ou aux préventions du peuple, fut d'autant plus puissante dans ses
effets qu'elle eut lieu au moment où elle ne paraissait plus
nécessaire, et où on s'y attendait le moins. Elle fut considérée comme
une faveur, comme un acte libre et volontaire du monarque; et elle lui
acquit aussitôt une grande popularité. Mais si cette mesure était
décisive pour le rétablissement de l'autorité royale, elle n'était pas
sans dangers pour les intérêts personnels de Mazarin. Il avait déjà
éprouvé que son ascendant sur l'esprit de la reine et l'intérêt qu'il
lui inspirait pouvaient céder à la crainte. La déclaration royale qui
avait ordonné son premier bannissement avait été faite sans aucun
ménagement, et avait rejeté sur lui tout l'odieux des infractions de
celle de 1648. Il en avait été profondément blessé. L'ordre qu'il avait
reçu peu après de se rendre à Rome, pour y ménager les intérêts du
royaume, acheva de lui démontrer qu'on voulait l'écarter des affaires.
Il n'obéit point à cet ordre; et les deux lettres qu'il écrivit pour
s'en excuser, et qui furent adressées au secrétaire d'État de Brienne,
pour être communiquées à la reine et à son conseil, sont d'une habileté
consommée. Il demande à être mis en prison, à être jugé, ou plutôt il
veut se soumettre à tout ce que la reine ordonnera de lui; elle peut
lui infliger telle peine qu'il lui plaira, disposer de tout ce qui lui
appartient, sans que son dévouement, son respect, sa reconnaissance
pour elle puissent en être altérés. A cette dénomination d'étranger,
dont on lui fait un reproche, il oppose vingt-trois années de sa vie
passées au service de la France, agrandie par ses négociations; et il
demande noblement si beaucoup de Français peuvent se vanter d'en avoir
fait autant pour elle[616]. Mazarin savait donc par expérience tout ce
qu'il avait à redouter en s'éloignant; il savait qu'il laissait à la
cour un grand nombre de puissants personnages jaloux de la faveur dont
il jouissait[617]. Plusieurs l'avaient souvent marqué par leurs
hauteurs insultantes, d'autant plus redoutables que, par leurs noms et
les charges dont ils étaient pourvus, ils exerçaient un grand pouvoir,
et formaient la force du parti royaliste. Les principaux étaient les
ducs de Bouillon, Miossens, Roquelaure, Créqui, Villeroi, Souvré.
Parfaitement instruit des prétentions et du caractère de chacun d'eux,
Mazarin eut soin avant de partir de se les attacher par des faveurs,
et prit avec eux des engagements qui leur en promettaient après son
retour plus qu'ils n'en avaient déjà reçu[618]. Puis il mit auprès de
la reine pour sous-ministres Le Tellier et Servien, qu'il s'était
attachés. Tous deux étaient très-capables d'expédier les affaires
courantes; mais leurs caractères étaient antipathiques, et ils
nourrissaient l'un contre l'autre une jalousie et une haine que Mazarin
avait grand soin d'entretenir. Ondedei et l'abbé Fouquet, en défiance
l'un de l'autre, tous deux bien en cour, devaient lui rendre compte de
tout, et correspondaient avec lui, moins par lettres que par
l'intermédiaire de Brachet et de Ciron, courriers du cabinet, qui
allaient et revenaient sans cesse de Paris à Bouillon.
[616] MAZARIN, _Lettres à la reine_, etc., écrites en 1651 et
1652, _lettres_ 52, 53 et 54, p. 291 à 308.
[617] LORET, liv. III, p. 95, _lettre_ du 14 juillet.--GUY-JOLY,
t. XLVII, p. 236.--MONGLAT, t. L, p. 342.
[618] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 342.--Le maréchal DUPLESSIS, t.
LVII, p. 406 et 407.
