Condé. Il avait perdu dans Bouillon l'appui d'un prince puissant par
ses richesses et par son habileté politique; dans Turenne, l'ascendant
que donnent les talents militaires et l'amour des soldats. Les deux
principaux conseils de Gaston, Gondi et Chavigny, étaient ennemis, et
publiaient l'un contre l'autre des libelles anonymes[541]. Chefs
dirigeants dans des partis contraires, ils poussaient dans des sens
opposés, et dans des mesures contradictoires, un prince faible et
irrésolu. Chacun des deux avait des partisans dans la famille même de
ce prince. La duchesse d'Orléans appuyait Gondi. MADEMOISELLE, au
contraire, s'était rangée du côté de Chavigny. Le prince de Condé, qui
entretenait avec elle un commerce de lettres, avait su la gagner par
ses flatteries, et lui avait promis, s'il restait le maître et
parvenait à chasser Mazarin, de lui faire épouser le roi. Autant elle
avait eu autrefois d'antipathie pour Condé, autant elle montrait
d'enthousiasme pour sa gloire et de zèle pour ses intérêts[542]. Le
courage et la présence d'esprit qu'elle déploya dans Orléans, où son
père l'avait envoyée, achevèrent d'accroître son orgueil, et
d'augmenter l'excessive confiance qu'elle avait en elle. Cette ville
dont on lui avait refusé l'entrée, elle s'en rendit maîtresse en
escaladant ses remparts, et en pénétrant seule et sans escorte par une
brèche qu'avait faite pour elle le parti populaire. L'autorité qu'elle
y avait exercée; ces troupes qui s'étaient rangées sous son
commandement; ces conseils de guerriers présidés par elle; ses deux
dames d'honneur, les comtesse de Fiesque et de Frontenac, proclamées à
la tête de l'armée, au son des trompettes, ses maréchaux de camp; la
popularité qu'elle s'était acquise en empêchant les troupes du roi de
pénétrer dans la ville qui lui était soumise[543]; tout cela avait
enivré son imagination, déjà exaltée par la lecture des romans[544].
Elle se passionna pour la gloire militaire; Condé fut son héros.
Pourtant elle cherchait à persuader à la reine qu'il était de son
intérêt de la marier avec le roi; et à ce prix, elle consentait à tout.
Quant à son père, il ne pouvait rien pour elle, non plus que le
parlement; et par cette raison elle se laissait souvent engager dans
des démarches et des intrigues contraires au parti de Gaston, et
surtout toujours en opposition avec la direction que Gondi s'efforçait
de donner à ce parti.
[541] PETITOT, _Introduction aux Mémoires de la Fronde_, t. XXXV,
p. 237.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836, in-8º, p. 258 et 355.
[542] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 160.
[543] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 45 (7 avril); t.
III, p. 53 (21 avril).--MONTPENSIER. t. XLI, p. 170.
[544] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 170, 175.--TALON, t. LXII,
p. 349.--CHAVAGNAC, t. I, p. 168.--ANQUETIL, t. IV, p.
152.--SAINT-AULAIRE, t. III, p. 92.--_Histoire de France en
estampes_, t. XXV, Bibl. roy.
