C'était sa présence qui avait inspiré à ses soldats, découragés et

battus, cette ardeur et cette impétuosité dont le corps d'armée

d'Hocquincourt avait été victime. Condé se préparait à en disperser les

restes, lorsque Turenne parut. Ce grand capitaine, en voyant les

dispositions prises pour un nouveau combat, comprit qu'elles ne

pouvaient être l'œuvre de Nemours et de Beaufort; il devina aussitôt

quel redoutable ennemi il avait à combattre, et se hâta de prendre ses

mesures en conséquence. Avec quatre mille hommes, il arrêta le

vainqueur de Rocroi, qui en commandait plus de douze mille, mit un

terme à ses succès, et sauva le roi de France. Rien ne manque à la

célébrité de ce combat de Bléneau, puisqu'il a été décrit et commenté,

avec une clarté et une précision qu'on ne saurait surpasser, par le

plus grand guerrier de notre âge[595].

[595] NAPOLÉON, _Mém._--BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 288,

édit. in-12--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 333.--MONTPENSIER, t. XLI,

p. 212.--RETZ, t. XLVI, p. 83.

Si Condé, après avoir forcé la cour et l'armée royale à se retirer

devant lui, était resté à la tête de ses troupes, nul doute qu'il n'eût

pu tenir la campagne avec avantage et augmenté le nombre de ses

partisans. La Guienne, dont il possédait la capitale, lui était

dévouée; la Provence, commandée par le duc d'Angoulême, tenait pour

lui; le Languedoc, dont MONSIEUR était gouverneur, ne lui eût point été

contraire; le duc d'Harcourt, si mécontent du cardinal, se serait

déclaré en sa faveur; et peut-être alors aurait-il été assez puissant

pour pouvoir exécuter le coupable projet, qu'on lui a prêté à tort, de

détrôner le roi et de changer la dynastie[596]: mais du moins s'il

avait voulu négocier, il eût été certain de faire sa paix à des

conditions glorieuses pour lui et utiles pour les siens[597]. Loin de

là, Condé, après le combat de Bléneau, quitta subitement son armée; il

en laissa le commandement à des chefs subalternes, et se rendit à Paris

avec Beaufort, Nemours et La Rochefoucauld[598]. Le grand capitaine se

métamorphosa en négociateur maladroit, et le prince du sang en

imprudent factieux. Cette faute énorme engendra rapidement toute la

série des conséquences qui suivirent, et dont les derniers termes

furent la rentrée du roi et de la cour dans Paris, l'anéantissement de

toutes les garanties contre les abus du pouvoir, obtenues en 1648 par

la convention faite avec le parlement; le rappel de Mazarin, et le

triomphe complet de l'autorité absolue du roi; puis enfin le douloureux

spectacle pour la France de voir Condé à la solde de l'étranger, et

général de l'armée d'Espagne, combattant avec les Espagnols contre sa

patrie. Mais avant d'arriver à ce résultat que d'événements,

d'intrigues, de désastres, ont eu lieu dans cette seule année!

[596] _Extrait de la vie écrite en marge d'une Bible de_ JEAN DE

COLIGNY, dans les _Contes historiques_ de Musset-Pathay, p. 236.

[597] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 392, 396.

[598] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 50, _lettre_ en date

du 14 avril 1652.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 262.--JOLY,

_Mémoires_, t. LXVII, p. 215.

L'histoire ne mesure pas le temps d'après sa durée astronomique;

souvent les faits se pressent avec tant de rapidité et déroulent un si

long avenir, que peu de jours leur suffisent pour former un grand

nombre des anneaux de la chaîne historique. De même que les flots d'un

fleuve, avant de se perdre dans la mer, parcourent des intervalles

semblables avec des vitesses différentes, lorsqu'ils se précipitent en

cascades du haut des rochers, roulent en torrent sur une pente

inclinée, ou coulent lentement sur un lit horizontal, ainsi les moments

de la vie humaine et les années des peuples, avant de s'anéantir dans

l'océan des âges, tantôt se traînent avec lenteur, ou marchent avec

régularité, tantôt volent avec légèreté et sans bruit, ou fendent

l'espace avec le fracas et la rapidité de la foudre.