Mazarin avait aussi pris soin d'entourer le jeune roi de serviteurs qui
lui étaient dévoués; il lui avait laissé par écrit une instruction, qui
contenait tout ce qu'il avait à dire dans tous les cas inopinés qui
pourraient se présenter. Bussy, qui se rendit alors, comme beaucoup
d'autres, à Bouillon pour solliciter personnellement Mazarin
relativement aux demandes et aux réclamations qu'il avait adressées au
gouvernement, fut frappé d'admiration en voyant avec quel calme, quelle
présence d'esprit ce ministre proscrit administrait la France du fond
du petit château des Ardennes, où il s'était retiré sans gardes et sans
suite[619]; avec quelle rapidité il expédiait les courriers qui lui
arrivaient à tout moment, car Bussy atteste, et tous les Mémoires sont
d'accord sur ce point, qu'à cette époque il ne fut rien résolu de
quelque importance que conformément aux décisions du ministre exilé.
[619] RETZ, t. XLVI, p. 164 et 168.--LA FARE, t. LXV, p.
145.--BUSSY, _Mém._, t. I, p. 372.--MONGLAT, t. L, p. 397.
Après que le roi eut fait sa rentrée dans Paris, qu'il eut tenu au
Louvre son lit de justice, qu'il eut interdit au parlement, par des
paroles sévères, la discussion des affaires publiques; après que tous
les chefs et les meneurs de l'insurrection eurent été exilés, ou que
d'eux-mêmes, hommes et femmes, ils eurent fui de la capitale; après que
le cardinal de Retz, le plus redoutable de tous les factieux, eut été
incarcéré; après qu'une déclaration du roi eut cassé tous les arrêts
rendus contre Mazarin, Mazarin reparut[620].
[620] BRIENNE, t. XXXVI, p. 312.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.
353.--TALON, t. LXII, p. 366, 370, 465, 466, 470, 478.--RETZ, t.
XLVI, p. 195, 197, 198, 205, 206.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 232,
238, 242, 250, 273.--Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 334, 363,
372.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 339, 349, 350, 352, 354,
373.--MONGLAT, t. L, p. 369, 372, 398, 375, 376.--LORET, liv.
III, p. 149, _lettre_ en date du 26 octobre.--BUSSY, _Mém._, t.
I, p. 133, 374.
Son entrée dans Paris (le 2 février 1653) ressembla bien plus à un
triomphe qu'au retour d'un proscrit, et fut le dénoûment et la dernière
scène de la Fronde. Tous les partis avaient été frappés, au moment de
leur plus grand discrédit, par les coups répétés de l'autorité royale,
et se trouvaient atterrés et brisés. Partout dans Paris les rubans
blancs et les bandelettes de papier blanc avaient remplacé la paille
des frondeurs, et les rubans jaunes, bleus, rouges et isabelle; et
l'unité de la couleur semblait être devenue un emblème de l'unité de
l'autorité et du commandement.
Mazarin sut parfaitement juger sa position, et la force que lui
donnaient les fautes des partis qu'il avait su vaincre. Il reprit
l'exercice du pouvoir royal tel qu'il existait avant la première
Fronde, tel que Richelieu l'avait laissé, comme s'il n'avait éprouvé
aucune interruption. Cette marche habile lui acquit l'estime de tous
les cabinets étrangers: elle releva la France, qui par ses divisions
était devenue le jouet et la risée d'une perfide et tortueuse
politique[621].
[621] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 470, 478, 482.--GUY-JOLY, t.
XLVII, p. 246.--Père BERTHOD, t. LXVIII, p. 364, 370.
Ainsi au théâtre, après une intrigue compliquée où l'imagination se
fatigue sans parvenir à en prévoir les résultats, apparaît à la fin
l'être puissant et mystérieux qui a tout conduit, dont la présence
explique tout, dénoue tout, replace tout dans une situation naturelle,
et fixe pour toujours les destinées de tous les personnages de la
pièce[622].
[622] LORET, liv. IV, p. 18, _lettre_ en date du 8 février 1653.
On a reconnu dans Richelieu toutes les qualités d'un grand ministre,
malgré ses vices, ses petitesses, son amour-propre d'auteur, ses
persécutions et ses vengeances. Pourquoi Mazarin, qui eut à lutter
contre de plus grands talents, contre des génies supérieurs, n'a-t-il
pas aussi, malgré son avarice et ses autres défauts, obtenu la même
justice? Le premier déploya plus de grandeur dans ses desseins, plus de
vigueur dans leur exécution; le second, plus de fécondité dans ses
moyens, plus de prudence et de finesse. Le premier brava les haines; le
second, les ridicules. Richelieu força ses opposants à être ses
esclaves ou ses victimes; Mazarin fit de ses antagonistes ses créatures
ou ses dupes. Tous les deux sont arrivés à leur but par des voies
différentes: ils ont été les maîtres de l'État, et n'ont jamais séparé
leurs intérêts de ceux du trône, ni les intérêts du trône de la
personne du monarque; ils ont ajouté à la grandeur et à la gloire de la
France, et tous deux ont contribué à préparer le beau règne de Louis
XIV.