D'un autre côté, la cour était abandonnée par ceux sur lesquels elle
avait le droit de compter. Le chancelier, qui, comme chef de la
justice, aurait dû donner l'exemple de l'obéissance aux ordres du roi,
irrité d'avoir été éloigné du ministère, fit en sorte que le duc de
Sully, son gendre, qui commandait à Nantes, permît le passage de cette
ville aux troupes du duc de Nemours; et le duc de Rohan, que la reine
avait nomme gouverneur d'Anjou, fit révolter Angers contre les troupes
royales; mais ensuite il ne leur résista pas aussi longtemps qu'il
aurait pu le faire dans l'intérêt du prince[545]. La cour, ainsi que
les partis qui lui étaient opposés, ne se lassait pas, pour la réussite
de ses projets, d'employer la fraude, la violence, la crainte, la
séduction: tous les moyens lui étaient bons. Mazarin ne répugnait pas
même aux plus honteux. Ainsi la maréchale de Guébriant, qu'il avait
mise dans ses intérêts, ne se fit aucun scrupule d'abuser de la
confiance de Charlevoix et des droits que la reconnaissance lui donnait
sur un officier dont son mari avait été le bienfaiteur. Elle ne rougit
pas d'employer le ministère d'une demoiselle bien faite et de facile
composition, dit madame de Nemours, pour attirer ce commandant de
Brissach hors de sa forteresse, le faire prisonnier, et se rendre
maîtresse de la place qu'il était chargé de garder. Toutefois cette
trahison ne réussit qu'à demi. La garnison, indignée, remit la place au
comte d'Harcourt, qui n'était point contre le parti du roi, mais qui
cependant était au nombre des mécontents, et peu favorable à
Mazarin[546].
[545] LORET, liv. III, p. 35, _lettre_ du 10 mars 1652.--ARNAULD,
t. XXXIV, p. 296.--TALON, t. LXII, p. 348, 351.--NEMOURS, t.
XXXIV, p. 522.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 114 et 115.
[546] MONGLAT, t. L, p. 394.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 538.
Le plus nul, le plus insignifiant de tous les chefs de la première
Fronde, le duc de Longueville, fut le seul d'entre eux qui dans ces
nouvelles circonstances se conduisit avec sagesse et dignité, qui se
montra un sujet fidèle, mais non servile. Il suivit un plan arrêté,
conforme au bien public et à une bonne et saine politique. Retiré dans
son gouvernement de Normandie, il fut sollicité par tous les partis, et
ne se déclara d'abord pour aucun; enfin il fit connaître ses intentions
de ne pas se séparer du roi[547]. Mais, sans prendre fait et cause pour
son ministre, il se prononça de manière à faire craindre à la cour,
s'il était contrarié par elle, de le voir se replacer de nouveau sous
l'empire de sa femme et de son beau-frère, auquel il s'était soustrait.
Ainsi par ses instigations le parlement de Rouen avait demandé
l'éloignement de Mazarin, à l'exemple de celui de Paris, mais sans
adhérer aux actes de proscription de ce dernier[548]. La déclaration
parlementaire servit au duc de Longueville de prétexte pour se refuser
à admettre les troupes royales dans sa province, où cependant il
maintenait la levée des impôts au profit du roi. Par là il parvint à
rester maître absolu dans son gouvernement, et il se fit chérir des
habitants, qu'il protégeait contre tous les maux de la guerre
civile[549].
[547] LORET, liv. III, p. 40, 52, _lettres_ des 17 mars et 21
avril 1652.
[548] CONRART, t. XLVIII, p. 69.
[549] BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p. 209.
Les désastres qu'elle occasionnait étaient portés à leur comble, et
encore accrus par le peu d'autorité que les chefs militaires avaient
sur leurs subordonnés. Un seul fait suffira pour faire juger du degré
d'anarchie où l'on était arrivé. Pendant que la cour était en marche,
la petite écurie du roi fut pillée par le frère du comte de Broglie,
qui cependant était du parti de la cour; et ce brigandage fut considéré
comme une équipée plaisante, dont on s'amusa, et qui excita le rire.
Les troupes de tous les partis, mal payées, mal nourries, pillaient,
brûlaient, saisissaient les deniers publies, dévastaient les campagnes,
rançonnaient les cultivateurs, et produisaient partout où elles
séjournaient une misère extrême et une hideuse famine[550]. Des bandes
de malheureux abandonnaient leurs habitations, et suivaient l'armée du
roi en demandant du pain: la cour vit plusieurs fois sur son passage
des hommes mourant de faim, et des enfants tétant encore sur le sein de
leurs mères, qui venaient de rendre les derniers soupirs[551]. La
reine, fortement émue d'un tel spectacle, disait que les princes et les
parlements répondraient devant Dieu de tant de calamités, oubliant
ainsi la part qu'elle y avait elle-même. Ce n'était pas tout. Les
Espagnols s'avançaient sur nos frontières, et entraient en France comme
alliés du prince de Condé, mais dans la réalité pour profiter de nos
divisions. Turenne leur fit offrir de l'argent pour se retirer, et les
menaça d'une bataille s'ils n'y consentaient. Ils prirent l'argent, et
délivrèrent ainsi les troupes royales de la crainte d'avoir deux armées
à combattre[552].
