[469] GOURVILLE, _Mém._, t. LII, p. 241.--LA ROCHEFOUCAULD, t.

LII, p. 101.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 193 et 197.--MOTTEVILLE, t.

XXXIX, p. 301, 320, 321.

Gondi ne redoutait pas les émeutes populaires; courageux jusqu'à

l'imprudence, il prenait plaisir à se jouer des dangers qui lui étaient

interdits par son état: Condé, au contraire, accoutumé à de plus

illustres périls, s'indignait d'être exposé aux chances d'une si

ignoble lutte. Dominé par la crainte de succomber, il se hâta trop de

sortir de Paris. Son éloignement alarma la cour, mais rassura le

parlement et les bourgeois. Le parlement désirait la paix, les

principaux chefs de son parti la désiraient aussi; mais chacun d'eux se

trouvant dans une position à l'égard de la cour telle qu'ils ne

pouvaient traiter avec avantage pour eux-mêmes, ils opinèrent à la

guerre. Condé s'y résolut, quoique prévoyant qu'il serait abandonné de

ceux qui l'y entraînaient, si la fortune ne lui était pas

favorable[470]. Il refusa de se trouver avec les autres princes du sang

au lit de justice où la majorité du roi fut déclarée[471]. Cette

cérémonie, qui eut lieu le 7 septembre (1651), fut faite avec

éclat[472]. L'enfant-roi traversa à cheval les rues de Paris, escorté

de toute sa maison et de toute sa cour; mais le peuple, conservant

encore des rancunes et des dispositions factieuses, n'avait contemplé

qu'avec froideur ces premières pompes du règne le plus fastueux et le

plus glorieux de notre histoire. Cependant, de dessus son coursier que

sa jeune main gouvernait avec grâce, Louis XIV salua l'homme le plus

populaire du moment, le coadjuteur, qu'il aperçut à une fenêtre[473].

Déjà le novice souverain savait pratiquer la dissimulation, qu'une

politique, qui se prend souvent dans ses propres piéges, enseigne comme

la première qualité de l'art de régner.

[470] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 220.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII,

p. 101.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 193 et 197.--MOTTEVILLE, t.

XXXIX, p. 301.

[471] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 430.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.

91.--TALON, t. LXII, p. 247.

[472] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 186.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 278.

[473] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 186.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.

278.--Conférez t. XXIV de l'_Hist. de France en estampes_,

Bibliothèque royale.

Le roi en commençant son règne confirma, par sa première ordonnance,

les arrêts du parlement qui bannissaient Mazarin; et les premières

lettres qu'il signa furent pour lui ordonner de revenir[474]. Il y eut

cependant un intervalle de deux mois entre ces deux actes. Anne

d'Autriche hésita longtemps à faire ce qu'elle désirait le plus.

Beaucoup plus puissante comme reine mère que comme reine régente,

désormais elle parlait au nom du roi, qui ne devait compte qu'à Dieu de

ses résolutions. Elle n'était plus dans la nécessité de se concerter

avec le lieutenant général du royaume ou avec le parlement. Elle était

résolue à poursuivre Condé dans son gouvernement de Guienne: il avait

fait, sans avoir pris les ordres du roi, des levées de troupes; et le

parlement l'avait déclaré rebelle, et criminel de haute trahison et de

lèse-majesté[475]. Ces actes de rébellion ouverte fournissaient à la

reine des prétextes pour sortir de Paris, et des moyens de soustraire

le roi à la domination des frondeurs. Le coadjuteur s'accuse fortement

d'avoir permis ce départ, et d'y avoir fait consentir le duc d'Orléans.