Voltaire compare Mazarin à Retz comme homme d'État, et prononce que des
deux Retz est le génie supérieur: pour appuyer son jugement, il renvoie
aux dépêches de l'un et aux Mémoires de l'autre. Singulière preuve,
erreur étrange! Y a-t-il quelque comparaison à établir entre des écrits
particuliers et secrets, tracés avec la rapidité qu'exige le besoin du
moment, au milieu des agitations d'une vie occupée, et ceux que l'on
compose pour le public, qu'on élabore à loisir dans le calme et dans la
retraite? Est-ce qu'on ne doit pas, d'ailleurs, toujours séparer
l'homme de l'écrivain ou de l'orateur? Autre chose est la pensée, autre
chose est la résolution; autre chose est le discours, autre chose est
l'action. Un intervalle profond sépare la théorie de la pratique; le
génie des lettres et de l'éloquence ne suppose pas toujours celui des
affaires. Tous deux peuvent coexister sans se nuire; mais l'un n'est
pas le résultat de l'autre. La prévision, l'à-propos, l'inspiration
soudaine, la souplesse et la promptitude d'un esprit propre à trouver
toujours de nouvelles combinaisons pour tous les événements, sous
quelque face qu'ils se présentent, sous quelque forme qu'ils se
modifient; l'empire qu'on exerce sur soi-même pour tout faire tourner
(jusqu'au hasard) au profit de ses projets; cette persévérance qui ne
se laisse distraire par aucune passion, dominer par aucune affection;
cette défiance qui nous met en garde contre nos illusions et celle des
autres; cette activité qui ne néglige aucun détail, surveille tous les
accidents, ne perd jamais de vue les points culminants des affaires:
tout cela est inutile à l'écrivain, à l'orateur, mais est indispensable
à l'homme d'État; et encore, avec toutes ces qualités, celui-ci ne peut
rien sans la force du caractère et la puissance de la volonté. Le
talent de l'homme de lettres ou de l'orateur n'a besoin pour atteindre
tout son éclat et produire tous ses effets que des moyens qu'il puise
dans sa mémoire, son jugement et son imagination; et comme il est plus
facile de perfectionner, par l'exercice et le travail, ses forces
intellectuelles, d'apprendre à polir son style ou d'ajouter à la grâce
de son débit, que de se donner l'énergie qui manque ou de changer les
inclinations qui résultent de l'organisation, il arrivera souvent que
des hommes d'État deviendront, au milieu de la pratique des affaires,
d'habiles écrivains, des orateurs faciles et diserts; tandis que le
meilleur écrivain, le plus sublime orateur ne pourra devenir un homme
d'État, si la nature n'a pas donné à son âme la trempe nécessaire, à
son esprit les qualités requises; si elle lui a dénié les penchants et
les passions qui le rendent propre à une vie tumultueuse et agitée, ou
si, heureusement pour lui, elle lui en a conféré qui lui sont
contraires.
Laissez de côté les historiens, qui tous, sur la foi les uns des
autres, accolent à certains noms des jugements formulés d'avance;
étudiez les faits dans les écrits contemporains, dans les actes
publics, et vous serez convaincu que ce n'est pas un homme d'État
ordinaire que celui qui a négocié le traité de Munster et conclu la
paix des Pyrénées; qui a donné l'Alsace à la France, et préparé de loin
ses droits au riche héritage de l'Espagne; qui a terminé la guerre
civile et la guerre étrangère; qui a rétabli l'autorité royale dans
toute sa majesté et sa force; et qui, après avoir pris les rênes de
l'État, envahi, déchiré et affaibli, le laissa, en mourant, tranquille
au dedans, puissant et respecté au dehors. Non, le ministre qui fut le
collaborateur de Richelieu, et qui forma Colbert, n'est pas tel que
nous le dépeignent ceux qui ont cru pouvoir écrire l'histoire de ces
temps d'après les satires des frondeurs, les harangues des
parlementaires, et l'insidieux mais habile _factum_ que le cardinal de
Retz, nous a laissé sous le titre de _Mémoires_.