[550] _Lettres de feu_ BALZAC _à M. Conrart_, 1659, in-12, p.
135, liv. II, _lettre_ 25, en date du 20 novembre 1651; p. 151,
liv. III, _lettre_ en date du 19 février 1652; p. 166, _lettre_
8, en date du 3 avril 1652; et p. 181, en date du 29 avril 1652.
[551] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 33.--LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p.
432.--DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 427 et 429.
[552] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 296.
Chaque parti se montrait jaloux de rejeter la cause des malheurs qu'on
éprouvait sur les partis contraires; tous parlaient de paix et
semblaient la désirer, et tous la voulaient en effet; mais chacun d'eux
avait la volonté d'en régler seul les conditions. Toutefois, pour
éloigner d'eux l'odieux de la continuation de la guerre civile, le
parlement et les princes envoyèrent des députés à Saint-Germain, où la
cour s'était retirée: ces députés étaient munis de pouvoirs pour
négocier; mais ils avaient ordre de ne point voir Mazarin, et de ne pas
communiquer avec lui directement ni indirectement. Lorsqu'ils furent
introduits auprès de la reine, Mazarin était à côté d'elle. Les
conférences s'engagèrent donc entre eux et le ministre proscrit. Alors
ces députés perdirent la confiance de leurs partis, et augmentèrent
beaucoup les divisions qui s'y trouvaient, par la crainte qu'ils firent
naître que ceux qui semblaient parler avec plus de véhémence et
d'acharnement contre Mazarin ne fussent déjà entrés en arrangement avec
lui[553].
[553] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 40.--LORET, liv. III, p. 58,
en date du 28 avril (1652); et liv. III, p. 59, en date du 5
mai.--MONGLAT, t. L, p. 339.--_Vie du cardinal_ DE RAIS, 1836,
in-8º, p. 361.
CHAPITRE XXIV.
1651-1652.
Situation de la capitale pendant le séjour qu'y fit madame de
Sévigné.--Paris se ressentait peu des désastres des
provinces.--Succès des théâtres.--Les malheurs publics ramenaient
à la méditation et à la religion.--Le nombre des solitaires de
Port-Royal augmente.--Leur influence sur les gens de lettres et
sur certaines réunions.--Madame de Sévigné alors très-répandue
dans le monde.--Courtisée par le duc de Rohan et le marquis de
Tonquedec.--Ses liaisons intimes avec sa tante la marquise de La
Troche; avec mademoiselle de La Vergne.--Détails sur cette
dernière et sur mademoiselle de La Loupe, son amie.--Mademoiselle
de La Loupe est promise en mariage au comte d'Olonne.--Le
cardinal de Retz tente de la séduire.--Il est secondé dans cette
intrigue par le duc de Brissac, amoureux de mademoiselle de La
Vergne.--Récit que le cardinal de Retz fait lui-même de son
aventure avec mademoiselle de La Loupe.--Celle-ci épouse le comte
d'Olonne.--Sa visite au camp du duc de Lorraine, et commencement
de son intrigue avec le comte de Beuvron.--Liaison du cardinal de
Retz avec madame de Pommereul.
