarin. Ce succès était dans son intérêt, et il le sentait,
car il chercha à transiger avec la cour; mais, faute de l'avoir fait à
temps, il fut obligé de se soumettre sans condition, et fut exilé par
lettres de cachet au moment de la rentrée du roi. Pendant toute la
durée de la guerre, des flots de peuple se portaient quelquefois à son
palais du Luxembourg, situé alors hors de l'enceinte des remparts de
Paris; et on voyait fréquemment sortir de ce palais des négociateurs et
des courriers. Du reste, il vivait fort retiré, et il n'y avait chez
lui ni ces nombreuses réunions, ni ces fêtes, ni ces repas splendides
qui se succédaient alors presque journellement chez les personnages que
leurs rangs appelaient à jouer les premiers rôles dans leurs partis. La
duchesse d'Orléans, Marguerite de Lorraine, était alors affligée de la
perte d'un de ses enfants, et enceinte d'un autre. Bonne, bienfaisante,
pleine de sens et de raison, au besoin même énergique, mais nerveuse,
vaporeuse, inégale, indolente, elle ne pouvait se résoudre à tenir
cercle, et aimait à vivre dans la retraite. Aussi le cardinal de Retz,
dans ses Mémoires, nous dépeint-il MONSIEUR, lorsqu'il revenait avec
lui du parlement au Luxembourg, entrant dans son cabinet de livres,
jetant sur la table son chapeau couvert d'un panache de plumes, et
fermant ensuite la porte au verrou; puis commençant par des
exclamations ou des questions ces longues discussions, où se
développaient si bien, mais si longuement, les avantages et les
inconvénients de toutes les combinaisons politiques; et où, après
plusieurs heures écoulées dans d'éloquentes polémiques, les deux
interlocuteurs se séparaient sans avoir rien arrêté, rien résolu. C'est
aussi dans ce cabinet que Gaston donnait tous ses rendez-vous, que se
tenaient toutes ses conférences. Si, après avoir longtemps délibéré, on
n'était pas d'accord, alors on proposait de passer chez la duchesse
d'Orléans pour avoir son avis. Quoiqu'elle eût peu d'étendue dans
l'esprit, on estimait sa franchise, sa droiture et son jugement: elle
avait plus d'élévation d'âme et de force dans le caractère que son
mari; et les conseillers de celui-ci, lorsqu'ils n'étaient pas de son
avis, aimaient, ainsi que lui, à recourir aux décisions de sa
femme[650]. Mais alors il ne fallait pas que les consultants fussent
trop nombreux, car elle n'eût pu rester avec eux tous dans la même
chambre; il ne fallait pas qu'aucun d'eux eût des bottines de cuir de
Russie, si fort à la mode alors, car elle n'en aurait pu supporter
l'odeur sans se trouver mal. Lors même que son frère le duc de Lorraine
vint à Paris, Marguerite ne changea rien à ses habitudes et à son genre
de vie; et quand absolument il fallait que Gaston donnât un grand dîner
ou une fête, ce n'était point dans son palais que la chose avait lieu,
c'était chez son chancelier: la femme de celui-ci, la comtesse de
Choisy, en faisait les honneurs; la duchesse n'y paraissait point[651].
[650] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 170.
[651] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 320.
Il résultait de cet intérieur de Gaston, que mademoiselle de
Montpensier, sa fille du premier lit, qui avait des goûts tout opposés
à ceux de sa belle-mère, tenait, en l'absence de la cour, le premier
rang dans Paris, et que durant cette année de troubles et de guerre
civile elle fut réellement la reine de la société. Ce qui ajoutait
encore pour elle à l'illusion, c'est que c'était aux Tuileries, où elle
demeurait alors[652], qu'elle donnait ses concerts, ses bals et ses
divertissements. Le courage qu'elle avait montré à Orléans, cette
générosité qui la porta à faire des levées d'hommes à ses frais, tout
contribua à la rendre populaire et chère aux partis qui s'opposaient à
la cour et à Mazarin. Les chefs cherchaient à profiter de la faiblesse
qu'elle avait de s'abandonner toujours aux espérances les plus
flatteuses relativement aux mariages qu'elle désirait contracter. Le
prince de Condé, s'il réussissait, lui faisait entrevoir comme certain,
par son mariage avec Louis XIV, la couronne de France en perspective.
La Rochefoucauld et les autres amis de ce prince, lorsqu'on recevait de
Bordeaux des nouvelles qui annonçaient que la princesse de Condé,
naturellement délicate, était dangereusement malade, lui parlaient du
veuvage du prince de Condé comme prochain; ils émettaient l'opinion
que, dans cette supposition, le prince ne pourrait rien faire de plus
avantageux pour lui que de se proposer pour l'épouser, et qu'ils l'y
engageraient. Alors toutes les attentions, les prévenances que Condé
avait pour elle lui paraissaient des indices certains de ses vues pour
l'avenir; et comme elle avait une grande admiration pour ce héros,
lorsque ses espérances faiblissaient du côté du roi, elle se reposait
délicieusement sur l'idée d'une autre union honorable, et où les âges
comme les penchants mutuels seraient mieux assortis. Quand des
nouvelles plus rassurantes sur la santé de madame la Princesse
faisaient évanouir ou du moins éloignaient encore cet espoir, les
lettres de Fuensaldagne, appuyées par les promesses du duc de Lorraine,
lui donnaient l'assurance d'épouser l'archiduc[653]; et ainsi toujours
une nouvelle chimère était substituée à celle qu'elle avait longtemps
nourrie: elle la caressait avec la même crédulité, parce qu'en effet sa
naissance et ses grands biens donnaient de la probabilité aux projets
que son imagination faisait éclore.
