C'est pendant cette dernière époque que madame de Sévigné, répandue

dans tous les grands cercles de la capitale, dont elle était un des

principaux ornements, se vit le plus exposée aux séductions de la jeune

et brillante noblesse qui s'empressait autour d'elle; sa société

particulière était aussi nombreuse que remarquable par les personnages

qui la composaient. Elle avait retrouvé à Paris le grand prieur Hugues

de Rabutin, qui n'avait point quitté le Temple. Mais les événements

avaient éloigné d'elle le comte de Bussy-Rabutin[565]. Stationné dans

le Nivernais avec les troupes du roi, Bussy ne pouvait même, par

correspondance, communiquer avec elle. Les partis ne se faisaient pas

scrupule d'arrêter les courriers, de leur enlever leurs paquets et de

violer le secret des lettres[566]. Bussy laissait donc le champ libre à

ses rivaux, et n'avait aucun moyen de prévenir ou de contrecarrer les

progrès qu'ils pourraient faire dans le cœur de sa belle cousine. De

tous ceux qu'il avait à craindre, le plus éminent par sa naissance et

ses dignités était le duc de Rohan. La famille des Sévignés avait

l'honneur d'être alliée à celle des Rohans; et en Bretagne, où madame

de Sévigné faisait de longues résidences, le duc de Rohan tenait un des

premiers rangs. Il avait même voulu disputer la présidence des états de

cette province au duc de Vendôme[567], et l'opposition qu'avait mise à

cette prétention le maréchal de La Meilleraye fut un des motifs qui le

porta à se jeter dans le parti de Condé. Après la prise d'Angers par

les troupes du roi, Rohan s'était rendu à Paris. Il y revit madame de

Sévigné; et quoiqu'il rencontrât chez elle les amis et les alliés du

coadjuteur, et un grand nombre de personnages d'un parti contraire au

sien, il ne put s'abstenir de la voir fréquemment. De son côté, elle le

traitait avec les égards dus à son rang, et aussi avec cette

bienveillance que la femme la moins coquette ne refuse jamais à celui

qui se déclare un de ses admirateurs. Cependant, comme le duc de Rohan

était marié, il était impossible que madame de Sévigné se méprît sur la

nature des hommages qu'il lui adressait. Par cette raison, il ne

pouvait être dangereux pour elle. Il n'en était pas de même du jeune

comte du Lude, qui par sa constance s'était fait considérer comme son

chevalier; mais un gentil-homme breton, le marquis de Tonquedec,

cavalier accompli, par ses assiduités et ses attentions, balançait

auprès d'elle le comte du Lude. Marigny et Ménage, les anciens amis de

son jeune âge, et tous ceux qui formaient l'escorte du cardinal de

Retz, Montmorency, Brissac, le président de Bellièvre, Montrésor, le

comte de Châteaubriand, Caumartin, l'honnête et obligeant

d'Hacqueville, de Château-Renauld, de Bussy-Lameth, d'Argenteuil,

d'Humières, le marquis de Sablonière[568], l'Écossais Montrose, et les

officiers qu'il avait amenés avec lui après la mort de Charles Ier;

enfin, Renaud de Sévigné, auquel l'unissaient des liens de parenté,

tels étaient ceux qui composaient, en hommes, à madame de Sévigné une

société aussi variée que choisie, aussi nombreuse qu'agréable[569].

[565] BUSSY, _Mémoires_, édit. 1721, in-12, t. III, p. 219 à 374.

[566] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 156-379.

[567] L'abbé ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 293.

[568] RETZ, t. XLVI, p. 129 et 130; conférez pour ce nom _Vie du

cardinal de Rais_, 1836, in-8º, p. 323.

[569] PETITOT, _Introduction aux Mémoires, de la Fronde_, t.

XXXV, p. 208.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 129, 130; p. 216,

220.--SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 24 juillet 1680, t. VI, p.

387; t. IV, p. 132, en date du 18 décembre 1675.

Son deuil venait de se terminer au commencement de cette année 1652, et

elle se répandit dans le monde sans qu'aucun motif de bienséance pût y

mettre obstacle.

