Le parlement rendait des arrêts[503] et envoyait des commissaires pour

arrêter Mazarin dans sa marche; mais en même temps, instruit par le

passé et en garde contre les funestes résultats de ses emportements,

redoutant les princes et leur domination, il ne voulait pas qu'aucune

atteinte fût portée aux droits du roi. Il refusait d'autoriser la

saisie des deniers publics[504], et il interdisait toute levée de

soldats qui n'était pas faite au nom du roi; ce qui était accorder au

seul Mazarin la faculté de se recruter[505]; le parlement s'effrayait à

la seule proposition d'un arrêt d'union avec les autres cours

souveraines, croyant déjà voir par là renouveler les scènes

tumultueuses de la première Fronde. Cependant il implorait en même

temps l'appui du duc d'Orléans, et il acceptait le secours des troupes

qui étaient à sa disposition. Pourtant Gaston, ayant cessé d'être

lieutenant général, ne pouvait légalement lever des troupes et

commander une armée sans le consentement du roi, devenu majeur. Le

parlement proscrivait Condé et ses adhérents, qui s'étaient armés pour

repousser Mazarin. Le duc d'Orléans, de son côté, aurait voulu s'unir

intimement au parlement, et ne pas enfreindre les lois du royaume[506]:

il faisait alliance avec Condé, et se compromettait pour lui, en

prenant sous sa protection les troupes que Nemours avait été chercher

en Flandre chez les Espagnols[507]. Tout en détestant l'étranger, il

favorisait l'exécution du traité que Condé avait contracté avec lui; il

s'en rendait complice. Il dissimulait avec les amis des lois, qui

avaient mis en lui toutes leurs espérances, et ne répondait que par des

subterfuges et des assertions mensongères aux discours éloquents du

vertueux Talon. Il se trouvait entraîné dans toutes ces démarches par

la nécessité de pourvoir au plus pressé, en repoussant Mazarin; mais

comme il ne craignait rien tant que l'élévation de Condé en le

secondant contre Mazarin, il cherchait à lui nuire dans le parlement,

dans le peuple, et dans son propre parti.

[503] TALON, _Mém._, t. LXIX, p. 305, 326.--NEMOURS, t. XXXIV, p.

521.

[504] MONTPENSIER, t. XLI, p. 3.--RETZ, t. XLVI, p. 6, 14, 17.

[505] TALON, t. LXIX, p. 326.

[506] RETZ, t. XLVI, p. 13.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 317,

330.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 110.--RETZ, _Mém._, t. XLVI,

p. 24, 30.

[507] TALON, _Mém._, t. LXIX, p. 317 et 318.--LA ROCHEFOUCAULD,

t. LII, p. 110.

Condé, entraîné à organiser la guerre civile avec des partisans divisés

entre eux, d'une fidélité douteuse, fut obligé de combattre, avec des

recrues à peine instruites, à peine enrégimentées, les meilleures

troupes de l'Europe[508], celles-là même qui avaient vaincu sous lui.

Il lui fallut soutenir son parti par sa seule personne, faire taire

toutes ses répugnances, changer toutes ses anciennes combinaisons,

toutes ses habitudes. Il voulait dominer, et arracher des places et de

l'argent pour une noblesse altière et avide qui se dévouait pour le

servir; et tous les moyens lui semblaient bons, parce qu'il éprouvait

le besoin d'avoir recours à tous. L'adversité le mettait dans la

nécessité de faire violence à son caractère, naturellement impérieux,

peu affable, impatient de toute contrainte[509]. Proscrit par le

parlement de Paris, il cherchait à s'en faire un appui, en s'associant

à lui dans sa haine contre Mazarin. Détesté de la reine, qu'il avait

outragée, il négociait en secret avec elle; et pour la gagner, il

consentait à la rentrée de Mazarin en France et à son maintien au

ministère, mais avec de telles conditions, que si on les avait

acceptées, le roi se serait trouvé sous sa domination. Ennemi personnel

de Gondi, il concluait un traité avec le duc d'Orléans, par lequel il

consentit que Gondi restât son conseil et conservât toute sa confiance.

Plein de mépris pour toutes les influences populaires, il cherchait à

se faire un parti dans la Fronde, et donnait à celui qui en était le

chef, au duc de Beaufort, le commandement d'un de ses corps de troupes.

[508] RETZ, t. XLVI, p. 52.

[509] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 318.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699,

in-12, t. I, p. 131.