CHAPITRE XXVI.

1652-1653.

C'est dans cette année que se pose le principe fondamental de la

monarchie de Louis XIV.--Madame de Sévigné a vécu avec les

principaux personnages de la Fronde.--Nécessité de les faire

connaître.--Comment Mazarin et Turenne ont contribué, par la

réunion de leurs talents, au triomphe de la cause

royale.--Mazarin nommé surintendant de l'éducation du jeune

roi.--Il se concilie son affection.--Habileté de sa

politique.--Circonstances où Louis révèle l'énergie de son

caractère.--L'éducation qui lui était donnée et les événements de

sa jeunesse étaient propres à développer ses facultés pour le

gouvernement.--Calme et courage de Mazarin au milieu des

dangers.--Son adresse dans les négociations.--La dévastation des

campagnes et les progrès de l'anarchie aliènent les bourgeois de

la cause des princes.--Mazarin négocie avec eux et avec le

parlement.--Ordonnance royale qui transporte le parlement de

Paris à Pontoise.--Plaisanterie de Benserade.--Mazarin fait

demander son éloignement par le parlement.--Il se retire à

Bouillon.--Le roi est redemandé par le parlement et le peuple de

Paris.--Le roi se conforme à toutes les instructions que lui

avait laissées Mazarin.--Tout le monde cherche à traiter avec ce

ministre.--Bussy-Rabutin va à Bouillon pour le voir.--Mazarin

revient lorsque tous les actes de rigueur ont été

accomplis.--Mazarin s'empare de toute l'autorité, et termine la

Fronde.--Mazarin comparé à Richelieu et à Retz.

Dans cette année 1652 le principe générateur de la monarchie de Louis

XIV fut posé, et la fortune d'un grand nombre des personnages qui

firent la gloire de son règne, la carrière qu'ils parcoururent, et les

destinées de leur vie entière, se trouvèrent déterminées par la part

qu'ils avaient prise dans les événements de cette époque. Madame de

Sévigné a vécu avec la plupart de ces personnages; elle en parle

continuellement dans ses lettres; elle se trouvait elle-même à Paris au

milieu d'eux, lors de ces grandes secousses. Il est donc impossible de

réussir dans le dessein que nous avons formé d'éclairer l'histoire de

son siècle par ses écrits, et de mieux faire comprendre ses écrits par

la peinture de son siècle, sans faire connaître en même temps chacun de

ces personnages, le rôle qu'il a joué, les passions qui le faisaient

mouvoir, les intrigues dont il était l'auteur, l'instrument ou la

victime; et ce que devenait enfin la société au milieu de laquelle

s'est passée l'année la plus agitée de la jeunesse de madame de

Sévigné.