Il cite cet exemple pour prouver que dans les grandes crises d'État il

y a des moments d'erreur et d'aveuglement qui font commettre aux plus

habiles des fautes que les moins expérimentés auraient pu éviter; mais

il avoue qu'il désirait lui-même ce départ, sans lequel il ne pouvait

conserver son ascendant sur le duc d'Orléans[476]. Le cardinal de Retz

a écrit ses Mémoires comme les grands généraux leurs campagnes, en se

donnant tout le mérite des succès que le hasard a produits, en

assujettissant les faits aux règles de la stratégie. Il exagère ici

beaucoup la puissance qu'il avait à cette époque. Il lui eût été

difficile, et même impossible, d'empêcher la cour d'aller rejoindre

l'armée. L'état des choses était bien changé pour le coadjuteur et pour

la Fronde. Les intelligences du coadjuteur avec la cour étaient

connues; et sa nomination au cardinalat, qui révéla le but de tous les

mouvements qu'il s'était donnés, lui avait fait perdre beaucoup de sa

popularité[477]. Les bourgeois de Paris étaient fatigués d'une lutte si

nuisible à leur fortune et à la prospérité de leur ville. Ils

haïssaient toujours Mazarin, mais ils détestaient encore plus l'orgueil

insultant de Condé. L'influence du coadjuteur dans le parlement avaient

décliné encore plus que dans le peuple. Gondi ne comptait guère de son

parti qu'une vingtaine de jeunes gens des plus fougueux[478]. Le reste,

tout en admirant ses talents, n'avait aucune confiance en lui, et

redoutait son esprit factieux. Le premier président Matthieu Molé, qui

par ses vertus et sa courageuse résistance envers la cour, sa fermeté

au milieu des émeutes populaires, avait acquis sur sa compagnie une si

haute autorité, ne se montrait plus tel qu'il avait été dans la

régence. Il avait peu de biens, dix enfants, soixante et six ans, et

réprouvait également les factieuses prétentions des chefs de la Fronde

et la coupable ambition des princes. Toujours prêt à dire aux

dépositaires de l'autorité du roi de mâles vérités, il était décidé,

après ce devoir accompli, à plier sous la volonté de cette autorité

lorsqu'elle aurait prononcé. Il avait accepté les sceaux; et en s'en

allant rejoindre la cour, non-seulement il n'avait rien caché à sa

compagnie de ses résolutions, mais il avait usé de tout son ascendant

pour les lui faire partager: s'il n'y était pas entièrement parvenu, il

avait de beaucoup diminué la force et l'âpreté de l'opposition. La

princesse Palatine, toujours asservie au besoin de ses passions,

toujours nécessiteuse, s'était réunie sincèrement à la cour, dont elle

avait reçu cent mille écus, et qui avait, selon ses désirs, accordé les

finances au marquis de la Vieuville[479].

[474] MONGLAT, t. L, p. 294.--DUPLESSIS, t. LVII, p. 379.

[475] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 460.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.

192.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699, in-12, t. I, p. 113.

[476] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 438.

[477] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 322.

[478] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 296.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p.

2.

[479] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 142 à 154.

Quoique mademoiselle de Chevreuse n'eût cessé d'aimer Gondi et qu'elle

lui fût restée fidèle, la duchesse, sa mère s'était arrangée

secrètement avec Mazarin; et sa défection devint manifeste et publique

lorsqu'elle quitta Paris, sous le prétexte d'aller conduire sa fille

abbesse à Pont-aux-Dames[480].

[480] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 300.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._,

t. LII, p. 84.

L'affaiblissement du parti de Condé était aussi rapide que celui de la

Fronde. Ce prince, après les ennuis de la captivité, aurait voulu jouir

des délices de son beau séjour de Chantilly; ses inclinations

guerrières fléchissaient sous les attraits de la volupté, dont son

amour pour la duchesse de Châtillon lui faisait éprouver toute la

puissance[481]. C'est avec regret qu'il avait été entraîné dans la

guerre civile; et pourtant le dépit et l'orgueil lui faisaient oublier

ses glorieuses victoires, son rang, sa patrie, ses propres intérêts. Il

se portait aux plus coupables extrémités. En vertu du traité qu'il

avait conclu avec les plus grands ennemis de la France, des vaisseaux

espagnols chargés de subsides et de munitions étaient entrés dans le

port de Bordeaux, au grand scandale des membres du parlement siégeant

en cette ville, le seul parmi tous les autres parlements du royaume qui

se fût ouvertement déclaré pour lui[482]. Il cherchait à traiter avec

Cromwell et à faire renaître le parti des protestants; mais ceux-ci

n'étaient nullement mécontents de Mazarin, qui, en habile ministre,

avait veillé à ce que les ordonnances rendues en leur faveur fussent

fidèlement exécutées. Ils résistèrent aux suggestions de Condé.