De son côté, la Fronde, ou les populations bourgeoises qui la

formaient, se montraient également opposées à Mazarin et aux princes.

Il faut cependant en excepter Bordeaux, où ces derniers s'étaient

retires, et s'étaient formé un parti; mais ils n'étaient pas les

maîtres de cette ville, et c'était plutôt la haine contre le duc

d'Épernon, que leur inclination pour les princes, qui avait poussé les

Bordelais à la révolte. Les autres principales villes du royaume

eussent montré, si elles en avaient eu l'occasion, les mêmes

dispositions que Paris et Orléans, qui toutes deux, en haine de Mazarin

comme de Condé, refusèrent l'entrée de leurs remparts aux troupes du

roi ainsi qu'à l'armée des princes. Cependant l'esprit d'opposition

protestante qui dominait dans le midi fit beaucoup de partisans à Condé

dans cette partie de la France; et Chavagnac nous apprend qu'il n'eut

pas alors plus de peine à lever un régiment pour ce prince que si c'eût

été pour le roi[510]. Il eût fallu au peuple des chefs puissants, pour

qu'il pût intervenir entre ces ambitions rivales d'une manière utile

pour lui; mais tous ceux qui auraient pu se mettre à sa tête, tels que

le duc de Bouillon et Turenne, s'étaient rangés du côté de la cour. En

général, presque tous les grands personnages politiques de cette époque

avaient des intérêts différents de ceux des partis qu'ils avaient

embrassés. Voilà pourquoi on ne peut démêler les fils de ce drame

compliqué qu'en entrant dans les détails de la vie privée de chacun des

principaux acteurs, et en s'instruisant des motifs qui les faisaient

agir.

[510] CHAVAGNAC, _Mémoires_, 1699, in-12, t. I, p. 113, 141.

Gondi, dont la nomination au cardinalat n'était pas encore confirmée

par le pape, agissait de manière à ce que la cour n'eût aucun prétexte

pour la révoquer. Quoiqu'il n'eût point cessé de fréquenter l'hôtel de

Chevreuse, il savait qu'il n'y était plus sur le même pied

qu'auparavant; il n'ignorait pas que la duchesse de Chevreuse,

entraînée par des nécessités de fortune dans le parti de Mazarin, ne se

conduisait plus que par les conseils de l'abbé Fouquet; que sa fille,

jalouse de la princesse Palatine[511], et irritée des fréquentes

visites qu'il lui avait faites, avait, par dépit et par vengeance,

redit à la reine les plaisanteries qu'il s'était permises sur son

compte. Ainsi Gondi, ayant dans Mazarin et dans Anne d'Autriche deux

ennemis personnels, ne pouvait les empêcher de lui nuire qu'en

continuant de se montrer pour la cour un allié fidèle, mais prêt à être

un antagoniste redoutable si on l'y contraignait, en manquant aux

promesses qui lui avaient été faites. C'est pourquoi il s'attachait à

se rendre maître de l'esprit du duc d'Orléans, et qu'il le fit résoudre

à armer contre Mazarin et à réunir ses troupes à celles de Condé[512].

Il aurait bien désiré exercer sur le parti dont celui-ci était le chef

la même influence que sur celui d'Orléans; mais l'aversion que les

dernières luttes avaient fait naître à son égard dans le cœur de

Condé n'était pas le seul obstacle qui s'y opposait. La Rochefoucauld,

Chavigny, la duchesse de Longueville, avaient tous trois l'ambition de

diriger ce parti; et quoiqu'ils ne fussent pas toujours d'accord entre

eux, ils l'eussent été pour empêcher que Gondi, qu'ils haïssaient et

dont ils redoutaient les talents, pût entrer en partage de l'ascendant

qu'ils avaient pris dans le conseil de Condé[513]. Aussi Gondi,

quoiqu'il cherchât à rendre l'armée commandée par Condé assez forte

pour repousser celle de Mazarin, s'efforçait d'un autre côté à ruiner

le parti de ce prince dans le parlement et dans le peuple. Pour cet

effet il s'était étroitement uni avec la princesse Palatine et avec

madame de Rhodes: celle-ci avait fait nommer le maréchal de l'Hospital,

son beau-père, au gouvernement de Paris; et Gondi disposait du prévôt

des marchands, son ami intime[514]. Ainsi toutes les hautes autorités

de la capitale étaient dévouées à la cour et à Gondi; mais les agents

de Condé animaient le peuple contre Gondi[515]: de sorte qu'il n'osait

plus sortir qu'entouré d'une escorte de gentils-hommes armés qui

faisaient partie de sa maison ou qui s'étaient déclarés ses

partisans[516].