Mazarin et Turenne attirent d'abord notre attention, comme les premiers

acteurs de ce grand drame politique. Jamais, dans des positions aussi

difficiles et aussi compliquées, deux hommes, l'un dans le cabinet,

l'autre sur les champs de bataille, n'ont déployé autant d'habileté. A

cette époque décisive ils ne firent pas une faute, et profitèrent

toujours des fautes de leurs antagonistes. Unissant tous deux la

prudence et l'audace, ils surent s'avancer et se retirer à propos. Ne

négligeant rien, prévoyant tout, ils assortirent et modifièrent

promptement leurs plans et leurs résolutions, selon les circonstances

qu'ils ne pouvaient changer, ou selon celles qu'ils avaient fait

naître. Leurs génies si divers, leurs caractères si opposés se

prêtèrent un mutuel appui, et contribuèrent à assurer leurs succès

respectifs, par des moyens différents. Tel fut le nombre des obstacles

qu'ils avaient à surmonter, que chacun d'eux eût manqué son but et

éprouvé une défaite, sans le secours de l'autre. Si Mazarin n'avait

pas, par une ruse adroite, fait connaître à Fuensaldagne le danger que

courait l'Espagne en rendant Condé trop puissant, et en forçant le roi

de France, n'importe à quelle condition, à se réunir à lui pour

repousser l'ennemi commun, l'armée de Fuensaldagne se serait réunie à

celle de Condé, et Turenne, accablé, n'aurait pu continuer la

lutte[599]. Si Turenne n'avait pas deviné, par les marches du duc de

Lorraine, qu'il manquait de sincérité dans ses négociations avec

Mazarin, l'armée des princes se serait encore trouvée doublée. L'habile

capitaine, agissant avec ce faux allié comme envers un ennemi, se posta

devant lui au moment où il s'y attendait le moins; et, le forçant ainsi

à combattre, ou à exécuter son traité, il lui fit effectuer sa

retraite.

[599] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 362.

Turenne se conciliait l'attachement des soldats, et se faisait des amis

de tous les officiers de son armée; tandis que Condé révoltait souvent

ceux de la sienne par sa hauteur et sa dureté insultante. Mazarin

acquérait sans cesse des partisans[600] par sa modération et sa

souplesse, par la juste opinion que l'on avait de son habileté et de sa

longue pratique des affaires, par les grâces qu'il accordait, par les

promesses qu'il prodiguait, par l'entière confiance que la reine avait

en lui, par l'affection du jeune roi, qu'il avait su capter. Il s'était

fait nommer surintendant de son éducation; et, bien loin de le tenir

éloigné des affaires comme on l'a prétendu, il le contraignait à s'y

appliquer. Il l'initia à toutes les négociations qui eurent lieu

pendant les troubles; il lui donna communication des lettres qu'il

recevait de tous les partis, des propositions qui lui étaient faites;

et il lui démontra que l'intérêt et l'ambition s'étaient masqués du

prétexte du bien public pour chercher à le renverser, et qu'il lui eût

été facile de rester ministre, s'il avait voulu permettre à Condé, au

duc d'Orléans, au cardinal de Retz, aux meneurs du parlement, de

s'emparer chacun d'une portion de l'autorité royale. C'était pour elle

qu'il se sacrifiait, qu'il s'adonnait à une vie si laborieuse; c'était

pour elle qu'il avait supporté l'exil, et qu'il exposait sa vie, en

bravant, par sa rentrée en France, les arrêts de proscription.

[600] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 407.

Veut-on savoir quels furent sur le jeune roi les effets des

instructions de Mazarin, qu'on se rappelle deux faits.

Quand le président de Nesmond fut à Compiègne admis, avec une

députation du parlement, en présence du trône, pour y lire les

remontrances de sa compagnie et demander l'éloignement de Mazarin,

Louis XIV, rougissant de colère, interrompit l'orateur au milieu de sa

harangue, arracha au président le papier qu'il tenait à la main, puis

dit qu'il en délibérerait avec son conseil. Nesmond voulut en vain

réclamer, remontrer à cet enfant couronné qu'il agissait contre tous

les usages; Louis persista, et la députation fut forcée de se retirer.

Mazarin était absent, lorsqu'il fut décidé que la cour ferait le 21

octobre son entrée solennelle dans Paris, où le feu de la sédition

avait tout embrasé et était à peine éteint. La reine et les ministres,

et le maréchal Duplessis, qui commandait les troupes, décidèrent que le

jeune roi se placerait près du carrosse de sa mère, qu'il serait

entouré par le régiment des gardes suisses et le reste de l'armée. Il

fut impossible d'amener Louis à consentir à cet arrangement[601]. Il

fallut le laisser agir à sa volonté; et il fit son entrée à cheval, à

la tête du régiment des gardes françaises, seul en avant de son

cortége. A la lueur de plusieurs milliers de flambeaux, il chemina

lentement à travers les flots d'un peuple immense, qui admirait la

beauté de son coursier, sa jeunesse, ses grâces, sa noble sécurité, et

qui témoignait, par ses bruyantes acclamations, une joie qui allait

jusqu'au délire[602]. Louis le Grand ne se retrouve-t-il pas tout

entier dans ces deux actes d'un souverain de quatorze ans?

[601] Père BERTHOD, t. XLVIII, p. 369.--Maréchal DUPLESSIS,

_Mémoires_, t. LVII, p. 404.