Cependant le parlement de Toulouse et celui de Provence avaient

enregistré les ordonnances qui déclaraient Mazarin rebelle. Le

parlement de Paris nourrissait contre lui des sentiments plus haineux

et plus hostiles encore; mais la crainte de son retour rendait

l'illustre compagnie plus prudente et plus politique que les autres,

et elle ménageait dans Condé le plus puissant ennemi d'un ministre

proscrit par ses arrêts[483].

[481] JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 184.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p.

296.

[482] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 97.

[483] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 460.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 192.

Cependant un grand nombre de ceux qui étaient jusque là restés fidèles

au parti du vainqueur de Rocroi l'abandonnèrent: quelques-uns, gagnés

par les places et les récompenses que la cour leur offrait; d'autres,

parce qu'après avoir sans scrupule résisté à la reine régente, ils se

considéraient comme criminels en portant les armes contre le roi,

déclaré majeur. Laigues, Noirmoutier, le maréchal de la Mothe, furent

de ce nombre[484]. Le duc de Bouillon même et Turenne refusèrent de se

joindre à Condé: le premier, parce qu'il espérait, par sa soumission à

l'autorité royale, rentrer plus promptement dans sa principauté de

Sedan; le second, parce que la cour lui offrit le commandement en chef

d'une armée. Bussy-Rabutin, auquel le prince de Condé avait écrit de sa

main le 15 septembre, pour l'inviter à venir le joindre, alla porter

cette lettre à la reine, et se rangea sous les drapeaux du roi: il

reçut l'ordre d'aller dans sa lieutenance de Nivernais, avec les

troupes qu'il avait sous son commandement[485].

[484] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 303 et 304.--GUY-JOLY, t. XLVII,

p. 185.

[485] BUSSY-RABUTIN, _Mém._, t. I, p. 203, 205, 216 et 222 de

l'édit. 1721, in-12.

L'armée royale, commandée par le comte d'Harcourt, remportait en toute

occasion la victoire sur les troupes de Condé[486]. Tout semblait

favoriser la reine, et cependant ses embarras et sa perplexité

augmentaient avec ses succès mêmes. Elle désirait par-dessus tout

rappeler le cardinal Mazarin; mais elle ne se déguisait pas que par la

rentrée du ce ministre l'inflammation des esprits arrêterait les

progrès de l'armée royale, et jetterait un grand nombre de personnes

dans le parti de Condé; tandis qu'en continuant à poursuivre ses

avantages contre ce prince, il n'était pas douteux qu'elle ne le forçât

promptement à la soumission, aux conditions qu'il lui plairait de lui

imposer; mais alors elle craignait que les ministres qu'elle avait

nommés (Châteauneuf, Le Tellier, Lyonne et Brienne), après avoir rendu

au pays et à la couronne un aussi grand service que de mettre fin à la

guerre civile, n'eussent assez de crédit et d'autorité pour se

maintenir, malgré elle, au timon des affaires, à l'exclusion de

Mazarin, qu'ils détestaient[487]. Elle savait que ses ministres, en lui

faisant ainsi violence pour maintenir l'exil du cardinal, acquerraient

dans toute la France une immense popularité; et qu'ils étaient certains

d'être appuyés par la noblesse, les princes, le duc d'Orléans, les

parlements.

[486] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 327.

[487] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 519.--BRIENNE, t. XXXVI, p.

187.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 299.--DUPLESSIS-PRASLIN, t. LVI,

p. 336, 374, 375 et 386.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 113.

Durant ces dissensions et ces temporisations, les Espagnols avaient

repris presque toutes les villes que Condé leur avait précédemment

enlevées[488]. L'anarchie croissait. De simples commandants de place se

rendaient indépendants, levaient des taxes, et soumettaient par la

crainte le pays qui les environnait. Le désordre était dans les

finances, et l'on était sur le point de suspendre le payement des

rentes à l'hôtel de ville[489].