Elle était recherchée par toutes les femmes qui aimaient à tenir chez

elles des cercles brillants; mais celles chez lesquelles on la voyait

le plus souvent étaient la duchesse de Lesdiguières et la princesse

Palatine; cette dernière, quoique du parti de la cour, resta toujours

attachée à Gondi, et le servit avec zèle et loyauté. Les amies les plus

intimes de madame de Sévigné étaient sa tante maternelle, née Henriette

de Coulanges, et sœur de François, marquis de La Trousse, conseiller

au parlement de Rennes, et de la maison de La Savonnière en Anjou;

madame de Lavardin, qu'elle loue comme une femme d'un bon et solide

esprit[570]; madame Renaud de Sévigné, et sa fille mademoiselle de La

Vergne, qui toutes deux habitaient pendant l'été leur terre près

d'Angers, et se trouvaient liées avec le duc de Rohan, gouverneur

d'Anjou, et avec la duchesse sa femme; avec de Fourilles, gouverneur de

la ville d'Angers, avec l'évêque d'Angers, et surtout avec Lavardin,

évêque du Mans, qui, semblable à Costar, son archidiacre, était plus

renommé par la délicatesse et la joie de ses banquets, que pour la

sainteté de sa vie[571]. Ainsi, tous les membres de cette société

particulière de madame de Sévigné se trouvaient unis par des rapports

de voisinage, de parenté, d'affection, communs à tous, et aussi par

cette confiance mutuelle et ce charme constant que fait éprouver

l'habitude de se voir, de se fréquenter et de correspondre

continuellement les uns avec les autres.

[570] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 439, _lettre_ en date du 10

avril 1691.

[571] ARNAULD, _Mém._, t. XXXIV, p. 303, 305 et 306.--COSTAR,

_Lettres_, in-4º, p. 548.

Mademoiselle de La Vergne, qui avait été, par le veuvage et

l'éloignement de madame de Sévigné, privée pendant quelque temps de sa

meilleure amie, contracta une nouvelle liaison avec une jeune personne,

qui par son enjouement, ses allures vives et dégagées, inspirait la

joie dans toutes les sociétés où elle paraissait. Elle avait pour son

âge un peu trop d'embonpoint; sa taille, un peu courte, manquait

d'élégance; mais ses bras, ses mains et toute sa personne étaient

admirablement modelés; ses cheveux étaient châtains, ses yeux brillants

et vifs, son visage arrondi, ses traits délicats et mignards, sa bouche

petite et gracieuse. Cette beauté était Catherine-Henriette d'Angennes,

fille du baron de La Loupe, de la même famille que le marquis de

Rambouillet. Elle était demandée par Louis de La Trémouille, comte

d'Olonne; et ce mariage était même annoncé comme prochain dans la

_Gazette_ de Loret, du 3 mars 1652:

D'Olonne aspire à l'hyménée

De la belle Loupe l'aînée,

Et l'on croit que dans peu de jours

Ils jouiront de leurs amours.

Le gazetier ne se trompait pas, et c'est sous le nom de comtesse

d'Olonne que l'amie de mademoiselle de La Vergne s'acquit depuis une si

malheureuse célébrité par ses galanteries avec le marquis de Beuvron,

le duc de Candale, Saint-Évremond, l'abbé de Villarceaux, le comte de

Guiche, et tant d'autres[572]. Le cardinal de Retz en était devenu

amoureux. Il avait quitté mademoiselle de Chevreuse, qui, selon le

jugement qu'il en porte, avait plus de beauté que d'agrément, et était

sotte jusqu'au ridicule[573]. Gondi, rompu aux intrigues galantes,

devina le naturel et les penchants secrets de la jeune de La Loupe;

mais il en présuma trop, ou plutôt il présuma trop de lui-même.

Lorsqu'on songe aux périls qui le menaçaient alors, aux interminables

devoirs auxquels il était assujetti par sa nouvelle dignité, aux

événements importants qu'il cherchait à diriger ou à tourner à son

profit, on est surpris de le voir si fortement préoccupé de cette

nouvelle passion. Le duc de Brissac l'y encourageait; ce jeune duc

était lui-même amoureux de mademoiselle de La Vergne, dont la maison

était limitrophe de celle où demeuraient les demoiselles de La Loupe;

et une communication avait été pratiquée entre les deux maisons, pour

que les deux amies pussent se voir aussi souvent qu'il leur plairait.