[602] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 355.--MONGLAT, _Mém._, t.

L, p. 375.

Sans doute il faut faire ici la part du naturel et du caractère, qui

dans chaque individu est le résultat de l'ensemble de son organisation,

et ne dépend pas de l'éducation. Mais l'éducation que Louis reçut par

les soins de Mazarin était éminemment propre à développer ces heureux

germes. Faite au milieu des camps et des guerres civiles, elle était la

meilleure qu'on pût donner à un monarque. Toujours l'exemple se

trouvait avec le précepte, la théorie près de la pratique, l'expérience

à côté du principe[603]. Quelle belle leçon donnait à son roi un

ministre que la proscription ne pouvait distraire des soins du

gouvernement! qui négociait tranquillement avec ceux-là même qui

avaient fait vendre ses meubles et ses livres, pour payer l'assassin

qui le tuerait[604]! La première clause de ces négociations était

toujours qu'il serait banni du royaume: contre cette clause Mazarin ne

faisait aucune objection. Il semblait ne se compter pour rien; mais il

discutait les autres, et prouvait aux négociateurs qu'elles étaient

attentatoires à l'autorité royale; il leur démontrait que les

parlements, qui voulaient le bien du royaume, le livraient par leur

résistance à l'étranger; il leur faisait voir qu'étant sans force pour

exécuter leurs arrêts, lors même qu'on accéderait à tout ce qu'ils

demandaient, ils n'en seraient pas plus avancés, attendu que cela ne

désarmerait pas les princes, qui avaient d'autres prétentions. Alors il

leur faisait confidence des offres secrètes de ceux-ci, et des

dispositions où ils étaient de le laisser gouverner, pourvu qu'il

consentît à des concessions qui toutes étaient dans les intérêts

particuliers de la noblesse militaire, et bien plus encore au détriment

des parlements et de la bourgeoisie que de l'autorité royale.

[603] LOMÉNIE DE BRIENNE, t. II, chap. XXXVII, p. 297.

[604] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 109, _lettre_ du 11

août 1652.

Chaque parti, à l'insu des autres, cherchait à traiter avec Mazarin,

dans l'espérance de tirer avantage des embarras de sa situation. Il

avait donc les secrets de tous, et personne n'avait les siens; personne

ne pouvait deviner ses intentions et ses projets. Comme tous les partis

se trompaient mutuellement, et que même en se confédérant contre lui

ils restaient toujours désunis, il lui devint facile de les diviser, de

les affaiblir les uns par les autres, de connaître tous les ressorts

qui les faisaient agir, de mesurer le degré de leur force et de leur

faiblesse respectives, ignoré d'eux-mêmes. Cette exacte appréciation

des leviers qu'on peut faire mouvoir, des obstacles qui sont à vaincre,

est à la fois la tâche la plus difficile et la plus essentielle de

l'homme d'État. Elle seule peut indiquer quand il faut battre en

retraite ou s'avancer avec hardiesse, laisser agir le temps ou

précipiter les événements, donner de la sécurité ou inspirer de la

crainte. Les gouvernements les plus faibles peuvent se raffermir, si

ceux qui les dirigent possèdent cette habileté; les mieux établis

peuvent être précipités dans l'abîme, si elle leur manque. Les moyens

puissants que ceux-ci ont à leur disposition leur deviennent inutiles

au moment du danger, parce que ces dangers ils n'ont pas su les

prévoir, et qu'ils ignorent comment on peut en triompher. La

pusillanimité succède toujours à une folle confiance. Le bon guerrier

n'est pas celui qui sait le mieux braver les périls, mais celui qui

sait le mieux les apercevoir et les prévenir, et qui ne désespère pas

de la victoire, quelque forte que soit la résistance.