[511] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 208 à 211.

[512] RETZ, t. XLVI, p. 55.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 210.

[513] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 211.

[514] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 207, 208.--TALON, t. LXII, p. 851.

[515] RETZ, t. XLVI, p. 30, 33, 49.

[516] LORET, liv. III, p. 46; _Gazette_ du 7 avril 1652.

Ces divisions parmi les frondeurs occasionnaient des émeutes, où, selon

sa coutume, la populace ne distinguait ni amis ni ennemis. Ainsi l'on

se jeta sur le carrosse de la comtesse de Rieux, quoique son mari se

fût déclaré contre Mazarin[517]; on attaqua celui du président

Thoré[518]; le marquis de Tonquedec, ami de madame de Sévigné, fut

dépouillé et outragé; on voulait piller l'hôtel de Nevers, qui

appartenait à Duplessis-Guénégaud, bien connu pour être partisan de

Mazarin[519]. Le peuple maltraitait les personnes qui par ruse

cherchaient à sortir de Paris; il poursuivit pour ce motif deux filles

de la reine, Ségur et Gourdon, leur enleva tout ce qu'elles emportaient

avec elles, et voulait brûler la maison où elles s'étaient

réfugiées[520]. Elles furent obligées de se faire reconduire au

Luxembourg, chez le duc d'Orléans, qui leur donna les moyens d'aller

rejoindre la cour. Les duchesses de Bouillon et d'Aiguillon coururent

aussi les plus grands dangers en faisant une semblable tentative[521].

Dans le même temps la populace forçait les portes de la Conciergerie;

et tandis que les prisonniers et les criminels étalent ainsi rendus à

la liberté, Paris était devenu pour ses habitants les plus inoffensifs

une vaste prison.

[517] RETZ, t. XLVI, p. 48 et 70.

[518] LORET, liv. III, p. 86 et 88, du 23 et 25 juin 1652.

[519] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 213, 214.--TALON, _Mém._, t.

LXII, p. 151.--CONRART, t. XLVIII, p. 55, 56, 59.

[520] LORET, liv. III, p. 69, 70; du 26 mai 1652.

[521] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 66; du 19 mai

1552.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 56.

Des raisons d'étiquette et de préséance empêchaient Gondi de siéger au

parlement jusqu'à ce que sa nomination au cardinalat eût été confirmée;

mais sa double opposition contre Mazarin et contre Condé,

l'affaiblissement de son crédit parmi le peuple, lui avaient fait

regagner toute son influence sur cette puissante compagnie; et il

l'exerçait par le moyen du duc d'Orléans, qui avait une grande facilité

d'élocution, et dont il dirigeait toutes les démarches. Toutefois,

l'ascendant que Gondi avait reconquis sur le parlement était accompagné

de beaucoup de défiance. On redoutait les entraves que ses intérêts

privés pouvaient apporter à la pacification générale, que l'on désirait

vivement. Il fut sur le point de manquer le but qu'il se proposait par

toutes ces manœuvres. Mazarin et la reine avaient fait écrire par le

roi au pape pour révoquer sa nomination au cardinalat; et ils avaient,

en envoyant cette dépêche au bailli de Vallançay, l'ambassadeur de

France à Rome, autorisé celui-ci à solliciter le chapeau pour lui-même.

Le ressentiment des obstacles que Gondi apportait à la réconciliation

de Gaston avec la cour, et des conseils qu'il avait donnés à celui-ci,

avait été la cause de cette nouvelle détermination de Mazarin et de la

reine. On faisait valoir auprès du pape, pour la justifier, les

liaisons de Gondi avec les jansénistes et la licence de ses mœurs:

ces deux motifs publics et notoires semblaient ne devoir laisser aucun

doute sur l'issue de cette affaire, car déjà les jansénistes, devenus

assez puissants pour paraître redoutables, étaient détestés à

Rome[522]. Cependant Innocent X, instruit secrètement du contenu de la

dépêche de la cour de France avant qu'on ne la lui eût fait connaître

officiellement, se hâta de tenir un conclave le 22 février 1652, et y

préconisa Gondi au cardinalat; de sorte que la cour de France se vit

forcée de considérer sa révocation comme non avenue, de supprimer la

dépêche envoyée à son ambassadeur, et de paraître satisfaite de la

confirmation de sa propre nomination[523]. Ce résultat fut produit par

l'antipathie personnelle du pape contre Mazarin, qu'il avait connu à

Rome avant son élévation; par l'opinion qu'on avait en Italie de la

prochaine et inévitable chute de ce ministre; et encore plus peut-être

par une révolution de palais qui substitua à l'influence qu'exerçait la

princesse Olympie, celle de la princesse Rossane, qu'avait épousée le

neveu du pape, et que Gondi avait su gagner par des présents. L'abbé

Charrier, son agent principal à Rome, sut mettre habilement à profit

tous ces moyens, et conduisit avec adresse cette négociation, dont le

succès causa une surprise générale.