Le duc de Brissac, en se faisant le complaisant empressé des plaisirs

du cardinal, avait acquis sur lui un assez grand ascendant, même pour

les affaires sérieuses. Il se rendait donc tous les soirs avec Gondi

chez mademoiselle de La Vergne, où ils étaient presque toujours

certains d'y trouver mademoiselle de La Loupe. Là, chacun d'eux pouvait

ainsi entretenir à loisir celle dont il était charmé. Gondi s'était

fait faire pour ces visites nocturnes un habit élégant[574]. Sa

position comme son humeur ne lui permettaient pas de longs

préliminaires. Le mariage projeté était aussi pour lui un motif de se

hâter. Ayant affaire à une jeune personne vive et coquette, sa vanité

lui fit croire la chose assez avancée pour pouvoir brusquer une

conclusion; mais il ne pouvait rien sans un tête-à-tête, et obtenir un

rendez-vous d'une demoiselle presque fiancée, et par conséquent

toujours entourée, paraissait impossible. Il y parvint cependant: pour

connaître par quels moyens, laissons parler cet homme excessif dans le

mal comme dans le bien, qui étonne par la franchise de ses aveux, et

dont Bossuet a dit avec raison qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le

craindre, ni le haïr à demi[575]. Ce récit, d'ailleurs, nous semble

propre à jeter un jour vif sur la situation de Paris à cette époque, et

sur les dangers où se trouvait exposée, au milieu d'un tel monde, une

jeune veuve, riche, indépendante, et avec le caractère et les attraits

de madame de Sévigné.

[572] LORET, liv. III, p. 33, _lettre_ du 3 mars 1652.--BUSSY,

_Hist. am. de la France_, 1710, p. 1, 154.--HAMILTON,

_Œuvres_, t. I, p. 123 des _Mémoires de

Gramont_.--SAINT-ÉVREMOND, t. II, p. 36-42 et p. 109.

[573] RETZ, _Mém._, t. I, p. 221, édit. d'Amsterdam, in-12.

[574] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 251.

[575] BOSSUET, _Oraison funèbre de Le Tellier_, cité par

Petitot.--_Notice sur le cardinal de Retz_, dans la _Collect. des

Mém. de l'Hist. de Fr._, t. XLIV, p. 79.

«Un jour que j'étais avec MONSIEUR dans son cabinet de livres, Bruneau

y entra tout effaré, pour m'avertir qu'il y avait dans la cour une

assemblée de deux ou trois cents de ces criailleurs qui disaient que

je trahissais MONSIEUR, et qu'ils me tueraient. MONSIEUR me parut

consterné à cette nouvelle, je le remarquai; et l'exemple du maréchal

de Clermont, assommé entre les bras du dauphin[576], qui tout au plus

ne pouvait pas avoir eu plus de peur que j'en voyais à MONSIEUR, me

revenant dans l'esprit, je pris le parti que je crus le plus sûr,

quoiqu'il parût le plus hasardeux. Je descendis avec Château-Renauld et

d'Hacqueville, qui étaient seuls avec moi, et j'allai droit à ces

séditieux, en leur demandant qui était leur chef[577]. Un gueux d'entre

eux, qui avait une vieille plume jaune à son chapeau, me répondit

insolemment: «C'est moi.» Je me tournai du côté de la rue de Tournon,

en disant: «Gardes de la porte, que l'on me pende ce coquin à ces

grilles.» Il me fit une profonde révérence; il me dit qu'il n'avait pas

cru manquer au respect qu'il me devait; qu'il était venu seulement avec

ses camarades pour me dire que le bruit courait que je voulais mener

MONSIEUR à la cour et le raccommoder avec le Mazarin; qu'ils ne le

croyaient pas, qu'ils étaient mes serviteurs, et prêts à mourir pour

mon service, pourvu que je leur promisse d'être toujours bon

frondeur[578].