[488] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 299.--MONGLAT, t. LII, p. 300.

[489] TALON, t. LXII, p. 294.

Pour se tirer de tous ses embarras, ou du moins pour mettre un terme à

ses incertitudes et à ses anxiétés, la reine se résolut à rappeler

auprès d'elle son ministre. Les nouveaux arrêts rendus par le parlement

de Paris pour empêcher le retour de Mazarin contribuèrent encore à

l'affermir dans sa résolution. Elle s'indignait que cette compagnie de

juges et de légistes eût la prétention de s'immiscer dans le

gouvernement du roi, déclaré majeur. L'éloignement du cardinal avait-il

pacifié le royaume? avait-il remédié à l'orgueil des grands, à la

morgue et aux prétentions des parlements, à l'insolence de la Fronde?

Point. C'est depuis lors, au contraire, que le roi avait été menacé,

tenu prisonnier dans son palais, et qu'il avait été obligé de

s'éloigner de la capitale pour pouvoir agir en liberté[490].

[490] DUPLESSIS-PRASLIN, t. LVII, p. 376 et 377.

Par ces considérations, la reine se décida à donner les ordres

nécessaires pour le rappel de Mazarin. L'émotion du parlement de Paris

à cette nouvelle alla encore au delà de ce qu'on aurait pu prévoir. Par

un arrêt[491], il confirma celui par lequel il avait déjà prononcé

l'exil de Mazarin; il défendit à tous les gouverneurs et commandant de

place de le recevoir[492]; il ordonna à tout sujet du roi du lui courir

sus; il fit vendre à l'encan son riche mobilier, sa nombreuse et

précieuse bibliothèque[493], et enfin il mit sa tête à prix; genre

d'atrocité qu'on s'interdisait même contre les pirates[494]. Ces

mesures ne l'effrayèrent pas, il entra en France; et dans une lettre à

la reine, datée de Pont-sur-Yonne, le 11 janvier 1652, il écrivit: «On

me mande que quantité d'assassins sont partis de Paris pour

entreprendre contre le cardinal, après avoir reçu la bénédiction de M.

de Beaufort; mais Dieu le garantira. Je vous promets qu'il n'appréhende

rien, et qu'il fait le voyage avec la tranquillité d'esprit que ce

porteur vous pourra dire[495].»

[491] _Arrest de la cour du parlement, donné contre le cardinal

de Mazarin, publié le trentième décembre mil six cent cinquante

et un. A Paris, par les imprimeurs du roy, M. DC. LI, avec

privilége de Sa Majesté_; sept pages in-4º.

[492] TALON, t. XLII, p. 295, 305.--ANQUETIL, _Intrigue du

cabinet_, t. IV, p. 134. Voir les arrêts des 7 et 8 février, 11

mars, 2 et 8 août.

[493] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 6, _lettre_ 1, en

date du 14 janvier 1652. Il y avait 700 romans, 550 comédies, 330

tragédies.

[494] TALON, t. LXII, p. 305.

[495] _Lettres du cardinal_ MAZARIN _à la reine, à la princesse

Palatine_, etc., pendant sa retraite hors du France, en 1651 et

1652, avec notes et explications par Ravenel; Paris, 1836,

in-8º, p. 484.

CHAPITRE XXIII.

1651-1652.

Réflexions sur le sentiment produit par un événement redouté et

longtemps différé.--Surprise qu'occasionne la nouvelle de

l'entrée de Mazarin en France.--Le parlement envoie des

commissaires pour arrêter sa marche.--Conduite du duc

d'Orléans.--Condé organise la guerre civile avec des moyens

insuffisants.--Le parti des princes s'unit à la

Fronde.--Intrigues de Gondi.--Il est en défiance au

peuple.--Mazarin et la reine intriguent contre lui en cour de

Rome.--Il les déjoue.--Efforts que font les ministres pour

conserver leurs places.--Rôle que jouent les acteurs

secondaires.--Détails sur Nemours, Beaufort, la duchesse de

Châtillon, le prince de Conti, la duchesse de Longueville.--Le

parti du duc d'Orléans, aussi divisé que celui de la

Fronde.--Désastres et famine qui sont les résultats de la guerre

civile.--Conférences pour la paix.