[522] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 208.

[523] LORET, t. III, p. 33, _lettre_ du 3 mars 1652.--BRIENNE, t.

XXXVI, p. 205.--RETZ, t. XLVI, p. 40.--MONGLAT, t. L, p.

328.--NEMOURS, t. XXXIV.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 207.

On ne peut s'empêcher de reconnaître que le cardinal de Retz déploya

dans le cours de tous ces événements de prodigieux talents. On s'étonne

de la multiplicité de ses combinaisons, mais on peut douter qu'elles

fussent bien réfléchies et toutes propres à concourir au but. Il

s'était aliéné la duchesse de Chevreuse et la princesse de Guémené,

qui, aussi, s'était tournée du côté de la cour. Il avait offensé la

reine, exaspéré Mazarin; il excitait la défiance du parlement; il ne

satisfaisait pas les frondeurs, n'obtenait du duc d'Orléans, et avec

des peines infinies, qu'une confiance imparfaite[524]; et enfin il

s'était fait du vainqueur de Rocroi et de Lens un ennemi mortel[525].

Il semblait que Gondi ne se trouvât bien que dans les agitations et les

intrigues, et qu'il se plût à les faire naître; semblable à ces

gladiateurs qui appellent des adversaires au combat, et aiment à en

voir accroître le nombre, afin de faire admirer plus longtemps leur

adresse et leur énergie dans la lutte. Gondi, emporté par la fougue de

ses passions, leur sacrifiait trop souvent ses intérêts; Mazarin, sans

haine comme sans affection, ne se laissait jamais distraire des

siens[526].

[524] RETZ, t. XLVI, p. 55.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 212.

[525] MONGLAT, t. L, p. 338.

[526] DUPLESSIS, _Mémoires_, t. LVII, p. 384.--LA FARE, t. LXV,

p. 144.

Châteauneuf, aussitôt après l'arrivée de Mazarin à Poitiers, avait pris

le parti de la retraite[527]; et depuis le retour du premier ministre

on remarqua plus d'ensemble et plus de secret dans les résolutions du

conseil; ses résolutions furent suivies d'une plus rapide exécution.

Chavigny, à Paris, s'était fait l'agent du parti de Condé. Une ambition

plus élevée que celle de la réussite de ce parti le faisait agir.

Chavigny, formé aux affaires par Richelieu, et pour lequel ce grand

homme avait une tendresse toute paternelle, ne pouvait oublier que

Mazarin lui devait son élévation[528]. Appelé un instant au ministère

par la politique d'Anne d'Autriche, Chavigny voulait y rentrer. Il

était le plus redoutable ennemi de Gondi, et comme chef du parti de

Condé, et comme lui disputant la confiance de Gaston, sur l'esprit

duquel Chavigny avait de l'influence. De concert avec le duc de Rohan,

la duchesse d'Aiguillon et Fabert, il forma le dessein d'un traité

entre les princes et Mazarin; et au moyen de l'alliance que Condé avait

formée avec les Espagnols, il voulait conclure ensuite la paix

générale. Comme alors il eût été le principal négociateur de cette paix

et le premier auteur d'un si grand bienfait, il espérait acquérir par

là une autorité assez grande dans le cabinet et dans les conseils pour

expulser Mazarin et prendre sa place. Mais Condé s'aperçut bientôt que

Chavigny, dans ses conférences avec le premier ministre, ne se

conformait pas à ses instructions; il lui retira sa confiance, et, sans

l'en prévenir, il se servit pour ces négociations de Gourville, de La

Rochefoucauld et de la duchesse de Châtillon[529].

[527] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 381.--LORET, liv. III, p.

20, _lettre_ du 11 février 1652.

[528] CONRART, t. XLVIII, p. 69.--MONGLAT, t. L, p. 338.

[529] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 128, 148,

150.--CONRART, t. XLVIII, p. 70.