[576] En 1358.

[577] Voyez LORET, liv. III, p. 66, _lettre_ du 19 mai 1652.

[578] Conférez encore CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 75, qui

confirme que ceci se passa à la fin de mai 1652.

«Ils m'offraient de m'accompagner; mais je n'avais pas besoin de cette

escorte pour le voyage que j'avais résolu, comme vous l'allez voir. Il

n'était pas au moins fort long; car madame de La Vergne, mère de madame

de La Fayette, et qui avait épousé en secondes noces le chevalier de

Sévigné, logeait où loge présentement madame sa fille. Cette madame de

La Vergne était honnête femme dans le fond mais intéressée au dernier

point, et plus susceptible de vanité pour toutes sortes d'intrigues

sans exception, que femme que j'aie jamais connue. Celle dans laquelle

je lui proposais ce jour-là de me rendre de bons offices était de

nature à effaroucher d'abord une prude. J'assaisonnai mon discours de

tant de protestations de bonnes intentions et d'honnêtetés, qu'il ne

fut pas rebuté; mais aussi ne fut-il reçu que sous les promesses

solennelles que je fis, de ne prétendre jamais qu'elle étendît les

services que je lui demandais au delà de ceux que l'on peut rendre en

conscience pour procurer une bonne, chaste, pure et sainte amitié. Je

m'engageai à tout ce qu'on voulut. On prit mes paroles pour bonnes, et

l'on se sut très-bon gré d'avoir trouvé une occasion toute propre à

rompre dans la suite le commerce que j'avais avec madame de Pommereul,

que l'on ne croyait pas si innocent.

«Celui dans lequel je demandai que l'on me servît ne devait être que

tout spirituel et tout angélique, car c'était celui de mademoiselle de

La Loupe, que vous avez vue depuis sous le nom de madame d'Olonne. Elle

m'avait fort plu quelques jours auparavant, dans une petite assemblée

qui s'était faite dans le cabinet de MADAME; elle était jolie, elle

était belle, précieuse par son air et par sa modestie. Elle logeait

tout proche de madame de La Vergne, elle était amie intime de

mademoiselle sa fille; elle avait même percé une porte par laquelle

elles se voyaient sans sortir du logis. L'attachement que M. le

chevalier de Sévigné avait pour moi, l'habitude que j'avais dans sa

maison, et ce que je savais de l'adresse de sa femme, contribuèrent

beaucoup à mes espérances. Elles se trouvèrent vaines par l'événement;

car, bien qu'on ne m'arrachât pas les yeux, bien que je m'aperçusse à

certains airs que l'on n'était pas fâchée de voir la pourpre soumise,

tout armée et tout éclatante qu'elle était, on se tint toujours sur un

pied de sévérité, ou plutôt de modestie, qui me lia la langue,

quoiqu'elle fût assez libertine: ce qui doit étonner ceux qui n'ont

point connu mademoiselle de La Loupe et qui n'ont ouï parler que de

madame d'Olonne. Cette historiette n'est pas trop, comme vous voyez, à

l'honneur de ma galanterie[579].»

[579] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 49.--_Vie du cardinal de Rais_,

édit. 1836, p. 340.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 251.