Il existe entre Mazarin et Retz, considérés comme hommes d'État, toute
la distance qui sépare celui qui s'est montré capable de conduire un
grand royaume au milieu des circonstances les plus difficiles, et celui
qui a prouvé qu'il ne savait pas se conduire lui-même, lors même que le
sort le favorisait. Dans cette seconde guerre de Paris surtout, on peut
dire que Retz n'a commis que des fautes; et il ne sembla avoir employé
toutes les ressources de son esprit et tous les efforts de son
éloquence que pour marcher plus sûrement à sa perte et y entraîner ses
amis, et avec eux Gaston, qui s'abandonna trop à ses conseils. La
présomption et la vanité de Retz l'aveuglèrent jusqu'à la fin. Si après
le massacre de l'hôtel de ville, au lieu d'armer et de se fortifier
dans le clos de l'Archevêché[623], il eût pris le prétexte des
désordres qui avaient eu lieu, et de l'anarchie qui régnait dans Paris,
pour se retirer dans ses terres, loin de la cour et des factions qui
concouraient à le repousser et à se défier de lui, il eût acquis
l'estime publique, il se fût réconcilié avec la reine; il aurait
infailliblement obtenu par la suite, dans les affaires, l'influence due
à ses talents, à sa dignité d'archevêque, à l'empire qu'il exerçait sur
le clergé et sur une portion du peuple de Paris. Même après avoir
laissé échapper cette occasion, il eût encore pu arriver au même
résultat, lorsque, à la tête de la députation du clergé, il se présenta
devant le roi, pour le supplier de rentrer dans sa capitale. S'il eût
mis à profit cette mission, où il étala tant de luxe et de
magnificence[624]; s'il eût agi avec sincérité envers son souverain; si
sa conduite et ses sentiments eussent été d'accord avec les paroles
qu'il prononça en cette occasion; si le chapeau de cardinal, qu'il
reçut alors des mains du monarque, avait été pour lui, comme il devait
l'être, le gage d'une noble et pieuse réconciliation, sa destinée, à la
suite des crises de sa jeunesse, eût été aussi utile, aussi brillante
qu'elle a été inutile et obscure. Si même, après les mauvais conseils
donnés à Gaston, il avait accepté l'offre que lui faisait le
gouvernement de payer une partie de ses dettes et de consentir à partir
pour Rome chargé d'une mission à laquelle on eût attaché de forts
émoluments, il eût pu conserver son rang, sa dignité et ses richesses,
et récompenser tous ceux qui l'avaient soutenu dans sa rébellion, et
dont il occasionnait la disgrâce. Mais, de même qu'il avait d'abord
cédé à l'orgueil impolitique de tenir tête, dans Paris[625], au prince
de Condé, il voulut, malgré les conseils de ses amis, rester encore
dans la capitale après la rentrée du roi. On avait attribué
généralement à son influence la retraite de Mazarin, quoiqu'elle fût
due à une autre cause: or, rien n'est souvent plus désastreux que de
paraître revêtu d'une puissance plus grande que celle que l'on
possède[626]. Retz s'aveugla sur sa position: il ne sut pas prévoir,
cet homme d'État, que tous les partis lui attribueraient leur défaite,
et qu'aucun ne le soutiendrait[627]. Ce fin politique se laissa prendre
aux paroles que lui adressa le monarque adolescent, lorsqu'il se rendit
au Louvre pour le complimenter avec son clergé; et il ne comprit pas
que ces paroles avaient été dictées. Ce galant si habile à ruser avec
les femmes, ce séducteur si adroit, fut, comme un jeune novice, la dupe
de sa fatuité, et se laissa amorcer par la doucereuse coquetterie d'une
reine qui le haïssait. Cet orateur si habitué aux succès se crut
populaire parce qu'il attirait la foule à ses sermons; et cependant la
princesse Palatine, qui, quoique royaliste, ne pouvait sans peine voir
succomber cet illustre associé de ses anciennes conspirations,
l'exhortait à fuir. Elle ne lui cacha point qu'on était décidé à
l'écarter à tout prix, même par le sacrifice de sa vie[628]: le public
sembla l'en avertir, lorsque, à une représentation de _Nicomède_, il
lui fit, par des acclamations, l'application de ce vers:
Quiconque entre au palais porte sa tête au roi[629].