Les acteurs secondaires de ce grand drame n'offraient pas moins de

diversité dans les motifs de leurs actions. Beaufort, qui commandait

les troupes de Gaston, et Nemours celles du prince de Condé, quoique

beaux-frères, affaiblissaient par leurs divisions une armée que leur

concorde aurait pu rendre redoutable. La nécessité des opérations

militaires exigeait qu'ils s'éloignassent de Paris; et ils aimaient au

contraire à s'y montrer à leurs maîtresses revêtus de l'uniforme de

général et munis du bâton de commandement[530]. Beaufort, comme chef de

la Fronde, autrefois d'accord en tout avec Gondi, maintenant le

contrariait dans toutes ses mesures. Le prince de Conti, auquel son

frère n'avait pu se dispenser de donner une autorité au moins nominale,

avait presque toujours été gouverné par sa sœur la duchesse de

Longueville, au point de donner cours à des bruits et à des libelles

outrageants pour tous deux[531]. La duchesse était sous l'influence du

duc de La Rochefoucauld, son amant, et la plus forte tête du parti. Le

prince de Conti se montrait jaloux de cette influence; son secrétaire,

le poëte Sarrasin, était fort lié avec une demoiselle de la

Verpillière, fille d'honneur de la duchesse de Longueville; et comme il

arrive toujours que les subordonnés croient avancer leur fortune en

servant les passions de leurs maîtres, Sarrasin et la Verpillière se

concertèrent avec les marquis de Jarzé et de Saint-Romain pour donner

un rival au duc de La Rochefoucauld. Ils introduisirent le beau duc de

Nemours auprès de la duchesse de Longueville; et celle-ci, qui

détestait la duchesse de Châtillon, crut triompher en lui enlevant cet

amant. Le prince de Condé se vit avec satisfaction délivré par sa

sœur des trop justes motifs de jalousie que lui inspirait le duc de

Nemours; et ce dernier sacrifia son amour à son ambition. La

Rochefoucauld dut regretter l'ascendant que lui donnait un illustre

attachement, mais non pas la perte d'une maîtresse qui, si l'on en

croit Bussy, négligeait par trop le soin de sa personne, et avait dans

le commerce intime les fâcheux inconvénients qu'entraîne une telle

négligence[532]. Mais on n'obtint pas de ces combinaisons, formées au

profit de petits intérêts et de petites passions, les résultats qu'on

s'était promis. Le prince de Conti et la duchesse de Longueville ne

furent pas plus d'accord entre eux que lorsque La Rochefoucauld les

divisait. A Bordeaux ils favorisèrent des partis contraires, et

contribuèrent à augmenter les troubles et à affaiblir le parti des

princes en le divisant. La duchesse de Longueville, lorsqu'elle ne fut

plus dirigée par La Rochefoucauld, ne cessa de s'égarer dans des

projets sans but, et de se compromettre dans des intrigues sans

résultat[533]. Quand Nemours eut été blessé, sa femme se rendit à

l'armée pour le soigner, et la duchesse de Châtillon, sous prétexte de

visiter un de ses châteaux, l'accompagna jusqu'à Montargis: elle se

rendit dans le couvent des Filles de Sainte-Marie, d'où, se croyant

bien cachée, elle allait, sous divers déguisements, voir celui qu'elle

n'avait pas cessé d'aimer. Ces mystérieuses visites ne furent bientôt

plus un secret pour personne; et alors Condé et sa sœur purent se

convaincre combien sont différents les sentiments que l'amour inspire

et ceux que simulent l'intérêt et la vanité[534]. Le grand Condé, par

son esprit et sa figure, avait tous les moyens de plaire aux femmes;