Le mariage de mademoiselle de La Loupe avec le comte d'Olonne eut lieu

quelques semaines après l'entrevue dont le cardinal de Retz nous a

transmis le récit; et peu de mois après la comtesse d'Olonne s'était

déjà séparée de son mari. Lorsque mademoiselle de Montpensier alla à

cheval, avec son père le duc d'Orléans et le prince de Condé, au-devant

du duc de Lorraine, campé près de Villeneuve-Saint-Georges, madame

d'Olonne, sa sœur mademoiselle de La Loupe la jeune, la duchesse de

Sully, et les comtesses de Fiesque et de Frontenac, faisaient partie de

l'escadron des dames qui composaient le cortége de cette princesse. «On

s'étonna, dit MADEMOISELLE, de la voir là, son mari étant auprès du

roi, cornette de ses chevau-légers.» Il est probable que la liaison de

la comtesse d'Olonne avec le marquis de Beuvron, la seule de toutes

celles qu'elle forma qui fut quelque temps tenue secrète, était déjà

commencée; peut-être même avait-elle précédé le mariage, et ce premier

attachement a pu être l'obstacle inconnu qui fit échouer les projets de

séduction du cardinal[580]. Une autre cause, plus probable, se trouve

aussi dans la répugnance que, malgré sa pourpre, son haut rang, devait

causer à une jeune beauté, plus frappée des agréments du corps que de

ceux de l'esprit, un homme tel que Gondi. Si le portrait que nous trace

Tallemant des Réaux, de ce héros de la Fronde, est fidèle, c'était «un

petit homme noir, à vue très-basse, mal fait, laid, et maladroit de ses

mains à toutes choses[581].» Madame de Pommereul, dont il parle dans

cette partie de ses Mémoires, et avec laquelle il avait vécu, était la

femme d'un président au grand conseil, qui, mariée contre son gré, et

en discorde avec son mari, s'était séparée de lui[582]: madame de

Sévigné fut liée avec son fils et son petit-fils, qui occupèrent des

charges importantes[583].

[580] MADEMOISELLE, _Mémoires_, t. XLI, p. 245 et 246.--BUSSY,

_Hist. amoureuse de France_, 1710, in-12, p. 4.--SAINT-SIMON,

_Mém. inédits_, t. XI, p. 135.

[581] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 102, édit.

in-8º; t. VII, p. 18 de l'édit. in-12.

[582] _Ibid._, t. IV, p. 113, édit. in-8º; t. VII, p. 30.

[583] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 22 décembre 1675), t. IV, p. 261

et 264, édit. de G.; t. IV, p. 118 et 143, édit. de M. (20

juillet, 11, 14 septembre, 26 octobre 1689); t. IX, p. 380 et

381, et t. X, p. 60, édit. de G.; t. IX, p. 44, 111, 115, 184,

185, édit. de M.

CHAPITRE XXV.

1652.

Haine contre Mazarin.--Menaces du parlement contre le gazetier

Loret.--Libelles et chansons contre la reine et son

ministre.--Sermon du père Le Boux en faveur de la cause

royale.--Prédications furibondes du père George contre la

cour.--La cause royale gagne des partisans.--Beaufort battu à

Gergeau.--Mazarin plein de confiance en lui-même.--L'armée royale

est subitement attaquée par Condé.--Comment ce prince parvient à

rejoindre son armée.--Habileté de Gourville et de

Chavagnac.--Condé manque d'être pris par Bussy-Rabutin.--Combat

de Bléneau.--Conséquences de ce combat si Condé eût battu l'armée

royale.--Condé entre dans Paris.--Ses fautes.--Suites et

résultats de la victoire de Turenne.--Événements et intrigues qui

les produisent.--L'histoire ne mesure pas le temps d'après la

durée astronomique.

Quelque nombreux, quelque divisés que fussent les partis qui

s'agitaient dans Paris, ils se réunissaient tous pour s'opposer à

Mazarin et résister au roi, ou plutôt à la reine sa mère. Ceux qui

étaient partisans du premier ministre, comme ceux qui, tout en le

détestant, voyaient trop de dangers à ne pas respecter en lui une

autorité exercée au nom du roi, étaient en petit nombre; et leur voix

était tellement comprimée, que Loret fut menacé, par les membres du

parlement, d'un décret de prise de corps, parce que dans sa _misérable

Gazette_ (comme lui-même la nomme avec juste raison), il avait exprimé

avec trop de franchise son opinion en faveur de la cause royale. Il se

vit obligé de renoncer à la liberté de ses rimes, et de ne plus

raisonner

Sur l'état présent des affaires,

Pour n'irriter tels adversaires[584].

Ce qui lui parut dur; car en terminant une de ses lettres il s'écrie:

Ah! que c'est une étrange chose

Quand on veut jaser, et qu'on n'ose[585]!

[584] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 24, 26, _lettre_ en

date du 18 février 1652.

[585] _Ibid._, _id._, p. 34, _lettre_ en date du 3 mars, t. III,

p. 110, _lettre_ en date du 18 août; t. III, p. 40.