Nous avons exposé dans le chapitre précédent les intrigues et les
événements dont Paris fut occupé, et qui fournissaient matière aux
entretiens de tous les salons et de toutes les ruelles pendant l'hiver
qu'y passa madame de Sévigné, c'est-à-dire depuis la mi-novembre 1651
jusqu'aux premiers jours d'avril 1652. Dans cet intervalle de temps,
cette capitale jouissait d'une assez grande tranquillité, et se
ressentait peu des malheurs qui affligeaient les provinces. Paris avait
refusé d'ouvrir ses portes aux troupes de tous les partis, qui avaient
successivement cherché à s'introduire dans son enceinte, et l'ordre y
était maintenu par des régiments de gardes bourgeoises, dont les
colonels étaient tous des membres du parlement, ou des personnages
nobles, ou considérables par leur fortune et leur naissance. La Fronde
y était peu active, les émeutes rares et promptement apaisées[554]. La
guerre même avait contribué à faire affluer dans Paris un grand nombre
de personnes qui, ne se trouvant pas en sûreté dans leurs châteaux ou
dans les faubourgs de la ville, avaient été obligées de se mettre sous
la protection de ses remparts. Cet accroissement de consommation et de
richesses donnait une forte impulsion au commerce, et faisait prospérer
les affaires d'une population de tout temps remarquable par l'activité
de son industrie. Les bals ne discontinuaient pas; et MADEMOISELLE, de
retour de son expédition d'Orléans, avait recommencé de nouveau à
donner des fêtes brillantes, à réunir chez elle toute la haute société.
La jeunesse de cette époque saisissait avec ardeur toutes les occasions
de se divertir; elle aimait à mêler le plaisir aux intrigues, les
jouissances de la mollesse aux périls des combats[555].
[554] LORET, liv. III, p. 45, _lettre_ du 7 avril 1652.
[555] LA FARE, t. LXV, p. 144.
Raymond Poisson, comme auteur et comme acteur, attirait alors la foule
au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil; et là aussi le
grand Corneille produisait _Nicomède_, qui ne fut pas sa dernière
tragédie, mais la dernière digne de lui. Ce chef-d'œuvre disputait
la vogue au _Don Japhet d'Arménie_ de Scarron, à la _Folle gageure_ et
aux _Trois Orontes_ de l'abbé de Boisrobert, depuis si complétement
oubliés. Mais ce qui faisait fureur et surpassait encore le succès de
_Nicomède_ et des autres pièces qui partageaient, avec celle de
Corneille, l'attention publique, c'était une pastorale insipide,
intitulée _Amaryllis_, originairement composée par Rotrou, refaite par
Tristan, et augmentée de trois scènes qui ne tenaient pas à la pièce,
mais dans laquelle jouait, déguisée en homme, une actrice qui excitait
l'enthousiasme et attirait les applaudissements universels.
L'engouement pour ce spectacle dura tout le temps du carnaval et une
grande partie du carême[556], et se renouvela dans l'été de l'année
suivante. Ainsi, dans tous les temps, comme aujourd'hui, l'effet des
représentations théâtrales est plus redevable au talent des acteurs, à
l'habileté des danseurs, à l'excellence de la musique ou à la beauté
des décorations, qu'au génie des auteurs dramatiques.
[556] LORET, _Muse historique_, l. III, p. 39, 17 mars 1652.--Les
frères PARFAICT, _Hist. du Théastre françois_, t. VII, p.
328-366.