mais il y réussissait peu. Si on excepte mademoiselle du Vigean, qui se

fit carmélite ne pouvant l'épouser, il ne paraît pas qu'il ait pu

contracter de véritables attachements de cœur. Il poussait plus

loin encore que sa sœur la duchesse de Longueville le défaut de

soins de sa personne. Dans l'habitude de la vie presque toujours mal

vêtu, il n'était beau que sur un champ de bataille[535]. Aussi le duc

de Nemours ne fut pas le seul rival que Condé eût à redouter auprès de

cette beauté pour laquelle Louis XIV, dans ses jeux enfantins, avait

montré une préférence qui a fourni la matière d'un élégant badinage à

la muse spirituelle de Benserade[536]. Un abbé nommé Cambiac, au

service de la maison de Condé, balança pendant quelque temps la passion

que Nemours avait fait naître dans le cœur de la duchesse de

Châtillon; et la jalousie de Nemours ne put faire expulser Cambiac. La

duchesse ménageait en lui l'homme qui avait obtenu le plus d'empire sur

sa parente, la princesse de Condé douairière. La condescendance de la

duchesse de Châtillon envers cet homme intrigant et libertin lui valut,

de la part de la princesse douairière, un legs de plus de cent mille

écus en Bavière, et l'usufruit d'une terre de vingt mille livres de

rentes. Cependant Cambiac se retira, lorsqu'il sut que Condé était son

rival[537]. Mais le vainqueur de Rocroi était plus habile à livrer des

batailles qu'à conduire une intrigue d'amour. Il eut la maladresse

d'employer pour intermédiaire auprès de sa nouvelle maîtresse un

certain gentilhomme nommé Vineuil[538], qui était bien, il est vrai, un

de ses plus habiles et fidèles serviteurs, mais que sa figure, son

esprit plaisant et satirique, son caractère entreprenant, rendaient

très-dangereux pour les femmes. Il s'était même acquis quelque

célébrité par ses succès en ce genre. Madame de Montbazon, madame de

Mouy et la princesse de Wurtemberg avaient successivement éprouvé les

effets de ses séductions. Vineuil plut aussi à la duchesse de

Châtillon; et il ne crut pas trahir son prince, ni manquer à la foi

qu'il lui devait, en ne se refusant pas des plaisirs qui, goûtés en

secret, ne pouvaient causer aucune peine à celui qui l'avait exposé à

la tentation. En cela il se conformait aux mœurs de son siècle; il

lavait même ainsi, par sa fraude, la honte des négociations dont on le

chargeait. Condé seul avait tort; mais ce tort, il ne le connut jamais.

Vineuil fut toujours en grande faveur auprès de lui[539]. Nemours

excitait sa jalousie, et Nemours ne redoutait que Condé. Cependant

alors, et au mois de mars de l'année 1652, le marquis de La Boulaye et

le comte de Choisy, tous deux amoureux de la duchesse de Châtillon,

voulurent se battre en duel à son sujet. Le bruit s'en répandit dans le

monde. La duchesse de Châtillon l'apprit, et parut inopinément sur le

lieu où les deux adversaires s'étaient donné rendez-vous; et au moment

même où ils venaient de tirer l'épée elle les sépara, les prit par la

main, et les conduisit chez le duc d'Orléans, qui chargea les

maréchaux de France alors à Paris, L'Hospital, Schomberg et

d'Étampes, d'arranger cette affaire et d'empêcher un combat. Ils y

parvinrent[540]; mais ces rivalités, ces intrigues de femmes

affaiblissaient beaucoup le parti de Condé, et empêchaient qu'il n'y

eût ni secret ni ensemble dans l'exécution des projets arrêtés dans le

conseil de son chef.

[530] RETZ, _Mém._, t. XLVI, p. 56.

[531] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 72, 226.

[532] NEMOURS, t. XXXIV, p. 528.--CHAVAGNAC, édit. 1699, t. I, p.

124.--BUSSY, _Amours des Gaules_, édit. 1754, t. I, p. 134, 153,

155.

[533] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 30, 132, 135, 145 et

146.

[534] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 215.

[535] MONTPENSIER, t. XLI, p. 314.

[536] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mémoires inédits_, t. II, p. 307, ch.

28.--BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 141, édit. 1754, ou

p. 125 de l'édit. de Liége; ou _Hist. amoureuse de France_, 1710,

in-12, p. 170. C'est le même ouvrage, sous un autre titre, et une

très-bonne édition.

[537] LENET, t. LIV, p. 177 et 181.--BUSSY, _Hist. am. de

France_, édit. de 1710, p. 183 et 198; _Hist. am. des Gaules_,

édit. de 1754, p. 152; p. 135, édit. origin. de

Liége.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLIII, p. 48.--CONRART, _Mém._,

t. XLVIII, p. 230.

[538] BUSSY, _Hist. amour. de France_, 1710, in-12, p. 192, 230,

235; _Hist. amour. des Gaules_, édit. de 1754, p. 160, 193, 199.

[539] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 503.--MOTTEVILLE, _Mém._, t.

XXXIX, p. 216 à 307.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 75 et

96.--DE BRIENNE, _Mém._, t. XXXVI, p 188 et 193.--TALON, _Mém._,

t. LXII, p. 276.

[540] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 33, _lettre_ du 3

mars 1652.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 23 / 38 段