Cependant les libelles les plus odieux et les chansons les plus

ordurières contre la reine et contre Mazarin s'imprimaient librement,

et circulaient parmi le peuple, sans que le parlement songeât à

réprimer tant d'audace. De tout temps ceux qui se sont armés contre le

pouvoir, sous le prétexte de se soustraire à l'oppression, commencent

par opprimer leurs adversaires, parlent sans cesse de justice, de

liberté et d'humanité, et se montrent iniques et cruels.

La chaire évangélique avait pourtant maintenu son indépendance, et le

parlement n'osait y porter atteinte. On s'empressait de se rendre aux

sermons du père Le Boux, de l'Oratoire, et à ceux du père George,

capucin, qui tous deux, mêlant la politique aux saintes leçons de la

religion, prêchaient, le premier en faveur de la cause royale, le

second pour la Fronde et le parlement. Le père Le Boux fut plusieurs

fois insulté par la populace au sortir de l'église; mais il n'en

continua pas moins à exhorter tous les partis à se réunir dans une

commune obéissance aux ordres du roi[586]. Gaston assista à l'un de

ses sermons, le 10 mars de cette année 1652, durant le carême; il y

vint avec toute sa famille; et l'intrépide prédicateur, saisissant

l'occasion qui s'offrait à lui, s'adressa à ce fils de France, et

l'exhorta, avec tout la chaleur d'une éloquence vive et passionnée, à

tarir la source des pleurs que la France versait et à faire cesser tous

les maux qui pesaient sur elle. Il lui promit pour récompense les

bénédictions du ciel et celles de tout le royaume, qui avait le droit

de tout espérer de sa bonté et de sa puissante intervention. De son

côté, le père George ne se montrait pas moins actif, dans ses

furibondes prédications, à peindre la reine et son ministre comme

altérés de sang et de vengeance, et ne songeant qu'à la destruction de

Paris et à l'extermination de ses habitants.

[586] _Ibid._, p. 38, _lettre_ en date du 17 mars; _ibid._, p.

43, _lettre_ en date du 7 avril.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p.

164.--Le père BERTHOD, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 319.

Quoique le parti des royalistes fût en apparence le plus faible, il

gagnait tous les jours de nouveaux partisans dans le peuple. Il cachait

sa force, afin d'entretenir la division parmi les autres; et la

violence de ceux-ci augmentait à proportion de leur affaiblissement

progressif[587]. D'ailleurs, on savait que Condé, en Guienne, tout en

faisant des prodiges de tactique militaire, avait toujours échoué

contre le comte d'Harcourt; qu'Angers était pris, et que Beaufort

venait d'être battu à Gergeau. Cet échec, joint à la division qui

régnait entre Nemours et Beaufort, avait mis le désordre et jeté le

découragement parmi leurs soldats. On ne doutait pas que l'armée

royale, commandée par deux généraux aussi habiles que Turenne et le

maréchal d'Hocquincourt, ne parvînt à triompher facilement de troupes

désorganisées, et conduites par des chefs sans expérience, sans

talents militaires. On prévoyait le moment, peu éloigné, où cette armée

victorieuse s'approcherait de Paris, de Paris sans défense et

renfermant un si grand nombre de partisans avoués ou secrets de la

cause royale[588]. Mazarin surtout n'en doutait pas; et, peu inquiet

sur les résultats des arrêts qui mettaient sa tête à prix, il se

félicitait d'avoir assuré son triomphe par son retour et de ne s'être

pas laissé imposer par la haute renommée militaire de Condé et par

l'éclat de ses victoires.

[587] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 44.

[588] PETITOT, _Introduction à la Fronde_, t. XXXIV de la

collection, p. 234, 235, 243.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t.

LII, p. 114.