Cependant avec Mazarin ce n'était pas là le genre de danger qui
menaçait Gondi. Cet habile ministre comprenait combien l'arrestation de
l'ancien chef de la Fronde serait utile au pouvoir dans l'esprit des
peuples, comme signe de force, et combien pourrait lui nuire un lâche
assassinat, indice de faiblesse et de cruauté[630]. Gondi, quoique
dûment prévenu, considéra comme un manque de courage de déférer aux
avis qui lui étaient donnés[631]; lui qui avait vu saisir et conduire
en prison le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroi, crut que
l'on n'oserait pas attenter à sa liberté, parce qu'il était revêtu de
la pourpre ecclésiastique. Il avait dit lui-même au président de
Bellièvre qu'il avait deux bonnes rames en main, dont l'une était la
masse du cardinal, et l'autre la crosse de Paris[632]: pourquoi donc ne
se mettait-il pas en une position où l'on n'aurait pu lui ôter la
liberté de faire mouvoir ses rames, et s'obstinait-il à pousser sa
barque contre des écueils où elles devenaient inutiles?
[623] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 220, 231, 232.
[624] RETZ, t. XLVI, p. 161.--MONGLAT, t. L, p. 366.
[625] RETZ, t. XLVI, p. 132.
[626] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVI, p. 310.--GUY-JOLY, t.
XLVII, p. 259.
[627] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 247.
[628] _Ibid._, p. 246 et 248.--RETZ, t. XLVI, p.
177.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 355.--BRIENNE, t. XXXVI, p.
114.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 473.
[629] CORNEILLE, _Nicomède_, acte I, 1, T. IV, P. 8, ÉDIT. 1692.
[630] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 254 à 255.
[631] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 372.
[632] RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. 92 et 93.
Il fut enfin arrêté et incarcéré[633], et cet événement causa l'exil,
la fuite ou la ruine de tous ses amis, de tous les adhérents qu'il
avait dans Paris; ce fût le commencement des malheurs qui le
poursuivirent pendant une grande partie de sa vie. Les fautes qu'il a
commises, et qui amenèrent ce résultat, font d'autant plus de peine
qu'il supporta l'adversité avec courage et avec dignité; qu'à des
talents de l'ordre le plus élevé il joignit des qualités aimables. Il
méritait sous plusieurs rapports l'admiration et l'attachement que
madame de Sévigné professait pour lui. Il avait de l'élévation dans
l'âme, un cœur sensible, généreux, capable de dévouement, et sincère
dans le commerce de l'amitié. On ne pouvait lui reprocher ni les
petitesses, ni l'égoïsme, ni la basse cupidité de Mazarin; et
l'histoire lui aurait accordé la supériorité sur son rival, si elle
jugeait les personnages qu'elle évoque devant son tribunal d'après
leurs vertus privées, et non sur leurs actes publics. Mais ce n'est pas
ainsi qu'elle procède: elle ne considère les qualités et les défauts
des hommes que par leurs résultats sur les destinées des peuples. Le
mérite et le démérite des actions humaines, considérés sous le point de
vue de l'éternelle justice, ne lui appartiennent pas, et dépendent
d'une juridition plus élevée que la sienne.
[633] _Ibid._, p. 220, 233, 235.--LORET, liv. III, p. 177,
_lettre_ du 21 décembre 1652.--MONTGLAT, t. L, p. 397.--TALON, t.
LXII, p. 477.
CHAPITRE XXVII.
1652-1653.