Il n'y a pas de sentiment plus élastique que l'espérance: le moindre

véhicule suffit pour soulever le poids qui le comprime, et lui rendre

toute son expansion. Lorsqu'une calamité que tout le monde considère

comme inévitable et imminente se trouve seulement retardée, on se

persuade aussitôt que les causes qui devaient l'amener s'affaiblissent

ou ont disparu; on calcule toutes les chances qui lui sont contraires,

on ferme les yeux sur celles qui la favorisent; tous les délais

ajoutent à la confiance, et si ces délais se prolongent, on finit par

se rassurer. On ne croit plus à un danger qui a inutilement et

longtemps fatigué nos prévisions; on s'habitue à un orage qui gronde

sans cesse, sans jamais éclater. On s'arrange comme si on n'avait plus

rien à en craindre: et quand la foudre tombe et frappe, elle surprend

et accable ceux-là même qui avaient le plus formellement annoncé sa

prochaine détonation, et qui s'étaient prémunis contre les périls de sa

chute.

Cette vérité se fit surtout sentir lorsque Mazarin rompit son ban, et

entra en France, suivi d'une armée qu'il amenait, disait-il, au roi,

pour l'aider à combattre les rebelles, mais qui était plutôt destinée à

protéger la personne de son ministre[496]. On savait depuis longtemps

que des lieux où la cour, sans cesse ambulante, faisait temporairement

sa résidence, et de Bruhl, où s'était retiré Mazarin, partaient et

arrivaient sans cesse des personnes qui avaient toute la confiance de

la reine et du cardinal. Les noms de ces messagers même n'avaient pu

être cachés; on n'ignorait pas qu'ils étaient au nombre de quatre:

Bartet, Brachet, Milet et l'abbé Fouquet; et la singulière similitude

des finales de leurs noms avait fait dire plaisamment au duc d'Orléans

que désormais il fallait changer une des règles du rudiment de

Despautère sur les genres, et mettre: «Omnia nomina terminata in _et_

sunt _mazarini_ generis.» (Tous les noms qui se terminent en _et_ sont

du genre mazarin.) L'intelligence de la reine avec le ministre proscrit

n'était donc plus un mystère[497]. On se doutait qu'aucune mesure

importante n'était résolue dans le conseil sans que la reine eût reçu

l'avis du cardinal; on s'était aperçu que si l'on y prenait une

résolution contraire à ses secrètes instructions, des ordres cachés en

empêchaient l'exécution. Cependant, lorsque, après la déclaration de la

majorité du roi, Condé eut levé l'étendard de la révolte, il se vit

abandonné de presque toute la France[498]. Les mesures de Châteauneuf

et de Villeroi furent si bien prises, que le cabinet acquit plus

d'influence et d'autorité; le gouvernement du roi se raffermit; il

marcha pour la première fois de concert avec le parlement. La reine

parut se confier à ses ministres. On ne la vit plus avoir si souvent

recours aux conseils du cardinal; elle dit même aux plus intimes amis

de Mazarin, que celui-ci avait habilement placés près d'elle, qu'on ne

pouvait pas penser encore à le rappeler, et que son retour devait être

différé, au moins jusqu'à l'entière réduction de Condé et de son parti.

Les ministres, qui s'appuyaient sur le besoin qu'on avait d'eux, mais

dont aucun ne pouvait prétendre à la suprématie ou aux priviléges de la

faveur, introduisirent dans le conseil le prince Thomas de Savoie,

guerrier assez distingué, mais non heureux; d'un sens assez droit, mais

borgne, sourd, et pesant: il ne pouvait donner aucun ombrage à ceux qui

exerçaient le pouvoir[499]. Cousin germain de la reine, elle avait en

lui toute confiance; et la présidence du conseil, que les ministres lui

déféraient, convenait également à son rang, à sa naissance, à sa

réputation d'intégrité, à sa position à la cour. Toutes les dépêches se

signaient en sa présence; «et il fut, dit madame de Nemours, favori, et

presque premier ministre, sans qu'il en eût seulement le moindre

soupçon.»