Au milieu de la licence de ces temps, de ces apparences de légèreté, on
voyait cependant régner dans une partie de la société un penchant pour
les méditations profondes, pour une vie sérieuse et appliquée. Les
sciences et la religion faisaient de nombreuses conquêtes dans la haute
société, les cœurs tendres, les imaginations vives et les
intelligences fortes. La maréchale de Rantzau, encore pleine
d'attraits, étonna par sa résolution à se faire religieuse; et, malgré
les instances de ses parents et de ses amis, elle prononça ses vœux,
et fut à jamais perdue pour un monde où elle brillait, et qui se
montrait si désireux de la retenir[557]. D'autres jeunes personnes
riches et belles prononcèrent des vœux à cette époque; et leurs
noms, moins célèbres, ont cependant été recueillis par le gazetier
Loret. Un grand nombre de femmes dans les rangs les plus élevés de la
société se consacraient au soulagement des pauvres, et l'activité de
leur zèle charitable semblait s'accroître en raison des misères
publiques. Leurs largesses ne se restreignaient pas au peuple de la
capitale: la duchesse d'Orléans vendit cet hiver une partie de son
riche mobilier pour secourir les malheureux cultivateurs de la
Champagne que la guerre avait ruinés[558]. Les solitaires de Port-Royal
virent leur nombre s'accroître d'hommes illustrés dans diverses
professions. Ils avaient accueilli dans leurs rangs des militaires, des
avocats, des ingénieurs. Le duc de Luynes, qui avait été un des chefs
les plus ardents de la Fronde, s'était réuni à eux, et faisait
construire le château de Vaumurier, près de leur champêtre séjour. Ils
l'avaient nommé général de la petite armée formée par eux avec les
paysans de la vallée, pour se défendre contre les maraudeurs et les
troupes du duc de Lorraine. A l'approche de ces troupes, les
religieuses de Port-Royal s'étaient retirées dans leur maison de Paris;
mais les solitaires étaient restés, déterminés à braver tous les
dangers. Ils employèrent les ouvriers du château de Vaumurier à
fortifier l'enceinte du couvent, à la munir de tourelles pour pouvoir
s'y retrancher au besoin; ils s'adonnèrent tous aux exercices
militaires et au maniement des armes. Cependant ils faisaient paraître
en même temps des livres élémentaires supérieurs à tous ceux que l'on
possédait, et des livres de controverse remarquables par la clarté,
l'élégance et la rapidité du style. Le succès des premiers se mesurait
sur les besoins qu'on en avait, et les seconds étaient lus avec
empressement par un public avide de discussions sur les matières
religieuses et politiques, qui lui paraissaient propres à embarrasser
le pouvoir. Ainsi ces pieux solitaires semblaient se montrer jaloux
d'étendre leur influence sur tous les âges, mais par la plus légitime
et la moins contestable de toutes les autorités, celle des talents et
des vertus. Les jésuites répandaient contre eux des écrits où l'on
peignait sous de noires couleurs leurs projets pour l'avenir, et leurs
intentions secrètes. Ils n'y répondaient point, et se contentaient de
les faire flétrir par l'autorité épiscopale, comme des libelles
injurieux et calomnieux. Ils étaient toujours intimement attachés au
cardinal de Retz, auquel ils pardonnèrent ses mœurs relâchées, en
faveur de l'appui qu'il leur prêtait. Ils avaient fait adopter leur
doctrine par presque tout le clergé de la cathédrale et les curés de
Paris[559]. Leurs ouvrages et leurs exemples avaient donné un caractère
plus grave à ces réunions d'hommes de lettres, de savants et de gens du
monde, qui, en l'absence de Montausier et de sa femme, et dans le deuil
où était plongée toute la famille d'Angennes par la perte de son
chef[560], ne se tenaient plus à l'hôtel de Rambouillet, mais au petit
Luxembourg, chez la duchesse d'Aiguillon, à qui, comme nièce du
cardinal de Richelieu, ce glorieux patronage des noms célèbres et des
hautes capacités convenait plus qu'à toute autre. Un fils de
l'intendant de Rouen se montrait un des plus assidus à ces réunions;
son père devait à la protection de la duchesse une partie de sa fortune
et l'intendance dont il était pourvu. Ce jeune homme s'était acquis de
la réputation par ses découvertes en physique, et on l'écoutait avec
plus d'attention et de déférence qu'autrefois Voiture à l'hôtel de
Rambouillet[561]. Le gazetier Loret, qui assista à une des réunions qui
eurent lieu au petit Luxembourg dans le cours de cette année, nous dit
qu'un grand nombre de ducs, de marquis, de cordons bleus et de belles
dames, prirent un vif plaisir à entendre ce jeune homme expliquer des
inventions mathématiques et des expériences de physique toutes
nouvelles:
Il fit encor sur des fontaines
Des démonstrations si pleines
D'esprit et de subtilité,
Que l'on vit bien, en vérité,
Qu'un très-beau génie il possède;
Et l'on le traita d'Archimède[562].