Motifs qui ont fait préférer à l'auteur de cet ouvrage la forme
des mémoires à celle de l'histoire.--Condé, rentré dans Paris, va
siéger au parlement.--Réprimandes sévères qu'on lui
adresse.--Pourquoi l'arrêt du parlement ne s'opposait pas à sa
présence dans Paris.--Le parlement, abandonné du peuple de Paris,
se trouve sans force.--Il redoute également Mazarin et
Condé.--Madame de Longueville pousse Condé à la guerre.--La
Rochefoucauld et Nemours l'engagent à faire la paix.--La duchesse
de Châtillon devient la maîtresse de Condé et son négociateur
auprès de la cour.--Mort de Chavigny, de Brienne, et de
Bouillon.--Divisions entre ceux du parti de Condé.--Haine entre
Nemours et de Beaufort.--Noms des hommes éminents du parti des
princes.--Détails sur Chabot.--Son mariage avec mademoiselle de
Rohan.--Madame de Rohan, douairière, s'y oppose.--Elle prétend
que Tancrède est son fils, et doit hériter des biens de son
mari.--Celui-ci est tué dans un combat.--Rohan-Chabot se
réconcilie avec sa belle-mère.--Il fait enregistrer ses lettres
de duc et pair, et continue à être amoureux de madame de Sévigné.
Quant à Condé et à Gaston, ils ne dirigèrent pas les événements, ils se
laissèrent gouverner par eux. Ils ne donnèrent pas l'impulsion, ils la
reçurent. Le détail des faits peut seul nous donner une idée exacte des
incertitudes de leur esprit et des variations de leurs projets.
Revenons donc à ce qui se passa à la suite du combat de Bléneau. Ce
récit achèvera de nous mieux faire connaître tous les personnages de la
Fronde, même ceux que nous avons déjà essayé de peindre. Dans cet
ouvrage, où rien de ce qui concerne madame de Sévigné ne doit être
omis, nous nous sommes proposé aussi de peindre le monde où elle a
vécu, et, pour atteindre ce but, l'allure libre et irrégulière des
mémoires nous a paru préférable à la marche compassée de l'histoire.
Celle-ci retrace la vie des États; elle doit classer les grands
événements, les raconter tous, les astreindre à l'ordre des dates, et
ne point s'occuper des existences individuelles et des aventures
privées; et ce sont précisément celles dont nous entretenons le plus
longuement les lecteurs, parce que par là nous leur présentons une
image plus vive, plus fidèle de chaque personne et de chaque époque.
Selon qu'il est nécessaire à nos desseins, tantôt nous anticipons sur
l'avenir, tantôt nous rétrogradons dans le passé. Nous ne rappelons les
faits généraux qu'autant qu'ils sont nécessaires pour éclairer les
faits particuliers; mais dans la Fronde ce sont ceux-ci qui ont
entraîné les faits généraux, et on ne peut les isoler les uns des
autres. De là les développements où nous sommes forcé de nous livrer
pour ne pas laisser incomplète cette partie de notre ouvrage et
répandre plus de clarté sur celles qui la suivront.
Condé, encore ensanglanté de la victoire qu'il venait de remporter sur
les troupes du roi, rentra dans Paris, et vint siéger sur les fleurs de
lis, dans ce même parlement qui l'avait déclaré criminel de
lèse-majesté. Le président Bailleul et Amelot ne craignirent pas de lui
adresser des réprimandes sévères sur cette insulte faite aux lois et à
la justice. Mais l'arrêt qui condamnait Condé portait en même temps que
l'exécution en serait suspendue jusqu'à ce que Mazarin fût sorti du
royaume. Condé pouvait donc légalement se présenter au parlement. La
nécessité de se justifier lui en fournissait le prétexte[634], et les
termes de l'arrêt lui en conféraient le droit. Il pouvait résider à
Paris tant que Mazarin serait en France; et lors même que le parlement
eût voulu l'expulser de la capitale, la haine contre Mazarin était
encore trop générale, le parti de la Fronde encore trop nombreux,
l'influence de Beaufort sur la populace de Paris trop grande, pour que
le parlement eût l'espoir de se voir obéi. Tout ce qu'il pouvait faire,
soutenu par la garde bourgeoise, par le prévôt des marchands, Lefebvre,
et par le gouverneur de Paris, le maréchal de L'Hospital, tous deux
secrètement dans les intérêts du roi, c'était de ne pas permettre que
Condé introduisît des troupes dans Paris, dont l'entrée était aussi
interdite aux troupes royales.
[634] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 38.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L,
p. 336.--OMER TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 353.--CONRART,
_Mémoires_, t. XLVIII, p. 37.