[652] _Ibid._, p. 336.
[653] MONTPENSIER, t. XLI, p. 306.
La reine d'Angleterre, dont MADEMOISELLE, ainsi que je l'ai déjà dit,
avait refusé le fils aîné, le Prétendant, disait malignement que, comme
la célèbre Pucelle, MADEMOISELLE ferait le salut de la France,
puisqu'elle avait, comme elle, commencé par chasser les Anglais et
sauvé Orléans. Cette reine, quoique du parti de la cour, était, à cause
de son rang et de son rôle de conciliatrice, de toutes les fêtes et de
toutes les réunions qui avaient lieu alors dans Paris[654]. Une chose
qui étonnait, c'est que ses deux fils (qu'on vit depuis monter l'un
après l'autre sur le trône d'Angleterre) servaient, l'un dans l'armée
du duc de Lorraine, l'autre dans l'armée de Turenne. On ignorait que le
duc de Lorraine, avant d'avoir reçu de l'argent de l'Espagne pour aller
secourir Condé, en avait accepté auparavant de la France pour joindre
son armée à l'armée royale. C'est d'après cette promesse qu'on l'avait
laissé entrer dans l'intérieur du royaume; et le prince Charles
d'Angleterre s'était mis comme volontaire dans son armée, jusqu'à ce
qu'il fut décidé de quel côté il se tournerait.
[654] MONTPENSIER, t. XLI, p. 233--CONRART, t. XLVIII, p. 42.
MADEMOISELLE avait lieu de croire que Mazarin et la reine ne
consentiraient jamais à son mariage avec le roi, à moins qu'ils n'y
fussent contraints par les succès de l'armée des princes. Cette seule
considération suffisait pour mettre MADEMOISELLE dans le parti de la
duchesse de Longueville, qui poussait Condé à la guerre[655]. Elle
avait, d'ailleurs, des prétentions sur le cœur de Condé aussi bien
que sur sa main; et il suffisait que la duchesse de Châtillon, dont
elle était jalouse, eût embrassé le parti de la paix pour qu'elle se
jetât avec chaleur dans les rangs du parti contraire[656]. Si les chefs
de tous les partis la flattaient et cherchaient à l'attirer à eux,
aucun cependant ne lui confiait ses secrets; on redoutait l'instabilité
de ses résolutions, son inexpérience dans les affaires, ses vanités,
ses imprudences, sa fougue, ses scrupules, ses inconséquences. Portant
jusqu'à l'excès l'orgueil du rang et de la naissance, le sentiment seul
de sa dignité l'eût défendue contre l'entraînement des passions, lors
même qu'elle n'eût pas été portée à y résister par des principes de
vertu et par attachement à la religion. Elle n'avait cependant qu'une
dévotion peu fervente; mais, de même que la reine mère se retirait
souvent dans son oratoire afin de prier pour le succès des troupes
royales, MADEMOISELLE faisait sans cesse dire des messes pour le
triomphe de l'armée des princes[657]. Nous apprenons par elle-même
qu'elle désapprouva les génuflexions au milieu de la rue et les autres
démonstrations, peu sincères selon elle, auxquelles le prince de Condé
se soumit lorsque, le 11 juin, le clergé promena dans Paris, avec toute
la pompe d'une procession générale, la châsse de sainte Geneviève[658].
Cette procession avait été ordonnée, sur les instances du peuple, par
le parlement, le jour même où il délibéra comment il réaliserait les
cent cinquante mille livres promises à celui qui apporterait la tête de
Mazarin[659]. La conduite que Condé tint dans cette circonstance fut
considérée par MADEMOISELLE comme un acte d'hypocrisie indigne de lui,
et dont le seul motif était de plaire au peuple. Il est évident aussi,
d'après la manière dont elle s'exprime dans ses Mémoires, que la foi
aux reliques de la douce vierge de Nanterre était affaiblie dans la
classe élevée, et même que toutes les croyances de ce genre étaient
considérées comme des préjugés populaires et des superstitions
bourgeoises, peu dignes de la haute aristocratie; mais en même temps
nous apprenons, par les nombreux témoignages de personnages de cette
caste, qu'elle était adonnée à l'astrologie et à la divination, et
qu'elle croyait aux revenants[660].
[655] MONTPENSIER, t. XLI, p. 230.
[656] MONTPENSIER, t. XLI, p. 269, 290, 292, 315.
[657] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 339.
[658] LORET, liv. III, p. 79, 81, _lettre_ du 16 juin
1652.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 314, 333.--GUY-JOLY, t.
XLVII, p. 222 et 334.
[659] TALON, _Mémoires_, t. LXII.
[660] MONTPENSIER, _Mém._, t. LXI, p. 471.--SEGRAIS, _Mémoires et
Anecdotes_, t. II, p. 34.