L'impassibilité de Mazarin au milieu des partis, qui tous

l'assiégeaient et le battaient en brèche, était admirable, sa tactique

merveilleuse. Il négociait avec tous leurs chefs, et ne paraissait

choqué ni surpris d'aucune de leurs propositions, quelque extravagantes

qu'elles pussent être. Bien mieux, il accédait sur-le-champ à celles

qui pouvaient satisfaire le plus leurs intérêts, sans rompre

entièrement le ressort de l'autorité royale; mais ces concessions

étalent toujours mesurées sur le degré d'influence et de puissance que

pouvaient exercer ceux auxquels il les faisait, et sur la force que

leur alliance donnait au gouvernement. Cette facilité de Mazarin

trompait les négociateurs, qui se présumaient beaucoup plus redoutables

qu'ils ne l'étaient réellement. On voulait tout obtenir, ou du moins on

exigeait au delà de ce que l'on considérait comme déjà concédé. Le

temps s'écoulait; et l'autorité royale grandissait, gagnait du terrain

parmi les masses; les partis s'amoindrissaient, et les négociations

même qui avaient lieu, dont le secret perçait, ou qui était divulgué à

dessein par Mazarin, contribuaient encore à leur discrédit. On s'en

apercevait, et l'on se décidait à accepter les conditions déjà

consenties. Mais alors Mazarin reculait à son tour, et changeait les

conditions selon l'état des choses et la situation de chacun à chaque

conférence[605]. C'est ainsi que tous les arrangements et tous les

compromis avec les chefs de parti furent différés, jusqu'au moment où

l'autorité royale, rompant ouvertement les faibles entraves par

lesquelles on prétendait la retenir, put agir en liberté, et se

manifester dans toute sa puissance. Ce ne fut pas, comme on l'a dit,

par dissimulation, par finesse seulement, que Mazarin parvint au but

qu'il s'était proposé; ce fut par le jeu d'une politique habile, qui

résultait naturellement de la parfaite connaissance qu'il avait su se

procurer des positions particulières de chacun des personnages

puissants auxquels il avait affaire, et de tous les motifs qui

pouvaient exercer de l'influence sur l'opinion et les intérêts des

masses.

[605] RETZ, _Mémoires_, t. XLVI, p. 89.--CONRART, t. XLVIII, p.

40 et 408.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 243.--Le maréchal DUPLESSIS,

t. LVII, p. 402.--TALON, t. LXII, p. 385.--MAZARIN, _Lettres

inédites à la reine, à la princesse Palatine_, etc., écrites

pendant sa retraite hors de France en 1651 et 1652, in-8º, 1836.

L'embarras et les obstacles que présentaient les partis n'étaient pas

les seuls dont Mazarin eût à triompher. Il en avait d'autres (en

quelque sorte domestiques et privés) dans le sein de la cour, dans

l'intérieur même du conseil; et ceux-là il fallait les anéantir, ou

renoncer à tout espoir de succès. Continuellement il avait à lutter

contre des courtisans puissants qui le haïssaient; il avait à empêcher

que les ressentiments et la colère dont la reine était animée

n'influassent sur les mesures du gouvernement[606]; qu'elles ne fussent

entachées d'obstination, dictées par des motifs de haine ou d'amour, de

faveur ou de vengeance, de vanité ou d'orgueil: toutes choses qui dans

les affaires publiques ne conduisent jamais qu'à de funestes résultats.

[606] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 165.

Mais c'est surtout dans les derniers moments du dénoûment de ce grand

drame que la conduite de Mazarin nous paraît mériter d'être étudiée.