Tandis que non-seulement le ministre, mais toute la cour, mais toute

l'armée étaient dans ces sentiments, que la division commandée par le

maréchal d'Hocquincourt se reposait, tranquille comme on l'est après

une victoire, tout à coup, au milieu de la nuit, le 7 avril, cette

division est subitement attaquée par l'armée de Nemours et de Beaufort,

avec une impétuosité et un ensemble de manœuvres dont on ne croyait

pas ses chefs capables. Cinq quartiers sont successivement enlevés et

dispersés, le reste est mis en déroute; les fuyards vont apprendre ce

désastre à Briare, où campait Turenne, et à Gien, où était la

cour[589]. Celle-ci se crut perdue, et sur le point d'être enveloppée

et prisonnière. Si le roi eût été pris et entre les mains des rebelles,

ceux-ci auraient eu le pouvoir, et tout était terminé[590]. Soudain

Turenne, qui croit à peine les récits qui lui sont faits, monte à

cheval, accompagné de son état-major, et il se poste en avant sur une

éminence qui dominait la plaine. De là, à la lueur des villages

enflammés, il examine attentivement la manière dont sont rangés les

corps de troupes de l'ennemi; puis, après quelques minutes de

réflexion, il dit: «Monsieur le Prince est là; c'est lui qui commande

son armée.»

[589] DESORMEAUX, _Hist. du prince de Condé_, 1769, in-12, t.

III, p. 217.

[590] MONGLAT, t. L, p. 333.--LA PORTE, t. LIX, p. 427.

Cela était invraisemblable, mais cela était vrai. Condé, instruit par

Chavigny des divisions qui régnaient entre Beaufort et Nemours, et de

l'insubordination des officiers et des soldats qu'il avait placés sous

leurs ordres, avait marché nuit et jour, et traversé plus de cent vingt

lieues de pays, déguisé en palefrenier, décidé à se faire tuer plutôt

que de se laisser prendre. Il était accompagné du duc de La

Rochefoucauld, du jeune prince de Marsillac, du comte de Guitaut, du

marquis de Lévis. Celui-ci, muni d'un passeport du comte d'Harcourt,

était le seul chef apparent; les autres semblaient composer sa suite;

mais tous se laissaient guider et conduire par deux hommes aussi

intelligents qu'intrépides: c'étaient le comte de Chavagnac et

Gourville. Sans leur présence d'esprit, sans leur extraordinaire

activité, sans leur connaissance des lieux et des hommes, Condé eût été

dix fois reconnu et fait prisonnier avec ceux qui l'escortaient, tant

il savait peu se contraindre, tant il se pliait peu et gauchement à ce

qu'exigeait le rôle prescrit par le déguisement qu'il avait

emprunté[591]. Oubliant qu'il était transfuge et proscrit, il fut même

sur le point d'éclater contre un gentil-homme royaliste de la

connaissance de Chavagnac, qui, ignorant les noms et les qualités des

hôtes que celui-ci lui avait amenés, se mit à déclamer pendant le

souper contre les princes, et parla fort librement et en termes

très-injurieux des galanteries de la duchesse de Longueville[592]. La

faiblesse du prince de Marsillac, jeune adolescent, qui ne pouvait

supporter les fatigues d'une marche si précipitée; les premières

attaques de goutte que ressentit alors le duc de La Rochefoucauld, son

père, devinrent pour Gourville une source d'embarras et d'inquiétude.

Tous ses efforts et ceux de Chavagnac n'auraient pu empêcher Condé

d'être pris lors de son passage de la Loire au bec de l'Allier, si

Bussy-Rabutin, qui commandait à la Charité-sur-Loire, eût été à son

poste, et si le prince ne s'était pas éloigné promptement de cette

place. Mais cette fuite précipitée le fit reconnaître; et la reine, à

qui on avait entendu dire, «Il périra, ou je périrai[593]» envoya des

cavaliers à sa poursuite. Il échappa à leurs recherches, et parvint

enfin, après divers accidents romanesques, à rejoindre son armée près

de Lorris, au sortir de la forêt d'Orléans[594].

[591] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 134,

256.--MONTPENSIER, t. XLI, p. 200.--CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p.

131.

[592] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 35.--CHAVAGNAC,

_Mém._, t. I, p. 148.

[593] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 276-278, édit. in-12.

[594] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 254-261.--CHAVAGNAC, t. I, p.

147.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 328.--MONTPENSIER, t. XLI, p.

198.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 134 et 135.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 25 / 38 段