[496] LORET, _Muse historique_, liv. III, p. 3, _lettre_ 1, en

date du 7 janvier.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 317 et

320.--BRIENNE, t. XXXVI, p. 98.--_Nemours_, t. XXXIV, p. 519 et

520.

[497] LA FARE, _Mém._, t. LXV, p. 163.--Depuis que ceci a été

écrit, la correspondance de Mazarin avec la reine a été publiée

par la Société de l'Histoire de France: _Lettres du cardinal

Mazarin à la reine_, etc., 1836, in-8º. Nous l'avons déjà

plusieurs fois citée.

[498] LORET, _Muse hist._, t. III, p. 52. Lettre du 21 avril

1652.

[499] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 517 et 519.

Un tel état des choses rassurait tout le monde contre le retour, au

moins prochain, du cardinal Mazarin. L'on espérait bien qu'après

l'entière extinction de la révolte de Condé, le concours de tous les

ordres de l'État, des princes et des ministres, empêcherait pour

toujours ce retour, et qu'on ne reverrait jamais en France cet étranger

proscrit par tous les parlements, devenu odieux à tous les partis.

Telle était à cet égard la disposition des esprits, lorsqu'on apprit

tout à coup qu'il était rappelé; qu'il s'avançait dans l'intérieur du

royaume, et que, de plus, un arrêt du conseil d'en haut (mot nouveau,

et dont s'offensaient les défenseurs des libertés publiques) avait

cassé l'arrêt que le parlement de Paris venait de rendre pour le

repousser[500].

[500] _Recueil des arrêts_, etc.: arrêt du parlement du 29

décembre 1651; arrêt du conseil d'en haut du 18 janvier

1652.--_Gouvernement de France justifié par l'ordre des temps,

servant de réponse au prétendu arrêt de cassation du conseil, du

18 janvier 1652_; in-4º, 41 pages.

Il suffit de connaître le caractère fougueux et emporté de la nation

française pour concevoir quelle fut, à cette nouvelle si inattendue, la

fureur générale. Tous les partis se reformèrent instantanément, et

semblaient avoir acquis plus de violence. Les nobles, le peuple, le

parlement, les partisans des princes, ceux de la Fronde, n'eurent plus

qu'un seul sentiment, qu'un seul intérêt, qu'un seul cri, l'expulsion

de Mazarin. La cour même et la plus grande partie des royalistes[501]

formaient en secret le même vœu; plusieurs le manifestaient

hautement, se croyant certains que Mazarin ne pourrait jamais résister

à cette unanimité de haine, à cet accord d'opposition de tous contre

un seul[502].

[501] LORET, liv. III, p. 14 et 15. Lettre du 28 février 1652.

[502] DUPLESSIS, _Mém._, t. LVII, p. 38.--ANQUETIL, t. IV, p. 10.

Mais ce torrent qui s'élançait avec tant d'impétuosité, et avec un

fracas capable de faire croire à quiconque le considérait de loin qu'il

allait tout submerger, se dispersait après sa chute dans un si grand

nombre de lits différents, et se subdivisait en tant de petites

rigoles, que vu de près il cessait de paraître redoutable.

C'est qu'aucun événement peut-être ne produisit une péripétie plus

grande que celle qu'occasionna le retour de Mazarin en France. Tous les

partis se trouvèrent par là placés dans des positions si bizarres et si

monstrueuses; les intérêts particuliers, les passions, les haines des

différents acteurs de ce grand drame firent éclore subitement une telle

multitude d'intrigues, que, malgré les dépositions et les aveux de

presque tous ceux qui y jouèrent les principaux rôles, et les minutieux

détails où ils sont entrés dans leurs Mémoires, les historiens n'ont

pas su les démêler toutes, et par conséquent n'ont pu les exposer avec

clarté.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 22 / 38 段