La dévastation des campagnes, la haine que les princes s'étaient

attirée par leur violence, le progrès de l'anarchie, avaient rendu le

retour du roi et de la cour un besoin pour la bourgeoisie, pour l'élite

de la population de Paris, et pour le parlement lui-même. Mazarin sut

deviner alors, malgré les démonstrations extérieures, malgré la

dispersion de ceux du _Papier_ par ceux de la _Paille_[607], que la

victoire était certaine; mais il comprit qu'il la rendrait plus

complète en la différant. C'est alors qu'il lia des correspondances

secrètes plus intimes et plus actives avec les partisans du roi dans

Paris. Quelques-uns étaient ses affidés, et parmi eux se trouvaient des

personnages importants, tels que le duc de Bournonville, qui était

resté caché dans Paris, au péril de sa vie[608]. D'autres, tels que

Fouquet, procureur général du parlement, déclamaient contre lui de

concert avec lui, afin d'être écoutés sans défiance lorsqu'ils

démontraient la nécessité d'ouvrir au roi les portes de sa

capitale[609]. Plusieurs étaient des bourgeois obscurs, mais zélés,

ayant d'autant plus d'influence sur le peuple, qu'ils voulaient le

bien public sans aucun motif d'ambition. De ceux-là il s'en trouve de

tels dans tous les temps, et ils ne sont pas les moins utiles, quand le

pouvoir sait les mettre en œuvre. Mazarin excita par des offres

avantageuses des membres du parlement à venir le trouver; et plusieurs

d'entre ceux qu'il n'avait pu émouvoir par des motifs vertueux, ou une

noble ambition, furent corrompus à prix d'argent[610]. Il fit rendre

une ordonnance royale qui transférait le parlement de Paris à Pontoise.

Le nombre de ceux qui obéirent à cette ordonnance fut d'abord si petit,

que Benserade dit un jour plaisamment qu'il venait de rencontrer le

parlement dans un carrosse coupé[611]. Mais dans ce petit nombre se

trouvaient le garde des sceaux Molé, le chancelier Séguier, et la

quantité de juges rigoureusement suffisante pour rendre des arrêts. Ce

fut par ces arrêts, qui anéantissaient l'effet de ceux de Paris, que ce

parlement de Pontoise rendit alors d'éminents services à la cause

royale. Mazarin était assez puissant pour rentrer dans Paris avec la

cour, s'il l'avait voulu; mais ce fut alors que, pour réduire

l'opposition à un état de faiblesse qui ne pût lui laisser aucun

espoir, il employa la plus habile des manœuvres. Le roi fut supplié

par le parlement de Pontoise de vouloir bien éloigner son ministre, et

de le faire sortir du royaume. Mazarin sembla obéir, se sacrifier pour

le roi et la monarchie, et se retira à Bouillon[612]. Dès lors il ne

resta pas même un prétexte aux princes, aux frondeurs, aux parlements,

de s'armer contre l'autorité[613]. Toutes les craintes, toutes les

préventions s'évanouirent; le retour du roi fut imploré à grands cris,

comme une faveur, par tous les corps de l'État et par toute la

population, depuis si longtemps victime des maux de la guerre civile.

On ne s'offrit point seulement au pouvoir, on se précipita au devant de

lui[614]. Dès qu'on sut les négociations commencées, on les crut

terminées; tous les ambitieux, redoutant d'être devancés, se pressèrent

de faire leur paix: tous craignaient d'être les derniers à déposer

l'étendard de la rébellion[615].

[607] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 463.--MONTPENSIER, t. LXI, p.

323.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 224 et 240.--MONGLAT, t. L, p.

337.--LORET, liv. III, p. 92, du 7 juillet.--BERTHOD, t. XLVIII,

p. 289, 298, 305.

[608] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 351.--_Histoire de la

Monarchie françoise_, 1re édit., 1697, in-12, p. 444, 445.

[609] Voyez _Discours du sieur de Sève de Chastignouville_, dans

l'_Histoire de la Monarchie françoise sous le règne de Louis le

Grand_, 1697, in-12, t. I, p. 444, 445.

[610] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 324.

[611] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 287 à 292, 327,

351.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 236.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 325.

[612] RETZ, t. XLVI, p. 410.--TALON, t. LXII, p. 428,

445.--LORET, liv. III, p. 109, _lettre_ 32, en date du 11

août.--MONGLAT, t. L, p. 358.

[613] MONGLAT, t. L, p. 359.--LORET, liv. III, p. 115, 25

août.--TALON, t. LXII, p. 455 et 466.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.

349.

[614] RETZ, t. XLVI, p. 153.--LORET, liv. III, p. 126, 25

septembre.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 50.--Père BERTHOD, t. XLVIII,

p. 325 à 347.

[615] BERTHOD, _Mém._, t. XLVIII, p. 300.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 26 / 38 段