[557] LORET, l. III, p. 39.
[558] LORET, l. III, p. 41, 17 mars 1652.
[559] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII de la
_Collection des Mémoires relatifs à l'Hist. de. France_; _Pièces
justificatives_ des _Mém. de Du Fossé_; _Mémoires de Fontaine_;
_Mém. de Joly_.
[560] LORET, liv. III, p. 32, _lettre_ en date du 3 mars 1652.
[561] LORET, liv. III, p. 50.--_Biographie universelle_, t.
XXXIII, p. 51.--MONTUCLA, _Hist. des Mathématiques_, t. I, p. 63.
[562] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 50, _lettre_ du 14
avril 1652.
L'éloge était magnifique, mais il n'était nullement exagéré, car ce
jeune homme était Pascal.
L'Esclache, dont les écrits sont moins célèbres, brillait alors autant
que lui dans ces réunions, et peut servir à prouver combien le goût de
l'instruction et des méditations profondes était en honneur dans les
classes élevées et chez les personnes des deux sexes[563]. Loret dit
que,
Dans ce même palais charmant
De la nièce du grand Armand,
il entendit un soir, en présence d'un cercle brillant de belles dames
et de hauts personnages, M. L'Esclache faire un discours pour prouver
l'immortalité de l'âme.
Mais quoique ce fût doctement,
Ce fut pourtant si nettement,
Et par des raisons si faciles,
Que les esprits les moins dociles
Comprenaient aisément le sens
De ses arguments ravissants[564].
[563] LORET, l. III, p. 51; p. 163, _lettres_ du 14 avril et du
23 novembre 1652.--TALON, t. LXII, p. 390.--SEGRAIS, _Œuvres_,
t. I, p. 29 et 30.--HUETII _Commentarius de rebus ad eum
pertinentibus_, t. I, p. 2, 43, 122, 144.
[564] LORET, liv. III, p. 51, _lettre_ du 14 avril 1652.
D'après ces détails sur l'esprit de la société de cette époque, il est
facile de s'apercevoir que le temps de la jeunesse de madame de Sévigné
ne ressemblait nullement à celui où nous reporte le commencement de sa
correspondance avec sa fille, alors que Louis XIV interdisait à ses
courtisans et aux dames de sa cour tout entretien sur les matières
politiques et religieuses; lorsqu'on ne parlait que du roi, de ses
fêtes, de ses ballets, de ses maîtresses, de sa gloire, de ses
conquêtes, des vers faits à sa louange, des prodiges et des
magnificences de Versailles, du nouveau spectacle de l'Opéra; des
tragédies où Racine réduisait Melpomène à ne retracer que les
enchantements de l'amour; des comédies où Molière frappait d'un
ridicule ineffaçable toute femme qui affichait quelque prétention à une
supériorité quelconque sur les personnes de son sexe, et où ce grand
comique se complaisait à montrer les dames de haut parage inférieures à
leurs servantes en esprit et en bon sens. On comprend pourquoi madame
de Sévigné, dans ses entretiens épistolaires avec sa fille, manie des
sujets que de nos jours une femme du monde n'oserait ou ne pourrait
aborder; on devine aussi par quels motifs madame de Grignan fut
soumise, dans le plan de son éducation, à des genres d'études plus
fortes encore que celles de sa mère, et comment madame de La Sablière
et elle s'étaient instruites dans les hautes sciences et comprenaient
la philosophie de Descartes. Cela s'explique par la différence des
âges, par l'époque de la jeunesse et des premiers développements de
l'intelligence. Pour madame de Sévigné, cette époque appartenait aux
réunions de l'hôtel de Rambouillet; pour madame de Grignan et madame de
La Sablière, c'était celle dont les assemblées du petit Luxembourg
avaient fourni le modèle.